L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 16 sur 31

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L'âme des Horloges

21 Février 2017

 

Aphra Booth entame une nouvelle page de son essai intitulé « Mâle, pâle et dépassé : la dé(con ?)struction des fantoches du post-post-féminisme dans la fiction néophallique ». Je fais basculer ma bouteille d’eau gazeuse, glou-splich-glou-splach-glou-splochhhhhhh… Assis à ma droite, le modérateur de la conférence plisse les yeux dans une ostensible attitude de recueillement et de concentration, mais je le soupçonne de roupiller. La grande paroi vitrée derrière l’auditoire offre une vue sur le fleuve Swan dont l’eau bleu argent scintille en serpentant à travers Perth, dans l’ouest de l’Australie. Depuis combien de temps Aphra psalmodie-t-elle ? C’est pire qu’un sermon. Soit notre modérateur dort vraiment, soit il redoute d’interrompre Mme Booth au milieu de sa lecture. Quelque chose m’échappe ? « Observés à l’aune du genre, les métaparadigmes masculins relatifs à la psyché féminine concentrent tout le sous-texte d’une opacité fluctuante ; ou, pour me paraphraser moi-même, quand Vénus dépeint Mars, c’est toujours en contre-plongée, depuis la buanderie ou le tapis à langer. Et quand Mars dépeint Vénus, c’est nécessairement de haut, depuis le trône de l’imam, depuis la chaire de l’archevêque ou à travers l’objectif du pornographe… » Je pandicule, Aphra Booth pivote vers moi. « Quoi, sans présentation PowerPoint, vous n’arrivez pas à suivre, Crispin, c’est ça ?

– Je fais juste une petite thrombose veineuse de rien du tout, Aphra. » Ma réplique recueille quelques rires nerveux : la perspective d’un duel ranime un peu les habitants de Perth, tannés par le soleil. « Ça fait des heures que vous avez la parole. Et puis cette table ronde n’est-elle pas censée porter sur l’âme ?

– On ne pratique pas encore la censure à ce festival » – son regard furieux se tourne vers le modérateur –, « n’est-ce pas ?

– Oh non, bien entendu. » Il cligne les yeux. « Pas de censure, en Australie. C’est garanti.

– Dans ce cas, Crispin aura-t-il la courtoisie » – Aphra Booth braque à nouveau son rayon mortel sur moi – « de me laisser terminer. L’âme est un avatar précartésien, tous ceux qui, intellectuellement parlant, ne portent plus de couches le savent. Si ce concept est trop difficile à appréhender pour vous, prenez votre tétine et attendez sagement dans un coin.

– J’aimerais mieux une capsule de cyanure, marmonné-je.

– Crispin voudrait une capsule de cyanure ! Quelqu’un pourrait le dépanner ? Ce serait fantastique. »

Oh, voyez comme ces momies réhydratées halètent et gloussent !

Lorsque Aphra Booth a terminé, il ne reste plus que quinze minutes sur les quatre-vingt-dix initiales. Le modérateur tente de raccrocher le thème d’origine en me demandant si je crois en l’existence de l’âme, et, si c’est le cas, m’invite à en donner ma conception. J’improvise, comparant l’âme à un bulletin scolaire du karma, à une clé USB spirituelle en quête d’un corps-disque dur, à un placebo que nous avons inventé afin de nous soigner de notre peur de la mort. Aphra Booth suggère que j’ai éludé la question, moi qui, à l’instar de tant d’autres, redoute de m’engager, « comme nous le savons tous ». Elle fait clairement allusion à mon récent divorce, que Zoë n’a pas manqué d’étaler dans la presse ; je lui suggère donc de cesser ses lâches insinuations et de dire ce qu’elle a à dire sans détour. Elle me traite de hersheycentrique et de paranoïaque. Je l’accuse de lancer des accusations sans avoir les… tripes d’aller jusqu’au bout. Les esprits s’échauffent. « C’est bien là le tragique paradoxe de Crispin Hershey, déclare Aphra Booth, s’adressant à l’assistance. Lui qui se voudrait pourfendeur du cliché, il ne se rend pas compte que son petit numéro de Johnny Rotten de la littérature est, de tous les stéréotypes masculins, le plus éculé. Mais même cette posture-là est irrémédiablement mise à mal depuis son récent plaidoyer en faveur d’un petit trafiquant de drogue. »

Je m’imagine voir tomber un sèche-cheveux dans son bain : tandis qu’elle meurt, ses membres tremblotent et sa chevelure fume. « Richard Cheeseman est victime d’une erreur judiciaire avérée ; se servir de son infortune pour s’en prendre à moi est d’une insondable vulgarité, même quand on s’appelle Dr Aphra Booth.

– Trente grammes de cocaïne ont été retrouvés dans la doublure de sa valise. »

Le modérateur intervient : « Je crois que nous devrions revenir… »

Je ne le laisse pas terminer : « Trente grammes de cocaïne, ça ne fait pas de lui un baron de la drogue !

