L'âme des Horloges
13 Décembre 2020
La Clef, de Jun’ichirō Tanizaki : c’est celui-ci. Mais, en retrouvant ce titre dans le cagibi aménagé sous l’escalier des livres lus il y a longtemps, l’esprit de Crispin Hershey s’éloigne de son sujet – le roman en cours d’écriture de Devon Kim-Ashkenazy (De l’autre côté du vaste océan, de Pusan à Brooklyn, trois générations de femmes violées). Je le sais, mais je suis incapable de l’en empêcher. Il monte, monte et s’envole, crevant les dalles du plafond et les ardoises de la toiture, survolant le bunker dans lequel le département de lettres est temporairement installé depuis 1978. Il voit le galbe de la toiture de l’amphithéâtre dessiné par Frank Gehry ; passe au-dessus du jeu de Lego des logements étudiants ; tourne autour de la chapelle gothique qui date du temps de Lincoln, caracole entre les bâtiments des sciences, tout de verre et d’acier ; remonte jusqu’aux pignons de brique rouge couverts de vigne vierge de la maison du président ; passé le portail du cimetière où les détenus de Blithewood qui ont pris perpète se changent en arbres à la cadence que leur imposent les racines et les vers, à la cime du plus grand feuillu tourbillonne l’esprit absent de Hershey, seulement visible des écureuils et des corbeaux ; le fleuve Hudson, majestueux, serpente entre les pattes de pigeon des Catskill ; un train apparaît ; un train disparaît ; une citation autour d’une tasse brisée : « J’aime le voir avaler les milles et lécher les vallées. » Son esprit s’élève dans les airs comme sur Google Earth, traversant les nuages où mûrissent les tempêtes de neige ; l’État de New-York a disparu, le Massachusetts défile, Terre-neuve est emmurée de glace et Rockall mitraillée par les fientes de mouettes ; là-bas, il n’y a pas d’yeux pour observer l’éphémère motif exhibé par l’éclair…
« Crispin ? » Devon Kim-Ashkenazy. « Est-ce que ça va ? »
À voir le visage de mes étudiants de troisième cycle, ce n’était pas un bref moment d’égarement. « Oui, je songeais à un roman de Tanizaki qui s’en sort joliment dans le style journal intime auquel s’apparente le vôtre, Devon. La Clef. Ça vous évitera peut-être de réinventer la roue. Mais bon, dans l’ensemble » – je lui rends son manuscrit –, « vous avancez bien. Ma seule réserve, c’est, euh, la scène du viol. Encore un peu trop riche en adverbes à mon goût.
– D’accord, très bien. » Devon prend un ton léger, cherchant à me prouver qu’elle n’est pas vexée. « Celle chez le fleuriste ou celle du motel ?
– Celle dans le lavage auto. Les adverbes sont le cholestérol de la prose. Divisez-en le nombre par deux et votre prose sera deux fois plus efficace. » Les stylos grattent. « Ah oui, et attention à l’utilisation de “sembler” : ce verbe, c’est du bredouillis textuel. Et donnez une note de un à cinq à chacune de vos comparaisons et métaphores, puis débarrassez-vous de celles qui ont obtenu trois ou moins. C’est douloureux, mais après vous vous sentirez mieux. Japheth ? »
Japheth Solomon (auteur d’Au pays de Dieu, un roman d’apprentissage mormon encore en chantier dans lequel un garçon de l’Utah se réfugie sur la côte Est dans une fac gauchisante où le sexe, la drogue et un cours de création littéraire déclenchent chez lui une crise existentielle) me demande : « Et si on n’arrive pas à trancher entre trois et quatre ?
– Si vous n’arrivez pas à vous décider, c’est que votre métaphore ne mérite qu’un trois, Japheth. »
Maaza Kolofski (La Nébuleuse de la Tête de cheval, récit utopique qui parle de la vie sur Terre après que tous les humains de sexe masculin ont été décimés par une maladie) lève la main. « Est-ce qu’on aura des devoirs de vacances ?
– Oui. Rédigez cinq lettres que cinq personnages majeurs vous adressent. Est-ce que tout le monde sait ce qu’est une lettre ?
– Un e-mail sur papier », répond Louis Baranquilla (Le Type louche du cours de yoga, histoire d’un type louche dans un cours de yoga). Mes qualifications quant à la période précédant l’avènement d’Internet font l’objet de plaisanteries récurrentes. « Que doit-on mettre dans ces lettres ?
