L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 10 sur 31

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L'âme des Horloges

Jour de L’an, 1992

 

Ce matin, je me réveille dans ma mansarde chez Chetwynd-Pitt en sachant que le téléphone du salon, deux étages plus bas, sonnera dans une minute, et que la personne au bout du fil sera mon père, qui aura de mauvaises nouvelles à m’annoncer. De toute évidence, les choses ne se passeront pas ainsi. De toute évidence, il s’agit des traces laissées par un rêve, sinon, cela signifierait que j’ai des pouvoirs de prémonition, ce qui n’est pas le cas. De toute évidence. Et si mon père appellait au sujet de Penhaligon ? Et si Penhaligon avait tout déballé dans un message écrit avant son suicide et qu’un agent de police de Truro en avait parlé à Papa ? De toute évidence, je subis la paranoïa caractéristique des descentes de coke, mais bon, comme on ne sait jamais, je me lève, enfile la robe de chambre turque et descends dans le salon, où le téléphone se tient tranquille et restera, de toute évidence, tranquille. L’album In a Silent Way de Miles Davis se déverse de la chambre de Chetwynd-Pitt, une façon à lui d’affirmer sa négrophilie. Le salon est exempt de corps humains mais jonché de débris : verres de vin, cendriers, emballages de nourriture et caleçon de soie accroché au fusil remontant à la guerre des Boers. Quand je suis rentré hier soir, les trois mousquetaires et leurs choristes étaient d’humeur badine et bien perchés : je suis donc directement allé me coucher.

Juché sur le dossier du canapé, je surveille le téléphone.

Neuf heures trente-six, indique l’horloge. Il est donc huit heures trente-six en Angleterre.

Papa lit par-dessus les verres de ses lunettes le numéro que je lui ai laissé.

0041, l’indicatif de la Suisse, puis le code de la région, le numéro du chalet…

C’est vrai, lui dirai-je, Jonny jouait aux cartes de temps en temps.

Avec quelques amis, c’est tout. Pour souffler après une longue semaine.

On ne mettait jamais plus de cinquante livres en jeu dans une seule soirée. De l’argent de poche.

Combien ? Plusieurs milliers ? Je pousserai un seul rire en signe d’incrédulité.

Ce n’est plus pour souffler, là, Papa. C’est de la folie. Tu te rends compte…

Il a dû fréquenter un tout autre cercle de joueurs quand il a plongé.

Neuf heures trente-sept. Le téléphone en plastique thermoformé demeure inoffensif.

S’il ne sonne pas d’ici neuf heures quarante, ça signifiera que j’ai simplement joué à me faire peur…

Il est neuf heures quarante-cinq et tout va bien. Merci, Seigneur. Je pense que je vais rester quelque temps à bonne distance de la coke. Peut-être plus longtemps, même. Le yéti ne m’avait-il pas mis en garde contre la paranoïa ? Un verre de jus d’orange en guise de petit-déjeuner et une vigoureuse séance de ski chasseront les toxines de la nuit dernière, c’est donc…

Le téléphone sonne. Je décroche. « Papa ?

– Bonjour… Hugo, c’est toi ? »

Putain, c’est vraiment mon père. « Papa ! Comment ça va ?

– Un peu surpris. Comment diantre as-tu su que c’était moi ? »

Bonne question. « Le téléphone de Rufus affiche les numéros, mens-je. Bonne année, au fait. Est-ce que tout va bien ?

– Bonne année à toi, Hugo. Est-ce qu’on peut discuter ? »

Je remarque que mon père baisse le ton. Il y a quelque chose. « Je t’écoute.

– Bon. Figure-toi qu’il s’est passé quelque chose de fou, hier. Je regardais les actualités économiques quand j’ai reçu le coup de fil d’un inspecteur de Scotland Yard – une dame, figure-toi.

– Bon Dieu. » Réfléchis, réfléchis, réfléchis, mais rien ne vient.

« L’inspecteur divisionnaire Sheila Young, du département de recherche des œuvres d’art et des antiquités. Je ne savais pas qu’ils avaient un service de ce genre, mais, apparemment, si quelqu’un vole Les Nénuphars de Monet, c’est à eux de retrouver le tableau. »

Soit Bernard Kriebel m’a balancé, soit quelqu’un a balancé Bernard Kriebel. « Ça doit être un boulot passionnant. Mais pourquoi t’a-t-elle téléphoné ?

– Eh bien, en fait, Hugo, c’est à toi qu’elle voulait parler.

– À quel sujet ? À ma connaissance, je n’ai pas volé de Monet. »

Petit rire inquiet. « Elle n’a pas voulu me le dire. Je lui ai expliqué que tu étais en Suisse, et elle m’a répondu qu’elle aimerait que tu l’appelles à ton retour. Pour que tu lui apportes ton aide “dans le cadre d’une enquête en cours”.

– Et tu es sûr que ce n’est pas une crétine qui s’imagine nous faire une bonne farce ?

– L’appel m’a semblé crédible. On entendait l’agitation d’un bureau en fond sonore.

– Alors, dans ce cas, je rappellerai l’inspecteur Sheila Young dès que je serai rentré. Je me demande bien ce que ça peut être. Quelqu’un qui aurait volé des manuscrits à la bibliothèque de Humber ? Je sais qu’ils en ont quelques-uns. Ou alors… non, pas la moindre idée, mais je brûle de curiosité.

– Très bien. Je… Je t’avoue que je n’en ai pas parlé à ta mère.

– C’est délicat de ta part, mais parle-lui-en, si tu en as envie. Comme ça, si jamais je finis en prison, elle pourra orchestrer une campagne médiatique : “Libérez Hugo Lamb”. »

Le rire de mon père est plus franc. « J’y participerai, j’apporterai ma banderole.

– Génialissime. Bon, et à part Interpol qui t’instrumentalise pour pister ton fils à la tête d’un trafic international d’œuvres d’art, tout va bien ?

– Plutôt, oui. Je retourne travailler le 3, et ta mère ne sait plus où donner de la tête au théâtre en ce moment – que veux-tu, c’est ça, les spectacles familiaux de fin d’année. Tu es sûr que tu ne voudras pas qu’on vienne te chercher à l’aéroport ?

– C’est gentil, Papa, mais le chauffeur des Fitzsimmons me déposera. On se voit dans à peu près huit jours ; d’ici là, le mystère sera résolu. »

Je vais à l’étage, le crâne bourré de scénarios qui défilent en vingt-quatre images par seconde : le brigadier est mort et l’exécuteur testamentaire demande : « Des timbres de valeur ? De quoi parlez-vous ? » On interroge l’infirmière Purvis au sujet des visites reçues par le brigadier. Kriebel dénonce Marcus Anyder ; les enregistrements de vidéosurveillance sont analysés. On m’identifie. Sheila Young procède à mon interrogatoire, qui est enregistré. Je récuse ses allégations mais, tapi derrière le miroir sans tain, Kriebel surgit en s’écriant : « C’est bien lui ! » Inculpation et incarcération provisoire, refus de libération sous caution, expulsion de Cambridge, peine de quatre ans pour vol et escroquerie dont deux avec sursis. Si les médias sont à court d’actualités, je fais l’objet d’articles dans la presse nationale : Un jeune habitant de Richmond arnaque un vieillard victime d’un AVC. Sortie de prison au bout de dix-huit mois pour bonne conduite, mais reste un casier judiciaire. Poser des sabots sur les véhicules en stationnement illicite est la seule profession qui me reste ouverte.

Au fond de ma mansarde, je fais un trou dans la buée sur la vitre. Toitures enneigées, l’hôtel Le Sud, sommets abrupts. La neige ne tombe pas encore, mais le ciel de granit est plein de promesses. 1er janvier.

L’aiguille d’une boussole tourne. Je le sens.

Pointe-t-elle vers la case prison ? Vers ailleurs ?

Mlle Constantin ne choisit pas les gens au hasard.

Je l’espère. Au-dessous, un lapin s’agite avec frénésie : c’est Quinn.

Il jouit rapidement, tel un brontosaure désabusé.

L’inspecteur Sheila Young n’est pas un piège qui m’est tendu. C’est un catalyseur d’événements.

Prépare tes affaires, me conseille mon sixième sens. Tiens-toi prêt. Guette le moment.

J’obtempère, puis me fais une place sur La Montagne magique.

Il y a de l’agitation dans le chalet du vice. J’entends Fitzsimmons sur le palier du premier : « Je vais prendre une douche vite fait… » Le chauffe-eau se met en branle, les tuyaux grondent et la douche crachote : les femmes parlent dans une langue africaine. Rires truculents. Chetwynd-Pitt beugle : « Bien le bonjour, Oliver Quinn ! Tu vois, c’est bien de ce remède-là que tu avais besoin ! » Une des femmes – Shandy ? – demande : « Rufus chéri, j’appelle notre agent, comme ça il sait qu’on va bien, non ? » Des bruits de pas de quelqu’un qui descend dans le salon. Dans la cuisine, la radio susurre « One Night in Bangkok ». Fitzsimmons sort de la douche. Murmures masculins sur le palier : « Le petit boursier ne sort pas de son trou… Au téléphone tout à l’heure… S’il tient à bouder, grand bien lui fasse… » Je suis à moitié tenté de leur crier : « Je ne boude pas, bordel, je suis ravi que vous ayez pu vous faire éponger ! », mais à quoi bon gaspiller mon énergie à rectifier leurs supputations. Quelqu’un siffle. La bouilloire bout. Puis j’entends un cri, mi-falsetto, mi-croassement, mi-hurlement : « Tu te fous de moi ? »

Je tends l’oreille. Plusieurs secondes silencieuses s’écoulent… Pour la deuxième fois de cette matinée des plus étranges, j’ai l’inexplicable pressentiment que quelque chose va se produire. Comme si cela figurait dans un scénario. Pour la deuxième fois, je suis les injonctions de mon sixième sens, referme La Montagne magique et range le livre dans mon sac à dos. L’une des chanteuses parle à toute vitesse et à voix basse : je n’arrive pas à savoir ce qu’elle raconte, mais cela déclenche un plon, plon, plon qui remonte les escaliers jusqu’au palier du premier, où Chetwynd-Pitt s’exclame en bredouillant : « Mille dollars ! Elles veulent mille dollars, bordel ! Chacune ! »

Cliqueti-clac, tout se met en place : comme dans les meilleures chansons, on n’a aucune idée de la rime suivante, mais, une fois qu’on l’a entendue, on se dit que c’était évident.

Fitzsimmons : « Merde, elles plaisantent ou quoi ? »

Chetwynd-Pitt : « Elles ne plaisantent pas, mais alors vraiment pas du tout. »

Quinn : « Mais… Mais elles ne nous ont pas dit qu’elles étaient des putes ! »

Chetwynd-Pitt : « Et puis ça ne se voyait même pas. »

Fitzsimmons : « Je ne les ai pas, les mille dollars. Pas sur moi ! »

Quinn : « Moi non plus, et même si je les avais, je ne vois pas pourquoi je les leur donnerais. »

Aussi suis-je tenté de sortir de ma chambre, de descendre l’escalier en trottinant et de leur demander sur un ton enjoué : « Alors, les dons juans, comment vous voudrez vos œufs ? Brouillés ou au plat ? » Le coup de fil que Shandy a passé à son soi-disant agent me semble puer le mac à plein nez. Certains qualifieraient de chance extraordinaire le fait que je dispose de ces Timberland toutes neuves encore dans leur boîte, mais ce n’est pas le bon terme.