– Non, Crispin, j’ai parlé de petit trafiquant, si vous aviez écouté ce que j’ai dit.

– Il n’y a aucune preuve que Richard Cheeseman ait placé lui-même cette cocaïne dans sa valise.

– Qui l’aurait fait, alors ?

– Je ne sais pas, mais…

– Voilà, merci.

– … mais Richard n’aurait jamais pris un risque aussi stupide et énorme.

– Sauf si ce camé croyait que sa célébrité le placerait au-dessus des lois colombiennes, comme en ont conclu le juge et les jurés.

– Si Richard Cheeseman s’appelait Rebecca, vous auriez depuis longtemps immolé votre toison pubienne devant l’ambassade de Colombie et réclamé justice à grands cris. Richard Cheeseman mériterait à tout le moins d’être transféré dans une prison britannique. La contrebande est un délit à l’encontre du pays de destination, pas du pays de départ.

– Oh, alors en fin de compte, vous estimez que Richard Cheeseman est bel et bien un petit trafiquant ?

– Il devrait avoir le droit de défendre son innocence depuis une prison britannique, et non pas depuis une fosse d’aisances de Bogotá où les prisonniers n’ont pas droit à un bout de savon et encore moins à un avocat digne de ce nom.

– Mais en tant qu’éditorialiste de la très conservatrice Piccadilly Review, Richard Cheeseman ne manquait jamais de souligner l’efficacité de la prison comme moyen de dissuasion. D’ailleurs, pour le citer…

– Ça suffit, Aphra, espèce de grosse truie fanatique. »

Aphra se lève d’un bond et pointe le doigt dans ma direction, comme si c’était un Magnum chargé. « Excusez-vous immédiatement, sans quoi vous allez vous retrouver à suivre un cours intensif sur la façon dont les tribunaux australiens se chargent de régler les affaires de calomnie, diffamation et discrimination physique.

– Je suis sûr que tout ce que voulait dire Crispin, intervient le modérateur, c’était que…

– J’exige que ce porc immonde me fasse des excuses !

– Bien entendu que je vais m’excuser, Aphra. Je voulais plutôt dire que vous étiez une grosse truie fanatique, vaniteuse, sexiste et inepte qui fait du chantage à ses étudiants pour qu’ils déposent sur Amazon des critiques élogieuses sur ses livres, et qu’on a vue le dix février dernier à seize heures, heure locale, en train d’acheter un roman de Dan Brown à la librairie Relay de l’aéroport international de Singapour. Vous apprendrez qu’en bon citoyen, un témoin de la scène a déposé une vidéo sur YouTube. »

La foule est stupéfaite, à ma grande satisfaction.

« Et n’allez pas raconter que c’était “pour des travaux de recherche”, Aphra, vous ne vous en tirerez pas comme ça. Là. J’espère que mes excuses ont permis de clarifier certains points.

– Vous, là, invective-t-elle le modérateur, vous ne devriez pas offrir une tribune aux sinistres et nauséabonds misogynes de son acabit. Quant à vous » – c’est-à-dire, moi –, « vous avez intérêt à vous dégoter un avocat spécialisé dans les cas de diffamation, parce que, avec le procès que je vais vous coller, vous allez en baver ! »

Sortie de scène tonitruante d’Aphra Booth.

« Oh, mais ne le prenez pas comme ça, Aphra, la hélé-je. Vos fans sont venus. Si, si, les deux. Aphra !… J’ai dit quelque chose de mal ? »

À vélo, je quitte le circuit des boutiques de souvenirs et des cafés pour me retrouver quelques minutes plus tard dans le cul-de-sac d’une place d’armes poussiéreuse. Il y a des guérites qui semblent dater de la Seconde Guerre mondiale, et j’ai le vague souvenir d’avoir entendu que les prisonniers de guerre italiens étaient détenus sur l’île de Rottnest. Ce qui me ramène à Richard Cheeseman, comme assez souvent, ces derniers temps. Ma fatidique vengeance de l’année dernière à Carthagène ne m’est pas revenue en pleine poire, loin s’en faut : c’est un horrible succès. Richard Cheeseman a maintenant passé trois cent quarante-deux jours de la peine de six ans qu’il a été condamné à purger au Penitenciaría Central de Bogotá pour trafic de drogue. Trafic de drogue ! Pour une foutue enveloppe de misère ! Les Amis de Richard Cheeseman ont su se débrouiller pour lui avoir une cellule privative et un lit, mais pour accéder à ce luxe, nous avons dû verser deux mille dollars aux types du gang qui tient l’aile de sa prison. Ah, j’y repense si souvent et regrette mon vilain geste, mais comme dit le proverbe arabe : même Dieu ne peut pas changer le passé. Nous autres, Amis de Richard Cheeseman, mettons tout en œuvre pour tenter de faire écourter sa peine, ou au moins obtenir son extradition au Royaume-Uni, mais la tâche est ardue. Dominic Fitzsimmons, charmant et très compétent sous-secrétaire d’État au ministère de la Justice, qui a connu Richard Cheeseman à Cambridge, nous apporte son soutien, mais il doit agir avec beaucoup de discrétion afin d’éviter les accusations de népotisme. Mais sinon, le sort de l’impertinent éditorialiste n’émeut guère les gens, qui rappellent que d’autres en Indonésie ou en Thaïlande ont écopé de la perpétuité, et en concluent que Richard Cheeseman s’en tire à bon compte, bien que la vie au Penitenciaría n’ait absolument rien de « bon » : chaque mois, on y déplore deux ou trois décès.