– Un bref portrait de vos personnages. Les choses et les personnes qu’ils aiment et détestent. Leur éducation, leur travail, leur situation financière, leurs convictions politiques et leur classe sociale. Leurs peurs. Les cadavres dans les placards. Leurs addictions. Leurs plus grands regrets. S’ils sont croyants, athées ou agnostiques. S’ils redoutent la mort et à quel point. » Je pense à Holly, réprime un soupir, et poursuis : « Ont-ils déjà vu un mort ? Un fantôme. Leur sexualité. Leur verre est-il à moitié plein ? À moitié vide ? Est-il trop petit ? Sont-ils tirés à quatre épingles ou dépenaillés ? Puisqu’il s’agit de lettres, soyez attentifs à leur usage de la langue. Emploieraient-ils plutôt le terme “disert” ou “beau parleur” ? Jurent-ils comme des charretiers ou ont-ils recours à une langue très châtiée ? Notez leurs tics de langage. Quand ont-ils pleuré pour la dernière fois ? Sont-ils capables de se mettre à la place de quelqu’un d’autre ? Seul un dixième de ce que vous écrirez trouvera sa place dans votre manuscrit, mais quand vous frapperez sur ce dixième-là » – je toque sur la table –, « ce sera du chêne massif qui résonnera, pas de l’aggloméré. Oui, Ersilia ?
– Ça me paraît un peu… » Tout le visage d’Ersilia Holt (L’Homme au pic à glace, un polar dans lequel des mafieux chinois et des cellules terroristes de talibans se livrent bataille à Vancouver) se plisse. « … bizarre, de s’écrire des lettres à soi-même, non ?
– Tout à fait, Ersilia. Un écrivain flirte avec la schizophrénie, cultive son sens synesthésique et ses troubles obsessionnels compulsifs. Votre art se nourrit de vous, de votre âme et, dans une certaine mesure, entame votre équilibre mental, c’est juste. En écrivant des romans qui valent la peine d’être lus, on se bousille la cervelle, on met en danger ses relations et on se malmène. Vous êtes prévenus. »
Mes dix étudiants de troisième cycle ont l’air refroidi. Le contraire serait inquiétant.
« L’art se repaît de son créateur », conclus-je.
La salle des professeurs du département est déserte, si l’on fait abstraction de la présence de Claude Mo (médiéviste vacataire) et d’Hilary Zakrewska (linguiste vacataire elle aussi), captivés par les remarques spirituelles de Christina Pym-Lavit (responsable du département de sciences politiques et membre du comité de titularisation). Si une titularisation ne leur est pas accordée à Blithewood, ils n’auront plus aucune autre université de l’Ivy League vers laquelle se tourner. Christina Pym-Lavit m’invite à me joindre à eux. « Vient t’asseoir, Crispin, j’étais en train de raconter à Hilary et à Claude la fois où j’ai crevé en conduisant John Updike et Aphra Booth à l’atelier de l’Iowa – d’ailleurs, tu les as connus tous les deux, je crois ?
– Oh, si peu, réponds-je.
– Pas de fausse pudeur, allons », me tance la Non-vacataire ; comme si ça me ressemblait. J’avais interviewé Updike pour le New Yorker à l’époque où je jouissais encore de mon statut d’enfant terrible des lettres britaniques et vendais pas mal aux États-Unis. Je n’ai pas revu Aphra Booth depuis Perth, où elle m’avait menacé de poursuites judiciaires ; je ne sais plus à quand cela remonte. La pile de devoirs d’étudiants de premier cycle qui m’attend dans mon bureau ne me paraît plus si terrible, tout à coup ; je prends congé. « Des devoirs notés en toute fin de semestre ? s’exclame Christina Pym-Lavit. Ah, si tous les membres de l’équipe enseignante étaient aussi consciencieux que toi, Crispin. » Nous nous entendons pour nous retrouver plus tard, à la fête de Noël, puis je repars. Ayant été invité à donner des cours cette année seulement, je suis dispensé de fourrer mon nez dans les intrigues politiques du campus, mais si, l’année prochaine, on me propose un poste à plein temps, je tremperai jusqu’au cou dans ces affaires-là. J’aurai bien besoin de la rémunération qui va avec, c’est certain. Grâce à l’« accord de recouvrement » négocié par mon ex-agent Hal, soixante-quinze pour cent de mes royalties, toujours plus maigres à mesure que passent les années, servent à rembourser mes anciens éditeurs de ce que je leur dois. Et puis il me faudrait aussi un logement de fonction. Je suis parvenu tout juste à conserver la maison de Hampstead, mais elle est désormais entre les mains d’un gestionnaire de biens. Le loyer me sert à payer la pension alimentaire de Zoë. Pension alimentaire qu’elle a refusée tout net de revoir à la baisse : « Pourquoi ? Parce que ton Espagnole est enceinte ? Soyons sérieux, Crispin, pourquoi devrais-je accepter ? » Carmen n’a pas mis la machine judiciaire en route, mais élever un enfant coûte les yeux de la tête, même en Espagne.
« Et qui c’est qui part en vacances ? » Une énorme valise à la main et le sourire étincelant d’un présentateur de journal télévisé aux lèvres, Inigo Wilderhoff, descend bruyamment les marches. « J’ai indiqué à ton ami le chemin de ton bureau il y a une minute à peine. »
Je me fige. « Quel ami ?
– Celui d’Angleterre.