Chetwynd-Pitt : « C’est du racket. Moi, je dis : qu’elles aillent se faire foutre. »

Fitzsimmons : « Je suis d’accord. Elles ont vu qu’on avait de l’argent, et elles se sont demandé : “Comment est-ce qu’on pourrait leur en gratter un peu ?” »

Quinn : « Oui, mais si on leur dit non… vous ne croyez pas qu’elles vont… ? »

Chetwynd-Pitt : « Nous défoncer le crâne à coups de tampon et de rouge à lèvres ? Non, on leur fait bien comprendre qu’elles doivent débarrasser le plancher, qu’on est en Europe, pas à Mombasa ou je ne sais quel putain de bled. De quel côté se rangera la police suisse ? Du nôtre, ou bien de celui d’un trio de fions subsahariens en location ? »

Je grimace. Je retire l’intégralité de mes actifs de la Banque du Plancher et effectue immédiatement un dépôt de la liasse de billets dans la pochette de mon passeport, que je glisse à l’intérieur de ma veste de ski en méditant sur ce fait : bien que les riches ne soient pas davantage susceptibles de naître idiots que les pauvres, une éducation bourgeoise aggrave une idiotie innée tandis qu’une enfance misérable la dilue, ne serait-ce que pour des raisons darwiniennes. C’est pourquoi, par précaution, les élites doivent ériger des barrières en la forme d’écoles publiques merdiques, de peur que les gosses intelligents aux codes postaux prolétariens ne les délogent de l’Enclave du Privilège. En bas, de furieuses voix aux accents britanniques et africains se livrent bataille. À l’extérieur, dans la rue, j’entends un klaxon. Je regarde par la fenêtre et aperçois une Hyundai grise recouverte d’une calotte de neige qui roule au pas d’une façon qui ne présage rien de bon. Bien entendu, elle s’arrête devant l’entrée du château Chetwynd-Pitt, bloquant ainsi l’allée. Sortent du véhicule deux types costauds qui portent des vestes en peau de mouton. Puis Candy, Shandy ou Mandy surgit et leur fait signe d’entrer…

Le tumulte qui régnait cesse. « Vous, là, qui que vous soyez, crie Rufus Chetwynd-Pitt, fichez le camp de chez moi immédiatement, ou j’appelle la police ! »

Psychopathe allemand efféminé à la voix nasillarde : « Vous avez mangé dans une restaurant chic, les garçons. Maintenant, il faut payer l’addition. »

Chetwynd-Pitt : « À aucun moment elles ne nous ont dit qu’elles étaient des putes ! »

Psychopathe allemand efféminé : « Tu n’as pas dit que tu es une petite crotte, et tu es une petite crotte, cependant. Je devine que c’est toi, Rufus.

– Qu’est-ce que ça peut te foutre qui… ?

– La grossièreté n’est pas le langage des affaires, Rufus.

– Foutez le camp immédiatement !

– Malheureusement, vous devez trois mille dollars. »

Chetwynd-Pitt : « Ah oui ? Voyons un peu ce que la police… »

Le fracas métallique qui suit doit être la télévision qui vit ses derniers instants. Est-ce la bibliothèque qui se brise contre le mur ? Bam, bling, crac : adieu verrerie, vaisselle, photographies et miroirs – Henry Kissinger a dû y laisser quelques plumes. Voilà maintenant que Chetwynd-Pitt hurle : « Ma main ! Ma main, bordel ! »

Une réponse inaudible à une question tout aussi inaudible.

Psychopathe allemand efféminé : « JE N’ENTENDS PAS, RUFUS !

– On va payer, gémit Chetwynd-Pitt. On va payer…

– Bien sûr, vous allez payer. Cependant, vous avez contraint Shandy à nous appeler, alors ce sera plus cher. Je crois que ce sont des “frais de déplacement” qu’on dit chez vous. En affaires, il faut toujours couvrir les dépenses. Toi. Oui, toi. Comment t’appelles-tu ?

– O-O-Olly, répond Olly Quinn.

– Ma deuxième épouse avait un chihuahua qui s’appelait Olly. Il m’a mordu. Je l’ai jeté dans un… Scheiße, là où l’ascenseur monte et descend, comment on dit ? Le grand trou. Olly, je te demande le mot en anglais.

– Une… Une cage d’ascenseur ?

– Exactement. J’ai jeté Olly dans la cage d’ascenseur. Bien, Olly, tu ne vas pas me mordre. N’est-ce pas ? Bien. Tu vas aller chercher les deniers. »

Quinn répond : « Les… les… les quoi ?

– Les deniers. Les fonds. Les actifs. Les tiens, ceux de Rufus, ceux de ton ami. S’il y a assez pour couvrir nos frais de déplacement, nous vous laissons profiter de la bonne année. Sinon, nous trouvons un moyen alternatif pour que vous payiez vos dettes. »

Une des femmes dit quelque chose ; puis de nouveau, on marmonne. Quelques secondes plus tard, le psychopathe allemand efféminé lance un appel dans l’escalier : « Le quatrième Beatle est prié de nous rejoindre ! Nous ne te ferons pas de mal, si tu ne tentes aucune geste héroïque. »

Silencieusement, j’ouvre la fenêtre – ce qu’il fait froid ! – et passe les jambes par-dessus le rebord. Un instant digne de Sueurs froides : c’est fou comme les toitures alpines sur lesquelles on escompte faire du toboggan semblent tout à coup bien plus raides que lorsqu’on les admire d’en bas. Bien que la pente du toit des Chetwynd-Pitt s’adoucisse au niveau de la cuisine, il subsiste un risque non négligeable que, d’ici quinze secondes, je devienne le bruyant propriétaire de deux jambes cassées.

« Lamb ? » C’est Fitzsimmons, qui monte l’escalier. « Cet argent que tu as gagné contre Rufus… Il en a besoin. Ils ont des couteaux, Hugo. Hugo ? »

Je m’avance sur les tuiles, les mains agrippées au rebord de la fenêtre.

Cinq, quatre, trois, deux, un…

Le Croc est fermé, éteint, et il n’y a aucun signe de la présence de Holly Sykes. Peut-être que le bar est fermé ce soir et que Holly a décidé d’attendre demain matin pour le nettoyer. Pourquoi ne lui ai-je pas demandé son numéro de téléphone ? Je claudique jusqu’à la grande esplanade, et pourtant, même dans le centre de La Fontaine-Sainte-Agnès, il règne une atmosphère de fin du monde : peu de touristes, encore moins de voitures, le crêpier-gorille a disparu et la plupart des boutiques affichent FERMÉ*. Qu’est-ce qui se passe ? L’année dernière, au 1 er janvier, c’était assez animé. Gris comme un matelas trempé, le ciel est descendu d’un cran. Je rentre dans la pâtisserie* Palanche de la Cretta, commande un café et un carac, puis pars m’avachir dans un coin près de la vitrine, en faisant mine d’ignorer ma cheville douloureuse. Au moins, l’inspecteur Sheila Young ne pensera pas à moi, aujourd’hui. Et maintenant ? Et ensuite ? Je réveille Marcus Anyder ? Son passeport est dans une consigne de la gare d’Euston, à Londres. Un autocar pour Genève, un train pour Amsterdam ou Paris ; une traversée de la Manche en aéroglisseur ; un vol pour le Panama ; les Caraïbes… Un boulot sur un yacht.

Vraiment ? Je me débarrasse de mon ancienne vie, juste comme ça ?

Je ne revois plus jamais les membres de ma famille ? Ça me paraît tellement abrupt.

D’une certaine manière, ce n’est pas ce qui est écrit dans le scénario.

Olly Quinn passe devant la pâtisserie : un mètre et une vitre me séparent de lui – il est accompagné d’un bonhomme à l’air jovial qui porte une veste en peau de mouton. Le bras droit du psychopathe allemand efféminé, j’imagine. Quinn est tout pâle, il a l’air malade. Les deux passent devant la cabine téléphonique où, la veille, Olly tapait sa crise de Ness, puis entrent dans le vestibule automatisé de la Swissbank, biotope caractéristique des distributeurs de billets. Quinn y effectue trois retraits à l’aide de trois cartes différentes, avant d’être ramené de force au bercail. Je me cache derrière un journal opportunément à portée de main. Devant cette scène, un être normal se sentirait coupable ou bien conforté dans son choix : moi, j’ai juste l’impression de tomber sur un épisode plutôt moyen d’Inspecteur Morse.

« Salut, gosse de riche », me lance Holly, un chocolat chaud entre les mains. Elle est sublime. Elle est tout à fait elle-même. Elle porte un béret rouge. Rien ne lui échappe. « Alors, dans quel genre de pétrin tu t’es fourré ? »

Je ne sais pas pourquoi je nie la chose. « Non, tout va bien.

– Je peux m’asseoir ou bien tu attends du monde ?

– Oui. Non. Je t’en prie. Assieds-toi. Je n’attends personne. »

Elle retire son blouson de ski, celui couleur menthe, s’assied en face de moi, pose son béret rouge sur la table, dénoue l’écharpe crème autour de son cou, la roule en boule et la met sur son couvre-chef.

« Je reviens tout juste du bar, avoué-je, mais je me suis dit que tu étais allée skier.

– Les pistes sont fermées. À cause de la tempête de neige. »

Je jette un coup d’œil au-dehors. « Quelle tempête de neige ?

– Tu ferais bien d’écouter la radio locale.

– Je suis tombé sur “One Night in Bangkok” : il y a des limites à ce qu’on peut supporter. »

Elle remue son chocolat chaud. « Je te conseille de rentrer. D’ici une heure, la visibilité sera nulle, d’après la météo. Et quand c’est comme ça, on ne voit rien au-delà de trois mètres. C’est comme être aveugle. » Elle avale une cuillerée de mousse et attend que je lui confie le genre de pétrin dans lequel je me suis fourré.

« Je viens tout juste de quitter l’hôtel Chetwynd-Pitt.

– Si j’étais toi, j’y retournerais. Je ne plaisante pas. »

J’émets un soupir de type avion abattu qui plonge. « Ce n’est pas si simple.

