L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 9 sur 31

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L'âme des Horloges

31 Décembre

 

Les stalactites gouttent partout dans la ruelle, accrochant la lumière rasante du soleil. Un tabouret de bar maintient la porte d’entrée du Croc ouverte, et, à l’intérieur, Holly, vêtue d’un pantalon militaire large, d’un t-shirt blanc et d’une casquette de base-ball kaki dont la languette de réglage fait office d’élastique pour sa queue-de-cheval, passe l’aspirateur. Une gouttelette tombée d’une stalactite se glisse entre mon manteau et mon cou, et grésille entre mes omoplates. Holly détecte ma présence et se retourne. Par-dessus le râle de l’aspirateur qui vient d’être éteint, je dis : « Toc, toc, toc. »

Elle me reconnaît. « C’est fermé. Reviens dans neuf heures.

– Tu es censée dire : “Qui est là ?” C’est une devinette.

– Eh bien, je refuse d’ouvrir la porte, Hugo Lamb.

– Mais elle est déjà un peu ouverte. Et puis, regarde. » Je brandis les sachets en papier de la boulangerie. « J’ai le petit-déjeuner. Il faut bien que Günter te laisse manger quelque chose.

– Pour certains, le petit-déjeuner, c’était il y a deux heures, gosse de riche.

– Sais-tu qu’à Richmond College, on se moque de toi si tu n’es pas assez riche ? Un petit en-cas de milieu de matinée, alors ?

– Le Croc ne se nettoie pas tout seul.

– Dis-moi, ils ne te donnent jamais un coup de main, Günter et ta collègue ?

– Günter est le proprio ; Monique, elle est employée comme serveuse, c’est tout. Les deux sont partis jouer au docteur jusqu’en début d’après-midi, si tu vois ce que je veux dire. Günter a quitté sa troisième épouse il y a quelques semaines. C’est donc à la gérante que revient le privilège de nettoyer la porcherie. »

Je cherche autour de moi. « Quelle gérante ?

– Tu l’as en face de toi, ’spèce d’imbécile. C’est moi.

– Oh. Et si le gosse de riche se chargeait des toilettes des hommes, tu accepterais de prendre vingt minutes de pause ? »

Holly hésite. Elle a à moitié envie d’accepter. « Tu vois ce long machin ? Ça s’appelle un balai à franges. Ça se tient par le bâton. »

« Je t’avais bien dit que c’était une porcherie. » Telle une voyageuse actionnant sa machine à remonter le temps, Holly tire sur les poignées et tourne les robinets de la machine à café chromée, qui siffle, éructe et glougloute. Je me lave les mains et prends deux tabourets posés à l’envers sur une table. « C’est l’une des choses les plus répugnantes que j’aie faites de ma vie. Les mecs sont des porcs : ils se torchent, et quand ils ratent la cuvette, ils ne ramassent pas leur bout de papier plein de merde. Et les giclures de gerbe partout dans le W-C du fond… j’ai adoré. Je ne savais pas que le vomi durcissait si on ne le nettoyait pas. C’est un peu comme de l’enduit de rebouchage.

– Il faut oublier que tu as un nez et respirer par la bouche. » Elle apporte un cappuccino. « Et dis-toi que chaque fois que tu as utilisé des toilettes, quelqu’un a nettoyé derrière. Si ton père avait, comme le mien, tenu un pub et pas une banque, ç’aurait été à toi de le faire. C’était la pensée du jour. »

Je prends un croissant aux amandes et passe les sachets à Holly. « Pourquoi est-ce que tu ne fais pas le ménage le soir même ? »

Holly dépiaute un bout de chausson à l’abricot. « Les clients habituels de Günter giclent vers trois heures du mat’… si j’ai de la chance. Essaie, toi, d’affronter l’épreuve du nettoyage après neuf heures de service. »

Je le lui concède. « En tout cas, le bar semble maintenant paré pour la bataille.

– À peu près. Après, il faudra que j’astique les robinets et que je réapprovisionne le stock.