Je sais, je sais. Une seule personne pourrait ramener Cheeseman de l’enfer, et cette personne n’est autre que Crispin Hershey. Mais jugez du coût de la chose. Soyons sérieux. Si je passais à des aveux complets, j’encourrais moi-même une peine de prison susceptible d’être purgée à l’adresse actuelle de Cheeseman. Les frais d’avocat seraient faramineux, et pas la peine non plus de compter sur un hypothétique lesamisdecrispinhershey.org pour m’obtenir une cellule privative : je filerais directement à la case « aquarium des piranhas ». Juno et Anaïs couperaient les ponts pour de bon. Des aveux complets ? Autant me suicider. Mieux vaut vivre avec sa lâcheté et sa culpabilité que mourir en traître.

Je ne peux pas m’infliger ça. Je ne peux tout simplement pas.

Au-delà de la place d’armes, la piste poussiéreuse s’efface.

Il nous arrive à tous de nous égarer. Je saisis mon guidon et fais demi-tour.

L’après-midi est un four à micro-ondes dont la porte serait ouverte et qui irradierait toutes les chairs exposées. Rottnest est petite comme le sont les îles en général : à peine vingt kilomètres carrés de roche nue et de ravines brûlées, de tours et de détours, de montées et de descentes où l’océan Indien reste toujours visible, ou, à tout le moins, vous attend au virage suivant. Au beau milieu de mon ascension d’une colline, je descends de selle et pousse mon vélo. Mon pouls tambourine sur mes tympans et ma chemisette colle à mon corps pas vraiment mince. Fichtre, quand est-ce que la forme m’a quitté ? À trente ans, je n’aurais fait qu’une bouchée de cette montée, et aujourd’hui, je suis si rincé que j’ai la gerbe. Quand ai-je enfourché un vélo pour la dernière fois ? Cela doit remonter à huit ans, peu ou prou : c’était avec Juno et Anaïs dans le jardin à l’arrière de notre maison de Pembridge Place. Un après-midi, pendant les vacances, j’avais bricolé une course d’obstacles aux filles et utilisé des planches pour fabriquer des tremplins, planté des tuteurs en bambou pour le slalom, exploité un drap et la corde à linge pour en faire un tunnel, et quand on arrivait au niveau de l’épouvantail maléfique, il fallait le décapiter à l’aide d’Excalibur. J’avais baptisé ce jeu « le motocross trial » ; on chronométrait le temps de parcours de chacun. La jeune fille au pair venue de France – son nom m’échappe – nous avait préparé une limonade au jus de pamplemousse rose, et même Zoë nous avait rejoints pour le pique-nique dans la clairière des fées, située derrière les hortensias en pleine floraison. Juno et Anaïs m’ont souvent demandé de leur réinstaller le parcours, et je m’étais toujours dit que je le ferais, mais il y avait toujours une critique à rédiger, un e-mail à envoyer, une scène à peaufiner, et, finalement, il n’y aura jamais eu qu’un seul motocross trial. Que sont devenus les vélos des filles ? Zoë a dû s’en débarrasser, j’imagine. Se débarrasser des choses encombrantes, c’est devenu sa spécialité.

Enfin, merci Seigneur, j’atteins la crête ; je remonte en selle et repars en descente de l’autre côté. Des prosopis émergent de la terre beige autour des mares visqueuses. J’imagine les premiers marins européens débarquer, en quête d’eau douce dans cet infernal jardin d’Éden, et chier tranquillement. Des petites frappes venues de Liverpool, Rotterdam, Le Havre et Cork, la peau tannée, tatouée, calleuse, marquée par le scorbut, les muscles foutrement saillants, et…

J’ai soudain conscience qu’on m’observe.

L’impression est forte. Étrange. Dérangeante.

Je scrute le flanc de colline. Chaque buisson, chaque rocher…

… non. Personne. C’est sûrement juste… Juste quoi ?

Je veux revenir en arrière.

Au croisement suivant, je bifurque sur la route qui mène au phare. Celui-ci n’est pas du genre colosse de pierre balayé par les embruns : le phare de Rottnest est un majeur courtaud qui émerge d’un affleurement rocheux et grogne : « Va te faire mettre, mon pote. » Il resurgit à certains tournants, là où on ne l’attend pas, en prenant d’étranges proportions, mais semble s’éloigner de moi. Il y a une colline dans De l’autre côté du miroir qui produit le même effet chez Alice, jusqu’à ce que celle-ci abandonne l’idée de l’atteindre. Peut-être devrais-je en faire autant. À quoi pourrais-je penser pour me distraire ?

