L'âme des Horloges
30 Décembre
Les aboiements de la populace parisienne se fondent dans le bourdonnement d’une dameuse, et ma quête d’enfants à œil de cyclope dans les orphelinats de France se termine entre les murs de la mansarde que j’occupe au chalet familial des Chetwynd-Pitt, en compagnie d’Immaculée Constantin qui m’annonce d’un air grave : Tant que tu n’as pas goûté au Vin noir, tu n’as pas vécu, Hugo. Puis je me réveille dans la même mansarde que dans mon rêve, une époustouflante gaule du matin grosse comme un missile intercontinental qu’on m’aurait greffé à l’entrejambe. Une petite bibliothèque, un globe mappemonde, une robe de chambre turque accrochée à la porte, un épais rideau. « C’est l’endroit où nous logeons les boursiers », avait à moitié plaisanté Chetwynd-Pitt lors de mon premier séjour dans cette chambre. L’antique tuyauterie claque et résonne. Drogue + altitude = rêves bizarres. Je suis étendu dans ce ventre chaud et pense à Holly la barmaid. Je m’aperçois que j’ai oublié le visage de Mariângela (pas les autres parties de son anatomie), mais pas celui de Holly, dont je me souviens dans les moindres détails. J’aurais dû demander à Günter le nom de famille de son employée. Quelques moments plus tard, les cloches de l’église Sainte-Agnès marquent les coups de huit heures. Il y avait des cloches, dans mon rêve. Ma bouche est aussi sèche que la poussière lunaire ; je bois le verre d’eau posé sur ma table de chevet, ravi de contempler la liasse de francs posée à côté de la lampe – mes gains des parties de billard gagnées contre Chetwynd-Pitt la veille. Ha ha ! Il va vouloir absolument combler ses pertes, et tant mieux : un joueur avide bâcle ses coups.
Je vais pisser dans la minuscule salle de bains attenante à ma mansarde, plonge mon visage pendant dix secondes dans un lavabo rempli d’eau glacée, ouvre rideaux et persiennes et laisse la lumière blanche me perforer les rétines, je dissimule mes gains de la veille sous les lattes du plancher, libérées lors de mon avant-dernière visite, effectue une centaine de pompes, enfile la robe de chambre turque et, en tenant la rampe, m’aventure à descendre l’escalier raide afin de gagner le palier du premier. Dans sa chambre, Chetwynd-Pitt ronfle. La dernière volée de marches me mène jusqu’au salon en contrebas, où je trouve Fitzsimmons et Quinn sur les canapés en cuir, ensevelis sous un tumulus de couvertures. Le magnétoscope a recraché la cassette du Magicien d’Oz, mais The Dark Side of the Moon de Pink Floyd tourne en boucle sur la platine CD. La pièce embaume le haschisch et les braises de la nuit dernière rougeoient dans la cheminée. Sur la pointe des pieds, je me faufile entre deux équipes de joueurs de football miniature Subbuteo, écrasant des chips qui vont s’incruster dans le tapis, puis dépose une grosse bûche dans le feu et ajoute quelques miettes d’allume-feu. Des flammèches la lapent et la lèchent. Un fusil datant de la guerre des Boers est accroché au-dessus du manteau de la cheminée, sur lequel trône une photographie de Chetwynd-Pitt père serrant la main d’Henry Kissinger à Washington, peut-être en 1984. Je suis en train de me servir un jus de pamplemousse dans la cuisine lorsque le téléphone qui y est installé émet de discrets trilles. « Allô, dis-je d’une voix de miel. Résidence de lord Chetwynd-Pitt, fils, j’écoute.
– Hugo Lamb, déclare une voix d’homme. Forcément toi. »
Je la connais. « Vous êtes ?
– Richard Cheeseman, de Humber, crétin.
– Merde, pardon. Ça va mieux, ton oreille ?
