L'âme des Horloges
20 Décembre
« Un rouge-gorge. » Maman désigne l’oiseau à travers les vitres du patio, dans le jardin encroûté de neige à moitié fondue. « Là, sur la poignée de la pelle.
– Il a l’air tout droit sorti d’une carte de vœux », commente Nigel.
Papa mastique ses brocolis. « Que fait ma pelle dehors, et pas dans la remise ?
– C’est ma faute, réponds-je. Je remplissais le seau à charbon. Je la rangerai tout à l’heure. Mais d’abord, je vais mettre l’assiette d’Alex au chaud : derniers ragots et grand amour n’impliquent pas forcément de devoir manger froid. » J’emporte l’assiette de mon frère aîné, me dirige vers le piano de cuisson flambant neuf, et l’y enfourne après l’avoir coiffée d’un couvercle de casserole. « Fichtre, Maman. On pourrait brûler une sorcière, là-dedans.
– S’il avait des roues, ce serait une Austin Metro.
– Ah, ça » – les vieux tacots : une des grandes passions de Papa –, « c’était une voiture.
– C’est vraiment dommage, tu ne verras pas ta tante Helena au réveillon, me dit Maman.
– Oui, c’est bête. » Je me rassieds à la table du déjeuner. « Embrasse-la pour moi.
– Bah tiens, commente Nigel. Comme si tu préférais rester coincé à Richmond pour le Nouvel An plutôt qu’aller skier en Suisse. T’as vraiment du cul, Hugo.
– Combien de fois te l’ai-je répété ? intervient Papa. L’important, ce n’est pas…
– … ce qu’on connaît, mais qui on connaît, le coupe Nigel. Neuf mille six cent huit fois, si je compte celle-ci.
– D’où l’intérêt d’accéder à une université au nom prestigieux, poursuit Papa. Pour s’acoquiner avec les prochaines grosses légumes, et non pas le menu fretin de demain.
– J’ai oublié de te dire, se rappelle Maman. Julia s’est couverte de gloire – une fois de plus. Elle a obtenu une bourse pour étudier les droits de l’homme à Montréal. »
J’ai toujours eu un faible pour ma cousine Julia, et l’idée même de la couvrir de ce que vous voudrez est une pensée distrayante que l’incestueux lord Byron n’aurait pas reniée.
« Une chance pour elle qu’elle tienne de ta famille, Alice », commente Papa – une obscure allusion au divorce de mon ex-oncle Michael il y a dix ans : une secrétaire, un enfant de l’amour, la totale. « Qu’est-ce que Jason étudie, déjà ?
– Quelque chose en rapport avec la psycho-linguistique à l’université de Lancaster », répond Maman.
Papa fronce les sourcils. « Pourquoi est-ce que je l’imagine faire un truc en rapport avec les forêts ?
– Il voulait devenir garde forestier quand il était petit, lui expliqué-je.
– Mais aujourd’hui, il est bien décidé à devenir orthophoniste, complète Maman.
– Un orth-orth-orthopho-pho-pho-ni-ni-ste qui b-b-b-bégaie », se moque Nigel.
Je mouds du poivre en grains au-dessus de ma purée de potiron. « Pas très adulte, ni très intelligent, Nigel. Bégayer, c’est un atout majeur pour un orthophoniste. Tu ne penses pas ? »
Sans doute, oui, me répond la moue de Nigel qui a du mal à admettre que j’ai raison.
Maman sirote son verre de blanc. « Ce vin est divin, Hugo.
– Un Montrachet de 1978 mérite bien ce qualificatif, estime Papa. Mais tu ne devrais pas dépenser ton argent pour nous, Hugo. Je t’assure.
– Je gère scrupuleusement mes comptes, Papa. Ce boulot de gratte-papier au cabinet d’avocat m’aide à arrondir les fins de mois. Et après tout ce que vous avez fait pour moi pendant toutes ces années, vous apporter une petite bouteille qui se laisse boire est la moindre des choses.
– Mais on ne voudrait pas que tu te ruines, dit Maman.
– Ni que tes études pâtissent de ce travail, ajoute Papa.
– Tu nous le diras, hein, si tu es ric-rac, d’accord ? ajoute Maman.
– Promis, si ça devait m’arriver, je viendrais vous demander l’aumône.
– Moi, je suis ric-rac ! intervient Nigel, qui tente sa chance.
– Tu n’as pas encore à te frotter à la cruauté de ce monde, toi. » La mine renfrognée, Papa regarde l’horloge. « D’ailleurs, j’espère que les parents de la Fräulein d’Alex sont au courant qu’elle appelle l’Angleterre. On est en pleine journée.