À Richard Cheeseman, qui d’autre ? Tout ce que je voulais, c’était le mettre dans l’embarras. Je m’imaginais qu’il allait être retenu pendant plusieurs heures à l’aéroport d’Heathrow pendant que les avocats s’activeraient, et que ce serait un critique bien moins arrogant qu’on libérerait sous caution. Rien de plus. Comment aurais-je pu prédire que les polices britannique et colombienne travaillaient main dans la main pour une fois et que, subséquemment, ce pauvre Richard serait arrêté à l’aéroport international de Bogotá, avant même d’embarquer ?

« Très facilement », répond ma conscience. Et c’est vrai, cher lecteur, si tu savais à quel point je regrette mon geste. Je voudrais me racheter. Avec le soutien de Maggie, la sœur de Richard, j’ai créé l’Association des Amis de Richard Cheeseman afin que les médias n’oublient pas la détresse dans laquelle il est plongé – aussi lamentables soient les actes que j’ai commis, je ne suis pas, en matière d’infamie, un joueur de première division. Je ne suis pas comme cet évêque catholique qui, pendant des dizaines d’années, avait relégué de paroisse en paroisse les prêtres qui violaient de petits garçons, dans le but d’éviter de plonger l’Église dans l’embarras. Je ne suis pas non plus le président de Syrie, Bachar al-Assad, qui a gazé et bombardé des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants dont le seul crime était de vivre dans une banlieue détenue par des rebelles. Tout ce que je voulais, c’était donner une bonne leçon à un type qui m’a traîné dans la boue. Mais la leçon s’est révélée un peu trop bonne. De cela, oui, je suis coupable. Et je le regrette. Mais cette culpabilité, je la porte en moi. C’est mon fardeau. C’est la peine que je purgerai, j’aurai toujours ce poids sur ma conscience.

Dans la poche de ma chemise, mon iPhone gazouille. Ayant besoin de souffler, je pose mon vélo à l’ombre d’un rocher de la taille d’un abri de jardin. Mon téléphone m’échappe et tombe sur le gravier décoloré. Je le ramasse en l’attrapant par la petite dragonne Moshi Monsters qu’Anaïs lui a ajoutée. Tiens, d’ailleurs, c’est un SMS de Zoë ou, plutôt, d’une photo du goûter d’anniversaire organisé pour les treize ans de Juno à la maison de Montréal. Maison que j’ai financée de mes deniers et dont Zoë est propriétaire depuis le divorce. Plantée derrière un gâteau en forme de poney, Juno montre les bottes de cavalière que je lui ai payées tandis qu’Anaïs prend un air bébête tout en tenant une pancarte : « Bonjour, Papa* ! » Zoë s’étant efforcée de figurer en arrière-plan du cliché, je me pose forcément des questions quant à l’identité du photographe. Il pourrait s’agir d’un membre de la famille* Legrange, mais Juno a évoqué un certain Jérôme, banquier divorcé et père d’une fille. Je me fous de savoir par qui Zoë se fait troncher, j’estime juste que j’ai le droit de savoir qui borde mes filles le soir, à présent que leur mère a décidé que ce ne serait plus moi. Zoë n’a pas ajouté de message à la photo, mais le sous-texte est limpide : Nous allons très bien, merci.

J’aperçois un bel oiseau sur une branche, à quelques mètres à peine. Il est blanc et noir avec du rouge sur la tête et les flancs. Je vais le photographier et l’envoyer à Juno, accompagné d’un message d’anniversaire rigolo. Je sors de l’application messages et appuie sur l’icône appareil photo, mais, quand je relève la tête, l’oiseau s’est envolé.

À son arrivée, Crispin Hershey constate que deux vélos sont posés contre le phare, ce qui le contrarie. Je descends de selle, en nage, l’entrejambe douloureux. Je quitte la lumière nucléaire pour gagner le côté à l’ombre de l’édifice, où, ô joie, deux spécimens féminins finissent leur pique-nique. La plus jeune porte une fausse chemise hawaïenne, un bermuda kaki et d’épaisses couches bleuâtres de crème solaire sur les pommettes, les joues et le front. La plus âgée a des vêtements hippies bariolés, une capeline blanche, des cheveux noirs en bataille et des lunettes de soleil choisies pour la largeur protectrice de leurs verres. La plus jeune se lève d’un bond – c’est encore une adolescente – et s’exclame : « Ouah ! Bonjour. Vous êtes Crispin Hershey. » Elle a l’accent de l’estuaire londonien.

« Effectivement. » Cela fait assez longtemps qu’on ne me reconnaît plus en dehors d’un contexte littéraire.