– Oui, oui, ça va. Écoute, j’ai des nouvelles importantes. J’ai croisé…
– Attends, tu es où ? Pas en Suisse ?
– Non, à Sheffield, chez ma sœur. Boucle-la et écoute-moi : ce coup de fil me coûte une blinde. Je discutais avec Dale Gow hier soir, et il m’a appris que Jonny Penhaligon était mort. »
J’ai bien entendu. « Quoi, notre Jonny Penhaligon ? Pas possible, putain.
– Dale Gow le tient de Cottia Benboe, qui l’a lu dans le canard du coin, le News South-West. Un suicide. Il s’est jeté en voiture d’une falaise, près de Truro. Il a quitté la route, roulé cinquante mètres, traversé une barrière, puis a fait une chute de cent mètres avant de s’écraser sur les rochers. Il n’a pas pu souffrir, je me dis. Enfin, je ne parle pas de ce qui l’a poussé à faire ça, bien sûr… ni de la chute finale. »
J’en pleurerais presque. Tout ce fric. Je regarde la dameuse qui se traîne devant la fenêtre de la cuisine. Suit un jeune prêtre soufflant de la buée, les joues rosies : il tombe à point nommé. « C’est… Je ne sais pas quoi dire, Cheeseman. C’est tragique. Je n’arrive pas à y croire. Jonny, bon sang ! Pourquoi lui ?…
– Pareil. C’est vrai. C’est bien le dernier que j’imaginais…
– Est-ce qu’il a… Il était au volant de son Aston Martin ? »
Silence. « Oui. Comment tu le sais ? »
Sois plus prudent. « Je ne le savais pas. Mais le dernier soir à Cambridge, au Buried Bishop, il me répétait qu’il l’adorait, cette voiture. Quand sont prévues ses obsèques ?
– Cet après-midi. Je ne peux pas y aller : Felix Finch m’a obtenu des places pour un opéra et je ne pourrais jamais arriver en Cornouailles à temps pour la cérémonie. Mais peut-être que c’est mieux comme ça. Sa famille se passera bien de voir débarquer une flopée d’inconnus à… à… je ne sais plus où.
– Tredavoe. Tu sais si Penhaligon a laissé un mot ?
– Dale Gow ne m’a rien dit à ce sujet. Pourquoi ?
– Non, je me disais que ça nous aurait peut-être éclairés.
– On aura plus de détails au fur et à mesure de l’enquête, j’imagine. »
Une enquête ? Des détails ? Putain. « Espérons que oui.
– Tu l’annonces à Fitz et aux autres, d’accord ?
– Évidemment, oui. Et merci d’avoir téléphoné, Cheeseman.
– Désolé de plomber vos vacances, mais je me suis dit que vous voudriez savoir. Et bonne année en avance. »
Deux heures. Les passagers du téléphérique traversent le hall du poste d’arrivée de Chemeuille, bavardant pour la plupart dans les principales langues européennes ; comme elle n’est pas parmi eux, je tâche de me reconcentrer sur L’Art de la guerre. Cependant, mon esprit n’en fait qu’à sa tête et repart vers un cimetière en Cornouailles dans lequel l’enveloppe charnelle remplie de déchets toxiques connue encore récemment sous le nom de Jonny Penhaligon rejoint ses ancêtres dans la terre boueuse. Il pleut sans doute à verse ; un vent d’est arrache certainement aux proches du défunt leurs parapluies et dissout les paroles de l’hymne de la Royal Navy, photocopiées la veille sur du A4. Rien ne met davantage en évidence ce gouffre qui me sépare des gens normaux que la douleur et le deuil. Déjà à l’âge de sept ans, à la mort de notre chien Twix, j’avais été gêné par – et pour – ma famille. Nigel pleurait à chaudes larmes, Alex était encore plus retourné que le jour où son Sinclair ZX Spectrum lui avait été livré sans son adaptateur secteur, et mes parents étaient restés d’une humeur morose pendant des jours et des jours. Pourquoi ? Twix ne souffrait plus. Nous n’aurions plus à supporter les pets d’un chien touché par un cancer du côlon. Rebelote avec la mort de mon grand-père. Arrachages de cheveux, grincements de dents et révisionnisme – voilà que, tout à coup, ce vieux snob était devenu le Messie. Tout le monde disait que j’avais été très digne pendant ses obsèques, mais s’ils avaient pu lire dans mes pensées, ils m’auraient qualifié de sociopathe.
