L'âme des Horloges
4 Avril
« C’est mon plat préféré sur la carte, ma belle, je vous jure. » Nestor pose le plat devant moi. « Ici, les gens entrent, voient “moussaka végétarienne”, se disent qu’une moussaka sans viande, c’est pas une moussaka, alors ils commandent le steak, la poitrine de porc, les côtelettes d’agneau. Ils savent pas ce qu’ils ratent. Allez-y. Goûtez. C’est la recette de ma mère – Dieu ait son âme. Une sacrée dame. Les Navy Seals, les ninjas, les mafieux, à côté d’une mère grecque, c’est rien que des mauviettes. C’est elle, dans le cadre au-dessus du comptoir. » Il désigne la matriarche aux cheveux gris. « Ce café, c’est elle. Et elle a inventé la moussaka végétarienne, quand Mussolini a envahi la Grèce et tué tous les moutons, tous les lapins, tous les chiens. Maman a dû – comment qu’on dit ? Elle a dû improviser. On fait mariner l’aubergine dans le vin rouge. Mijoter les lentilles, tout doux. Les champignons, on les cuit dans la sauce de soja – elle a ajouté la sauce de soja après son arrivée à New York. Encore plus viandu que la viande. On fait une béchamel avec de la farine de maïs et un peu de crème. Et beaucoup de paprika. C’est ça, le truc. Bon appétit*, ma belle, et » – il me donne un verre d’eau du robinet dans lequel tintent les glaçons – « gardez de la place pour le dessert. Vous êtes trop maigre.
– Oh, réponds-je en me tapotant le ventre, je n’ai pas ce souci-là ! »
Il repart ; les jeunes serveurs qui foncent comme des bolides l’évitent avec adresse. Je plante ma fourchette dans une aubergine, récupère un peu de béchamel, l’écrase sur un champignon et mange le tout. Le goût étant l’essence de la mémoire, je me souviens de l’année 1969, quand Yu Leon Marinus enseignait à peine à quelques pâtés de maisons d’ici, que ce bon vieux Nestor était tout jeune, et que la dame aux cheveux gris de la photo encadrée, en apprenant que ce Chinois qui parlait grec était médecin, avait dit à ses fils que j’étais l’incarnation du rêve américain. Elle m’offrait un carré de baklava chaque fois que je venais prendre mon café, c’est-à-dire souvent. J’aimerais demander à Nestor quand elle est décédée, mais, ma curiosité pouvant susciter de la suspicion, je parcours l’édition du jour du New York Times et passe rapidement aux mots croisés. Peine perdue : je ne cesse de repenser à Esther Little…
En 1871, Pablo Antay Marinus avait quarante ans. Ayant hérité de suffisamment d’ADN latin du côté de son père catalan, il passait facilement pour un Espagnol ; aussi, à Rio de Janeiro, il s’engagea comme chirurgien à bord de la Prophétesse, une vieille goélette yankee en partance pour la Batavia des Indes néerlandaises et qui transiterait par Cape Town. Après un typhon digne de l’Ancien Testament, une épidémie de fièvre typhoïde qui emporta une douzaine de marins, et un accrochage avec des corsaires au large de Panaitan, nous entrâmes dans le port de Batavia le jour de Noël, bien mal en point. Lucas Marinus s’y était déjà rendu quatre-vingts ans plus tôt, et ce qui fut jadis une garnison paludéenne était désormais une ville paludéenne. On ne peut pas descendre deux fois le même fleuve. Je voyageai alors dans les terres afin d’étudier la flore du côté de Buitenzorg, mais les brutalités infligées par les Européens aux Javanais gâchèrent mon plaisir, et quand la Prophétesse leva l’ancre en janvier pour la toute jeune colonie de Swan River, en Australie-Occidentale, je ne fus pas mécontent. Je n’avais jamais posé le pied sur ce continent de toute ma méta-existence, aussi, quand le capitaine annonça trois semaines d’escale à Freemantle pour carénage, je décidai de passer quinze jours dans les marécages de Beecher Point. J’engageai un autochtone qui voulait à tout prix me faire plaisir, un dénommé Caleb Warren, ainsi que sa mule exsangue. Avant la ruée vers l’or des années 1890, Perth se résumait à une zone où se concentraient une centaine de baraques de bois ; aussi, une heure plus tard, Warren et moi cheminions sur une piste rudimentaire à travers une nature sauvage inchangée depuis des millénaires. À mesure que la piste se faisait de plus en plus hypothétique, Caleb Warren cessa de parler et son humeur s’assombrit. Aujourd’hui, je lui aurais diagnostiqué une bipolarité. Nous franchîmes des collines broussailleuses, des ravines marécageuses, des lagunes saumâtres et des bosquets de niaoulis penchés. J’étais satisfait. Dans mon carnet, à la date du 7 février 1872, je dessinai six espèces de grenouilles, décrivis un bandicoot, fis le croquis d’une spatule royale, et peignis une aquarelle pas mauvaise de la baie