« Bonjour. Je m’appelle Aoife, et… et en fait, ma mère vous a déjà rencontré. »

La femme plus âgée se lève et retire ses lunettes de soleil. « Bonjour, monsieur Hershey. Il n’y a aucune raison que vous vous souveniez de moi, mais…

– Vous êtes Holly Sykes. Je vous reconnais. On s’est rencontrés l’année dernière à Carthagène.

– La vache, maman ! dit Aoife. Crispin Hershey, le Crispin Hershey sait qui tu es. Quand on va lui raconter ça, Tata Sharon sera là : “Naaaan !” »

Elle me rappelle tellement Juno. Ça me fend le cœur ; enfin, un peu.

« Aoife. » Il y a là un soupçon de remontrance maternelle : L’écrivain des anges aux millions de bouquins vendus n’est pas très à l’aise avec sa célébrité. « M. Hershey a droit à un peu de calme après le festival. Allez, on va retourner en ville, d’accord ? »

La jeune femme chasse une mouche. « On vient à peine d’arriver, Maman. Et ce ne serait pas très poli. Ça ne vous dérange pas, si on se partage le phare ?

– Ne partez pas à cause de moi, m’entends-je prononcer.

– Cool ! répond Aoife. Alors prenez une chaise. Enfin, une marche, plutôt. En fait, on vous avait vu sur le ferry de Rottnest, mais Maman m’a dit de ne pas vous déranger parce que vous aviez l’air claqué. »

L’écrivain des anges semble chercher à m’éviter. Aurais-je été très malpoli avec elle pendant la réception à la villa du président ? « Le décalage horaire est intraitable.

– Ce n’est pas faux. » Aoife s’évente à l’aide de sa casquette. « C’est pour ça que c’est impossible d’envahir des pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande : une armée d’envahisseurs n’aurait pas le temps de traverser la moitié de la plage que, déjà, le décalage horaire leur tomberait dessus. Les types seraient là : “Ouh la vache !” et puis vlan ! ils s’écrouleraient dans le sable, plus personne. Terminée, l’invasion. On a raté votre conférence, tout à l’heure, désolée. »

Je songe à Aphra Booth. « Ce n’est rien. Alors comme ça » – je m’adresse à sa mère –, « vous êtes invitée au festival littéraire, vous aussi ? »

Holly Sykes acquiesce d’un mouvement de tête tout en buvant un peu d’eau en bouteille. « Aoife fait une espèce d’année sabbatique à Sydney, alors ce voyage tombait bien.

– Ma coloc’ à Sydney vient de Perth, ajoute Aoife, et elle me répète tout le temps : “Si tu vas à Perth, il faut que tu ailles à Rotto.” »

Ces foutus ados me filent toujours un coup de vieux. « “Rotto” ?

– Bah, ici. Rotto, c’est Rottnest. Freemantle, c’est “Freo”. C’est cool, non, la façon dont ils raccourcissent les mots ? »

Non, répondrais-je d’ordinaire, c’est du babil d’adultes. Mais alors, quid d’une humanité sans jeunesse ? Quid d’une langue sans néologismes ? Nous serions tous les Struldbrugs de Gulliver et parlerions la langue de Chaucer.

« Ça vous tente, un abricot ? » Aoife me tend un sac en papier kraft.

Ma langue écrase un fruit parfumé de plus contre mon palais. Je recrache le noyau et pense à la mère de Jack jetant les haricots qui, le lendemain, donneront une tige géante. « Les abricots mûrs ont exactement le goût de leur couleur.

– Vous parlez comme un vrai écrivain, Crispin, juge Aoife. Mon oncle Brendan taquine toujours ma mère : maintenant que c’est un auteur célèbre, elle va devoir parler de manière plus huppée, pas genre : Hé-ho, ’gaffe à c’que tu dis, sans ça j’t’en colle une, hein ? »

Holly Sykes proteste : « Je ne parle pas comme ça, enfin ! »

Juno et Anaïs ne sont pas là pour me chercher des poux, et ça me manque. « Alors, Aoife, en quoi consiste ton “espèce” d’année sabbatique ?

– Je vais commencer des études d’archéologie en septembre à Manchester, mais comme l’éditeur de Maman en Australie connaît un prof d’archéologie à Sydney, j’assiste à des cours magistraux ce semestre, et, en échange, j’ai aidé sur un site à Parramatta. Là-bas, il y avait un camp de travail pour les femmes condamnées par la justice. C’était génial de pouvoir raccommoder tous ces bouts de vies.

– C’est louable, lui réponds-je. Ton père est archéologue ?

– Non, Papa était journaliste. Correspondant étranger.

– Et qu’est-ce qu’il » – sur le tard, je remarque qu’elle a dit « était » – « fait aujourd’hui ?

– Malheureusement, un missile a frappé son hôtel. À Homs, en Syrie. »

Je hoche la tête. « Pardon pour mon manque de délicatesse. À toutes les deux.