– Il t’a donné son nom ? »
Inigo caresse sa barbe de professeur. « Eh bien, je crois que non, figure-toi. La cinquantaine. Grand. Un cache-œil. Le taxi m’attend dehors, je file. Profite bien de la fête de ce soir pour moi. Au revoir*, on se retrouve en janvier. »
Je m’efforce de lui répondre « À bientôt », mais déjà la valise d’Inigo Wilderhoff repart dans l’escalier, claqueti-claqueti-claque.
Un cache-œil ? Un borgne.
Du calme. Du calme.
La porte de mon bureau est entrouverte. La secrétaire des enseignants est introuvable – sur le campus de Blithewood, situé à trois kilomètres de la ville la plus proche, on est plutôt détendu côté sécurité. Je jette un coup d’œil à l’intérieur… Personne. Sans doute un étudiant d’âge mûr, équipé de verres à forte correction, dont l’accent paraissait britannique aux oreilles de Wilderhoff et qui cherchait à me faire signer un livre destiné à être revendu sur eBay. Voyant que je m’étais absenté, il est sûrement reparti faire une petite promenade stratégique en attendant l’ouverture de mon officine à quinze heures. Soulagé, je me dirige vers mon bureau.
« La porte était ouverte, Crispin. »
Je glapis et me retourne, envoyant valser la pagaille accumulée sur le dessus du bureau. Un homme se tient devant ma bibliothèque. Il porte un cache-œil.
Richard Cheeseman est immobile. « Quelle entrée en scène.
– Richard ! Foutredieu, tu m’as foutu les jetons.
– Eh bien, désolé de t’avoir foutu les jetons. »
Nous devrions nous taper dans le dos, mais je me contente de rester planté là, bouche bée. Tout le mauvais gras de Richard Cheeseman avait déjà fondu au bout d’un mois de régime carcéral latino-américain, mais sa tenue civile souligne l’aspect endurci, noueux, nerveux de son corps. Et ce cache-œil – quand est-ce arrivé ? – lui donne un air de général israélien. « Je… J’allais venir te voir à Bradford après Noël. Je m’étais organisé avec Maggie.
– Eh bien tu vois, je t’ai épargné le voyage.
– Si j’avais su que tu viendrais, j’aurais…
– Débouché le champagne, fait venir une fanfare ? Pas trop mon truc.
– Alors » – j’essaie de sourire –, « que me vaut l’honneur ? »
Richard Cheeseman soupire et, du bout des dents, s’arrache une envie. « Quand j’étais au Penitenciaría, un des moyens de tuer le temps consistait à planifier mon premier voyage à New York en tant qu’homme libre. Plus les détails étaient précis, plus mes rêveries engloutissaient les minutes, tu comprends. Toutes les nuits, je peaufinais mes projets. Et donc, à la perspective de devoir passer Noël en famille chez Maggie et d’avoir à affronter leur jovialité, leur apitoiement, les programmes télé de Noël, c’est tout naturellement que je me suis réfugié à New York. Et, une fois là-bas, n’était-il pas opportun de prendre place à bord d’un train de la ligne Hudson et de rendre visite au phare dans la nuit, au premier des Amis de Richard Cheeseman, j’ai nommé Crispin Hershey ?
– Cette association, c’était la moindre des choses. »
Son regard me rétorque : Tu m’étonnes, enfoiré, que c’était la moindre des choses.
J’essaie de retarder le moment que je redoute. « Tu t’es fait ce truc à l’œil dans une bagarre, Richard ?
– Oh non, il n’y a pas eu de bagarre au couteau façon Les Évadés, non. C’est à cause d’une étincelle en faisant de la soudure lors de mon tout dernier jour dans cette prison du Yorkshire. Le docteur dit que je pourrai retirer le pansement dans une semaine.
– Tant mieux. » Le cadre photo où l’on voit Gabriel est par terre. Je le ramasse, sur quoi mon hôte, d’un ton à la fois léger et sinistre, me lance : « C’est ton fils ?
– Oui. Gabriel Joseph. Comme García Márquez et Conrad.
– Je lui souhaite d’avoir dans la vie des amis aussi fidèles que les miens. »
Il sait. Il a tout deviné. Il est venu se venger.
« Ça ne doit pas être facile, juge Cheeseman. Toi ici, et lui en Espagne.
– Ce n’est pas l’idéal, loin de là » – j’essaie de faire comme si de rien n’était –, « mais Carmen a de la famille à Madrid, elle n’est pas toute seule. On lui avait dit qu’elle ne pourrait pas avoir d’enfants, alors, tu comprends, pour elle, Gabriel est un petit miracle. Enfin, un miracle tout court. À l’époque, nous n’étions déjà plus ensemble, mais elle était résolue à avoir cet enfant » – je replace le cadre à côté du distributeur de scotch –, « tout le mérite lui revient. Tu ne veux pas t’asseoir ? Je pourrais nous dégoter un peu de cognac pour fêter…
– Fêter quoi ? Les quatre années et demie que j’ai perdues en prison ? »
Je n’arrive ni à le regarder en face, ni à regarder ailleurs.