– Et moi qui pensais qu’un bar, ça tournait tout seul. »

Elle allume une cigarette. « Si c’était le cas, je serai au chômedu.

– Mais tu te vois travailler longtemps dans euh… cette branche ? »

Le froncement de sourcils de Holly est une mise en garde. « Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

– Je… Je ne sais pas. J’ai l’impression que tu pourrais tout faire. »

Ses sourcils froncés expriment à la fois sa prudence et sa lassitude. Elle tapote sur sa cigarette pour en faire tomber la cendre. « Les écoles que fréquentent les gens moins bien lotis ne t’incitent pas vraiment à le croire. Nous, c’était plutôt les cours de coiffure ou bien les stages d’apprentissage dans un garage.

– D’accord, mais tu ne peux pas tout mettre sur le dos d’une école merdique. »

Elle tapote sa cigarette. « Tu es intelligent, ça se voit. Mais dans certains domaines, tu es carrément à côté de la plaque, monsieur Lamb. »

J’acquiesce et sirote mon café. « Ton prof de français était bon.

– Je n’ai pas eu de prof. J’ai appris en travaillant ici. Question de survie. Pour rembarrer les Français. »

Je déniche un morceau d’amande logé dans mes dents. « Il est où, ce pub ?

– Quel pub ?

– Celui dans lequel ton père travaille.

– C’est le sien. Et celui de ma mère aussi, d’ailleurs. Le Captain Marlow, sur les bords de la Tamise, à Gravesend.

– Ça m’a l’air pittoresque. C’est là-bas que tu as grandi ?

– “Gravesend” et “pittoresque” dans la même phrase, ça ne peut pas coller. Il y a beaucoup d’usines fermées, de fabriques de papier, de cimenteries Blue Circle, de cités HLM, de monts-de-piété et de bookmakers.

– Il doit bien y avoir autre chose que la misère et la décrépitude postindustrielle. »

Elle cherche la réponse au fond de sa tasse. « Les rues les plus anciennes sont sans doute chouettes. La Tamise, ça reste la Tamise, et le Captain Marlow existe depuis trois siècles – il y existe soi-disant une lettre de Charles Dickens qui prouve qu’il venait y boire des verres. Dis donc, gosse de riche, tu as vu ça ? Une référence littéraire. »

Mon sang pétille de caféine. « Ta mère est irlandaise ?

– Qu’est-ce qui t’a mené à cette déduction, Sherlock ?

– Ta façon de dire “ma mère”. »

Holly fait un gros rond de fumée. « Ouais. Elle vient de Cork. Ils supportent ça, tes amis ?

– Supporter quoi ?

– Quand tu cherches des indices dans ce qu’ils te racontent au lieu de les écouter.

– Je suis un peu obsédé par les détails, c’est tout. Au fait, tu as lancé le chrono pour mes vingt minutes ?

– Il t’en reste… » – elle vérifie le décompte – « … seize.

– Dans ce cas, j’aimerais bien passer le restant à jouer au baby-foot. »

Tout le visage de Holly se fronce. « Mauvaise idée. »

Je n’arrive jamais à savoir si elle est sérieuse ou pas. « Comment ça ?

– Parce que je vais te foutre la pâtée, gosse de riche. »