– C’était il y a huit ans, me rassure Holly Sykes, et…

– … et puis j’ai de la chance. » C’est maintenant Aoife qui cherche à me rassurer. « Sur YouTube, il y a des tonnes d’interviews de Papa, il suffit que j’aille sur Internet et il est là, en train de causer, aussi vrai que nature. C’est la deuxième chose que j’aime bien faire, après traînasser. »

Mon père est sur YouTube, lui aussi, mais quand je vois ses vidéos, il me paraît plus mort que jamais. « Comment est-ce qu’il s’appelait, ton père ?

– Ed Brubeck. Je porte son nom, moi aussi. Aoife Brubeck.

– Ed Brubeck, le fameux Ed Brubeck ? Celui qui écrivait des articles dans Spyglass ?

– Lui-même, intervient Holly Sykes. Vous avez déjà lu ses papiers ?

– On s’est même rencontrés ! Quand était-ce ? À Washington, en… 2002 ? Le beau-frère de mon ex-femme faisait partie des jurés du prix Sheehan-Dower. Ils l’avaient attribué à Ed, cette année-là, et moi, le même jour, j’avais fait une lecture en ville ; alors, le soir, nous nous étions retrouvés à la même table.

– De quoi vous et Papa avez discuté ? me demande Aoife.

– Oh, d’une centaine de choses. De son boulot. Du 11-Septembre. De la peur. De politique. De la difficulté d’écrire en ayant une vie de famille. Il avait une fille de quatre ans à Londres, je me souviens. » Aoife sourit jusqu’aux oreilles. « Comme je travaillais sur un personnage de journaliste, Ed m’avait permis de lui poser des questions. Et puis, ensuite, de temps à autre, on échangeait des e-mails. Quand j’ai appris ce qui lui était arrivé en Syrie… » Je soupire. « Pour ce qu’elles valent, je vous présente très tardivement mes condoléances, à toutes les deux. C’était un sacré journaliste.

– C’est gentil, répond l’une.

– Merci », dit l’autre.

Nos regards se posent sur les dix-sept kilomètres de mer que laboure le ferry.

Les gratte-ciel noirs de Perth se dressent dans la légèreté du ciel.

À une vingtaine de foulées de nous, un mammifère de taille moyenne que je n’identifie pas sort de la broussaille et descend la pente, pataud. Il est grassouillet comme un wallaby, arbore un pelage brun-roux, possède des pattes antérieures de kangourou et une gueule rusée de wombat. Sa langue, longue et fine comme un doigt, lèche nos noyaux d’abricot. « Bonté divine ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Ce mignon petit diablotin est un quokka », m’apprend Aoife.

– Qu’est-ce qu’un quokka, à part un joli score au Scrabble ?

– Un marsupial menacé d’extinction. Les premiers Hollandais qui ont débarqué ici croyaient que c’étaient des rats géants : c’est pour ça qu’ils ont baptisé l’endroit “le nid à rats” – rottnest en néerlandais. La plupart de ceux qu’il y avait en métropole ont été tués par les rats et les chiens, mais, sur cette île, ils ont réussi à survivre.

– Quand l’archéologie fait défaut, il y a toujours l’histoire naturelle. »

Aoife sourit. « J’ai regardé sur Wikipédia, il y a cinq minutes.

– Vous croyez qu’ils aiment les abricots ? demandé-je. Il en reste un tout écrabouillé. »

Holly tire une moue dubitative. « Et le “Ne pas nourrir les animaux”, on en fait quoi ?

– C’est bon, c’est pas comme si on leur lançait des Mars, Maman.

– Et puis, si les quokkas sont une espèce menacée, il va leur falloir de la vitamine C. » Je lance l’abricot, qui atterrit à quelques pas de l’animal. Il trottine jusqu’au fruit, le renifle, le croque, lève le museau et nous regarde.

« “S’il vous plaît, monsieur” » – Aoife prend une petite voix chevrotante à la Oliver Twist –, « “est-ce que je peux en avoir encore ?” Il est chou, hein ? Il faut que je le prenne en photo.

– Ne t’approche pas trop, ma puce, lui conseille sa mère. C’est un animal sauvage.

– Promis, oui. » Aoife descend la pente, téléphone en main.

« Elle est bien élevée, cette enfant », dis-je tout bas à sa mère.

Elle me regarde, et je décèle autour de ses yeux toutes les traces d’une vie jalonnée d’épreuves. Si seulement elle n’avait pas écrit des histoires d’anges à la con pour bonnes femmes crédules déçues de leur vie, on aurait pu être amis. À coup sûr, Holly Sykes doit savoir que j’ai deux filles et que je suis divorcé : l’ex-enfant terrible des lettres britanniques n’est peut-être pas suffisamment connu pour vendre des livres, mais le tonitruant « Je survivrai » de Zoë lancé dans les pages du Sunday Telegraph a livré à la planète entière une version un rien biaisée de nos tracas. Nous regardons Aoife donner à manger au quokka, tandis que, tout autour de nous, les versants blanchis et envahis d’insectes de Rottnest vrombissent et sifflent, pareils à des acouphènes. Un lézard passe dans la poussière, et…

L’impression d’être observé revient, plus forte que jamais. Nous ne sommes pas seuls, ici. Il y a beaucoup de monde. Pas loin de nous. J’en mettrais ma main à couper.