La vérité, c’est que, lorsque l’amour vous épargne, la douleur en fait autant.
Trois heures passées. Holly la barmaid m’aperçoit, fronce les sourcils et ralentit le pas : ça promet. Je referme L’Art de la guerre. « Comme on se retrouve. »
Les skieurs défilent entre, devant et derrière nous. Elle regarde autour d’elle. « Où sont tes amis les comiques ?
– Chetwynd-Pitt… tiens, j’ai remarqué que ça rimait avec angel’s tit…
– Et moi, j’ai remarqué que ça rimait avec “petite bite”.
– Je la garde pour plus tard, celle-là. Chetwynd-Pitt est en train de cuver et les deux autres ont sombré il y a à peu près une heure, mais j’ai enfilé mon anneau d’invisibilité, parce que je savais que je n’aurais aucune chance de faire le trajet avec toi jusqu’au sommet » – mon doigt tournicote en direction de la Palanche de la Cretta – « si j’étais resté avec eux. Hier soir, l’attitude de Chetwynd-Pitt m’a gêné. Il a été grossier. Je ne le suis pas. »
Holly pèse le pour et le contre, puis hausse les épaules. « Je m’en fiche.
– Pas moi. J’espérais pouvoir skier avec toi.
– Et c’est pour ça que tu es assis là depuis…
– Onze heures trente. Trois heures et demie d’attente. Mais ne te sens pas forcée.
– Ne t’inquiète pas pour ça. Je pense juste que tu es un peu con, Hugo Lamb. »
Ah, elle a retenu mon nom, en fin de compte. « Nous sommes tous différents en fonction des moments. Un con maintenant, mais qui, dans un autre contexte, se révélera doté de plus nobles attributs. Tu n’es pas d’accord ?
– Pour le moment, je dirais surtout que tu es limite collant.
– Dis-moi d’aller me faire foutre, et foutre, j’irai me faire.
– Comment résister ? Va te faire foutre. »
Comme il vous plaira, lui signifié-je d’une courbette avant de me lever et de glisser L’Art de la guerre dans la poche de mon blouson de ski. « Pardonne-moi de t’avoir mise mal à l’aise. » Je me dirige vers la sortie.
« Hé ! » Elle se déride mais ne s’adoucit pas pour autant. « Parce que tu te crois capable de me mettre mal à l’aise ? »
Je me frappe la tête, toc, toc. « “Désolé de t’avoir trouvée intéressante”, tu préfères ?
– Les filles qui courent après les amours de vacances tomberaient dans le panneau. Mais celles qui bossent ici sont un peu blasées. »
La machine se met en branle et un gros moteur pousse une plainte tandis que le téléphérique commence à redescendre. « Toi qui travailles dans un bar qui est le terrain de jeu de tous les Chetwynd-Pitt d’Europe, il faut bien que tu te blindes, je peux le comprendre. Mais cette lassitude désabusée, c’est chez toi une réaction épidermique, Holly. »
Petit rire incrédule. « Tu ne me connais pas.