Des plaques éparses de neige fondue couvrent la grande esplanade de la ville, peuplée de gens qui font leurs emplettes et d’une fanfare dont les membres aux joues rosies jouent des chants de Noël. J’achète un calendrier vendu par un groupe d’écoliers accompagnés de leur maître, qui ont installé un étal près de la statue de sainte Agnès pour promouvoir leur action caritative ; un concert de : « Merci, monsieur* ! » salue mon geste, suivi de plusieurs : « Happy New Year », qui montrent que mon accent a trahi ma nationalité. Holly m’a véritablement mis la pâtée au baby-foot : elle a fait des bandes, elle arrive à lober et dispose d’une arme létale : son gardien de gauchère. Elle n’a pas lâché un sourire, mais je pense qu’elle a savouré sa victoire. Nous n’avons rien prévu pour la suite, mais je lui ai annoncé que je passerais au bar ce soir, et au lieu de me répondre sur un ton défaitiste ou bien par un sarcasme, elle m’a dit que je saurai où la trouver. Méditant sur ces étonnants progrès, j’ai failli ne pas reconnaître Olly Quinn dans la cabine téléphonique située à côté de la banque. Il m’a l’air fébrile. S’il téléphone d’une cabine au lieu d’utiliser la ligne de Chetwynd-Pitt, c’est qu’il ne veut pas qu’on écoute sa conversation. Serais-je tout à fait humain si, parfois, la curiosité ne l’emportait pas sur ma raison ? Je me cache derrière la cabine, où Olly ne peut pas me voir. Du fait de la mauvaise qualité de la ligne et de l’état d’agitation d’Olly, sa voix est sonore, et ses phrases, débitées avec vigueur, me parviennent assez distinctement. « Si, Ness, si ! Tu as dit que tu m’aimais, toi aussi ! Tu as dit… »

Pauvre garçon. Le désespoir est aussi séduisant qu’un bouton de fièvre.

« Sept fois. La première fois, c’était au lit. Je me souviens que… Peut-être six, peut-être huit : on s’en fiche, Ness. Moi, ce que… Tu veux dire quoi, là ? Tu m’as menti, alors ?… Tu as fait ça pourquoi ? Pour que je perde les pédales ? »

Il est désormais trop tard pour piler : la voiture est dans le vide.

« Non, je ne suis pas hystérique, non, c’est juste que… Non, je te dis, je voudrais comprendre, c’est tout… Quoi ? Répète la fin de ta phrase ? Putain, c’est vraiment de la merde… Non pas ce que tu as dit, je parle de la ligne… Comment ? Tu “croyais” que c’était ce que tu ressentais ? »

Olly frappe violemment du poing sur la paroi vitrée. « Comment est-ce qu’on peut “croire” aimer quelqu’un ?… Non, non, Ness, non : ne raccroche pas. Écoute-moi. C’est juste que… je veux que les choses redeviennent comme avant entre nous, Ness !… Oui, mais si tu voulais bien m’expliquer, me parler, me… Mais je suis calme ! Je suis calme, là. Non, Ness ! Attends, attends, attends… »

Sérénité feinte, suivie d’un « Putain ! » explosif.

Quinn martèle à plusieurs reprises la vitre du poing. La scène attire les regards ; je regagne la foule et rebrousse chemin, me retournant au passage pour apercevoir mon camarade enamouré recroquevillé sur lui-même, le visage dans les mains. Il pleure… et en public ! Ce spectacle dégradant me fait un tantinet dégriser de l’ivresse que me procure Holly. N’oublie pas : ce que Cupidon donne, Cupidon le reprendra.

Le DJ austro-éthiopien muet et encapuchonné ne joue pas de disques à la demande, et, dans la dernière heure de son set en solo, il s’est lancé dans une série de remix de « 3 A. M. Eternal » de KLF, « Your Only Friend » de Phuture et « Ping Pong Apocalypse » des Norfolklorists. Le Walpurgis est une boîte de nuit aménagée au sous-sol de l’hôtel Le Sud, vaste bâtiment vieillot de six étages et tortueux labyrinthe composé d’une centaine de chambres qui, avant sa reconversion dans les années cinquante, était un sanatorium destiné à des tuberculeux fortunés. Suite à de récents travaux, ce lieu, avec ses murs piochés jusqu’aux briques, évoque les années berlinoises de Bowie, et, désormais, le club dispose d’une piste de danse aussi grande qu’un terrain de tennis. Il y a des lumières stroboscopiques sous-marines, et une portion honorable des deux à trois cents squelettes qui dansent dans leur juvénile enveloppe de chair et de textiles luxueux sont des jeunes femmes. Un ou deux rails de poudreuse ont remis sur pied le même Quinn qui geignait quelques heures plus tôt ; nous sommes donc tous les quatre de sortie. Chose inhabituelle, je suis le seul à ne pas emballer : mes trois camarades de Humber sont assis sur un canapé en forme de fer à cheval, chacun avec une jeune et séduisante Noire dans les bras. Chetwynd-Pitt joue certainement la carte du dix-neuvième prétendant au trône ; Fitzsimmons a dû sortir ses francs suisses ; quant à la prise de Quinn, celle-ci le trouve probablement mignon et doux comme une grosse peluche. Tant mieux pour eux. Si nous étions n’importe quel autre soir, j’irais moi aussi à la pêche, et je ne nie pas que mon hâle alpin, mon sex-appeal à la Rupert Everett, la chemise gris anthracite Harry Enna et le jean Makoto Grelsch qui recouvrent mon corps musclé de rameur n’attirent pas les regards aux longs cils ce soir, mais en cette Saint-Sylvestre, c’est surtout le dance-floor que j’ai envie d’attaquer. Serais-je en train de passer une sorte d’accord du type « tentation du Christ » dans lequel je monnaierais ma chasteté au Walpurgis en échange d’un crédit à la Banque du Karma qu’une fille originaire de Gravesend voudra bien accepter ? Seul le Dr Coke a la réponse : après ce remix archangélique de « Walking On Thin Ice », de je ne sais plus qui, j’irai consulter le grand chaman…