De l’acacia à l’arbrisseau filiforme, au rocher gros comme un abri de jardin… Non, personne.

« Vous les sentez, vous aussi ? » Holly Sykes m’observe. « C’est une chambre d’écho, cet endroit… »

Répondre par l’affirmative, c’est laisser s’engouffrer son monde de pacotille qui ne s’appuie sur rien de tangible. En acquiesçant, comment ensuite refuser la lithothérapie, la karmathérapie, l’Atlantide, le reiki, et l’homéopathie ? Le problème, c’est qu’elle a raison. Je les sens. Cet endroit est… Dis, tu n’aurais pas un synonyme de « hanté » sous le coude, monsieur le romancier ? J’ai la gorge sèche. Ma bouteille d’eau est vide. En contrebas, de grosses vagues se fracassent contre les rochers. Le bruit feutré du choc me parvient une seconde plus tard. Plus loin, des surfeurs s’amusent.

« Ils sont arrivés ici enchaînés, dit Holly Sykes.

– Qui donc ?

– Les Noongar. Wadjemup, ils appelaient cette île. Wadjemup, c’est : “l’endroit au milieu de l’eau”. » Elle renifle. « Chez les Noongar, on ne possède pas la terre. Pas plus qu’on ne possède les saisons ou une année. Ce que la terre te donnait, tu le partageais. »

La voix de Holly Sykes retombe et bute sur les mots, non pas comme si elle parlait mais plutôt comme si elle traduisait un texte ardu. Ou qu’elle écoutait la voix d’une personne au milieu du brouhaha d’une foule. « Les djanga sont arrivés. On croyait que c’étaient des morts revenus des morts. Ils ont oublié comment on parle, alors ils parlaient maintenant comme des oiseaux. Seulement quelques-uns sont venus, d’abord. Leurs barques étaient grosses comme des collines, mais creuses, comme des grosses maisons flottantes, avec beaucoup beaucoup de pièces. Et puis d’autres bateaux, encore d’autres bateaux, et chaque bateau en vomissait plus, toujours plus. Ils plantaient des clôtures, montraient des cartes en les agitant, apportaient des moutons, creusaient des mines. Ils tiraient sur nos bêtes, mais si nous, on tuait leurs bêtes, ils nous chassaient comme des rats et partaient avec les femmes… »

Son numéro devrait me paraître ridicule. Mais sur le moment, en la voyant à un mètre de moi, une veine palpitant sur sa tempe, je ne sais plus quoi penser. « C’est une histoire sur laquelle vous travaillez, Holly ?

– On a compris trop tard, les djanga c’est pas des Noongar morts réveillés, c’est des gars-blancs. » La voix de Holly se voile. Certains mots disparaissent. « Avec le gars-blanc, Wadjemup c’est une prison pour Noongar. Si on brûle le bush, comme on fait toujours, le gars-blanc nous emmène en bateau à Wadjemup. Les chaînes. Les cellules. Les cages à froid. Les cages à chaud. Les années. Les fouets. Le travail. Le pire, c’est ça : nos âmes ne traversent pas la mer. Alors quand le bateau-prison nous sépare de Freemantle, nos âmes sont arrachées de notre corps. C’est une farce horrible. Alors arrivés à Wadjemup, nous Noongar, on meurt comme des mouches. »

Je ne comprends plus qu’un mot sur quatre, maintenant. Les pupilles de Holly Sykes ont la taille d’un point. Ce n’est pas normal. « Holly ? » Quels sont les gestes à faire dans ce genre de cas ? Elle doit être aveugle. Holly se remet à parler mais il n’y a pas beaucoup d’anglais dans ce qu’elle baragouine : je réussis à saisir « prêtre », « canon », « galère » et « nager ». Je n’ai aucune connaissance des langues aborigènes, mais ce qui s’échappe de la bouche de Holly Sykes n’est ni du français, ni de l’allemand, ni de l’espagnol, ni du latin. Puis sa tête tressaute vers l’arrière et se cogne contre le phare, alors le mot « épilepsie » me traverse l’esprit. Je lui attrape le crâne de sorte que ma main le lui protège au prochain spasme. Je me redresse, me tourne vers elle, maintenant fermement sa tête contre mon torse, et crie : « Aoife ! »

La fille resurgit de derrière un arbre tandis que le quokka détale. Je lui lance : « Ta mère est en train de faire une crise ! »

Quelques secondes palpitent, et Aoife Brubeck est là, tenant le visage de sa mère entre ses mains. « Maman ! Maman ! Arrête ! Reviens ! » lui ordonne-t-elle sur un ton sec.

Un bourdonnement éraillé se met à résonner dans la gorge de Holly.