« Tu me sembles bien agité, Crispin. Je semble te rendre nerveux »
Sembler × 2 = bredouillis textuel, songé-je, remarquant que la poche de manteau de Richard Cheeseman paraît gonflée et bien lourde. Je crois savoir quel genre d’objet pesant et létal elle est susceptible de contenir. Il lit dans mes pensées. « Il ne m’a pas fallu bien longtemps, Crispin. Pour deviner qui avait mis la cocaïne dans ma valise, quand, et pour quelle raison. »
Brûlant. Étrange. On m’extirpe les entrailles.
« Je m’étais résigné à attendre ma sortie avant de me confronter au traître. Après tout, c’est lui qui faisait des pieds et des mains pour obtenir mon rapatriement et ma libération. Pas vrai ? »
Ne pouvant me fier à ma voix, j’acquiesce brièvement de la tête.
« Tu parles, Crispin ! Il ne s’est pas vraiment cassé le cul pour que je sorte, ce salaud ! S’il était passé aux aveux, j’aurais été libéré en quelques jours. Il m’a laissé croupir en taule. »
Je remarque que la neige recommence à tomber. La trotteuse de l’horloge avance par à-coups, traçant de minuscules arcs de cercle. Rien d’autre ne bouge. Rien.
« Dans ma cellule à Bogotá, je ne rêvais pas que de New York. Je m’imaginais ce que je lui ferais subir. À cette crevure qui venait me voir, qui jubilait, qui se faisait du souci, mais pas au point de vouloir troquer sa place contre la mienne. Non, surtout pas. J’avais préparé la façon dont je l’aurais drogué, ligoté, puis tué à coups de tournevis pendant quarante jours. Jamais un scénario n’a été peaufiné avec autant de soin que celui-ci. Et puis j’ai compris que je faisais le couillon. Un vrai ado. Pourquoi prendre tous ces risques ? Il suffisait d’aller le revoir aux États-Unis, d’acheter un flingue et de le buter dans un bled paumé. »
Je regrette que Betty la secrétaire ou qu’Inigo Wilderhoff ne soient pas restés traîner au bureau. « Les remords » – j’essaie de maîtriser ma voix – « ont torturé ton bourreau. »
La voix de Cheeseman se hérisse de barbelés : « Torturé ? Toi qui parcourais le monde ? Qui faisais des gosses ? Pendant que moi, putain, moi, j’étais enfermé avec des tueurs et des toxicos séropositifs munis de lames de rasoir rouillées. Qu’est-ce qui était de la torture, ton sort ou le mien ? »
Sa main se dirige vers la poche de son manteau. Un agent de propreté passe dans le couloir en sifflotant. Je l’aperçois dans le cadre de l’entrée du bureau d’accueil de Betty. Crie à l’aide ! me supplie Hershey, terrorisé comme pas permis. Ou carapate-toi. Ou demande-lui pardon : « Je t’en supplie, ne fais pas de mes gosses des orphelins. » Ou bien négocie. Ou propose-lui des aveux complets par écrit.
… Ou alors… ou alors… ou alors, laisse-le prendre sa revanche. « Ton bourreau, me lancé-je, ne jubilait pas quand il venait te voir. Il maudissait sa lâcheté, et la maudit encore. Mais ça ne change rien. Il est prêt à payer, Richard. Seulement il n’est plus qu’à deux doigts de la faillite, alors si c’est de l’argent que tu veux, il ne te sera d’aucune aide. Mais c’était de l’argent que tu voulais ?