– Tu vois, c’est ça le plus bizarre : je sais bien que je ne te connais pas. Mais pourquoi ai-je l’impression du contraire ? »
Elle pousse un grognement exaspéré. « Il y a des façons de faire ! Tu ne parles pas à une personne que tu connais depuis cinq minutes comme si tu la connaissais depuis des années. Arrête ton numéro, putain. »
Je lève les mains en l’air. « Holly, je suis peut-être un petit con arrogant, certes, mais un petit con arrogant inoffensif. » Je pense à Penhaligon. « Quasi inoffensif. Écoute, laisse-moi t’accompagner sur le télésiège jusqu’aux prochaines pistes. Le trajet dure quoi, sept, huit minutes ? Si le rencard s’avère catastrophique, ton calvaire sera vite terminé – non, non, je sais : ce n’est pas un rencard, on partagera juste le même télésiège, c’est tout. Puis, une fois arrivés, il te suffira de pousser sur tes bâtons pour que j’appartienne au passé. Je t’en prie. Dis oui. »
Au moment où le type du télésiège rabaisse notre garde-corps, je me retiens de faire une plaisanterie sur le fait que je suis en train de m’envoyer en l’air avec elle. Ce 30 décembre a perdu de sa clarté et le sommet de la Palanche de la Cretta est dissimulé par les nuages. Je suis du regard le câble qui remonte la pente de pylône en pylône. En dessous de nous s’ouvre le ravin, et, assailli par le vertige, je m’agrippe à la rambarde tandis que mes testicules filent se cacher derrière mon foie. Me forçant à fixer le sol au loin, je songe aux dernières secondes de Penhaligon. Qu’a-t-il éprouvé : des regrets ? Du soulagement ? Une terreur absolue ? À moins que sa tête se soit subitement remplie du « Babooshka » de Kate Bush… Deux corbeaux volent sous nos pieds. Le mâle et la femelle restent en couple toute leur vie, m’a raconté mon cousin Jason. Je demande à Holly : « T’arrive-t-il de rêver que tu voles ? »
Holly me paraît très loin devant. Son masque de ski lui cache les yeux. « Non. »
La traversée du ravin est terminée ; nous franchissons tranquillement une large portion de la pente que nous dévalerons plus tard. Les skieurs slaloment, accélèrent ou marquent le pas sur la piste qui les ramène à Chemeuille.
« Le temps a l’air de s’améliorer depuis qu’il a neigé hier soir, commenté-je.
– Ouais. Mais le brouillard s’épaissit à vue d’œil. »
C’est juste : le sommet est désormais flou et gris. « Tu travailles à Sainte-Agnès tous les hivers ?
– C’est quoi, là ? Un entretien pour un job ?
– Non, mais tu sais, question télépathie, je manque de pratique. »
Holly m’explique : « Je travaillais à Méribel, du côté français des Alpes, pour un type qui connaissait Günter du temps où il jouait au tennis. Günter cherchait une employée discrète, du coup on m’a proposé une mutation avec augmentation et forfait de ski gratuit en prime.
– Pourquoi Günter a-t-il besoin d’une employée discrète ?
– Qu’est-ce que j’en sais, moi – et non, je ne touche pas à la came. Le monde est déjà assez instable comme ça, pas la peine en plus de se retourner le cerveau pour voir ce que ça fait. »
Je pense à Mlle Constantin. « Tu n’as pas tort. »
Des télésièges vides émergent du brouillard devant nous. Derrière, Chemeuille disparaît doucement ; personne ne nous suit. « Tu imagines l’angoisse, pensé-je à voix haute, si on voyait des morts sur les télésièges d’en face ? »
Holly me regarde bizarrement.
« Pas des morts qui perdent des morceaux comme dans La Nuit des morts vivants, m’entends-je lui dire. Des morts qui seraient nos défunts. Des gens qu’on aurait connus ou qui auraient compté pour nous. Et même des chiens. » Ou des Cornouaillais.
Les assises en tubes d’acier et en plastique grincent. La pince qui les relie au câble tremble. Holly décide d’ignorer sciemment ma question franchement bizarre. La montagne émet un grondement à peine audible. À ma grande surprise, Holly me demande : « Tu es d’une famille de militaires ?