– Des malheurs chez Rufus-la-petite-bite ? »

Je me penche en avant. « Les minettes qu’ils ont levées au Walpurgis se révèlent être des prostituées. En ce moment même, leurs maquereaux sont en train de les saigner à blanc. Je me suis éclipsé par une porte dérobée. »

Holly n’est pas le moins du monde surprise d’entendre ce qui constitue une banale anecdote de station de ski. « Et donc, tu comptes faire quoi ? »

Je me plonge dans son regard sérieux. Une balle dum-dum de joie me déchire les entrailles. « Je ne sais pas. »

Elle sirote son chocolat – comme j’aimerais être dans sa tasse. « Tu ne me parais pas très soucieux. Je le serais, moi, si j’étais à ta place. »

Je bois un peu de café. Côté cuisine, quelque chose chuinte dans une poêle. « Je ne peux pas l’expliquer. C’est comme… une métamorphose en instance. » Je vois qu’elle ne comprend pas, mais je ne peux pas lui en vouloir. « Est-ce qu’il t’arrive de… savoir des choses, Holly ? Des choses que tu ne peux pas savoir ?… Ou… Ou de perdre le fil du temps ? Pas comme quand on s’exclame : “Mon Dieu, comme le temps a filé.” Plutôt quelque chose de ce genre » – je claque des doigts : « Là, une heure est passée. Littéralement, en un battement de cils. Bon, peut-être que ces sauts temporels sont une fausse impression, mais je suis sûr et certain que ma vie est en train de changer. C’est une métamorphose. Je n’ai pas d’autres mots… Je ne sais pas comment tu fais pour ne pas flipper, mais je dois avoir l’air complètement cinglé.

– Oh, j’en ai vu d’autres. Je travaille dans un bar, je te rappelle. »

Je réprime un besoin soudain de m’avancer pour l’embrasser. Elle me repousserait d’une gifle. J’ajoute un morceau de sucre à mon café. Puis elle me demande : « Où est-ce que tu comptes crécher pendant ta “métamorphose” ? »

Je hausse les épaules. « C’est quelque chose qui me tombe dessus. Je n’ai rien prévu.

– Tant mieux pour toi, mais ça ne répond pas à ma question. Les bus ne roulent pas aujourd’hui, et les hôtels sont complets.

– Comme je disais, cette tempête tombe mal.

– Il y a autre chose que tu ne me dis pas, c’est ça ?

– Oh oui, plein. Des choses que je ne raconterai probablement jamais à personne. »

Holly regarde au loin ; elle prend une décision…

Quand nous avons quitté l’esplanade centrale, seuls quelques flocons rêches voltigeaient à la hauteur des toits, mais, une centaine de mètres et deux intersections plus loin, c’est comme si le tuyau géant d’une pompe de la taille d’un sommet alpin crachait de gigantesques volutes de neige dans la vallée. J’ai des flocons dans le nez, dans les yeux, sous les aisselles ; la neige nous poursuit en hurlant sous la voûte de pierre d’un porche menant dans une cour intérieure sordide remplie de poubelles déjà à moitié recouvertes de cette même neige qui tombe à profusion. Holly se bat avec les clés, et puis nous voici à l’intérieur, la neige s’engouffrant dans l’embrasure, suivie des hululements du vent, jusqu’à ce que Holly claque la porte : soudain, tout est calme. Un petit couloir, un VTT, des marches qui montent. Les joues de Holly sont teintées d’un rose sombre. Elle est trop maigre : si j’étais sa mère, je la forcerais à avaler quelques desserts bien nourrissants. Nous retirons notre manteau et nos bottes, et elle me fait signe de grimper l’escalier moquetté en premier. À l’étage, je découvre un appartement léger, clair et spacieux, avec ses abat-jour en papier et ses lattes de plancher vitrifié qui grincent. L’antre de Holly, plus modeste que mes quartiers à Humber, date des années soixante-dix et non pas quinze cent soixante-dix, mais je le lui envie. Il est bien rangé et très dépouillé. Dans le salon, on trouve une vieille télévision et un magnétoscope, un canapé visiblement récupéré, un pouf poire, une table basse et une pile bien droite de livres dans un coin – l’inventaire est quasi exhaustif. La kitchenette est elle aussi minimaliste. Il y a sur l’égouttoir une seule assiette, un seul plat, une seule tasse, un seul couteau, une seule fourchette et une seule cuillère. Du romarin et de la sauge en pot sont posés sur une étagère. Les trois odeurs dominantes sont celles du pain grillé, du tabac et du café. Le seul signe visible de décoration est une petite peinture à l’huile représentant une maisonnette bleu clair sur un flanc de montagne verte qui domine un océan argent. Depuis la grande fenêtre de Holly, la vue est sans doute incroyable, mais, aujourd’hui, celle-ci est masquée par le blizzard, qui rappelle la neige sur un écran de télé dont l’antenne est débranchée. « C’est fou toute cette neige, commenté-je.

– C’est ça, les tempêtes. » Elle remplit la bouilloire. « Il y en a de temps en temps. Qu’est-ce que tu t’es fait à la cheville ? Tu boites.

– Je suis parti de mon ancien logement façon Spiderman.

– Et tu as atterri façon sac de patates.

– À mon camp de scouts, j’ai été absent la semaine où on apprenait à sauter du toit d’un bâtiment pour échapper à de dangereux macs. Je n’ai pas eu ma médaille, du coup.

– Je peux te prêter des bandes Velpeau. Mais d’abord… » Elle ouvre la porte d’un cagibi dont la fenêtre est aussi grande que le couvercle d’une boîte à chaussures. « En prenant les coussins du canapé et des couvertures, ma sœur y a plutôt bien dormi, quand elle est venue le mois dernier.

– On y est au chaud et au sec. » Je dépose mon sac à l’intérieur. « C’est parfait.

– Très bien. Je dormirai dans ma chambre et toi, tu dormiras ici. Pigé ?

– Bien compris. » Si une femme s’intéresse à vous, elle vous le fera savoir : si ce n’est pas le cas, il n’existe aucun après-rasage, cadeau ou réplique miracle susceptible de l’inciter à changer d’avis. « Je te remercie, vraiment. J’ignore comment je me serais débrouillé si tu n’avais pas eu pitié de moi.

– Tu t’en serais tiré. Les gars dans ton genre s’en sortent toujours. »

Je la regarde. « Comment ça, “les gars dans mon genre” ? »

Bouche fermée, elle soupire.

« ’tain, Lamb, tu es censé poser un bandage, pas un garrot. » Holly n’est pas vraiment impressionnée par mes talents de secouriste. « Il faut croire que tu as aussi raté la médaille de “médecin en herbe”. D’ailleurs, est-ce que tu as déjà gagné la moindre médaille ? Non, t’embête pas à me répondre. Bon, laisse tomber… » Elle pose sa cigarette. « Je vais te le faire. Mais à la moindre blague à la con sur les infirmières, je te pète l’autre cheville avec la planche à pain.

– Promis, pas de blague sur les infirmières.

– Ton pied : sur le tabouret. Pas question que je me prosterne. »

Elle défait ma tentative foireuse de bandage, sanctionnant mon incompétence d’une moue désapprobatrice. Privé de sa chaussette, mon pied gonflé, comparé aux doigts de Holly, me semble étranger, obscène et repoussant. « Là, mets-toi d’abord de la crème à l’arnica. Ça fait des miracles sur les bleus et les foulures. » Elle me passe le tube. J’obéis, puis, une fois ma cheville bien luisante, elle l’enveloppe avec juste ce qu’il faut de pression et de maintien. J’observe ses doigts, ses cheveux bouclés, la façon dont son visage cache et révèle son climat intérieur. Ce n’est pas du désir sexuel. Le désir sexuel convoite, fait ce qu’il a à faire, puis retourne dans la forêt à pas de velours. L’amour a un appétit plus grand. L’amour vise à obtenir une attention de tous les instants ; une protection ; des alliances, des serments, un compte joint ; des bougies parfumées aux anniversaires ; une assurance vie. Des bébés. L’amour est un dictateur. Tout cela, je le sais, et pourtant, le haut-fourneau dans ma cage thoracique ne cesse de rugir Toi Toi Toi Toi Toi Toi, et je n’y peux fichtrement rien. Le vent s’en prend à la fenêtre. « Pas trop serré ? me demande Holly.

– C’est parfait », lui réponds-je.

« On se croirait dans une boule à neige géante », commente Holly en regardant la tempête. Elle me parle des chasseurs d’OVNI qui viennent à Sainte-Agnès, sujet qui, bizarrement, la mène à son expérience de cueilleuse de fraises dans le Kent et de vendangeuse à Bordeaux ; à la question des Troubles en Irlande du Nord et la raison pour laquelle ils ne cesseront pas tant que la ségrégation n’aura pas pris fin dans les écoles ; au jour où elle a traversé à ski un versant trois minutes avant une avalanche. J’allume une cigarette et lui raconte que, dans le Cachemire, un bus à destination du Ladakh que j’avais manqué a fait une sortie de route et atterri cent cinquante mètres plus bas ; pourquoi les habitants de Cambridge détestent les étudiants ; pourquoi il y a un zéro à la roulette ; le plaisir qu’il y a à faire de l’aviron sur la Tamise en été à six heures du matin. Nous parlons des premiers 45 tours que nous avons achetés, comparons L’Exorciste à Shining, différents planétariums et musées de cire. Nous débitons beaucoup de conneries, mais c’est si bon de regarder Holly Sykes parler. Je vide de nouveau le cendrier. Elle m’interroge sur mon programme d’échange de trois mois avec le Blithewood College, dans l’État de New York. Je lui en donne les grandes lignes en censurant certains épisodes, mais pas celui du chasseur qui, m’ayant pris pour un cerf, m’a tiré dessus. Elle évoque son amie Gwyn, qui a travaillé l’année dernière dans une colonie de vacances dans le Colorado. Je lui raconte la scène dans laquelle Bart Simpson téléphone à Marge depuis sa colo et lui annonce : « Je n’ai plus peur de la mort », mais Holly me demande qui est Bart Simpson, et je me retrouve à devoir le lui expliquer. Elle me parle des Talking Heads, et je croirais entendre une catholique qui énumère ses saints préférés. Nous nous rendons compte que nous ne sommes plus le matin. À l’aide d’un demi-paquet de farine et de ce qui traîne dans son frigo, je nous concocte une pizza, ce qui l’impressionne davantage qu’elle ne le montre. Aubergine, tomate, fromage, pesto et moutarde de Dijon. Il y a aussi une bouteille de vin au frais, mais je nous sers de l’eau pour qu’elle n’aille pas s’imaginer que je cherche à la soûler. Je lui demande si elle est végétarienne, car j’ai remarqué que même ses cubes de bouillon sont sans viande. Elle me le confirme et me raconte que, à seize ans, elle est allée chez sa grand-tante Eilísh, en Irlande, « et une brebis est passée devant moi en bêlant et je me suis dit : “Bordel de merde, ce sont ses enfants que je mange !” » Je constate tout haut que les gens ont le chic pour esquiver les vérités qui dérangent. Après avoir lavé la vaisselle – « pour payer mon loyer » –, je découvre qu’elle n’a jamais joué au backgammon, alors je nous bricole un plateau de jeu à l’aide de la boîte en carton de ses Weetabix et d’un feutre. Elle déniche deux dés dans un pot au fond d’un tiroir, et, comme jetons, nous utilisons des centimes. À la troisième partie, elle joue suffisamment bien pour que je puisse la laisser gagner de façon crédible.