– Ils sont allemands, Papa, répond Nigel. Ils ont de bons gros Deutsche Marks.
– C’est ça, attends de voir ce que la réunification va coûter. Mes clients de Francfort sont très inquiets des retombées de cette affaire-là. »
Maman tranche une pomme de terre rôtie. « Qu’est-ce qu’Alex t’a raconté à propos de Suzanne, Hugo ?
– Il ne m’a rien dit. » À l’aide de ma fourchette et de mon couteau, je débarrasse un filet de truite de ses arêtes. « La rivalité fraternelle, ça te dit quelque chose ?
– Mais toi et Alex vous entendez très bien en ce moment.
– Oui, commente Nigel. Tant que personne ne prononce la phrase fatidique : “Qui veut faire une partie de Monopoly ?” »
Je joue le type vexé. « C’est ma faute si je gagne tout le temps ? »
Nigel pousse un petit ricanement nasal. « Ce n’est pas parce que personne ne sait comment tu triches…
– Maman, Papa, vous relèverez ces accusations blessantes et calomnieuses.
– … que tu ne triches pas. » Nigel agite son couteau. Mon petit frère a perdu son pucelage cet automne : adieu les magazines d’échecs et la console Atari ; bonjour l’acid house et les pièges à filles. « N’empêche, moi j’ai pu déduire trois choses à propos de Suzanne : si elle trouve qu’Alex est séduisant, alors a) elle est myope comme une taupe, b) elle a l’habitude de garder des mioches, et c) elle n’a pas d’odorat. »
Alex fait son apparition : « Qui est-ce qui n’a pas d’odorat ?
– Va chercher le déjeuner du premier-né dans le four, ordonné-je à Nigel, sinon je cafte, et tu l’auras bien mérité. » Nigel, somme toute assez docile, obéit.
« Alors, comment va Suzanne ? demande Maman. Tout va bien à Hambourg ?
– Ouais, ça va. » Alex s’assied. Ce frère-ci n’est pas du genre loquace.
« Elle est étudiante en pharmacologie, c’est ça ? »
Alex embroche un bout de chou-fleur en forme de cervelle directement dans le plat. « Mmh-mmh.
– Tu crois que tu nous la présenteras, un jour ?
– Difficile à dire », répond Alex, ce qui me renvoie à cette pauvre petite Mariângela et ses faux espoirs.
Nigel pose l’assiette de notre frère aîné devant lui.
« La chose à laquelle je n’arrive toujours pas à me faire, intervient Papa, c’est la façon dont les distances se sont réduites : des petites amies en Allemagne, des séjours de ski dans les Alpes, des cours à Montréal, tout ça est monnaie courante de nos jours. La première fois que j’ai quitté l’Angleterre, c’était pour aller à Rome. J’avais à peu près ton âge, Hugo. Pas un seul de mes camarades n’était allé aussi loin. Avec un copain, on a pris le ferry qui relie Douvres à Calais, fait du stop jusqu’à Marseille, puis Turin, et enfin Rome. Il nous a fallu six jours. On avait l’impression d’être aux confins du monde.
– Est-ce que les roues de la diligence ont tenu bon, Papa ? demande Nigel.
– Hilarant. J’y suis retourné pour la première fois il y a seulement deux ans, quand le siège de New York a décidé que notre assemblée générale européenne se tiendrait à Rome. On a tous pris l’avion pour un déjeuner tardif, faire un peu d’encadrement et soigner notre relationnel jusqu’à minuit, puis, le lendemain, on était de retour à Londres en temps et en heure pour… »
La sonnerie du téléphone retentit dans le salon. « C’est forcément pour l’un de vous, les garçons », dit Maman.
Nigel file dans le hall puis dans le salon : ma truite me lance un regard déçu. Après quelques instants, il est de retour. « Hugo, c’était une certaine Diana au téléphone – Diana Spencer, un truc comme ça. Elle m’a demandé de t’informer que tu peux passer à Buckingham pendant que son mari fait sa tournée de l’Empire… Elle a parlé de… tantrisme du plombier ? Elle m’a dit que tu comprendrais.
– Tu sais qu’il existe une opération chirurgicale pour ce que tu as, mon cher petit frère. Ça te soignerait de tes obsessions. Un vétérinaire pourrait se charger de toi à moindres frais.
– Avant que tu oublies, qui était-ce vraiment, Nigel ? lui demande Maman.
– Mme Purvis, de la résidence Riverside Villas. Elle a dit que le brigadier se sentait mieux aujourd’hui, et que si Hugo était toujours d’accord pour lui rendre visite cet après-midi, il pouvait passer entre trois et cinq heures.