Jervoise. La nuit tomba ; nous campâmes au milieu d’un cercle de rochers plantés au sommet d’une falaise assez basse. Je demandai à mon guide si des aborigènes étaient susceptibles de s’approcher de notre feu. Caleb Warren tapa sur la crosse de son fusil et déclara : « Qu’ils essaient un peu, ces salopards. On les attend de pied ferme. » Pablo Antay enregistra ses impressions : les grandes vagues et les embruns qui en jaillissaient quand elles se brisaient, le brouhaha des insectes, des cris des mammifères et des appels que se lançaient les oiseaux. Nous accompagnâmes la « tambouille du bush » de boudin noir et de haricots. Mon guide buvait son rhum comme de l’eau et ponctuait tout ce que je disais d’un : « Qu’est-ce qu’on s’en fout ? » Warren était un problème qu’il me faudrait régler le lendemain. Je regardai les étoiles et songeai aux autres vies. Je ne sais combien de temps s’écoula avant que je remarque qu’une petite souris remontait l’avant-bras de Warren, puis sa main, puis le bâtonnet sur lequel était embroché un bout de boudin bien gras. Ce n’était pas moi qui l’avais pétrifié… Bien qu’il eût les yeux ouverts, il resta immobile…
… pendant que quatre grands autochtones munis de lances de chasseurs se glissaient dans le globe lumineux du feu. Un chien efflanqué à la queue coupée reniflait un peu partout. Je me levai sans savoir si je devais courir, parler, brandir mon couteau ou m’extirper de mon corps. Les visiteurs ignorèrent Caleb Warren, toujours figé dans l’intemporalité. Ils étaient pieds nus et portaient un méli-mélo de vêtements : pantalons et chemises de colon, tuniques et pagnes noongar. L’un d’eux avait un os qui lui traversait le nez, et tous étaient scarifiés. C’étaient des guerriers. Peu importent le costume, le contexte ou le siècle : c’est une chose que l’on sait. Je levai les mains afin de montrer que je n’avais pas d’arme, mais leurs intentions demeuraient indéchiffrables. J’avais peur. À cette époque, m’extirper de mon corps me prenait dix à quinze secondes – bien plus qu’il n’en fallait aux quatre lanciers pour mettre un terme aux vagabondages de Pablo Antay – et si la mort par le fer est rapide, elle n’en est pas moins douloureuse. Et puis une femme décharnée au teint clair entra dans la lumière du feu. Ses cheveux étaient attachés en arrière et elle portait une soutane du genre de celles distribuées par les missionnaires souvent confrontés aux autochtones à la peau nue afin de les couvrir. Son âge était difficile à déterminer. Elle s’approcha en chaloupant et m’examina de près d’un œil critique, comme si j’étais un cheval qu’elle hésitait tout compte fait à acheter. « Ne tracasse pas. Si on voulait tuer, tu s’rais mort d’puis des heures.
– Vous parlez anglais, marmonnai-je.
– Mon père m’a appris. » Elle s’adressa aux guerriers en noongar, une langue que j’apprendrais rapidement à reconnaître, et s’assit sur un rocher près du feu. L’un d’eux prit le bâtonnet des doigts de Caleb Warren et sentit le boudin. Précautionneusement, il en prit une bouchée, puis une autre. « Ton guide, c’est un mauvais. » Tandis qu’elle me parlait, la femme scrutait les flammes. « Son plan, c’est t’faire boire du rhum, t’frapper la tête, t’voler ton argent, t’jeter du haut de la falaise. T’as plus de sous qu’il en a vu en deux ans. » Elle chercha ses mots. « C’est très tentation. C’est comme ça qu’on dit, hein ?
– Tentant, vous voulez peut-être dire ? »
La femme émit un claquement de langue. « Son plan, c’est raconter aux gars-blancs de Swan River qu’t’es allé dans le bush pis qu’t’es jamais rev’nu. T’voler c’que t’as. »
Je lui demandai : « Comment pouvez-vous le savoir ?
– Envolée. » Elle se toucha alors le front puis, d’une main, mima un battement d’ailes. « Tu sais comment faire. Pas vrai ? » Elle observa ma réaction.
J’éprouvai une sensation, comme un afflux de sang. « Vous êtes psychosotéricienne ? »
Elle se pencha vers le feu. J’entrevis des traits européens dans sa mâchoire et son nez. « C’est un grand mot, ça, monsieur. Boola longtemps qu’j’ai pas parlé anglais. Non, oublie boola. Mais l’endroit d’mon âme, c’est vif. » Elle se tapota le front « Toi, pareil. Boylyada maaman. Tu parles aux esprits aussi. »
Je tentai de graver tous les détails dans ma mémoire. Les quatre guerriers fouillaient le sac à dos de Warren. Le chien à la queue coupée fouinait partout. Le bois flotté qui brûlait crachait des étincelles. Pablo Antay Marinus était tombé sur une psychosotéricienne à l’extrême ouest du grand continent austral. Elle mâcha un morceau de boudin, puis rota. « Comment qu’on dit, ce… bâton-de-porc ?