« Bravo, la félicité-je. Tu apprends vite.

– Tu crois que je devrais te remercier de m’avoir laissée te battre ?

– Ah non, pas du tout ! Je t’assure, tu m’as battu en bonne et…

– Tu es un virtuose du mensonge, gosse de riche. »

Plus tard, nous allumons la télévision, mais la réception est mauvaise avec la tempête, et sur l’écran souffle le même blizzard qu’à travers la fenêtre. Holly sort une cassette vidéo héritée du locataire précédent : un film en noir et blanc. Elle s’allonge sur le canapé, je suis affalé dans le pouf poire et le cendrier est posé en équilibre sur l’accoudoir qui nous sépare. J’essaie de me concentrer sur le film et de ne pas penser à son corps. C’est un film britannique tourné dans les années quarante, je dirais. Il manque les premières minutes et nous ne connaissons pas le titre, mais il est assez captivant malgré la diction surannée des acteurs. Les personnages sont embarqués sur un navire traversant de grandes étendues brumeuses : il se passe un certain temps avant que les passagers, Holly et moi comprenions qu’ils sont tous morts. Des antécédents viennent donner de la consistance à chaque personnage – une recette qu’utilisait déjà Chaucer au quatorzième siècle –, puis entre en scène la figure tutélaire d’un grand Examinateur qui détermine quel sera le sort de chaque passager dans l’au-delà. Ann, l’héroïne sainte-nitouche, obtient un laissez-passer pour le paradis, mais Henry, son héros de mari – un pianiste autrichien et résistant qui s’est suicidé en se mettant la tête dans le four –, devra travailler à bord d’un navire similaire effectuant des traversées entre les deux mondes. L’épouse annonce au grand Examinateur qu’elle préfère renoncer au paradis pour rester avec son mari. Holly pousse un petit ricanement nasal. « Oh non, pitié ! » Ann et Henry entendent soudain un bris de glace et se réveillent chez eux, sauvés de l’asphyxie au gaz grâce au vent qui pénètre par les carreaux cassés. Envolée de violons, le mari et sa femme se serrent dans les bras, une vie nouvelle s’offre à eux. Fin.

« Quelle daube, juge Holly.

– Qui nous a tout de même tenus en haleine. »

Derrière la fenêtre, tout est éclairé d’une douce lueur mauve, à l’exception des flocons qui dégringolent à proximité de la vitre. Holly se lève pour tirer les rideaux mais reste plantée devant, comme hypnotisée par la neige. « C’est quoi, la chose la plus stupide que tu aies jamais faite, gosse de riche ? »

Je remue sur mon pouf, qui bruisse. « Pourquoi ?

– Tu es si sûr de toi. » Elle tire les rideaux et se retourne en me fixant d’un regard presque accusateur. « Un peu comme tous les riches, j’imagine, mais toi, tu atteins des sommets. Ça t’arrive de faire des trucs si débiles qu’ils te font frissonner d’embarras – ou de honte – quand tu y repenses ?

– S’il faut que je passe en revue les centaines d’actes débiles que j’ai commis, on sera encore là l’année prochaine.

– Je te demande juste un exemple.

– Bon, d’accord… » Je suppose qu’elle veut que je me montre vulnérable – c’est un peu comme cette question idiote qu’on pose dans les entretiens d’embauche : « Quel est votre pire défaut ? » Qu’ai-je fait de suffisamment stupide pour constituer une réponse valide mais qui ne soit pas moralement ignoble (cf. l’ultime-plongeon-de-Penhaligon) au point de faire fuir un être normal ? « D’accord. J’ai un cousin, Jason, qui a grandi à Black Swan Green, dans un village du Worcestershire. Un jour, je devais avoir à peu près quinze ans, pendant une réunion de famille, la mère de Jason nous a envoyés tous les deux acheter quelque chose à l’épicerie du village. Il était plus jeune que moi et facilement influençable. Et à quoi me suis-je amusé, moi, son vénérable cousin de Londres ? J’ai volé un paquet de cigarettes à l’épicerie, embobiné Jason pour qu’il me suive dans les bois, et l’ai convaincu que sa petite vie merdique de souffre-douleur prendrait un tout autre tour s’il se mettait à fumer. Non, ce n’est pas une blague. Genre, le personnage du méchant dans une campagne anti-tabac. Docile, mon cousin a répondu : “D’accord”, et quinze minutes plus tard, il était à quatre pattes devant moi, en train de vomir ses tripes. Voilà. C’était stupide et cruel. Chaque fois que j’y songe, ma conscience me traite de salopard » – je grimace pour camoufler ce mensonge – « et, intérieurement, je demande pardon à Jason. »

Holly s’interroge : « Est-ce qu’il fume, aujourd’hui ?

– Non, je crois qu’il n’a plus jamais fumé.

– Peut-être que tu l’en as dissuadé à vie, ce jour-là.

– Peut-être bien. Et toi, qui t’a appris à fumer ? »

« Et je suis partie, direction les marécages du Kent. Je n’avais rien planifié, je voulais juste… » La main de Holly gesticule, désignant le lointain. « Le premier soir, j’ai dormi dans une église au beau milieu de nulle part, et… c’est à ce moment-là que ça s’est passé. C’est le soir où Jacko a disparu. Chez nous, au Captain Marlow, il avait pris son bain, Sharon lui avait lu une histoire, Maman lui avait dit bonne nuit. Il n’y avait rien d’anormal – mis à part que j’avais fugué. Après avoir fermé le pub, comme d’habitude, Papa était allé dans la chambre de Jacko éteindre sa radio. Il s’endormait avec, en écoutant des programmes où les gens baragouinaient dans des langues étrangères. Mais le dimanche matin, Jacko avait disparu. Il n’était plus dans le pub. Comme dans un mauvais polar, les portes étaient verrouillées de l’intérieur. Au début, les flics – et même Maman et Papa – croyaient que j’avais manigancé quelque chose avec Jacko, et il a fallu attendre… » – Holly se tait quelques instants pour se reprendre – « … qu’on retrouve ma trace le lundi après-midi dans une exploitation fruitière sur l’île de Sheppey, où je m’étais dégoté un boulot de cueilleuse, pour que la police se lance réellement à la recherche de mon frère. Trente-six heures plus tard. Ça a commencé par des limiers et des annonces à la radio… » – Holly se passe la main sur le visage – « … puis des bénévoles de la région qui ratissaient les terrains vagues aux alentours de Gravesend, puis les plongeurs de la police qui fouillaient… là où c’était le plus évident, enfin tu vois, quoi. Ils n’ont rien trouvé. Pas de cadavre, pas de témoins. Les jours ont passé, aucune piste n’a donné quoi que ce soit. Mes parents ont fermé le pub pendant des semaines entières, je n’allais pas à l’école, Sharon pleurait tout le temps… » – Holly s’étrangle. « Tu pries pour que le téléphone sonne, et puis, quand c’est le cas, tu as trop peur que ce soit une mauvaise nouvelle, alors tu ne décroches pas. Maman était une loque, Papa… Il faisait tout le temps des blagues, avant. Après ça, il était… je ne sais pas… comme vidé. Je ne suis pas sortie de chez nous pendant de très longues semaines. En fait, j’avais abandonné le lycée. Si Ruth, ma belle-sœur, n’avait pas été là, pris un peu le relais, emmené ma mère en Irlande en automne, honnêtement, je ne sais pas si Maman serait encore vivante. Même aujourd’hui, sept ans après, ça reste… c’est horrible à dire, mais aujourd’hui, quand j’entends des histoires de meurtre d’enfant aux infos, je me dis : “C’est l’enfer, c’est le pire des cauchemars, mais au moins, ils savent, eux. Au moins, ils peuvent faire leur deuil.” Pas nous. Bon, je sais bien que Jacko serait rentré s’il avait pu, mais tant qu’on n’en aura pas la preuve, tant qu’on ne retrouvera pas de… » – la voix de Holly se bloque – « … de cadavre, notre imagination ne la bouclera pas. Elle dit des trucs du genre : “Et s’il s’était passé ceci ? Et s’il était arrivé cela ? Et s’il était encore en vie, enfermé dans la cave d’un psychopathe, en train de prier pour qu’on vienne le délivrer aujourd’hui ?” Mais ce n’est même pas ça, le pire… » Elle détourne le regard afin que je ne puisse pas voir son visage. Inutile de lui dire de prendre son temps, même si son réveil portatif sur l’étagère indique vingt et une heures quarante-cinq. Je lui allume une cigarette et la lui glisse entre les doigts. Elle emplit ses poumons de fumée puis expire lentement. « Si je n’avais pas fugué ce week-end-là – à cause d’un connard de petit copain –, est-ce que Jacko se serait volatilisé du Captain Marlow ? » Elle ne me fait toujours pas face. « Non. La réponse est non. C’est donc ma faute. Dans ma famille, ils me disent que ce n’est pas vrai, le psychologue que je suis allée voir pense la même chose, et tout le monde, d’ailleurs. Mais eux, ils n’ont pas cette question – “Est-ce que c’est ma faute ?” – qui revient tambouriner dans leurs têtes toutes les heures, tous les jours. Et ils n’ont pas la réponse, non plus. »

Sur son clavier, le vent martèle les accords d’un organiste fou.

« Je ne sais pas quoi te dire, Holly… »

Elle termine son verre de vin blanc.

« … si ce n’est d’arrêter ce cirque. C’est insultant. »

Elle se tourne vers moi, les yeux rougis, la mine choquée.

« Oui, réitéré-je, c’est insultant. Pour Jacko. »

Manifestement, personne ne lui a jamais dit cela.

« Mets-toi à sa place. Imagine que Jacko parte subitement on ne sait où. Imagine que tu te lances à sa recherche, mais qu’un… qu’un malheur s’abatte sur toi et t’empêche de rentrer. Tu penses que tu voudrais que Jacko passe le restant de sa vie à se laisser ronger par la culpabilité parce que, un jour, il a agi sans réfléchir et que ça t’a causé du souci ? »

Holly semble ne pas en croire ses oreilles. D’ailleurs, c’est vrai : moi-même je ne sais pas comment j’ose dire cela ? Elle est à deux doigts de me flanquer à la porte.

« Tu voudrais qu’il vive pleinement sa vie, poursuis-je. N’est-ce pas ? Qu’il la vive encore plus pleinement, et pas l’inverse. Tu aurais besoin qu’il vive ta vie à ta place. »

Le magnétoscope choisit cet instant pour éjecter la cassette. La voix de Holly chevrote. « Alors je suis censée faire comme s’il ne s’était jamais rien passé ?