– Moi ? Bon Dieu, non. Mon père est comptable et ma mère travaille au théâtre de Richmond. Pourquoi cette question ?
– Parce que tu lis un livre qui s’appelle L’Art de la guerre.
– Ah, ça ? Je lis Sun Tzu parce qu’il a écrit ce livre il y a trois mille ans et que, depuis la guerre du Vietnam, tous les agents de la CIA l’ont lu. Tu lis, toi ?
– C’est plutôt ma sœur, la férue de bouquins. Elle m’en envoie.
– Tu retournes souvent en Angleterre ?
– Pas trop, non. » Elle tripote le scratch de son gant. « Bon, écoute, je ne suis pas du genre à déballer ma vie au bout de cinq minutes, d’accord ?
– D’accord. Ne t’inquiète pas, ça veut juste dire que tu es saine d’esprit.
– Je sais bien que je suis saine d’esprit. Et je ne m’inquiétais pas. »
Silence gênant. Quelque chose me pousse à regarder derrière moi. Cinq télésièges plus loin, j’aperçois un skieur en anorak argenté à capuche noire. Assis tout seul les bras croisés, il laisse nonchalamment ses skis se croiser. Je regarde à nouveau devant moi et je cherche quelque chose d’intelligent à raconter, mais il semblerait que j’aie laissé tout mon esprit et toute ma perspicacité en bas des remontées mécaniques.
Une fois au point d’arrivée sur la Palanche de la Cretta, Holly s’éjecte du télésiège avec l’agilité d’une gymnaste là où je m’en extirpe comme une patate. L’employé posté là salue Holly en français tandis que je m’éloigne en glissant jusqu’à une distance respectueuse. Je me surprends à attendre que le skieur en anorak argenté surgisse de la brume qui défile à vive allure : entre chaque télésiège, il s’écoule une vingtaine de secondes, ce qui signifie qu’il apparaîtra d’ici deux minutes maximum. Chose étrange, il ne semble pas vouloir arriver. Pris d’un sentiment d’inquiétude grandissant, j’observe l’apparition des cinquième, sixième puis septième télésièges, tous vides… Après le dixième, la peur me gagne ; ce n’est pas que je redoute que ce type ait chuté dans le vide, mais plutôt qu’il n’existe pas. À cause du yéti et de Mlle Constantin, je ne peux plus me fier à mes propres sens, et je n’aime pas cela. Deux joviaux Américains taillés comme des ours finissent par surgir et tombent lourdement à terre en éclatant de rire : une chute qui nécessite l’intervention de l’employé. Je me convaincs que le skieur qui était derrière nous est un faux souvenir. Ou bien une hallucination. Holly me rejoint au sommet de la piste balisée par des drapeaux qui disparaissent dans le brouillard. Dans un monde idéal, elle me proposerait : « Et si on faisait la descente ensemble ? » Mais voici ce qu’elle dit : « Bon, c’est là que nos chemins se séparent. Bonne journée, reste bien sur la piste et ne joue pas les héros.
– Promis. Merci de m’avoir laissé t’accompagner. »
Elle hausse les épaules. « Tu dois être déçu. »
Je soulève mon masque pour qu’elle voie mes yeux, même si elle refuse de me montrer les siens. « Non. Pas le moins du monde. Merci. » Me répondra-t-elle, si je lui demande son nom de famille ? Même de cela, je n’ai aucune certitude.
Elle regarde en aval. « Je ne dois pas avoir l’air très aimable.
– Juste sur tes gardes. Et c’est légitime.
– Sykes, annonce-t-elle.
– Pardon ?
– Je m’appelle Holly Sykes, au cas où tu te le demanderais.
– Ça… Ça te va bien. »
Son masque de ski lui cache tout le visage, mais je devine que ma remarque la laisse perplexe.
« Je ne sais pas trop ce que j’ai voulu dire », admets-je.
Elle pousse sur ses bâtons et la blancheur l’engloutit.