– Un boudin.
– Boudin. » Elle goûtait le mot. « Mick Little f’sait des boudins. »
Cette phrase entraîna la question : « Qui est Mick Little ?
– Le père d’ce corps. Le père d’Esther Little. Mick Little tue des cochons, fait des boudins, mais il meurt. » Elle fit mine de tousser et tendit ses mains. « Du sang. Comme ça.
– Le père de votre corps est mort de tuberculose ? De consomption ?
– Oui, c’est ça qu’c’est. Puis les hommes vendent la ferme. La mère d’Esther, une Noongar, elle r’tourne dans le bush. Elle prend Esther ’vec elle. Esther meurt, et j’vais dans son corps. » Se balançant sur ses talons, elle fronça les sourcils.
Après quelques instants, je repris la parole. « Le nom de ce corps est Pablo Antay Marinus. Mais mon véritable nom est Marinus. Avez-vous un vrai nom ? »
Elle se réchauffa les mains auprès du feu. « Mon nom noongar c’est Moombaki, et j’ai un nom plus long mais j’dirai pas. »
Je savais désormais ce qu’avaient ressenti Xi Lo et Holokai en pénétrant dans le salon des Koskov à Saint-Pétersbourg, cinquante ans plus tôt. Certes, la Résidente Atemporelle devant moi n’aurait peut-être aucune envie de s’acoquiner avec l’Horlogerie, et se ficherait de savoir qu’elle avait quelques rares semblables disséminés de par le monde, mais notre espèce comptait un spécimen de plus, et, en cela, nous étions moins menacés de disparition qu’un quart d’heure plus tôt, chose dont je me réjouissais. Je posai ma question à la visiteuse en subdiscours : Dois-je donc vous appeler Esther ou bien Moombaki ? Le temps passa, et aucune réponse ne me parvint. Le feu remua ses os brûlants, et une gerbe d’étincelles s’envola tandis que les guerriers parlaient à voix basse. Juste au moment où j’en conclus qu’elle n’était pas télépathe, elle me répondit en subdiscours : Toi c’est un Wadjela, un gars-blanc, alors pour toi, j’suis Esther. Si c’est un Noongar, j’suis Moombaki.
« C’est mon trente-sixième corps, informai-je Esther. Et vous ? »
Esther se débarrassait des questions jugées ineptes en les ignorant ; c’est ce qu’elle fit à ce moment-là. Je lui demandai donc : Quand est-ce que vous êtes venue dans ce pays ? En Australie ?
Elle caressa son chien. J’suis toujours ici.
Une Résidente dispose de ce luxe-là. Vous n’avez jamais quitté l’Australie ?
Elle me répondit : « Non. J’reste sur la terre des Noongar. »
J’étais jaloux. Pour les Rapatriés de mon espèce, chaque résurrection est une loterie où l’on tire une latitude, une longitude et un peuple d’appartenance. Nous mourons et nous réveillons quarante-neuf jours plus tard, redevenus enfants, bien souvent sur un autre continent. Pablo Antay tenta de se figurer ce que serait toute une méta-existence dans un endroit unique en tant que Résident, émigrant d’un corps trop vieux ou moribond à un corps jeune et en bonne santé, mais sans jamais couper les liens établis avec un clan et son territoire. « Comment m’avez-vous trouvé ? »
Esther donna le dernier bout de boudin à son chien. « Ah, le bush parle ! On l’écoute. »
Je remarquai que les quatre guerriers emportaient les sacs accrochés à la selle de la mule. « Êtes-vous en train de me voler mes affaires ? »
La métisse aborigène se leva. On porte tes sacs. Dans not’camp. T’viens ou pas ?
Regardant Caleb Warren, je m’inquiétai : Il se fera dévorer, si on le laisse ici. « Ou il prend feu, ou il cuit. »
Esther examina ses mains. Bientôt, il se réveille, la tête comme des abeilles. Il croit qu’il t’a déjà tué.