– Ce n’est pas ce que je dis. Mais arrête de te flageller parce que tu n’as pas su anticiper la réaction d’un gosse de sept ans à un banal geste de révolte de l’adolescente que tu étais en 1984. Arrête de creuser ta tombe dans un endroit aussi merdique que Le Croc. Ta pénitence n’est d’aucune aide à Jacko. Bien sûr, sa disparition a changé ta vie – comment pourrait-il en être autrement ? – mais tu crois vraiment que tu vas arranger les choses en gâchant ton talent et ta jeunesse à servir des cocktails à des types comme Chetwynd-Pitt et moi, au bénéfice d’un patron comme Günter, qui baise ses employées et refourgue de la came à ses clients ?

– Et je suis censée faire quoi, alors ? riposte sèchement Holly.

– Comment veux-tu que je le sache ? Je n’ai pas eu à surmonter ce que, toi, tu as surmonté. Mais puisque tu me poses la question, il y a des milliers d’autres Jacko à Londres à qui tu pourrais venir en aide. Des ados fugueurs qui vivent dans la rue, victimes de Dieu sait quoi. Tu m’as appris beaucoup de choses aujourd’hui, Holly, et je t’en suis reconnaissant, même si tu penses que j’ai trahi ta confiance en te parlant de cette façon. Il n’en reste pas moins que je n’ai pas entendu un seul argument qui justifie que tu te prives de vivre une existence utile et, j’ose le dire, qui te rende heureuse. »

Holly se lève ; elle est en colère, blessée et a les yeux bouffis. « J’ai à moitié envie de te frapper avec un objet métallique. » Elle ne plaisante pas. « Pas qu’à moitié, en fait. Donc, je vais aller me coucher. Mieux vaudrait que tu aies déguerpi demain matin. Éteins la lumière quand tu iras au lit. »

Au moment où je suis réveillé par le faible rai de lumière, j’ai l’esprit embrumé et le corps coincé dans un sac de couchage emmêlé. Une toute petite pièce, presque un placard ; une silhouette de fille qui porte un maillot de rugbyman, de longs cheveux qui bouclent… Holly : ça s’annonce bien. Holly, à qui j’ai intimé l’ordre de mettre fin à sept années d’un deuil entamé à la disparition d’un petit frère – vraisemblablement mort et habilement enterré –, vient à présent me mettre à la porte le ventre vide, à la merci d’un avenir plus qu’incertain… Ça s’annonce plutôt mal, en fait. Mais la petite fenêtre est toujours aussi noire que la nuit. Et mes yeux, toujours aussi creusés de fatigue. De ma bouche sèche, tapissée de tabac et de pinot blanc, s’échappe un croassement : « On est déjà le matin ?

– Non », répond Holly.

La respiration de la fille devient plus profonde à mesure qu’elle s’assoupit. Son futon est notre radeau et le sommeil une rivière. Je passe au crible toutes les odeurs. « Je manque de pratique », m’a-t-elle dit, dans un méli-mélo de cheveux, de vêtements et de peau. J’ai répondu que moi aussi, ce à quoi elle a rétorqué : « Arrête tes conneries, gosse de riche. » Un violoniste mort depuis belle lurette joue une partita de Bach dans le radio-réveil. Le haut-parleur merdique vrombit sur les notes les plus aiguës, mais je n’échangerais pas cette heure contre un concert privé de Yehudi Menuhin sur son stradivarius. Pas plus que je ne voudrais revenir à ce discours d’un niveau digne d’étudiants de premier cycle que mes camarades de Humber et moi avons tenu sur la nature de l’amour, l’autre soir au Croc ; cependant, si l’occasion devait se représenter, je dirais à Fitzsimmons et al. que l’amour est la fusion nucléaire qui s’opère au cœur du soleil. Qu’avec l’amour, les pronoms se confondent. Que l’amour est à la fois sujet et objet. La différence qui oppose sa présence à son absence est la même qui oppose la vie à la mort. Pour l’expérience, j’articule un je t’aime silencieux à Holly, qui respire comme la mer. Puis je m’exécute une nouvelle fois, mais en chuchotant, à peu près au même niveau sonore que le violon : « Je t’aime. » Il n’y a personne pour le voir ni l’entendre, mais l’arbre dans la forêt n’en

tombe pas moins 1.

Il fait toujours noir. Le silence alpin mesure plusieurs kilomètres d’épaisseur. La lucarne située au-dessus du lit de Holly est couverte de neige, mais, à présent que la tempête a cessé, j’imagine qu’on voit les étoiles. J’aimerais lui acheter un télescope. Pourrais-je lui en envoyer un ? D’où le lui expédierais-je ? Mon corps me fait mal et semble flotter, mais mon esprit passe en revue les événements de la nuit et de la journée d’hier, tel un collectionneur de vinyles égrenant des 33 tours. Dans le radio-réveil, un présentateur fantomatique nommé Antoine Tanguay est aux manettes de la nocturne, de trois à quatre heures du matin. Comme les meilleurs DJ, Antoine Tanguay ne dit presque rien. J’embrasse la chevelure de Holly, mais, à ma grande surprise, cette dernière est réveillée : « Quand est-ce que le vent s’est calmé ?

– Il y a une heure. C’est comme si quelqu’un l’avait débranché.

– Tu es réveillé depuis une heure ?

– Je n’ai plus de bras, mais je ne voulais pas te déranger.

– Imbécile. » Elle soulève son corps pour m’indiquer de le retirer.

J’enroule une longue mèche de ses cheveux autour de mon pouce et me la frotte sur les lèvres. « J’ai tenu des propos déplacés, hier soir. Au sujet de ton frère. Je suis désolé.

– Tu es pardonné. » Elle fait claquer l’élastique de mon caleçon. « ’faut croire, en tout cas. Peut-être que c’était ce que j’avais besoin d’entendre. »

J’embrasse la bobine de cheveux puis la dévide. « Si d’aventure, il te restait une cigarette… »

Dans la pénombre veloutée, j’aperçois son sourire : une lame de bonheur pénètre entre mes côtes. « Quoi ?

– Utilise une expression comme “Si d’aventure” à Gravesend, et tu seras crucifié sur le rond-point d’Ebbsfleet pour suspicion de vote conservateur. Eh non, plus de cigarettes. J’étais sortie pour ça hier, mais je suis tombée sur un type pas trop moche qui me colle aux basques et qui a eu la bonne idée de se retrouver à la rue trois quarts d’heure avant le début d’une tempête de neige, et, du coup, je suis rentrée sans en avoir acheté. »

Je passe mes doigts sur ses pommettes. « Comment ça, “pas trop moche” ? Mais quelle peau de vache. »

Elle bâille sur une octave. « J’espère qu’on pourra creuser un chemin pour sortir demain.

– Pas moi. J’adore ça, être enneigé avec toi.

– Ouais, d’accord, mais il y en a qui doivent bosser, tu sais ? Günter s’attend à ce que le bar soit blindé. Des touristes en manque de drague et de fête. »

J’enfonce la tête dans le creux de son épaule nue. « Non. »

Sa main explore mon omoplate. « Comment ça, “non” ?

– Non, tu n’iras pas au Croc demain. Désolé. Premièrement, parce que maintenant que je suis ton homme, je te l’interdis. »

Le sss, sss qu’elle pousse est une sorte de rire. « Deuxièmement ?

– Deuxièmement, si tu y vas, il faudra que je descende toutes les personnes de sexe masculin âgées de douze à quatre-vingt-dix ans qui oseraient t’adresser la parole, ainsi que les éventuelles lesbiennes. Soixante-quinze pour cent de la clientèle du Croc, en fait. On aura droit à des gros titres du genre “Bain de sang dans les Alpes” ou “Lamb le boucher”, et étant du genre pacifico-végétarienne, tu n’aimerais pas voir ton nom associé à un massacre, n’est-ce pas ? Donc tu ferais mieux de rester cloîtrée » – je lui embrasse le nez, le front et les tempes – « avec moi toute la journée. »

Elle pose l’oreille contre mes côtes. « Non, mais tu as entendu ton cœur ? Keith Moon est coincé dedans ou quoi ? Je savais pas que je m’étais envoyée en l’air avec un mutant. »

La couverture ayant glissé de son épaule, je la remonte. Nous ne disons rien pendant un moment. Antoine chuchote dans son studio radiophonique situé Dieu sait où, puis lance « In a Landscape » de John Cage. Le morceau déroule sa bobine de notes qui vagabondent. « S’il existait un bouton pause pour le temps, dis-je à Holly, j’appuierais dessus. J’appuierais… » – mon doigt se pose sur un point situé un peu au-dessus de l’espace entre ses deux sourcils – « … ici. Immédiatement.

– Mais si tu faisais ça, tout l’univers se figerait, y compris toi, et tu ne pourrais pas ré-appuyer sur “play” pour relancer le temps. On serait bloqués pour toujours. »

Je l’embrasse sur la bouche et le sang afflue partout dans mon corps.

Elle murmure : « Si on donne de la valeur aux choses, c’est parce qu’on sait qu’elles ne dureront pas. »

Lorsque je me réveille l’instant d’après, la chambre de Holly est grise, comme sous un trou percé dans la banquise. Antoine-le-chuchoteur s’est tu depuis longtemps : à la radio grésille du rap franco-algérien, et le réveil indique 08:15. Elle prend sa douche. Si je dois changer de vie, c’est aujourd’hui ou jamais. Je retrouve mes vêtements, étends sur le lit la couette tout entortillée et jette les mouchoirs dans une petite corbeille d’osier. Puis je remarque un gros pendentif rond en argent accroché à une carte postale collée au mur à la Patafix au-dessus de la boîte qui fait office de table de nuit. Le pendentif est un labyrinthe composé de lignes creuses et en relief. Il a été confectionné à la main avec beaucoup de soin, mais il semble trop lourd pour être porté longtemps, il est tellement gros qu’il accaparerait l’attention des gens en permanence. J’essaie de le résoudre en l’arpentant du regard, mais m’y perds une première, une deuxième, puis une troisième fois. C’est seulement en le tenant au creux de ma main et en me servant de l’ongle de mon auriculaire que je parviens à en atteindre le centre. Si ce labyrinthe existait et qu’on s’y retrouve coincé, il faudrait du temps et de la chance pour en sortir. Le moment venu, je demanderai à Holly ce que c’est.

Et la carte postale ? C’est un pont suspendu comme il y en a des centaines dans le monde. Holly est toujours sous la douche : j’arrache la carte du mur et la retourne…

19 août 1985

Aujourd’hui, j’ai traversé le pont du Bosphore ! Comme on n’a pas

le droit d’y aller à pied, je suis passé d’un continent à l’autre dans

un bus rempli d’écoliers et de mémés. Voilà, maintenant je peux dire

que je suis allé en Asie. C’est génial, Istanbul ! Les mosquées et

leurs tours-toupies, la circulation dingue, la chaleur de malade le

midi, les gosses des rues qui te refourguent des cigarettes de

contrebande (25 pence le paquet de Rothmans), les marchés où on

vend des fruits que je n’avais jamais vus, les places ombragées et

leurs pigeons, les verres de thé au citron, le zoo et ses animaux

dépressifs (et même des terriers !), une fête foraine pleine de gens

heureux, une auberge aux cloisons fines et dont les lits grincent, des

ruelles qui te ramènent toujours à la mer, des centaines de petits

bateaux (comme dans le temps sur la Tamise, j’imagine) et de

cargos – si ça se trouve, il y en aura un qui passera devant le

Captain Marlow en chemin vers les docks de Tilbury ! Prochaine

étape, Athènes.