– Très bien. Mais seulement si tu n’as pas besoin de moi, Papa…
– Mais oui, vas-y. Ta mère et moi sommes si fiers de savoir que tu continues à faire la lecture au brigadier. Pas vrai, Alice ?
– Et comment, répond Maman.
– Merci. » Je hausse les épaules d’un air gêné. « Mais le brigadier Philby a été tellement chouette quand je suis allé le voir pour mes cours d’éducation civique à Dulwich College, et il m’a raconté des tas d’anecdotes. C’est la moindre des choses.
– Oh non, râle Nigel. Je suis prisonnier d’un épisode de La Petite Maison dans la prairie.
– Je vais te libérer, tiens, intervient Papa. Puisque Hugo ne sera pas là, tu pourras m’aider à aller chercher l’arbre. »
Nigel semble effaré. « Mais Jasper Farley et moi on va à Tottenham Court Road cet après-midi !
– Pour quoi faire ? » Alex charge sa fourchette. « Tout ce que vous faites, c’est baver devant des trucs de hi-fi et des synthétiseurs que vous ne pouvez pas vous payer. »
Nous entendons un petit fracas dans le patio. Dans le coin de mon champ de vision, je vois une forme fugace et noire. Un pot de fleurs renversé roule sur le sol, la pelle bascule et la forme noire se change en un chat qui tient un rouge-gorge dans sa gueule. L’oiseau agite ses ailes. « Oh ! » Maman recule. « C’est horrible ! On ne peut pas intervenir ? Regardez comme ce chat a l’air content de lui.
– C’est ça, la loi du plus fort, commente Alex.
– Si vous voulez, je baisse les stores, propose Nigel.
– Laissons la Nature faire son œuvre, ma chérie », dit Papa.
Je me lève et sors par la porte de derrière. Pendant que j’adresse au chat un « Pschtt ! » l’air glacé me saisit la peau. Le chasseur félin saute sur le toit de l’abri de jardin. Il me regarde en remuant la queue. L’oiseau mutilé se débat faiblement dans la gueule du chat noir.
Le grondement d’un avion déchire le ciel.
Une brindille craque. Je suis on ne peut plus vivant.
« Selon mon mari, fulmine l’infirmière Purvis, qui foule d’un pas décidé le linoléum menant à la bibliothèque de la résidence Riverside Villas, les jeunes d’aujourd’hui sont soit des parasites qui vivent aux crochets de l’État, soit des pédés, soit des fumistes. » L’odeur de désinfectant senteur pinède me pique les narines. « Mais tant que la Grande-Bretagne continuera à engendrer de bons jeunes hommes de votre trempe, Hugo, eh bien, je vous le dis, nous ne sombrerons pas de sitôt dans la barbarie, mmmh ?
– Arrêtez, je vous en prie, madame Purvis. Ma tête ne va pas passer la porte de la bibliothèque. »
Au détour d’un couloir, nous tombons sur une pensionnaire, agrippée à la main courante. Tournée vers le jardin d’hiver, elle fronce les sourcils, comme si elle y avait oublié quelque chose. Un filet de bave relie sa lèvre inférieure à son gilet couleur menthe.
« Et les bonnes manières, madame Bolitho ? dit l’infirmière en sortant un mouchoir de sa manche. Alors, qu’est-ce qu’on regarde ? Et les bonnes manières, mmmh ? » Elle essuie la stalactite de salive et jette le mouchoir dans la poubelle. « Vous vous souvenez d’Hugo, n’est-ce pas, madame Bolitho ? Vous savez, le jeune ami du brigadier ? »
La tête de Mme Bolitho pivote : je repense à ma truite du déjeuner.
« Un plaisir de vous revoir, madame Bolitho, dis-je avec entrain.
– Dites bonjour à Hugo, madame Bolitho. Il vient nous rendre visite. »
Elle me regarde, puis regarde l’infirmière Purvis et gémit.
« Oh mais qu’est-ce que j’entends ? Il y a Chitty Chitty Bang Bang à la télévision, dans le salon. La voiture volante. Et si on allait rejoindre les autres, mmmh ? »
Une tête de renard accrochée au mur nous regarde, un léger sourire aux babines.
« Restez ici le temps que je conduise Hugo à la bibliothèque, ordonne l’infirmière Purvis à Mme Bolitho. Ensuite nous irons ensemble jusqu’à la salle des pensionnaires. »
Je souhaite à Mme Bolitho de passer un joyeux Noël, même si la probabilité est faible.