– C’est bizarre, maintenant que je suis ici » – sa tête pivote –, « je ne sais plus quoi prendre. »
Ma chemise me colle au corps, trempée de sueurs chaudes et froides. « Dans ce cas, je vais rester assis à mon bureau et attendre que tu te décides. Ton bourreau ne désirait pas que tu te retrouves coincé pendant des années, il tenait juste à… à te jouer un tour, un mauvais tour qui a viré au cauchemar. Décide de ce qu’il te doit, et il le paiera. Ça va comme ça ? » Non, cher lecteur, ça ne va pas comme ça. Je me liquéfie sur mon siège. Mieux vaut fermer les yeux. Sur Richard Cheeseman, sur mes livres, sur les bois enneigés. Un trou dans la tête. Comme façon de partir, il y a pire. Le bourdonnement qui résonne dans mon tympan couvre le bruit des gestes de Richard Cheeseman, et c’est à peine si je l’entends ôter le cran de sûreté de son arme ou approcher. C’est étrange, mais je sens le canon du pistolet à quelques centimètres de mon front. COURS ! SUPPLIE-LE ! BATS-TOI ! Mais non : comme un chien qui souffre et sait à quoi va servir l’aiguille du vétérinaire, je reste immobile. Mes intestins et ma vessie sont toujours opérationnels. Petit motif de satisfaction. Dernières secondes. Des dernières pensées, peut-être ? Anaïs, petite fille, qui me montre fièrement le livre qu’elle a fabriqué : La famille Lapin va pique-niquer. Juno qui me confie que le garçon le plus cool de sa classe lui a dit que, pour le comprendre, elle devait lire un livre intitulé Embryons desséchés. Gabriel qui, à Madrid, grandit et forcit si vite, qui sent le lait, les couches sales et le talc. Dommage, je n’aurai pas l’occasion de le connaître ; peut-être qu’il me retrouvera un peu dans mes meilleurs bouquins. Holly, ma seule véritable amie. Le désarroi dans lequel ma mort va la plonger m’attriste. Ma citation favorite de La Tache, de Philip Roth : « Rien ne dure, et pourtant rien ne passe. Et rien ne passe justement parce que rien ne dure. » De considérer qu’indirectement, ce n’est pas Richard Cheesman qui va me descendre, non, en fait c’est le doigt de Crispin Hershey qui se pose sur la détente au moment où il glisse un sachet de cocaïne dans la doublure de la valise d’une chambre d’hôtel il y a longtemps maintenant je tremble maintenant je me recroqueville maintenant et les larmes coulent maintenant pardon pardon et il est maintenant moi et je suis maintenant lui maintenant maintenant maintenant…
… et je suis seul. Plus exactement, je suis vivant, foutredieu.
Ouvre les yeux. Allez, n’aie pas peur. Ouvre-les.
La même pièce. La même, mais pas tout à fait non plus. Cheeseman est parti.
Il descend l’escalier du bâtiment, suivant les traces d’Inigo Wilderhoff. Traverse le hall, les grandes portes vitrées et sort de mon histoire… Se blottit dans son manteau, tandis que la nuit d’hiver avance sans bruit dans la forêt, tel un viêtcong. J’examine ma main sans raison aucune, émerveillé par cette électromécanique de chair et de sang… Serre la tasse. Laisse la chaleur te brûler. Porte la tasse à tes lèvres et prends une gorgée. Du thé de Darjeeling… Un soleil de tanins et de feuilles aux arômes d’humus m’illumine la langue. Admire ton tapis de souris simili-pierre de Rosette, la beauté gris-rose de l’ongle d’un pouce, la manière dont nos poumons boivent l’oxygène de l’air… Dépose un Tic Tac aux fruits dans la paume de ta main et enfourne-le. Je sais qu’il s’agit d’arômes de synthèse, mais c’est là pour moi une ode gustative, le « À l’automne » de Keats dans ma bouche. Rien de tel qu’un homme qui décide finalement de vous épargner pour vous mettre en phase avec la beauté du quotidien. Ramasse les objets tombés par terre : mon porte-stylo, une cuillère en plastique, une clé USB, ma collection de figurines Lego. Juno, Anaïs et moi nous envoyons des colis pour rigoler. J’ai cinq figurines : l’astronaute, le chirurgien, le père Noël, le Minotaure… Fichtre. Il m’en manque une, mais laquelle ? À genoux, à la recherche de la cinquième dans l’enchevêtrement de cordons d’alimentation, j’entends mon ordinateur portable sonner.
Foutredieu, j’étais censé appeler Holly sur Skype…
La voix puissante et limpide d’Aoife jaillit des haut-parleurs. « Crispin ?
– Bonjour, Aoife. Je t’entends mais je ne te vois pas.
– Clique sur la petite icône verte, monsieur le cyberauteur. »
J’oublie à chaque fois. Aoife apparaît à l’écran dans la cuisine de la maison de Rye. « Salut. Contente de te voir. Comment ça va du côté de Blithewood ?
– Moi aussi, je suis content de te voir. Ici tout le monde se prépare pour les vacances. » J’ai un peu peur de poser la question : « Alors, comment va notre patiente, aujourd’hui ?
– C’est un peu dur, pour être honnête. Elle a du mal à garder ce qu’elle réussit à avaler, et elle n’a pas super-bien dormi cette nuit. Elle est très migraineuse. Il y a une heure, le docteur l’a piquée. » Aoife grimace à moitié. « J’aurais pu formuler ça un peu mieux. Bref, elle s’excuse de te planter aujourd’hui, mais… » Hors champ, quelqu’un dit quelque chose à Aoife qui fronce les sourcils, hoche la tête et marmonne une réponse que je ne saisis pas. « Écoute, Crispin, le Dr Fenby voudrait me parler : je te passe tante Sharon, si ça ne t’ennuie pas.
– Non, non, Aoife, pas de problème. Vas-y, à très vite.