Salut et prends soin de toi.

Ed ×

Hugo Lamb, je te présente la jalousie sexuelle. Ouh là. Comment ce Ed ose-t-il envoyer une carte postale à Holly ? À moins qu’il ne s’agisse – ce serait pire – d’une série de cartes postales ? En a-t-il envoyé une d’Athènes ? C’est un petit ami ? Voici donc pourquoi les gens normaux commettent des crimes passionnels. Je voudrais qu’Ed soit cloué au pilori et lui jeter à la figure des statuettes de plâtre de deux kilos à l’effigie du Jésus du Corcovado jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de sa tête. C’est le sort que me réserverait Olly Quinn s’il découvrait que j’ai baisé Ness. Puis je relève la date : 1985 – quel soulagement, alléluia ! Attends un peu : pourquoi Holly a-t-elle trimbalé cette carte postale pendant six ans avec elle ? Ce crétin ne sait même pas que ses « tours-toupies » s’appellent des minarets. À moins que ce soit une private joke. Ce serait pire. Comment ose-t-il ! Est-ce également lui qui lui a donné le pendentif-labyrinthe ? Ce serait logique. Quand j’étais en elle, est-ce qu’elle pensait à lui ? Oui, bon, je sais, je sais : ce sont là de vilaines pensées ridicules et hypocrites, n’empêche que ça fait mal ! Je suis tenté de livrer la carte postale d’Ed à la flamme de mon briquet et de regarder brûler le pont du Bosphore, le ciel bleu et la rédaction de collégien, ha ha ! Puis, je tirerai la chasse sur les cendres qui finiraient dans les égouts, comme les Russes l’ont fait avec ce qui restait d’Adolf Hitler. Non. Respire un bon coup, calme-toi, laisse Hitler en dehors de tout ça, et regarde plutôt le « salut » détaché qui précède la signature. Si c’était vraiment son petit ami, il aurait écrit : « Je t’aime, Ed. » Soit, mais il y a la croix synonyme de bisou. Songe aussi que si Holly a reçu cette carte postale à Gravesend en 1985, il n’était pas en train de la brouter sur un lit européen grinçant. Ed devait appartenir à la catégorie « ni-ami-ni-amant ».

Selon toute vraisemblance.

« La douche est libre », annonce-t-elle en passant devant la porte, ce à quoi je réponds : « Merci », sur le même ton neutre. D’habitude, j’ai beaucoup de respect pour quelqu’un qui se montre d’un pragmatisme distant le lendemain matin, mais à présent que cet épieu de bois qu’on appelle Amour m’a été planté en plein cœur, je ne souhaite rien d’autre qu’obtenir le signe d’une intimité partagée et m’efforce d’ignorer un pressant besoin d’aller embrasser Holly. Imagine qu’elle refuse. Ne lui force pas la main. Je me douche à l’eau bouillante, passe des vêtements propres – comment font les fugitifs pour leur linge ? – et vais dans la kitchenette où un mot m’attend :

Hugo,

Pour ce qui est des au revoir, je suis assez lâche, alors j’ai préféré

filer au Croc commencer le nettoyage. Si tu veux rester chez moi ce

soir, apporte-moi le petit-déjeuner et je te dégoterai un plumeau et

un tablier en dentelle. Si tu ne te pointes pas, eh bien c’est la vie, et

bonne chance avec ta métamorfose (c’est bien comme ça que ça

s’écrit ?).

H.

Ce n’est pas une lettre d’amour, mais ce mot laissé par Holly est plus précieux que toutes les lettres qu’on m’a envoyées, sans exception. Et les trois traits zorroesques de ce H me paraissent à la fois intimes et runiques. Son écriture ne ressemble pas à celle d’une fille, et, d’un point de vue calligraphique, je dirais même que c’est une catastrophe, mais elle reste malgré tout lisible ; et puis, cette écriture, c’est la sienne. Que de découvertes. Je plie son mot et le glisse dans mon portefeuille, attrape mon manteau, dévale l’escalier et me voici à l’extérieur en train de marcher dans les traces laissées par Holly il y a dix minutes dans les cinquante centimètres de neige de la cour, où la froidure matinale vous fauche d’un tir plongeant, mais le bleu du ciel est bleu comme la Terre vue de l’espace, la chaleur du soleil semblable au souffle d’une amante, et des gouttes de lumière plic-ploquent des stalactites dans les rues escarpées tirées des livres de contes et dont les passants ont l’âme des montagnes ; les enfants sont heureux d’être en vie et les boules de neige volent d’un trottoir à l’autre. Je lève les mains et déclare : « Je me rends* ! » mais une boule atteint sa cible : je me tourne afin de voir le petit merdeux qui m’a touché, m’aggripe le cœur et fais semblant de mourir : « Il est mort ! Il est mort* ! » crie le sniper, mais, à ma résurrection, les gamins s’envolent comme des feuilles mortes. Au coin de la rue apparaît l’esplanade de la ville, mon esplanade préférée en Suisse, voire dans le monde entier. L’hôtel Le Sud, les maisons aux pignons surmontés d’avant-toits, fierté civique tout legolandienne, et l’horloge de l’église, qui frappe neuf coups d’or. Des sommets alpins se dressent de toute part. Le crêpier, qui installe son stand en face de la pâtisserie où tout a commencé hier. « I’m Not In Love » clame le groupe 10CC, mais, au contraire*, je sais que je suis amoureux. Le crêpier, lui, a l’air de savoir que je vois le visage de Holly sur chaque surface, ainsi que sa nuque, ses lèvres, sa mâchoire, ses cheveux et ses vêtements. J’entends ses « Genre », « Arrête tes conneries », « C’est la vérité », je me souviens de ses oreilles légèrement elfiques, des parties tendres de son corps, de son nez un peu écrasé, de son regard d’un bleu stratosphérique et toujours sur le qui-vive, son shampooing Body Shop à l’huile essentielle d’arbre à thé. Chaque pas me rapproche d’elle. Je me demande à quoi elle pense… Si je vais vraiment me pointer ? La circulation est plutôt lente, mais je vais attendre que le petit bonhomme passe au vert…

Un Landcruiser couleur crème éclaboussé de neige à moitié fondue et grise s’arrête à mon niveau. Sans laisser le temps à l’agacement d’avoir à contourner le véhicule de me gagner, la vitre teintée côté conducteur se baisse : je m’attends à ce qu’un touriste me demande son chemin. Mais je me trompe. Je connais la personne au volant – un type costaud, au teint basané et qui porte un pull de pêcheur. « Bien le bonjour, Hugo. Tu m’as tout l’air d’un type qui a le cœur à la fête. »

Son accent néo-zélandais le trahit. « Elijah D’Arnoq, roi des Fins Tireurs de Cambridge. » Il y a quelqu’un d’autre à l’arrière, mais D’Arnoq ne fait pas les présentations.

« Tu n’as pas l’air surpris, constaté-je. Dois-je comprendre que ce n’est pas une rencontre fortuite ?

– Tout juste. Mlle Constantin te salue. »

Je comprends. J’aurai à choisir entre deux métamorphoses. La première est étiquetée « Holly Sykes », et la seconde… De quoi s’agit-il, au juste ?

Elijah D’Arnoq tape sur la portière du Landcruiser. « Monte. À toi de choisir, tu peux enfin découvrir à quoi rime cette histoire, ou passer ta vie à te le demander. C’est maintenant ou jamais. »

Après la pâtisserie, au fond de la ruelle, j’aperçois l’enseigne en forme de crocodile du bar de Günter. Il y a quoi, cinquante mètres de distance ? La fille d’abord ! me conseille le Picsou repenti et ivre d’amour qui sommeille en moi. Imagine la tête qu’elle fera quand elle te verra entrer ! L’autre moi, sobre, croise les bras et regarde D’Arnoq, perplexe : Et ensuite ? Ensuite, nous prendrons le petit-déjeuner, j’aiderai Holly à nettoyer le bar, me planquerai chez elle en attendant que mes camarades de Humber soient rentrés chez eux, nous baiserons comme des lapins jusqu’à ne plus pouvoir marcher, et pendant que, à bout de souffle, nous jouirons vite et fort, un authentique « Je t’aime » m’échappera, et un « Moi aussi, je t’aime, Hugo » jaillira de sa bouche, tout aussi authentique, comme ça, sans crier gare. Et ensuite ? Je téléphonerai au secrétariat de Humber College pour leur annoncer que j’ai traversé une petite période de dépression et souhaiterais mettre ma dernière année d’études en suspens. Je raconterai à ma famille… je ne sais pas très bien quoi, mais je trouverai quelque chose, et puis j’offrirai à Holly un télescope. Et ensuite ? Je me surprendrai à ne plus penser à elle à chaque réveil. Sa façon de dire « genre » ou « C’est la vérité » commencera à m’agacer, puis viendra le jour où je découvrirai – comme tout le monde – que l’adage « All You Need Is Love » ne dit pas toute la vérité, loin s’en faut : non, l’amour ne suffit pas. Et ensuite ? L’inspecteur Sheila Young aura retrouvé ma trace et ses homologues suisses m’emmèneront au commissariat pour un interrogatoire et ne me permettront de regagner l’appartement de Holly que si je leur remets mon passeport. « Hé, c’est quoi, cette histoire, gosse de riche ? » Il faudra alors confesser à Holly soit que j’ai volé des timbres de collection à une personne victime d’un AVC, soit que j’ai tant et si bien poussé à s’endetter un camarade de Humber que celui-ci s’est suicidé en se jetant d’une falaise au volant de sa voiture. À moins que je lui avoue les deux, mais peu importe : Holly me rendra mon télescope et changera ses serrures. Et ensuite ? J’accepterai de retourner à Londres pour un interrogatoire, mais récupérerai le passeport de Marcus Anyder en chemin et prendrai un billet pour un charter à destination d’un pays d’Extrême-Orient ou d’Amérique Centrale ? Ce genre d’arc narratif fait de bons films mais des existences minables. Et ensuite ? Faire durer au maximum le pécule d’Anyder jusqu’à ce que je succombe à l’inévitable : j’ouvre un bar pour les gamins qui ont pris une année sabbatique et je me transforme en Günter. Je remarque l’anorak argenté posé sur le siège à côté de D’Arnoq. « Est-ce que je pourrais au moins savoir dans les grandes lignes…

– Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Si tu veux dire adieu à ton ancienne vie, tu dois faire le saut de la foi. Une authentique métamorphose ne te sera jamais livrée avec des explications toutes prêtes. »

Tout autour de nous, la vie continue, indifférente à mon dilemme.