La piste du flanc médian de la Palanche de la Cretta n’est pas réputée dangereuse, mais si on s’écarte de plus d’une centaine de mètres à droite du balisage, mieux vaut savoir skier sur des parois quasi verticales ou bien avoir un parachute. Le brouillard est si dense que je suis forcé de prendre mon temps et de m’arrêter toutes les deux minutes pour ôter la buée de mon masque. Après quinze minutes de descente, au bord de la piste, un gros rocher qui ressemble à un gnome à moitié fondu surgit du brouillard glacial. Je me blottis contre le côté abrité du vent pour fumer une cigarette. C’est calme. Très calme. Je médite sur le fait que l’attirance ne se contrôle pas, on ne peut qu’y réfléchir, mais a posteriori. J’ai toujours pu constater l’effet aphrodisiaque induit par une différence de couleur de peau ; en revanche, une différence de classe sociale, c’est le mur de Berlin de la sexualité. Évidemment, je ne peux pas aussi bien cerner Holly que les filles dont la famille se trouve dans la même tranche d’imposition que la mienne, mais sait-on jamais. Dieu a créé le monde en six jours, et moi, il m’en reste huit ou neuf en Suisse.
Un groupe de skieurs passe en zigzaguant devant le gnome de granit, tel un banc de poissons fluorescents. Aucun d’eux ne remarque ma présence. Je jette mon mégot et leur emboîte le pas. Soit les Texans joviaux ont revu leurs ambitions à la baisse et sont redescendus en télésiège, soit ils m’ont suivi mais progressent à une vitesse encore plus prudente que la mienne. Toujours pas de skieur en anorak argenté, non plus. Rapidement, le brouillard se disperse : de nouveau, les rochers escarpés, les crêtes et les contours se dessinent et s’ombrent, et, lorsque j’atteins Chemeuille, me voici repassé sous la chappe de nuages. Je me tapisse les intestins de chocolat chaud avant de repartir sur la piste bleue, plus tranquille, qui me ramène à La Fontaine-Sainte-Agnès.
« Tiens donc, mais qui va là ? Serait-ce le talentueux monsieur Lamb ? » À la cuisine, Chetwynd-Pitt prépare du pain à l’ail, ou du moins, tente d’en préparer. À cinq heures passées, il est toujours en robe de chambre. Un cigare est posé en équilibre sur un verre à vin, et l’album Listen Without Prejudice de George Michael joue sur la platine CD. « Olly et Fitz sont partis à ta recherche il y a deux ou trois heures.
– C’est un vieil et immense massif *, ici. Aiguille, botte de foin, tu connais le proverbe.
– Et peut-on savoir où tes escapades alpines t’ont mené, aujourd’hui* ?
– En haut de la Palanche de la Cretta, puis dans la vallée pour une balade. Terminé, pour moi, les pistes noires. Pas trop la gueule de bois ?
– Tu vois Stalingrad en 43 ? Ben on n’est pas loin. Je soigne le mal par le mal : avec de l’ouzo et des glaçons. » Il remue un petit verre rempli d’un liquide laiteux et en descend la moitié.
« Chaque fois que je vois de l’ouzo, je pense à du sperme. » J’aurais aimé avoir un appareil photo pour immortaliser la tête de Chetwynd-Pitt au moment où il a avalé. « J’aurais mieux fait de me taire. Pardon. »
Il me lance un regard furieux, tire sur son cigare et continue à hacher son ail. Je fouille dans le tiroir. « Je te recommande cet ustensile révolutionnaire : on appelle ça un “presse-ail”. »
La fureur de son regard se reporte sur l’objet. « C’est la femme de ménage qui a dû l’acheter avant notre arrivée. »
Je m’en suis servi l’année dernière, mais peu importe. Je me lave les mains et allume le four – étape omise par Chetwynd-Pitt. « Allez, laisse-moi la place. » J’incorpore l’ail écrasé au beurre.