« Elle a quatre fils, annonce l’infirmière Purvis en m’invitant à avancer. Tous ont une adresse londonienne, mais ils ne lui rendent jamais visite. À croire que le grand âge est un crime et non pas une destination vers laquelle nous nous dirigeons tous. »
J’hésite à lui exposer ma théorie selon laquelle notre culture s’applique à occulter la mort par le consumérisme et le samsara, que toutes les résidences Riverside Villas du monde nous servent d’œillères, et que les vieillards sont bel et bien coupables, eux qui nous démontrent que notre regard volontairement myope sur la mort est exactement ce qu’il est.
Mais non, n’allons pas brouiller le jugement que l’infirmière Purvis porte sur moi. Nous arrivons à la bibliothèque où mon guide me dit sotto voce : « Je sais que vous ne vous vexeriez pas, Hugo, si jamais le brigadier ne vous reconnaissait pas.
– Bien sûr que non. Souffre-t-il encore de cette hallucination… son histoire de timbres ?
– Elle refait surface de temps en temps, oui. Tiens, voilà Mariângela. Mariângela ! »
Mariângela s’approche, les bras chargés d’une pile de draps parfaitement pliés. « Yougo ! L’infirmière Purvis, elle m’a dit que vous rendez visite aujourd’hui. Alors, comment c’est, Norwich ?
– Hugo est à l’université de Cambridge, Mariângela. » L’infirmière Purvis est secouée d’un frisson. « Cambridge, pas Norwich. Ce n’est pas exactement la même chose.
– Pardon, Yougo. » Les yeux malicieux de la Brésilienne redonnent de la vigueur à mes espoirs, entre autres. « Ma géographie de l’Angleterre, c’est encore un peu mauvais.
– Mariângela, vous pourriez peut-être apporter du café à Hugo et au brigadier. Je dois retourner m’occuper de Mme Bolitho.
– Mais bien sûr. C’était un vrai plaisir de vous revoir, madame Purvis. »
– Revenez me dire au revoir avant de partir. » Puis elle s’éloigne à grands pas.
Je demande à Mariângela : « Comment est-ce, de travailler avec elle ?
– Nous avons l’habitude des dictateurs, sur mon continent.
– Elle dort la nuit, ou elle se branche sur le secteur ?
– Ce n’est pas une mauvaise patronne, si tu es d’accord toujours avec elle. Au moins, on peut se fier à elle. Au moins, elle dit quoi elle pense, elle est honnête. »
Je dirais que Mariângela est d’humeur boudeuse mais pas massacrante. « Écoute, mon ange, on avait besoin de prendre un peu de recul, toi et moi.
– Huit semaines, Yougo ! Deux lettres, deux coups de fil, deux messages sur mon répondeur. J’ai besoin de contact, pas de recul. » D’accord : on est entre la bouderie et un numéro de femme flouée. « Tu n’es pas expert pour savoir qu’est-ce que j’ai besoin. »
Annonce-lui que c’est fini, me conseille Hugo-le-sage ; hélas, Hugo-le-chaud-lapin a un faible pour les uniformes. « Je ne suis pas expert de ta personne, Mariângela. Ni des autres femmes. Ni de moi-même, figure-toi. J’ai eu deux ou trois petites amies avant toi, mais toi… c’est différent. À la fin de l’été dernier, l’intérieur de mes paupières s’était changé en une télévision qui diffusait un programme unique, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit : Mariângela Pinto-Pereira. J’ai paniqué. La seule façon pour moi d’affronter les choses a été de prendre du recul. J’ai été si souvent sur le point de te téléphoner… mais… mais… je suis un garçon inexpérimenté, mon ange, pas un goujat. » J’ouvre la porte de la bibliothèque. « Merci pour tous les moments mémorables ; je suis désolé que mon insensibilité t’ait blessée. Sincèrement désolé. »
Son pied est en travers de la porte. Boudeuse et sensuelle. « Mme Purvis veut que j’apporte le café à toi et au brigadier. Toi, c’est encore noir avec un sucre ?
– Oui, s’il te plaît. Mais pas de sortilège vaudou d’Amazonie pour me ratatiner les testicules, si tu veux bien.
– Un couteau qui coupe beaucoup, c’est mieux que le vaudou. » Elle me jette un regard noir. « Du lait dans ton café, comme quand tu le bois à Cambe-ridge ?
– Le café au lait me donne de l’urticaire.
– Et si, c’est pas sûr, mais si je te trouve du vrai café du Brésil, tu le boiras ?