« Mais laisse-moi te dire une chose, reprend le Néo-Zélandais. Nous avons tous été recrutés, sauf notre fondateur. » D’Arnoq désigne d’un mouvement de la tête le passager invisible à l’arrière. « Alors je sais ce que tu peux ressentir, Hugo. Le fossé entre le trottoir et cette voiture, c’est un gouffre. Mais on t’a étudié sous toutes les coutures, et si tu décides de traverser ce gouffre, la prospérité t’attend. Tu auras du poids sur les choses. Tout ce que tu voudras, maintenant et à jamais, tu l’obtiendras. »

Je lui demande : « Referais-tu le même choix aujourd’hui ?

– Maintenant que je sais ce que je sais, je serais prêt à tuer pour entrer dans ce véhicule. À tuer. Ce que tu as vu Mlle Constantin faire – le temps mis sur pause à King’s College, ou ce clochard contrôlé comme une marionnette – ne constitue que le préambule de la première leçon. Tu as encore tant à apprendre, Hugo. »

Je me rappelle avoir tenu Holly dans mes bras, plus tôt ce matin.

Mais c’est l’amour, le sentiment, que l’on aime. Pas la personne.

Voilà l’ivresse exaltante à laquelle je viens de goûter à l’instant.

Le sentiment d’être élu, désiré, de compter.

Plutôt pathétique, quand on regarde les choses à tête reposée.

Bon. Voilà qu’on me propose de contracter un véritable pacte faustien.

J’en sourirais presque. Le conte de Faust ne se finit pas très bien, il me semble.

Mais qu’est-ce qui finit bien ? La vie du brigadier Philby ?

Il a expiré paisiblement, entouré des siens.

Putain, si c’est ça, finir bien… À d’autres !

Quand les choses tournent au vinaigre, que devient Faust sans son pacte ?

Rien. Personne. On n’aurait jamais entendu parler de lui. Quinn.

Fitzsimmons. Un brillant étudiant de troisième cycle de plus.

Encore un type en gris brinquebalé matin et soir sur la District Line du métro londonien.

La portière arrière du Landcruiser s’ouvre de quelques centimètres.

Le type à l’arrière du véhicule – le fondateur – fait comme si je n’étais pas là, et D’Arnoq nous éloigne de l’esplanade de la ville sans piper mot. Je reste donc tranquillement assis et observe le visage de mon voisin dans le reflet de la vitre : environ quarante-cinq ans, lunettes sans monture, chevelure épaisse – peut-être l’effet du givre –, fossette au menton, rasé de près, et, à la mâchoire, une cicatrice sans doute porteuse d’une histoire. Son corps est mince et nerveux. Un ancien militaire d’Europe centrale ? Ses vêtements ne révèlent rien : une solide paire de bottines, un pantalon foncé en moleskine, une veste en cuir élimée et grise mais jadis noire. Si on le voyait au milieu d’une foule, on se dirait qu’il est architecte ou maître de conférences en philosophie. Mais il est très probable qu’on ne le verrait même pas.

Deux routes seulement partent de La Fontaine-Sainte-Agnès : la première monte jusqu’au hameau de La Gouille, mais D’Arnoq emprunte la seconde, qui descend dans la vallée en direction d’Euseigne. Nous dépassons une bifurcation qui mène au chalet de Chetwynd-Pitt, et je me demande si les garçons s’inquiètent de mon sort ou s’ils sont juste furieux que je les aie abandonnés aux maquereaux de leurs putains. Je m’interroge, mais de là à m’en soucier… Une minute plus tard, nous voici en dehors de la ville. La route est enclavée par des congères qui s’élèvent puis s’affaissent ; D’Arnoq conduit prudemment : certes, la voiture est équipée de pneus neige et la route a été salée, mais nous sommes en Suisse et en plein mois de janvier. J’ouvre la glissière de mon blouson et songe à Holly qui regarde la pendule au-dessus du bar ; mais les regrets sont pour les gens normaux.

« Nous avions perdu votre trace hier soir, déclare mon voisin, qui a l’accent européen d’une personne cultivée. La tempête de neige vous a fait échapper à notre vigilance. »

Je l’observe directement, à présent. « Oui, j’ai eu un désaccord avec mon hôte. Je vous prie de m’excuser si je vous ai donné du fil à retordre… monsieur.

– Vous pouvez m’appeler M. Pfenninger, monsieur Anyder. “Anyder”, un nom bien choisi. Comme le principal fleuve de l’île d’Utopie. » L’homme observe le monde monochrome des parois de la vallée, des champs et des fermes recouverts de neige. Une rivière court le long de la route, noire et très rapide.

L’entretien commence. « Puis-je vous demander comment vous êtes au courant de l’existence d’Anyder ?

– Nous avons mené une enquête sur vous. Nous nous devons de tout savoir.

– Vous travaillez pour les services secrets ? »

Pfenninger secoue la tête. « Nos chemins ne se croisent qu’en de très rares occasions.

– Vos motivations ne sont donc pas politiques ?

– Tant qu’on veut bien nous laisser tranquilles, non. »

D’Arnoq ralentit et rétrograde avant de prendre un virage dangereux.

C’est le moment de me montrer direct. « Qui êtes-vous, monsieur Pfenninger ?

– Nous sommes les Anachorètes de la Chapelle du Vêpre du Cathare Aveugle du monastère des thomasiens du col du Sidelhorn. C’est un peu longuet, vous en conviendrez, c’est pourquoi nous utilisons plutôt le terme d’Anachorètes pour nous désigner.

– Cela fait assez franc-maçon, en effet. En êtes-vous ? »

Une lueur amusée brille dans son regard. « Non.

– Alors, pourquoi votre groupe existe-t-il, monsieur Pfenninger ?

– Il a pour dessein de garantir indéfiniment la survie du groupe en initiant de nouveaux membres à la psychosotérique de la Voie de l’Ombre.

– Et vous êtes le… le fondateur de ce… groupe ? »

Pfenninger regarde au loin. Les lignes à haute tension s’élèvent et retombent de pylône en pylône. Je suis le Premier Anachorète, il est vrai. M. D’Arnoq est désormais le cinquième. Mlle Constantin, que vous avez rencontrée, est la deuxième. »

D’Arnoq double prudemment une saleuse.

« “Psychosotérique”, répété-je, je ne connais pas ce mot. »

Pfenninger cite le poème de Wordsworth « “Le bonheur endormait mes sens / J’ignorais les terrestres craintes.” » Il me regarde comme s’il venait d’énoncer la chute d’une blague subtile : je me rends alors compte qu’il a parlé sans avoir parlé. Sa bouche est restée fermée. Ce qui est impossible. Je me trompe certainement. « “Elle semblait hors des atteintes / Et du toucher mortel des ans.” » Bis repetita. Sa voix résonnait dans ma tête d’un son plein, inaltéré, comme diffusé par des écouteurs haut de gamme. Son visage me défie de lui dire qu’il y a un subterfuge. « “Sans plus de mouvement qu’un marbre / Sans force, corps aveugle et sourd.” » Sa voix n’est pas étouffée, sa gorge ne palpite pas, pas d’entrebâillement révélateur à la commissure des lèvres. Un enregistrement ? Pour le vérifier, je me bouche les oreilles, mais la voix de Pfenninger demeure tout aussi claire.

« “La Terre en son diurne tour / La roule avec le roc et l’arbre 2.” »

Interloqué, je m’efforce de fermer la bouche. « Comment… ?

– Un terme existe pour désigner cela, dit Pfenninger tout haut. Je vous écoute. »

Je parviens à articuler : « La télépathie. »

Pfenninger s’adresse à notre chauffeur. « Avez-vous entendu, monsieur D’Arnoq ? »

Elijah D’Arnoq nous regarde via le rétroviseur intérieur. « Oui, monsieur Pfenninger, j’ai entendu.

– M. D’Arnoq m’a traité de ventriloque, lors de son initiation. Comme si j’étais un artiste de music-hall. »

D’Arnoq se défend : « C’est que je n’avais pas l’éducation de M. Anyder, moi, et à supposer que le terme existât à l’époque, il n’avait pas atteint les îles Chatham. Et puis, le stress post-traumatique m’avait laissé sur le carreau. On était en 1922.

– Voyons, il y a bien des décennies que nous vous avons pardonné, monsieur D’Arnoq, ma petite marionnette de bois à la mâchoire articulée et moi. » Pfenninger me lance un regard amusé, mais leur joute ne fait qu’ajouter à la bizarrerie de la situation. 1922 ? Pourquoi D’Arnoq a-t-il dit « 1922 » ? Voulait-il parler de 1982 ? Peu importe : la télépathie est une réalité. Elle existe. À moins que j’aie halluciné tout ce qui s’est produit au cours de la dernière minute. Nous passons devant un garage où un mécanicien déblaie la neige. Nous roulons le long d’un champ où un renard blanc perché sur une souche hume l’air.

« Donc » – j’ai la bouche sèche –, « la psychosotérique est synonyme de télépathie ?

– La télépathie est l’une de ses disciplines secondaires, me rétorque Pfenninger.

– L’une de ses disciplines secondaires, dites-vous ? Que peut-elle faire d’autre ? »

Un nuage se déplace, et la lumière mitraille la rivière.

Pfenninger me demande : « Quel jour sommes-nous, monsieur Anyder ?

– Euh… » Je cherche la réponse. « Le 2 janvier.

– C’est exact. Le 2 janvier. Souvenez-vous-en. » M. Pfenninger me fixe du regard : ses pupilles rétrécissent et je ressens comme une piqûre sur mon front. Je…

… cligne des yeux, et le Lancruiser a disparu : je me retrouve sur un large et long promontoire rocheux sur un flanc de montagne escarpé, sous un soleil de haute altitude. La seule raison pour laquelle je ne tombe pas est que je suis déjà assis sur un bloc de roche froide. Je halète plusieurs fois, en proie à la panique : mon souffle reste suspendu dans l’air, comme un vague phylactère vide. Comment suis-je arrivé jusqu’ici ? D’ailleurs, ici, où est-ce ? Je découvre autour de moi les vestiges de ce qui fut sans doute une chapelle. Peut-être un monastère – d’autres murs se trouvent un peu plus loin. Une couche de cinquante centimètres de neige recouvre le sol. Le promontoire rocheux se termine par un muret situé à quelques pas. Derrière les ruines, s’élève une paroi abrupte. Je porte mon blouson de ski, et j’ai le visage et les oreilles en feu, comme si je venais de faire un effort intense. Tous ces détails ne représentent rien à côté de ce fait majeur : il y a quelques secondes, j’étais à l’arrière d’une voiture en compagnie de M. Pfenninger. D’Arnoq était au volant. Et maintenant… maintenant.

« Te voilà de retour », dit Elijah D’Arnoq, à ma droite.

Je m’étrangle. « Nom de Dieu ! » Je me lève d’un bond, glisse, me redresse et fléchis les genoux, prêt à me battre ou à déguerpir.

« Du calme, Lamb ! Ça fiche les jetons, je sais… » Il est assis et dévisse le capuchon d’une thermos. « Mais tu es en sécurité. » Son anorak argenté réfléchit la lumière. « Du moins, tant que tu ne vas pas te jeter dans le vide comme un poulet décapité.