Nous marchâmes presque toute la nuit jusqu’à un affleurement situé à proximité de l’actuelle Armadale et dont le nom noongar signifie « Cinq-doigts ». C’était la demeure des guerriers du clan, et le lieu de résidence d’Esther en cette saison. Quand le jour se leva, je tentai de me rendre aussi utile que possible envers mes hôtes, et bien que j’eusse connu des résurrections antérieures dans les tribus Itsekiri, Kawésqar ou Gurage, Lucas Marinus, Klara Koskov et Pablo Antay, eux, avaient été dorlotés : cela faisait deux siècles que je n’avais pas eu à chasser ni à m’adonner à la cueillette. J’étais plus utile auprès des femmes, que j’aidais à tanner les peaux de kangourou, à soigner un bras facturé et à récolter le miel du bush. Je m’employais également à satisfaire ma curiosité de proto-anthropologue : je décrivis dans mon journal comment on débusque le gibier en mettant le feu au bush ; les animaux totémiques ; l’arrivée de cinq hommes venus du Sud afin de troquer de l’ocre rouge contre du burdun, un bois précieux ; et une demande de reconnaissance en paternité, arbitrée par Esther, qui avait pénétré dans le fœtus afin d’y effectuer un test d’ADN psychosotérique. Dans le regard de ceux du même groupe-de-peau qu’Esther, se lisaient tour à tour la pitié qu’on éprouve devant un oncle un peu simplet, la méfiance ressentie vis-à-vis des Européens, et le respect dû à un boylyada maaman homologue de Moombaki. Les enfants étaient les moins réservés. Un garçon nommé Kinta s’amusait à emprunter ma veste et mon chapeau pour parader, mais tous aimaient à montrer à l’invité maladroit et au teint clair leurs différentes compétences d’habitants du bush. Quoique mes tentatives de m’exprimer en noongar n’eussent de cesse de les amuser, Pablo Antay réussit cependant à compiler le glossaire noongar le plus complet jamais établi.
Moombaki, appris-je, n’était pas vue comme une déesse, mais davantage comme un ange gardien, une mémoire collective, une soigneuse, une arme de dernier recours, et une sorte de juge de paix. Elle se déplaçait de groupe-de-peau en groupe-de-peau au début de chacune des six saisons noongar afin d’aider chaque famille et chaque clan du mieux possible, en en profitant pour diffuser l’idée que résister de manière frontale aux Européens n’aboutirait qu’à davantage de morts côté Noongar. Certains voyaient en elle une traîtresse, me rapporta-t-elle, mais dès les années 1870, on put vérifier le bien-fondé de sa logique. Les Européens étaient trop nombreux, trop voraces, trop inconstants sur le plan moral, et leurs fusils étaient trop précis. Le mince espoir de survie des Noongar était de s’adapter, et, certes, leur identité noongar en serait altérée, mais avaient-ils le choix ? Si l’on ignorait ce que les gens-des-bateaux avaient dans le crâne, ce mince espoir se réduirait à néant ; c’est pourquoi Moombaki avait élu domicile dans le corps d’une métisse de dix ans. De même, elle avait invité Pablo Antay à Cinq Doigts dans l’optique d’en apprendre davantage sur le monde et ses peuplades.
Ainsi, le soir, Esther et moi nous asseyions l’un en face de l’autre autour du feu devant l’entrée de sa petite caverne et, en subdiscours, parlions des empires, de leur ascension et de leur chute, des villes, de l’industrie navale, du morcellement de l’Afrique, du génocide des autochtones de la terre de Van Diemen, d’agriculture, d’économie, des usines, du télégraphe, des journaux, de l’imprimerie, des mathématiques, de philosophie, du droit, de l’argent et d’une centaine d’autres sujets. Je me sentais un peu comme Lucas Marinus quand il présentait autrefois ses exposés chez les érudits de Nagasaki. Je lui racontais qui étaient les colons installés à Freemantle, pourquoi ils avaient voyagé jusqu’ici, ce en quoi ils croyaient, ce qu’ils désiraient, craignaient. Je tentais également de lui expliquer leur religion, mais les Noongar Wadjuk se méfiaient des prêtres depuis que des hommes avaient distribué des couvertures « de la part de Jésus » à plusieurs clans en amont du fleuve Swan, lesquels avaient été décimés quelques jours plus tard par ce qui s’apparentait à une épidémie de variole, d’après la description d’Esther.
Mais en ce qui concerne la plupart des autres sujets que nous abordâmes, c’était Esther le professeur. Son méta-âge me fut révélé un soir : elle énumérait un à un ses anciens hôtes pendant que j’alignais un caillou à chaque nom cité : il y en avait au total deux cent sept. Moombaki prenait sa résidence dans un nouvel hôte quand celui-ci avait une dizaine d’années environ, et y séjournait jusqu’à sa mort, ce qui sous-entendait que la méta-existence d’Esther avait couvert sept millénaires. Elle était au moins deux fois plus vieille que Xi Lo, le plus vieil Atemporel qu’ait connu l’Horlogerie, lequel, avec ses vingt-cinq siècles, n’était qu’un jouvenceau comparé à Esther, dont l’âme était plus ancienne que Rome, Troie, l’Égypte, Pékin, Ninive et Ur. Elle m’enseigna certaines invocations de sa connaissance, et je reconnus parmi celles-ci divers affluents du Courant Profond d’avant le Schisme. Certaines nuits, nous transversions ensemble et Esther enveloppait alors mon âme dans la sienne, afin que je puisse fouler les esprits plus intensément et rapidement que je n’en étais d’ordinaire capable. Quand elle me sondait, j’étais tel un poète de pacotille montrant ses vers de mirliton à Shakespeare. Quand moi, je la sondais, j’avais l’impression d’être un vairon qui passait de son bocal à une grande mer intérieure.