Les cabines des toilettes des hommes sont aussi spacieuses que celles du Croc sont exiguës : elles semblent avoir été conçues pour sniffer de la coke. Régulièrement nettoyées, vastes et dépourvues de cet espacement entre porte et plafond typique des boîtes britanniques. Je m’assieds sur le trône et sors le miroir d’un poudrier – emprunté à une Philippine elfique qui cherchait à obtenir un visa d’épouse –, ainsi que la poudre de perlimpinpin de Chetwynd-Pitt, que j’ai gagnée à la partie de blackjack de ce soir et mise dans un petit emballage de film plastique lui-même placé dans un sachet de Fisherman’s Friend, histoire d’embrouiller les chiens policiers si d’aventure… Ma paille a été confectionnée à l’aide de carton et de scotch. Déposant sur le miroir le restant de ma cocaïne avec une précision incroyable, je dessine une spirale que j’aspire – les enfants, n’essayez pas cela chez vous ni ailleurs : la drogue, c’est mal – d’un coup par la narine gauche. Pendant cinq secondes, j’ai l’impression qu’on me rentre une ortie par le nez jusque dans le fond de la gorge, et…

Décollage réussi.

Les basses se répercutent dans mon ossature, et nomdeDieucequec’estbon. Je jette ma paille dans la cuvette, tire la chasse, et profite de la cascade pour humecter un morceau de papier-toilette afin de nettoyer mon miroir. De toutes petites lumières que je n’arrive pas vraiment à voir perforent le pourtour de mon champ de vision. Je ressors de la cabine tel le Fils de Dieu faisant rouler la pierre de son tombeau, puis me regarde dans la glace : parfait, quoique mes pupilles soient davantage celles d’un Varanus komodoensis que celles d’un Homo sapiens. Ressortant des chiottes, je croise un type défoncé en Armani, un certain Dominic Fitzsimmons. Il a fumé un joint un peu plus tôt et son habituelle vivacité d’esprit, qui ce soir fait du saut à l’élastique, n’est pas encore remontée. « Hugo, qu’est-ce qu’une merde comme toi fabrique dans un endroit aussi chic ?

– Je me repoudrais le nez, mon cher Fitz. »

Il regarde le fond de mes narines. « On dirait qu’il y a eu une tempête de neige là-dedans. » Son visage se fend d’un rictus dégoulinant, et je ne peux pas m’empêcher de penser à sa mère, qui avait le même sourire aux lèvres et rien sur le dos. « On a rencontré des filles, Hugo ! Il y en a une pour CP, une pour Olly et une pour moi*. Viens leur dire bonjour.

– Tu sais bien que je suis timide devant les femmes. »

Il trouve ma réplique trop drôle pour en rire. « Mon œil !

– Non, mais tu sais bien, Fitz, c’est toujours pénible pour tout le monde quand il y en a un qui tient la chandelle. Qui sont ces filles ?