– Ciao. » Aoife se lève et quitte l’écran, y laissant un sillage pixélisé, tandis que Sharon arrive par l’autre côté. Sharon est une version plus solide, plus terrienne de sa sœur – ce que Jane Austen est à Emily Brontë, même si je ne le leur ai jamais dit – mais, aujourd’hui, elle a l’air épuisée. « Bonjour, monsieur le globe-trotter. Comment ça va ? »
C’est Holly qui est gravement malade, mais ils me demandent quand même comment je vais. « Euh, bonjour, Sharon, ça va, merci. Ici, on a de la neige, et… » Richard Cheeseman est venu me tuer parce que je l’ai laissé croupir dans une prison colombienne puis une autre britannique pendant quatre ans et demi, mais heureusement, il s’est ravisé. « Qui est ce Dr Fenby dont vient de me parler Aoife ? C’est un autre médecin ?
– Elle est canadienne. Elle a fait ses études en même temps que Tom, notre médecin de famille. Elle est psychiatre.
– Ah bon ? Mais pourquoi ta sœur aurait besoin d’un psychiatre ?
– Eh bien… Elle travaille depuis des années en unité de soins palliatifs avec des malades du cancer, et Tom se disait que Hol aurait peut-être pu bénéficier d’un nouveau traitement que le Dr Fenby – Iris – a testé à Toronto. Quand elle m’a exposé le principe du traitement tout à l’heure, je l’ai compris, mais si j’essaie de te le réexpliquer, ça ne va ressembler à rien. Tom a beaucoup d’estime pour elle, alors on s’est dit que… » Sharon pousse un énorme bâillement. « Désolée, pas très distingué. Qu’est-ce que je te racontais ? Ah oui, Iris Fenby. Enfin voilà, quoi.
– Merci pour cette info. Tu m’as l’air exténuée. »
Sharon sourit. « Et toi, tu es blanc comme le cul d’un spéléologue.
– Augmente les couleurs de l’ordinateur, dans ce cas. Donne-moi un joli hâle. Dis, Sharon, est-ce que Holly va… Ce lundi, ce ne sera pas… »
Par-dessus ses lunettes de vue, la directrice d’école m’adresse un regard qui en dit long. « Votre costume noir peut rester dans l’État de New York, cher monsieur.
– Qu’est-ce que j’amène ?
– Viens, c’est tout. Réserve tes kilos de bagages à Carmen et Gabriel. Il y a déjà assez de foutoir ici comme ça, Holly n’a pas besoin que tu lui en rajoutes.
– Est-ce qu’elle sait que Fleurs sauvages est repassé en tête des ventes ?
– Oui, son agent lui a envoyé un e-mail ce matin. Holly dit qu’elle devrait mourir plus souvent, ça booste les ventes.
– Dis-lui de ne pas se montrer aussi foutrement macabre. Allez, on se voit lundi.
– Bon voyage, Crispin. Dieu te garde.
– Quand elle se réveillera, tu lui diras de ma part que… Dis-lui juste que c’est la meilleure. »
Sharon me regarde, mais pas vraiment en face – les petites bizarreries de Skype. « Promis », me jure-t-elle sur le ton de celle qui rassure un enfant apeuré.
La fenêtre de Skype se vide. Le fantôme de Hershey me regarde.
Ma permanence se termine à quatre heures et demie, et, d’habitude, les étudiants se succèdent jusqu’à la fermeture, mais il semblerait qu’aujourd’hui, une apocalypse ait silencieusement décimé la population de la vallée de l’Hudson et que personne ne m’ait prévenu. Je consulte mes e-mails, mais je n’en ai reçu que deux nouveaux : un spam envoyé par un éditeur d’antivirus qui me propose un filtre anti-spam amélioré, puis un autre plus joyeux venant de Carmen qui m’annonce que Gaby essaie de marcher à quatre pattes et que sa sœur lui a donné un canapé-lit, comme ça je ne me casserai pas le dos sur des coussins. Je lui renvoie une réponse lapidaire – « Vas-y, Gaby ! » –, torche un deuxième e-mail afin d’annuler la chambre que j’ai réservée dans un hôtel bon marché à Bradford – normalement, ils devraient tout me rembourser – puis un troisième pour annoncer à Maggie que Richard est passé me voir à Blithewood et qu’il avait bonne mine. Notre rencontre cataclysmique est survenue il y a trente minutes à peine et, c’est fou, mais déjà l’événement se change en souvenir ; la mémoire relève davantage du CD-RW, réinscriptible, que du simple CD-R vierge où toute gravure est définitive. Enfin, j’envoie un message à Zoë pour la remercier, mais décline son invitation au chalet des parents de Marc pour une journée de ski le premier de l’An. Zoë sait parfaitement que je ne skie pas – j’ai fait une croix sur les sports de glisse. Pourquoi voudrais-je que le mari sportif au bronzage défiscalisé de mon ex-épouse m’humilie sur les pistes ? Non, je profiterai plutôt d’un après-midi supplémentaire auprès des filles. Envoyer. Il est à peine trois heures quarante-cinq, mais le fait est que je n’ai nulle part où aller, si ce n’est ma chambre vide dans cette maison que je partage avec trois autres enseignants. Ewan Rice dispose en permanence de trois demeures, lui, là où Crispin Hershey doit se contenter d’une chambre et de la cuisine de sa colocation. Tout à l’heure, il y a la soirée du département de lettres dans un restaurant de Red Hook, ce sous-quartier de Brooklyn, mais, après cette expérience de mort imminente, des pâtes à l’encre de seiche et un filet de vivaneau me paraissent un rien trop… Je ne sais pas, je ne trouve pas les mots.