Vingt jours après mon arrivée, je fis mes adieux et repartis avec Esther vers la vallée du fleuve Swan, accompagné des quatre guerriers qui nous avaient escortés depuis la baie de Jervoise. De Cinq Doigts, nous prîmes la direction du nord et gravîmes les collines de Perth. Aussi vrai que Pablo Antay était incollable sur les rues de Buenos Aires, mes guides avaient une connaissance infaillible de ces flancs boisés et vierges de tout sentier. Nous campâmes dans une lagune asséchée, près d’une mare, et, après avoir soupé de yam, de baies et de viande de canard, Pablo Antay sombra dans un sommeil à la pente escarpée et glissante. Je dormis jusqu’à ce qu’Esther me subréveille – une façon troublante de sortir du sommeil. Il faisait encore nuit, mais un vent précédant l’aube remuait les arbres penchés, qui parlaient presque. La silhouette d’Esther se détachait devant un buisson de banksias. Je lui demandai : Tout va bien ?
– Suis-moi, répondit-elle. Nous franchîmes un bout de forêt nocturne bruissant de casuarinas, grimpâmes sur la crête de grès qui se démarquait de la ligne des arbres avant de trifurquer en trois « dents ». Chacune de ces plus petites crêtes ne mesurait pas plus d’un mètre cinquante de large, mais faisait une centaine de pas de long, et voyant le précipice vertigineux de part et d’autre, j’avançais très prudemment. Esther me raconta que ce lieu était baptisé la Griffe de l’émeu – une juste description – et me mena jusqu’à son « orteil » médian. Il se terminait par une vue sur le fleuve. À la lueur des étoiles, les méandres du Swan ressemblaient à de l’étain bruni et la terre n’était qu’un patchwork fripé de noirs intenses ou clairs. À un jour de marche vers l’ouest, des lignes d’écume délimitaient l’océan : je devinai que l’agglomérat sur la rive droite du fleuve était Perth.
Esther s’assit ; je l’imitai. Dans un saule à menthe poivrée, un strepera procédait à de mélodieux gargarismes. J’vais t’apprendre mon vrai nom.
– Tu m’avais dit, lui répondis-je, qu’il me faudrait toute une journée pour l’apprendre.
– Vrai, mais j’vais te l’dire dans l’intérieur de ta tête, Marinus.
J’hésitai. Si j’accepte un tel présent, j’aurai du mal à te rendre la pareille. Mon véritable nom n’est constitué que d’un mot, et tu le connais déjà.
« C’est pas ta faute si t’es un sauvage, me rétorqua-t-elle. Tais-toi maint’nant. Ouvre-toi. »
L’âme d’Esther pénétra la mienne et inscrivit dans ma mémoire son long, très long et véritable nom. Le nom de Moombaki avait grandi de dizaines, de centaines et de milliers d’années depuis sa naissance-mère à Cinq Doigts, à l’époque où le lieu s’appelait Deux Mains. Bien que la chose m’échappât en grande partie du fait de ma méconnaissance de la langue noongar, je compris à mesure que les minutes s’écoulaient que son nom véhiculait également l’histoire de son peuple, qu’il s’agissait en quelque sorte de la tapisserie de Bayeux d’un mythe composé d’amours, de naissances, de décès ; de chasses, de batailles, de voyages ; de sécheresses, d’incendies, de tempêtes ; et des noms de chaque hôte dans lesquels Moombaki avait résidé. Son nom s’achevait par Esther. L’invitée s’extirpa de moi, et lorsque j’ouvris les yeux, je vis la lumière rasante du soleil irradier la canopée en dessous de nous d’un vert éclatant, enflammer d’un or sombre la broussaille, et roussir les nuages pareils à des côtes de baleine ; tout cela, et des milliers et des milliers d’oiseaux qui chantaient, poussaient des cris, se lamentaient. « Pas trop mal, comme nom », déclarai-je, moi qui souffrais déjà d’avoir perdu quelqu’un.
Un arbre, le marri, saignait de la résine et des fleurs en forme d’étoile. Corymbia calophylla.
« R’viens vite, me dit-elle, toi ou les amis qu’tu me parles.
– Promis, mais mon visage aura changé.
– Le monde change, observa-t-elle. Même ici. Impossible d’arrêter.
– Comment te trouvera-t-on, Esther ? Moi, Xi Lo ou Holokai ? »
Viens camper ici. À c’t’endroit. La Griffe de l’émeu. J’sais. La terre me l’dit.