Satisfait malgré son air renfrogné, Chetwynd-Pitt pose son séant sur le comptoir. « Tu fais ça pour te faire pardonner de m’avoir plumé au billard.
– Tu auras ta revanche. » Ajouter du poivre et du persil, puis mélanger à la fourchette.
« J’ai réfléchi aux raisons qui l’ont poussé à faire ça.
– J’imagine que tu parles de Jonny Penhaligon ?
– Les apparences sont parfois trompeuses, Lamb. »
Ma fourchette cesse de remuer. Y aurait-il une lueur… d’accusation dans son regard ? Il y a bien un code de conduite à tenir, une omertà qui règne chez Toad, mais aucun code n’est fiable à cent pour cent. « Vas-y, continue. » C’est absurde, mais je me surprends à rechercher dans la cuisine de quoi commettre un meurtre. « Je suis tout ouïe.
– Jonny Penhaligon a été victime des privilèges.
– D’accord. » Ma fourchette se remet en branle. « Tu peux développer ?
– Un prolo est un type qui s’imagine que les privilèges permettent à quelqu’un de vivre du travail des autres et de se faire pomper par les soubrettes. Mais en réalité, avoir du sang bleu est à notre époque une véritable malédiction. Premièrement, les petites gens se moquent des trop nombreuses syllabes qui composent ton nom et te jugent personnellement responsable des inégalités entre les classes, de la déforestation de l’Amazonie et de la flambée du prix de la bière. Deuxièmement, il y a la question du mariage : comment savoir si c’est moi ou les quatre cent cinquante hectares du Buckinghamshire et le titre de lady Chetwynd-Pitt que ma future épouse aimera ? Troisièmement, mon avenir se cantonne à la gestion d’un patrimoine. Toi, que tu veuilles devenir trader pour gagner des millions, archéologue en Antarctique ou jouer du vibraphone en apesanteur, on te dira : “Si tu es heureux comme ça, alors nous aussi, Hugo.” Moi, j’aurai des métayers à nourrir, des actions caritatives à soutenir, et, un jour, un siège à occuper à la Chambre des lords. »
À la fourchette, je remplis de beurre à l’ail les entailles pratiquées sur le pain. « Tu me fends le cœur. Tu es… quoi, soixante-troisième sur la liste de prétendants à la couronne ?
– Soixante-quatrième, maintenant que l’autre est né. Mais je ne plaisante pas Hugo, et je n’ai pas fini : quatrièmement, la chasse à courre. Je déteste les beagles ; quant aux chevaux, ce sont juste des quads caractériels qui te pissent sur les bottes et te coûtent des milliers de livres en frais vétérinaires. Cinquièmement, et c’est vraiment là que le bât blesse, la peur de devenir celui qui perdra tout. Ne le prends pas mal, mais quand n’importe quel péquin comme toi ou Olly démarre dans la vie, il ne peut que grimper les échelons. Si, comme moi ou Jonny, tu es né avec un nom
qui figure dans le 1 Livre du jugement dernier, c’est une longue et inéluctable descente dans les égouts qui t’attend. Un peu comme si on se repassait la patate chaude de la banqueroute de génération en génération : celui qui sera en vie au moment où il ne restera plus un radis sera le premier Chetwynd-Pitt à devoir apprendre à monter des meubles en kit. »
J’emballe le pain à l’ail dans une feuille d’aluminium. « Alors, selon toi, c’est ce petit chapelet de malédictions qui a poussé Jonny à se jeter en voiture du haut d’une falaise ?
– Oui, me répond Rufus Chetwynd-Pitt. Ça, et le fait de n’avoir personne à qui parler alors qu’il touchait le fond. Personne à qui se fier. »
Je pose le plateau dans le four et monte le thermostat.
1. Inventaire quasi millénaire dressé à des fins fiscales où sont recensés les barons et
fiefs d’Angleterre.
OceanofPDF.com