Et puis je relève la présence du jeune dans l’embrasure de la porte.
« Bonjour, lui dis-je. Je peux vous aider ?
– Bonjour. Oui. » C’est une fille, plutôt androgyne, emmitouflée dans une doudoune trois quarts noir scarabée, et dont les épaules sont parsemées de flocons qui n’ont pas encore fondu. Crâne rasé, yeux bridés et mine bouffie de marshmallow. Un regard peut-il être à la fois intense et vide ? Celui d’une icône médiévale, oui ; et le sien, aussi. Elle ne bouge pas.
« Entrez, l’invité-je. Asseyez-vous.
– J’y compte bien. » Elle avance comme si elle se méfiait du sol et s’assied comme si elle avait eu de mauvaises expériences avec les chaises. « Soleil Moore. »
Elle me donne son nom comme si je l’avais déjà entendu. Ce qui est peut-être le cas, d’ailleurs. « Nous sommes-nous déjà rencontrés, mademoiselle Moore ?
– Il s’agit de notre troisième rencontre, monsieur Hershey.
– Je vois. Rappelez-moi de quel département vous êtes ?
– Je n’aime pas les cases. Je suis une poétesse et une prophétesse.
– Mais, euh… vous étudiez bien ici, à Blithewood, n’est-ce pas ?
– J’ai fait une demande de bourse quand j’ai su que vous enseigneriez ici, mais le Pr Wilderhoff a qualifié mon œuvre, je le cite, de “délirante, et pas dans le bon sens du terme”.
– C’est une critique qui a le mérite d’être franche. J’ai peur, hélas, que ma permanence ne soit réservée aux étudiants inscrits à Blithewood.
– Nous nous sommes rencontrés à Hay-on-Wye, monsieur Hershey, en 2015.
– Désolé, mais j’ai croisé beaucoup de monde à Hay-on-Wye.
– Je vous ai offert mon premier recueil de poèmes : Les Animavores… »
Le tintement d’un souvenir retentit, mais le son est faible, distordu, comme quand on est sous l’eau.
« Puis j’ai assisté à votre lecture, au Salon du livre de Shanghai. »
Moi qui pensais que cette heure-ci ne pourrait pas être plus psychédélique que la précédente, j’ai peut-être tort. « Mademoiselle Moore, je…
– Miss S. Moore. » Elle prononce ces mots comme si elle me servait une réplique pleine d’esprit. « Je vous ai laissé mon deuxième livre dans un sac brodé que j’ai accroché à votre poignée de porte. La chambre 2929 du Shanghai Madarin Hotel. Il s’intitulait Votre dernière chance ; un exposé complet.
– Un exposé ? » Là, je décèle une fragilité. « Un exposé de quoi ?
– De la guerre secrète. De la guerre clandestine qui se déroule autour de nous, et même à l’intérieur de nous. Je vous ai vu sortir Votre dernière chance de son sac. Vous aviez passé une heure en compagnie de Holly Sykes dans le bar au quarante-cinquième étage, vous tiriez à pile ou face. Vous vous en souvenez, monsieur Hershey. Je le sais. Holly Sykes en est une preuve vivante. »
Deux choses certaines : cette fille me suit à la trace, et elle est complètement jetée. « Une preuve de quoi ?
– Une preuve que vous faites partie du Script.
– De quel script est-ce que vous parlez ?
– Du Script, enfin. » On dirait qu’elle est choquée. « Le premier poème dans Votre dernière chance. Vous l’avez lu, au moins, monsieur Hershey ? N’est-ce pas ?
– Non, je n’ai pas lu votre foutue poésie, ce n’est pas à moi de…
– Ça suffit ! » Un sanglot éraillé lui échappe ; elle enfonce les doigts dans les accoudoirs de son siège jusqu’à ce qu’ils deviennent tout blancs. Puis elle penche la tête en arrière et s’adresse à un visage qui n’est pas sur le plafond : « Il ne l’a même pas lu ! Merde. Merde. Merde. Merde. Merde !
– Jeune demoiselle, si vous voulez bien vous mettre un peu à ma pla…
– “Jeune demoiselle” ? Je ne vous permets pas, vous n’avez pas le droit ! » Chacun de ses doigts se tortille, à présent. « Pas après tout ce temps passé ! Tout cet argent dépensé ! Tout ce sang versé !
– Pourquoi serait-ce à moi de faire en sorte que votre poésie soit publiée ?