Elle était repartie, mais je n’étais pas surpris. Alors je repris la route de Perth, où un misérable bonhomme du nom de Caleb Warren allait bientôt avoir la frousse de sa vie.
Je termine de remplir le vingt-sept horizontal de ma grille – VERTIGE – puis lève les yeux et aperçois le reflet d’Iris Marinus-Fenby dans les lunettes de soleil de Holly Sykes. Le turban de celle-ci est mauve, aujourd’hui. Je suppose qu’elle n’a recouvré qu’une partie de sa chevelure, après sa chimiothérapie d’il y a cinq ans. Sa robe indigo au col haut et boutonné lui descend jusqu’aux chevilles. « Pour ce qui est de mépriser ceux qui cherchent à susciter ma curiosité, je suis une experte » – Holly jette une enveloppe sur la table – « mais ce que vous avez fait, c’est tellement grossier, intrusif et bizarre que vous êtes hors concours. Alors voilà, vous avez gagné. Me voici. En descendant Broadway, je me suis demandé à chaque carrefour : Pourquoi accorderais-je ne serait-ce qu’une minute à cette tarée, cette embobineuse ? Je ne sais pas combien de fois j’ai failli rebrousser chemin.
– Et qu’est-ce qui vous a retenue ? rétorqué-je.
– J’ai besoin de savoir une chose : si Hugo Lamb veut me contacter, pourquoi il ne fait pas comme tout le monde, en envoyant un e-mail à mon agent ? Pourquoi est-ce qu’il vous aurait écrit à vous pour vous envoyer ça » – elle tape sur l’enveloppe –, « cette photo trafiquée. Qu’est-ce qu’il s’imagine ? Qu’il va m’impressionner ? Ranimer une vieille flamme ? Si c’est ce qu’il croit, il risque d’être sacrément déçu.
– Vous ne voulez pas vous asseoir et commander un plat, pendant que je vous explique ?
– Ah, je ne crois pas, non. Je ne déjeune qu’avec mes amis.
– Eh bien un café, alors. On prend le café avec n’importe qui. »
De mauvaise grâce, Holly s’exécute. Je fais semblant de porter une tasse à mes lèvres et articule silencieusement le mot « café » à Nestor, dont la moue signifie : J’arrive de suite. « Pour commencer, dis-je à Holly, Hugo Lamb ne sait rien de tout ceci. Enfin, nous l’espérons. Il s’est d’ailleurs rebaptisé Marcus Anyder depuis des années.
– Alors si ce n’est pas Hugo Lamb qui vous a recontactée, comment pouvez-vous savoir qu’on s’est rencontrés il y a très longtemps dans une obscure station de ski en Suisse.
– L’un des nôtres réside dans l’Internet de l’Ombre. Prêter l’oreille à ce qui s’y raconte est en quelque sorte son travail.
– Mais vous. Vous êtes toujours ce docteur chinois mort en 1984 ? Ou bien une femme bien en vie ?
– Je suis tout cela. » Je dépose une carte de visite sur la table. « Dr Iris Marinus-Fenby. Psychiatre attachée aux hôpitaux de Toronto, quoique mes consultations dépassent ce périmètre. Et c’est vrai, jusqu’en 1984, j’étais Yu Leon Marinus. »
Holly retire ses lunettes, examine ma carte, puis me regarde avec dégoût. « Bon, vous n’allez pas me faciliter la tâche, alors allons-y : je n’ai pas revu Hugo Lamb depuis le 1er janvier 1992, alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années, d’accord ? Il a sans doute la cinquantaine bien sonnée, aujourd’hui. Comme moi. Mais celui qui a manipulé cette photo montre un Hugo Lamb qui aurait toujours vingt-cinq ans à tout casser, avec les Tours-Hélices en toile de fond… construites en 2018. Et il a une paire d’iShades accrochée à son t-shirt de la coupe du monde du Qatar de 2022. Et la voiture. Les voitures ne ressemblaient pas à ça dans les années quatre-vingt-dix. Je les ai connues. Ce cliché a été trafiqué. J’ai deux questions : 1) pourquoi ? et 2) qui se donnerait tout ce mal ? »
Un gamin à la table voisine joue à une application 3D : un kangourou qui grimpe en sautant sur des séries de plates-formes qui défilent. C’est agaçant. « La photo a été prise en juillet dernier, réponds-je à Holly. Elle n’a pas été modifiée.
– Hugo Lamb a découvert la fontaine de Jouvence, alors ? »
Un jeune serveur pourvu du nez de boxeur catégorie poids lourd de Nestor passe en portant un T-bone qui crépite encore sur son assiette chaude. « La fontaine de Jouvence, non. Disons qu’il a plutôt découvert un lieu et un procédé. Hugo Lamb est devenu un Anachorète de la Chapelle du Vêpre en 1992. Depuis son intronisation, il n’a pas vieilli. »
Holly accuse le coup, gonflant les joues. « OK, très bien. Un mystère de moins. Mon coup d’un soir est devenu… allez, je balance le mot : “immortel”.