– D’Arnoq, où… ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Où est-ce qu’on est ?

– Là où tout a commencé », me répond Pfenninger. Je virevolte dans l’autre direction et manque une deuxième fois de faire une crise cardiaque. Il porte une chapka et des après-ski. « Le monastère des thomasiens du col du Sidelhorn. Du moins, ce qu’il en reste. Il foule la neige jusqu’au parapet et regarde au loin. Vous croiriez au divin si vous viviez ici… »

Ils m’ont drogué et traîné jusqu’ici. Mais pourquoi ?

Et comment ? Je n’ai ni bu ni mangé quoi que ce soit dans le Landcruiser.

Par hypnose ? Pfenninger me regardait droit dans les yeux quand j’ai perdu connaissance.

Non. L’hypnose est une grosse ficelle qu’on retrouve dans les nanars. Pas assez subtil.

Puis je me souviens de Mlle Constantin et de la chapelle de King’s College. Et si c’était elle qui avait provoqué l’absence que j’ai eue… exactement comme Pfenninger à l’instant ?

« Nous vous avons pétrifié, monsieur Anyder, explique Pfenninger. Nous avons procédé à une fouille afin de vérifier que vous n’hébergiez pas de passagers clandestins. La méthode est intrusive, mais on n’est jamais assez prudent. »

Lui ou D’Arnoq y comprennent peut-être quelque chose, mais pas moi. « Ce que vous racontez m’échappe totalement.

– Je m’inquiéterais si, à ce stade, ce n’était pas le cas. »

Je me palpe le crâne, cherchant à y déceler d’éventuels dégâts. « Combien de temps suis-je resté inconscient ? »

Pfenninger sort un exemplaire de Die Zeit et me le tend. En première page, Helmut Kohl serre la main du roi d’Arabie Saoudite. Et donc ? Qu’on ne me dise pas que le chancelier allemand est impliqué dans cette histoire. « La date, monsieur Anyder. Regardez donc la date. »

Là, en dessous du nom du journal : 4 Januar 1992.

Ce qui n’est pas possible : nous sommes le 2 janvier 1992.

Pfenninger m’avait demandé de me souvenir de la date d’aujourd’hui dans la voiture, il y a un instant à peine.

À peine un instant. Et pourtant, Die Zeit insiste : nous sommes le 4 janvier 1992.

J’ai l’impression de tomber. Inconscient pendant deux jours ? Non, il est sans doute plus plausible que ce journal soit un faux. J’en tourne les pages et recherche désespérément une preuve que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être.

« Cela pourrait en effet être un faux journal, concède Pfenninger, mais à quoi bon manigancer une supercherie qui pourrait être aisément mise à mal ? »

C’est comme si j’avais reçu un coup de massue en pleine tête ; de plus, je me rends compte que j’ai une faim de loup. Je passe la main sur ma barbe de trois jours. Je me suis rasé ce matin, chez Holly. Ma barbe a repoussé. Je recule en titubant, effrayé par Elijah D’Arnoq et M. Pfenninger, ces deux… ces types paranormaux… ces… j’ignore ce qu’ils sont, mais, putain, il faut que je reparte vers… vers…

… vers où ? Nos traces laissées dans la neige disparaissent au détour d’un virage. Il y a peut-être un parking, un office du tourisme et des téléphones, juste là, à quelques pas, mais hors de vue… à moins qu’il n’y ait que des glaciers et des crevasses à trente kilomètres à la ronde. Dans l’autre direction, le promontoire rocheux sur lequel nous nous tenons se rétrécit jusqu’à un petit amas de sapins obstinés, puis c’est une paroi de pierre et de glace quasi verticale. Pfenninger m’observe, tandis que D’Arnoq verse un liquide grumeleux dans la tasse de la thermos. J’ai envie de hurler : « Un pique-nique ? ! » Je me presse les tempes. Ça suffit, calme-toi. L’après-midi est bien avancé. Les nuages s’étalent dans le ciel et commencent à prendre une teinte métallique. Ma montre… Je l’ai oubliée dans la salle de bains de Holly. Je marche jusqu’au muret et me poste à quelques pas de Pfenninger ; au bout, c’est un à-pic de cinquante mètres jusqu’à la route. Je vois un horrible pont moderne qui enjambe une profonde crevasse, ainsi qu’un panneau de signalisation que je n’arrive pas à déchiffrer à cette distance. La route grimpe sur cinq cents mètres jusqu’au pont en zigzaguant sur des pentes plongées dans l’ombre. Au-delà du pont, la route disparaît derrière un épaulement de la montagne sur laquelle nous sommes, près d’une cascade gelée qui donne une texture au grand silence. Nous, le panneau, le pont et l’asphalte : voilà les seuls signes du vingtième siècle. « Pourquoi m’avez-vous amené ici ?

– Cela me paraissait approprié, répond-il. Nous sommes en Suisse, après tout. Mais d’abord, mettez-vous quelque chose dans le ventre : vous n’avez rien mangé depuis jeudi. »

D’Arnoq est à côté de moi, une tasse fumante à la main. Détectant des arômes de poulet et de sauge, mon estomac gronde. « Ne te brûle pas. »

Je souffle sur le potage et, prudent, en prends une petite gorgée. C’est bon. « Merci.

– Je te donnerai la recette. »

« Déplacer quelqu’un pendant qu’il est hiatalisé a un effet doublement explosif sur son cerveau, j’en suis désolé, mais » – Pfenninger époussette la neige sur le muret et m’indique de m’asseoir à côté de lui – « une mise en quarantaine était nécessaire si l’on voulait vous laisser pénétrer dans notre royaume. Vous êtes resté non loin d’ici, dans un chalet près d’Oberwald, depuis l’après-midi du 2 janvier, et nous vous avons amené ici ce matin. Ceci est le sommet du Galmihorn ; là, celui du Leckihorn ; et nous avons là-bas le Sidelhorn. »

Je lui pose la question suivante : « Vous êtes d’ici, monsieur Pfenninger ? »

Pfenninger me regarde. « Du même canton, oui. Je suis né à Martigny, en 1758. Oui, oui : 1758. J’ai reçu une formation d’ingénieur et, au printemps 1799, mandaté par la République helvétique, je suis venu ici même afin de superviser des réparations effectuées sur un ancêtre du pont qui passe au-dessus du gouffre en contrebas. »

Bien : si Pfenninger croit à ce qu’il raconte, alors il est fou. Je me tourne vers D’Arnoq, cherchant quelqu’un de sensé à qui me fier.

« Moi, je suis né en 1897, dit-il, amusé. J’étais un très lointain sujet de la reine Victoria, et j’habitais dans une maison de pierre à la toiture recouverte d’herbe, sur l’île de Pitt, à trois cents kilomètres à l’est de la Nouvelle-Zélande. À l’âge de vingt ans, j’ai embarqué sur un bateau qui transportait des moutons jusqu’à Christchurch avec mon cousin. Première fois sur la grande île, première fois dans un bordel et première fois dans un bureau du recrutement de l’armée. J’ai intégré l’ANZAC : j’avais le choix entre des aventures à l’étranger au service de Sa Majesté et de l’Empire, et passer soixante ans sur mon île avec pour toute perspective les moutons, la pluie et l’inceste. Je suis arrivé à Gallipoli, et comme tu as bien appris tes leçons d’histoire, je n’ai pas besoin de te raconter ce qui m’attendait là-bas. M. Pfenninger m’a trouvé dans un hôpital à proximité de Lyme Regis, après la guerre. Je suis devenu Anachorète à vingt-huit ans, d’où mon éternelle bouille de jouvenceau. Mais j’aurai quatre-vingt-quatorze ans la semaine prochaine. Désolé, Lamb : tu es entouré de fous. »

Je regarde Pfenninger. Puis D’Arnoq. Puis Pfenninger. La télépathie, les moments où j’étais pétrifié, le yéti : on me demande tout bonnement de réviser mon jugement sur tout ce dont le cerveau est capable. Mais si je suis cette injonction, j’enfreins une loi élémentaire. « Vous êtes en train de me dire…

– Oui, m’encourage Pfenninger.

– Que les Anachorètes…

– Oui, m’encourage D’Arnoq.

– … ne meurent pas ?

– Non, répond Pfenninger en fronçant les sourcils. Bien entendu que nous pouvons mourir : il suffirait d’une agression ou d’un accident. Mais nous ne vieillissons pas. Du point de vue anatomique, en tout cas. »

Je détourne le regard vers la cascade. Soit ils sont fous, soit ils mentent ; à moins que – c’est la pensée qui me perturbe le plus – ce ne soit ni l’un ni l’autre. J’ai si chaud à la tête que je retire mon bonnet. Quelque chose m’entaille le poignet : c’est le fin bracelet de cheveux noirs de Holly Sykes. Je le retire. « Messieurs, déclaré-je en m’adressant au panorama, je ne sais quoi penser ni vous dire.

– Sage décision que de surseoir un jugement plutôt que de se hâter et se fourvoyer, dit Pfenninger. Nous allons vous montrer la Chapelle du Vêpre. »

Je cherche des yeux un autre bâtiment. « Où se trouve-t-elle ?

– Non loin d’ici. Vous voyez cette arcade ? Regardez bien. »

Elijah D’Arnoq remarque mon inquiétude. « Promis, nous n’allons pas t’endormir, cette fois. Parole de scout. »

L’arcade en ruine détoure un paysage composé d’un pin, d’un sol recouvert d’une neige immaculée, et d’un abrupt flanc rocheux. Quelques instants sautillent tels des oiseaux. Le ciel est bleu comme une note aiguë et les montagnes sont presque transparentes. En bas de la cascade, l’eau gronde et bouillonne. Je tourne la tête vers D’Arnoq, qui a les yeux rivés sur l’endroit que je suis censé fixer. « Regarde. » J’obtempère et remarque qu’une illusion d’optique se produit. Ce que l’on voit à travers l’arche se met à onduler, comme si la vue était imprimée sur un rideau qu’un vent léger faisait remuer et qui est à présent écarté par une élégante main blanche sortant d’une fine manche bleu de Prusse. Mlle Constantin, au teint d’albâtre irisé d’or, passe la tête à l’extérieur et frissonne, saisie par le froid. « Le Sas, murmure Elijah D’Arnoq. Notre Sas. »

Je rends les armes. Un portail surgi de nulle part. Un bouton pause pour figer les gens. La télépathie qui est aussi réelle que les téléphones.

L’impossible est négociable.

Le possible est malléable.

Mlle Constantin s’adresse à moi : « Vous joindrez-vous à nous, monsieur Anyder ? »

 

1. Allusion à une célèbre expérience de pensée du philosophe empiriste Berkeley : « Un

arbre qui tombe dans la forêt, fait-il du bruit s’il n’y a personne pour l’entendre ? »

2. William Wordsworth, Les Belles Lettres, 1928. Traduction d’Émile Legouis.

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