– Parce que Les Animavores parle des prédateurs de l’apex. Parce que Votre dernière chance révèle quelles sont les méthodes des Anachorètes. Parce que les Anachorètes ont leurs entrées partout et peuvent capturer n’importe qui. Et parce que vous, monsieur Hershey, vous, vous figurez dans le Script.
– Euh, écoutez, mademoiselle Moore… Mais quoi, quel foutu script ? »
Ses yeux s’ouvrent un peu plus, comme ceux d’un jouet détraqué : « Vous figurez dedans, monsieur Hershey. Tout comme moi. Et Holly Sykes : les Anachorètes ont enlevé son frère. Vous le savez, pourtant. Vous vous y êtes inscrit vous-même. C’est le Script que vous décrivez dans “Le cas Voorman”. Ce que vous avez raconté dans cette nouvelle, ce sont les agissements des Anachorètes. Vous ne pouvez pas le nier. C’est impossible.
– “Le cas Voorman” ? Mais j’ai écrit cette histoire il y a des années. Mis à part le psychiatre de la prison et la disparition de la Belgique, je m’en souviens très peu.
– Cela n’a plus d’importance. » Soleil Moore se calme ; elle en a l’air, du moins. « Le plan A consistait à alerter la Terre entière par la poésie. Mais c’est un échec. Il va donc falloir passer au plan B.
– Dans ce cas » – je voudrais qu’elle parte –, « bonne chance avec le plan B. Bien, il faut vraiment que je me remette au travail, alors…
– C’est vous qui m’avez donné le plan B, au festival de Hay-on-Wye.
– Mademoiselle Moore, je vous en prie, épargnez-moi de devoir appeler la sécurité.
– Votre rôle consistait à attirer l’attention du monde entier sur mon œuvre. J’ai prié, prié pour que vous le fassiez en vous l’accaparant, mais je n’avais pas saisi toute l’ampleur du sacrifice nécessaire. Je suis désolée, monsieur Hershey.
– Ce n’est pas bien grave, jeune demoiselle. Mais partez maintenant, s’il vous plaît. »
Soleil Moore se lève… Elle est en larmes ? « Je suis désolée. »
Une force surnaturelle projette Hershey en arrière et l’éjecte de sa chaise. Soleil Moore se penche au-dessus de lui. Cinq autres coups de feu suivent, si vifs et tirés de si près qu’ils sont indolores. La joue de Crispin Hershey est collée à la moquette râpeuse. Sa cage thoracique est perforée. Foutredieu. Abattu. Abattu, moi, là, pour de vrai, maintenant. La moquette absorbe le sang. Mon sang. Qui coule en énormes quantités. ÉNORMES. Scrabble ! Hershey parvient-il à bouger ne serait-ce qu’une partie de son corps, cher lecteur ? Non pas. Des après-ski. À quelques centimètres. Apreski. Orthographe douteuse. Écoute. C’est une voix. Tendre, lointaine, liquide. Maman ? Oh, on n’est pas dans un Disney ! Soleil Moore. Miss S. Moore. Mais bien sûr ! Esmiss Esmoor, comme dans Route des Indes, le meilleur roman d’E. M. Forster. Et son personnage le plus réussi. « Vous êtes célèbre, monsieur Hershey : maintenant, on lira mes poèmes. Les journaux, Internet, le FBI, la CIA, les Nations unies, le Vatican… Même les Anachorètes n’arriveront pas à étouffer l’affaire… Dans leur guerre, nous sommes des martyrs, vous et moi. Ma sœur aussi. Ils l’ont attirée et l’ont emportée, vous savez. Elle m’avait mise en garde contre eux, mais j’avais cru que c’était uniquement la maladie qui parlait à sa place. Jamais je ne me le pardonnerai. Mais je peux tirer le monde de son état d’ignorance. Une ignorance mortelle. Quand l’humanité tout entière saura que nous sommes le stock de provisions des Anachorètes – son élevage de saumons –, alors nous pourrons entrer en résistance. Nous soulever. Les traquer. » La bouche de Soleil Moore continue à remuer mais il n’y a plus de son. La réalité rétrécit. Elle s’étendait jusqu’à la frontière canadienne, désormais elle ne dépasse plus Albany ; elle est maintenant plus petite que le campus de Blithewood. Les bois recouverts de neige, la bibliothèque, le bunker, la cafétéria miteuse : disparus, mouchés. La mort, administrée par une folle. Qui l’eût cru ? La mort administrée par une folle. Les pois de la moquette. Non, pas des pois. Des spirales. Toutes ces semaines passées. À fouler des spirales. Regarde. Dans l’interstice. Entre le caisson du bureau et la plinthe du mur. Une araignée. Toute sèche. Desséchée. Là où le tuyau de l’aspirateur ne peut pas passer. Une spirale, une araignée, un… Quoi ?
La cinquième figurine Lego. À quelques centimètres. Étendue sur le flanc. Comme moi. Regarde.
Un pirate. C’est drôle.
Un cache-œil.
Borgne.
Un foutu
Lego
pirate.
Holly
dis-lui
…
..
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