– Immortel, mais sous certaines conditions, nuancé-je. Immortel seulement dans le sens où il ne vieillit pas. »
Holly est exaspérée. « Et personne n’a rien remarqué, bien entendu. À moins que, dans sa famille, on mette ça sur le compte des crèmes hydratantes et de la salade de quinoa.
– Ses proches croient qu’il est mort en 1996 dans un accident de plongée à Rabaul, en Nouvelle-Guinée. Allez-y, appelez-les. » Je donne à Holly une autre carte sur laquelle figure le numéro des Lamb à Londres. « Ou bien cherchez un de ses frères sur Shirabu, Alex ou Nigel, et demandez-le-lui. »
Holly me dévisage. « Hugo Lamb aurait simulé sa propre mort. »
Je bois un peu de cette eau du robinet. Elle a transité par de nombreux reins. « Ses nouveaux amis, les Anachorètes, se sont occupés de tout. Obtenir un certificat de décès sans avoir de cadavre à présenter est à s’arracher les cheveux, mais ils ont des années d’expérience.
– Arrêtez de faire comme si je vous croyais. Mais, qu’est-ce que c’est, les “anachorètes” ? Un truc du Moyen Âge, c’est ça ? »
J’acquiesce de la tête. « Un anachorète était une personne qui vivait recluse dans une cellule aménagée au sein d’une église. Un sacrifice humain vivant, si vous voulez. »
Nestor arrive. « Et un café. Dis, elle a faim, ton amie ?
– Non merci, répond Holly. Je… Je n’ai pas d’appétit.
– Allons, l’incité-je, vous êtes venue à pied de Columbus Circle.
– Je vous apporte un menu, tranche Nestor. Vous êtes végétarienne, comme votre amie ?
– Ce n’est pas mon amie, riposte Holly. Enfin, on vient tout juste de faire connaissance.
– Amie ou pas, juge le restaurateur, un corps, ça doit manger.
– J’y vais bientôt, annonce Holly. Il faut que je me dépêche.
– “Il faut que je me dépêche, il faut que je me dépêche.” » Les poils de nez de Nestor lui sortent des narines par intermittence, telles des algues. « Trop pressée pour manger, trop pressée pour respirer. » Il tourne les talons puis fait volte-face. « Quoi d’autre, encore ? Trop pressée pour vivre ? » Il disparaît.
Holly persifle. « Bravo, grâce à vous, j’ai foutu en rogne ce vieux monsieur grec.
– Eh bien commandez-lui une moussaka. De mon point de vue de médecin, je trouve que vous ne mangez…
– Puisqu’on aborde le terrain de la santé, “docteur Fenby”, je savais bien que votre nom me disait quelque chose. J’ai vérifié auprès de Tom Ballantyne, mon médecin de famille. Vous êtes venue chez moi à Rye au moment où j’étais sur le point de mourir d’un cancer. J’aurais pu vous faire radier de l’ordre des médecins.
– Si j’avais commis une faute professionnelle, je rendrais moi-même mon tablier. »
Elle est à la fois scandalisée et effarée. « Que faisiez-vous chez moi ?
– Je donnais des conseils à Tom Ballantyne. J’ai participé à des tests sur des anticorps conjugués à Toronto, et Tom et moi avons tous deux pensé que ce traitement avait une chance d’avoir un effet positif sur votre cancer de la vésicule biliaire. Cela a été le cas.
– Vous vous êtes présentée comme psychiatre, pas comme cancérologue.
– Je suis psychiatre, mais j’ai plusieurs cordes à mon arc.
– Donc si je vous suis, je vous dois la vie, c’est ça ?
– Pas du tout. Ou alors, en partie tout au plus. Guérir d’une telle maladie est un processus global, et bien que les anticorps conjugués aient contribué à la rémission de votre cancer, je soupçonne qu’un autre agent curatif est entré en ligne de compte.
– Donc… vous avez rencontré Tom Ballantyne avant mon diagnostic ? Ou alors… ou alors… Depuis combien de temps est-ce que vous me surveillez ?
– Je suis le cours de votre vie en pointillé depuis que votre mère vous a emmenée à l’hôpital de Gravesend pour une consultation en 1976.
– Non, mais vous vous entendez ? Et c’est votre boulot de soigner les gens qui hallucinent ou sont en plein délire ? Je vous le demande pour la dernière fois, pourquoi avez-vous envoyé une photo trafiquée d’un très bref petit ami du passé ?
– Je veux que vous envisagiez que les clauses du contrat de la vie stipulant que “Ce qui vit doit un jour mourir” puissent, en de rares circonstances, être renégociées. »
Toutes les voix du Santorini Café, tous les commérages, les plaisanteries, les minauderies, les jeux de séduction, les plaintes, deviennent à mes oreilles une chute d’eau acoustique.