– C’est ça le truc le plus dingue. Écoute bien. Tu te rappelles ce morceau africain, « Yéké Yéké » ? C’était pendant l’été… quatre-vingt-huit, si je me souviens bien. Un succès énorme.

– Euh… pas très bien, mais OK. Comment il s’appelait… Mory Kanté ?

– Eh bien, figure-toi que nous sommes en train de courtiser ses choristes.

– Mais bien sûr… Et Mory Kanté n’a pas besoin d’elles ce soir ?

– Ils ont fait un gros concert la nuit dernière à Genève, mais ce soir, elles sont libres, et comme aucune d’elles ne sait skier – j’imagine qu’ils n’ont pas trop de neige en Guinée –, elles vont toutes rester deux ou trois jours à Sainte-Agnès pour apprendre. »

Je trouve l’histoire assez peu plausible, voire carrément improbable. Mais avant que je ne donne voix à mon scepticisme, Chetwynd-Pitt pointe le bout de son nez. « C’est la saison de l’amûûûr chez* CP ce soir. Il te reste un morceau de gruyère dans lequel tu pourras déposer ta semence, Lamb, comme ça tu ne te sentiras pas exclu. »

La bouteille de Southern Comfort, la cocaïne et l’envie de baiser transforment ce bon vieux Chetwynd-Pitt en connard en puissance : je suis obligé de riposter. « Je ne voudrais pas casser l’ambiance, Rufus, mais t’es-tu rendu compte que vous avez mis le grappin sur une brochette de tapineuses ? Elles sentent le sexe tarifé à plein nez. Je pose la question, hein, c’est tout.

– Tu es peut-être plus doué que nous pour tricher aux cartes mais, ce soir, c’est toi le seul à ne pas emballer. » Chetwynd-Pitt me plante son doigt sur le torse ; je m’imagine trancher cet horripilant index. « Tout ça parce que, nous, on a réussi à dénicher trois jouvencelles basanées et chaudes comme la braise en moins d’une heure, M. Lamb croit qu’on les paie. Eh bien, non, figure-toi, ce sont des femmes de goût, et tu ferais mieux de mettre tes boules Quies, cette nuit : Shandy est du genre à gueuler au lit, je sens ces choses-là, moi. »

Je ne peux pas laisser passer ça. « Je ne triche pas aux cartes.

– Oh mais bien sûr que si tu triches, petit boursier.

– Ôte ton doigt de mon torse, Chetwynd-Pute, et avance tes preuves.

– Des preuves, tu es bien trop malin pour en laisser derrière toi ; n’empêche que, au fil des ans, tu as extorqué plusieurs milliers à tes amis. Un parasite intestinal, voilà ce que tu es.

– Si tu es si sûr que je triche, Rufus, pourquoi continuer à parier dans ce cas ?

– On ne m’y reprendra plus, et d’ailleurs, Lamb, espèce d’enf…

– Les gars, les gars, intervient Fitz le pacifiste défoncé, vous n’êtes pas vous-mêmes, c’est cette coke de Colombie que Günter vous a refourguée. Allez, quoi ! On est en Suisse ! C’est le trente et un ! Ce qui intéresse Shandy, c’est l’amour, pas la bagarre. Embrassez-vous et faites la paix.

– Je le baise, moi, cet enfoiré de tricheur, marmonne Chetwynd-Pitt, qui passe devant moi en me bousculant. Va chercher nos manteaux, Fitz. Dis aux filles qu’on continue la fête ailleurs. »

Derrière nous, les portes des toilettes des hommes battent. « Il ne le pensait pas vraiment », s’excuse Fitzsimmons.

J’espère bien que non. Et à plusieurs titres.