« Depuis combien de temps elle est comme ça ? me demande Aoife.

– Je ne sais pas, une minute. Peut-être moins. Elle est épileptique ?

– On a passé le plus gros. Non, ce n’est pas de l’épilepsie. Quand elle ne parle plus, c’est qu’elle n’entend plus, alors… Oh merde ! C’est quoi, ce sang ? »

J’ai la main toute rouge et toute collante. « Elle s’est cognée contre le mur. »

Aoife grimace puis examine le crâne de sa mère. « Elle va avoir une sacrée bosse. Mais ses yeux redeviennent normaux, regardez. » Effectivement, ses pupilles grossissent et recouvrent leur taille initiale.

« À ta réaction, on croirait que c’est déjà arrivé par le passé, remarqué-je.

– Oui, quelques fois », me répond-elle – un euphémisme manifeste. Vous n’avez pas lu Les Gens-de-la-radio, vous. »

Sans me laisser le temps de le confirmer, Holly Sykes cligne des yeux et nous découvre là. « Oh, bon Dieu, ça a recommencé, c’est ça ? »

Aoife, inquiète, la materne un peu. « Bon retour parmi nous. »

Elle est toujours dans le pâté. « Qu’est-ce que je me suis fait à la tête ?

– D’après Crispin, tu as essayé de défoncer le mur avec. »

Holly Sykes me regarde et tire une moue contrite. « Vous m’avez entendue parler ?

– Le contraire était difficile. Au début, en tout cas. Après… ce n’était plus vraiment de l’anglais. Écoutez, je ne suis pas secouriste, mais je me méfie des traumatismes crâniens. Ce ne serait pas très malin de pédaler maintenant sur une route vallonnée et sinueuse. J’ai le numéro du loueur de vélos. Je vais demander qu’un médecin vienne vous chercher en voiture. Je pense sérieusement que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. »

Holly regarde Aoife, laquelle m’encourage d’un : « Oui, allez-y, merci », et serre le bras de sa mère.

Poussant sur ses mains, Holly se redresse. « Je n’imagine pas ce que vous devez vous dire, Crispin. »

On s’en fiche pas mal. Je compose le numéro, malgré le petit oiseau qui me déconcentre avec ses craïki, craïki, craïki…

Pour la cinquantième fois, Holly bougonne : « Je suis tellement gênée. »

Le ferry est en train d’amarrer dans le port de Freemantle. « Par pitié, arrêtez de répéter cela.

– Oui, mais, à cause de moi, Crispin, vous avez écourté votre visite de Rottnest.

– Il aurait bien fallu que je prenne ce ferry, de toute façon. S’il y a un endroit maudit sur terre, c’est bien Rottnest. Et toutes ces galeries luxueuses qui vendent de l’art aborigène m’ont donné envie de me pendre. Vous imaginez, si les Allemands avaient installé des stands de nourriture juive dans le camp de Buchenwald ?

– Décidément. » Aoife termine son esquimau. « L’écrivain n’est jamais bien loin.

– Que veux-tu, c’est pathologique, lui réponds-je. Si je pouvais, j’arrêterais d’écrire dès demain. »

Les moteurs du ferry poussent un grognement puis s’éteignent. Les passagers rassemblent leurs affaires, retirent leurs écouteurs ou cherchent leurs enfants. Le téléphone de Holly sonne ; elle vérifie qui l’appelle. « C’est l’amie qui vient nous chercher en voiture. Juste un instant. » Pendant qu’elle décroche, je regarde si j’ai des messages. Depuis le MMS du goûter d’anniversaire de Juno, rien. Autrefois, avec la dimension internationale de notre union, c’était tout un monde de surprises et de curiosités qui s’ouvrait à nous ; mais pour un divorce international, mieux vaut avoir le cœur bien accroché. À travers la vitre éclaboussée par les embruns, je regarde de jeunes Australiens minces et musclés sauter de la proue, atterrir sur le quai et arrimer les amarres aux bollards en acier peint.

« Notre amie nous attend au terminal d’embarquement. » Holly range son téléphone. « Elle a de la place pour vous aussi, Crispin, si vous voulez qu’on vous dépose à votre hôtel. »

Je n’ai plus l’énergie d’explorer Perth. « Je veux bien, merci. »

Nous franchissons la passerelle et posons le pied sur la jetée bétonnée, où mes jambes ont du mal à se réhabituer à la terre ferme. Aoife fait signe à une femme, qui agite la main en retour, et c’est seulement à quelques mètres d’elle que je parviens à identifier cette fameuse amie de Holly.

« Bonjour, Crispin, me salue la femme en question, comme si elle me connaissait.

– Mais oui, bien sûr, se rappelle Holly. Vous vous êtes rencontrés en Colombie !

– Crispin ne se souvient peut-être plus de moi, dit en souriant la femme en question.

– Pas du tout, Carmen Salvat, rétorqué-je. Comment allez-vous ? »

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