Holly demande : « Vous ne seriez pas scientologue, docteur Fenby ? »
J’essaie de ne pas sourire. « Aux yeux de ceux qui croient en L. Ron Hubbard et à l’empereur galactique Xenu, les psychiatres sont bons à jeter aux égouts.
– L’immortalité » – elle baisse la voix –, « ça n’existe pas !
– Mais l’atemporalité, sous certaines conditions, est une réalité. »
Holly regarde autour d’elle, et même derrière. « Quelque chose ne tourne pas rond chez vous.
– C’est ce qui se disait à votre propos à l’époque où Les Gens-de-la-radio a été publié.
– Si je pouvais revenir en arrière, je n’écrirais pas ce maudit bouquin. De toute façon, ces voix, je ne les entends plus. Plus depuis que Crispin est mort. Mais ce ne sont pas vos oignons.
– Les prémonitions surgissent puis disparaissent, dis-je tandis que mon petit doigt dame la neige des grains de sucre éparpillés sur la table. C’est un mystère. Un peu comme les allergies ou les verrues.
– Pour moi, le vrai mystère, c’est que je sois encore ici à vous écouter.
– Devinez qui a initié Hugo Lamb aux arts occultes.
– Sauron. Voldemort. John Dee. Louis Cypher. Qui donc ?
– Une de vos vieilles amies. Immaculée Constantin. »
Holly efface la trace de rouge à lèvres sur sa tasse. « Je n’ai jamais connu son prénom. Dans mon livre, c’est juste Mlle Constantin. Et, dans ma tête, c’est la même chose. Alors pourquoi est-ce que vous lui inventez un prénom ?
– Je n’ai rien inventé. Ce prénom, c’est le sien. Hugo Lamb est un de ses meilleurs élèves. Un talentueux rabatteur doublé d’un incroyable psychosotéricien après seulement trois décennies d’allégeance à la Voie de l’Ombre.
– Docteur Iris Marinus-Fenby, sur quelle planète vivez-vous ?
– La même que la vôtre. Hugo Lamb s’occupe aujourd’hui de repérer des proies, comme à l’époque Mlle Constantin vous avait repérée, vous. Et si elle ne vous avait pas effrayée au point qu’en soit informé Yu Leon Marinus, lequel vous a alors immunisée, ç’aurait été vous et non pas Jacko qu’elle aurait enlevée. »
Nous sommes cernés de sonores bavardages et bruits de couverts.
Derrière, une fille est en train de rompre avec son petit ami en arabe égyptien.
« Là, j’ai… » Holly se pince l’arête du nez. « J’ai vraiment envie de vous frapper. Très fort. Quel genre de monstre êtes-vous ? À vouloir à tout prix rendre les gens marteaux, violer leur vie privée, raconter vos salades… Je… Je… Je n’ai pas de mots pour décrire ce que vous êtes.
– Nous sommes sincèrement désolés de faire irruption dans votre vie, madame Sykes. Si nous avions le choix, nous ne serions pas venus.
– Qui ça, “nous”, au juste ? »
Mon dos se redresse légèrement. « Les membres de l’Horlogerie. »
Holly pousse un long, très long soupir qui signifie : Par où commencer ?
« S’il vous plaît. » Je dépose une clé verte à côté de sa soucoupe. « Prenez ceci. »
Holly regarde l’objet, puis me regarde, moi. « Qu’est-ce que c’est ? Et pourquoi je devrais l’emporter ? »
Deux jeunes médecins aux yeux de zombies arrivent en trombe en discutant du pronostic d’un patient. « Cette clé vous donne accès à des réponses et preuves auxquelles vous avez droit et dont vous avez besoin. Quand vous aurez poussé la porte, montez l’escalier jusqu’au jardin sur le toit. Je vous y attendrai, en compagnie d’un ou deux amis. »
Elle finit son café. « Mon vol est prévu demain à quinze heures. Je compte bien le prendre et rentrer chez moi. Gardez-la, votre clé.
– Holly, lui dis-je doucement, je sais bien que, à cause des Gens-de-la-radio, vous avez eu affaire à une intarissable cohorte d’hurluberlus. Je sais bien qu’on vous a déjà appâtée en vous parlant de Jacko. Mais, par pitié, prenez cette clé. Juste au cas où je ne vous raconterais pas de bobards. Il n’y a qu’une chance sur mille pour que ce soit vrai, je sais, mais prenez-la quand même. Jetez-la une fois arrivée à l’aéroport, si vous voulez, mais prenez-la. Cela ne vous coûte rien. »
Elle soutient mon regard un instant, puis repousse la tasse vide et la soucoupe, se lève, prend la clé et la met dans son sac à main. Elle dépose deux dollars sur la photo d’Hugo Lamb. « Comme ça, je ne vous dois rien, marmonne-t-elle. Et ne m’appelez pas “Holly”. Au revoir. »
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