Je reste sur la piste pour le remix de DJ Aslanski de « Exocets For Breakfast », le tube du milieu des années quatre-vingt de Damon MacNish, mais Chetwynd-Pitt et sa flèche du Parthe, en ébranlant ma foi dans le projet Marcus Anyder, ont assombri ma soirée. Je n’ai pas simplement inventé Anyder pour disposer d’un prête-nom qui recèlerait et brouillerait l’origine de mes gains : je voyais en ce personnage une version améliorée, plus intelligente, plus authentique d’Hugo Lamb. Mais si un imbécile de nanti comme Chetwynd-Pitt peut lire en moi si facilement, ni moi-même ni Anyder ne sommes respectivement aussi malins et discrets que je l’imaginais jusqu’à présent. Et quand bien même je serais devenu maître dans l’art des faux-semblants ? Quand bien même, dans huit mois, j’intégrerais une entreprise de la City puis dans les deux ans qui suivraient, j’accéderais – moyennant coups de poignard et de bluff – à un revenu long comme un numéro de téléphone ? Quand bien même, à l’aube du nouveau millénaire, je posséderais une Maserati décapotable, une villa dans les Cyclades et un yacht à Poole ? Quand bien même Marcus Anyder disposerait d’un empire fait de titres, de propriétés et de portefeuilles d’actions ? Les empires meurent, tout comme nous qui dansons dans l’obscurité qu’illuminent les stroboscopes. Vois comme la lumière a besoin de l’ombre. Regarde : les rides se répandent comme du mildiou sur nos belles peaux veloutées ; à chaque noire-noire-noire-noire de chaque mesure qui défile, les varices creusent des galeries dans ces mollets épilés ; les torses et poitrines engraissent puis s’affaissent ; admire le spectacle du brigadier Philby embrassant goulûment Mme Bolitho ; pendant que les tubes de l’année dernière se télescopent avec ceux de l’année suivante et de celle d’après, les cheveux de ces danseurs se pétrifient, se ratatinent et tombent, telle la pilosité des irradiés ; le cancer éclabousse ce poumon plein de goudron, ce pancréas vieillissant, cette couille douloureuse ; l’ADN s’effiloche, et patatras : une chute dans l’escalier, une crise cardiaque, un AVC ; nous ne dansons pas : nous sommes secoués de spasmes. C’est cela, le Walpurgis. Ils le savaient bien, au Moyen Âge : la vie est une maladie mortelle.

Dépassant les gens qui font la queue devant la crêperie du type déguisé en gorille installée sur la grande esplanade, sous des guirlandes lumineuses accrochées entre les sapins hérissés d’aiguilles, à travers un air charriant le son des cloches et aussi froid que les torrents de montagne, mes pieds trouvent leur chemin, et ce n’est pas celui du chalet suisse de la famille Chetwynd-Pitt. Je retire mes gants pour allumer une cigarette. 23:58, indique ma montre. Béni soit le Seigneur-de-l’impeccable-timing. Après avoir cédé le passage à un 4×4 de la police – ses chaînes cliquettent, telle la cloche d’un traîneau –, je descends la ruelle étroite qui mène au Croc et jette un œil par le hublot sur la mêlée d’autochtones, de touristes et de clients de provenance indéterminée : Monique prépare les boissons, mais Holly est introuvable. J’entre malgré tout, et me faufile entre les chairs, les vestes, la fumée, les bavardages, le raffut et les phrases du chorus de « Maiden Voyage », de Herbie Hancock. À l’instant où j’arrive devant le comptoir, Günter baisse le volume, monte sur un tabouret et fait tourner une crécelle pour obtenir l’attention de tous. Notre hôte désigne la grande horloge à l’aide d’un manche de raquette de tennis qu’il tient par la tête : il reste moins de vingt secondes de cette année. « Mesdames et messieurs*, Damen und Herren, ladies and gentlemen, signore e signori, parés pour le décompte, s’il vous plaît*… » Allergique aux bêlements de la foule, je me garde de participer. Mais à l’instant où la clientèle réunifiée en arrive à « cinq », je sens son regard rediriger le mien de la pendule vers ses yeux et voilà que nous nous regardons comme deux gamins qui jouent à la barbichette. Une acclamation démente éclate, et je perds la partie. Holly verse une dose de Kilmagoon sur un simple cube de glace et me le glisse. « Alors, quel est le mystérieux objet que tu as oublié, ce soir ? »

Je lui réponds : « Bonne année. »

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