– Mariângela. Quand on a connu le nec plus ultra, tout le reste vous semble en être une pâle imitation. »
« Nous approchons de la fin, brigadier, annoncé-je au vieillard, avant de tourner la page. “Mais, pour moi, tout l’Orient tient dans cette vision de ma jeunesse. Il tient tout entier dans cet instant où j’ouvris sur lui mes jeunes yeux. Je l’avais abordé au sortir d’un combat avec la mer – et j’étais jeune – et je le vis qui me regardait. Et voilà tout ce qui en reste ! Rien qu’un moment : un moment de force, d’aventure, de splendeur – de jeunesse !… Un éclair de soleil sur un rivage étrange, le temps d’un souvenir, l’espace
d’un soupir et puis, adieu ! La nuit – adieu 1 !…” »
Je bois un peu de café tiède : le brigadier Philby n’a pas touché à sa tasse. L’homme spirituel et dynamique que j’ai connu il y a cinq ans est bien ce légume coincé dans son fauteuil roulant. En 1986, il avait soixante-dix ans mais en paraissait cinquante et vivait dans une grande maison du côté de Kew en compagnie de sa sœur, Mme Hatter, une veuve dévouée. Le brigadier était un vieil ami de mon ancien principal. Moi, j’étais seulement censé tondre sa pelouse le temps que le brigadier se remette de sa jambe cassée, mais il a vu en moi un alter ego, et je me suis retrouvé à passer mes heures de service civique à jouer au poker, au crib et au blackjack. Même après son rétablissement complet, je passais le voir presque tous les jeudis soir. Mme Hatter « m’engraissait », puis nous passions à la table de jeu où il m’apprenait à « inciter dame Fortune à tomber ses jupons » – même Toad n’y voit que du feu. Un type d’une grande élégance et un homme à femmes, en son temps ; un philatéliste obsessionnel, un linguiste, et quelqu’un qui avait toujours des tas d’histoires à raconter. Après un verre de porto, il me parlait de ses années au sein des SBS de la Royal Navy, pendant la Seconde Guerre mondiale en Norvège, puis plus tard, pendant la guerre de Corée. Il avait insisté pour que je lise du Conrad et du Tchekhov, et m’avait appris à obtenir un faux passeport en cherchant un nom dans un cimetière puis en écrivant au bureau de l’état civil pour demander un acte de naissance. Je connaissais déjà l’astuce, mais j’avais prétendu le contraire.
Aujourd’hui, c’est à peine si le brigadier Philby remue. De temps en temps, il dodeline de la tête, un peu comme Stevie Wonder devant son piano, et les pellicules s’accumulent dans les plis de sa veste. Il a été rasé par un infirmier qui avait l’esprit ailleurs, et, désormais, ce pauvre vieillard porte une couche. Parfois, quelques mots escamotés sortent de la bouche du brigadier, mais sinon, il ne dit rien. Je ne sais absolument pas si la lecture de Jeunesse de Conrad lui procure le même plaisir qu’autrefois, ou bien si se voir rappeler de meilleurs jours est une torture pour lui. Mais peut-être qu’il ne comprend rien à ce que je raconte et qu’il ne me reconnaît pas du tout.
N’empêche. Mariângela dit que la meilleure manière de traiter la démence est de faire comme si la personne d’avant se trouvait toujours sous les décombres de celle du présent. Si vous vous trompez et que la personne que vous connaissiez est vraiment partie, personne ne s’en plaindra, mais, de ce fait, le niveau de qualité des soins restera élevé. Et si vous avez raison de croire que la personne est emmurée vive à l’intérieur d’elle-même, alors vous devenez un fil d’Ariane pour elle. « Nous arrivons à la dernière page, brigadier : “Entre toutes les merveilles du monde, il y a la mer, je crois, la mer elle-même – ou bien est-ce seulement la jeunesse ? Qui peut le dire ? Mais vous autres – vous avez tous eu quelque chose de la vie : de l’argent, de l’amour – tout ce que l’on trouve à terre – eh bien ! dites-moi, n’était-ce pas le meilleur temps, ce temps où nous étions jeunes à la mer : jeunes et sans rien à nous, sur la mer qui ne vous donne rien, que de rudes coups – et parfois l’occasion d’éprouver votre force – rien que cela – ce que vous regrettez tous ?” »
Quelque chose palpite dans la gorge du brigadier.
Un soupir ? Ou est-ce seulement de l’air qui fait vibrer ses cordes vocales ?
Au fond du jardin, entre deux arbres, j’aperçois la Tamise, d’argent et d’acier. Un chasse-marée file de gauche à droite. Si on cligne des yeux, on le perd de vue.
Le jardinier coiffé d’un béret fait un tas de feuilles à l’aide de son râteau.
Dernier paragraphe, dans la lumière déclinante. « “Et tous, nous l’approuvions : l’homme de finance, l’homme de chiffres, l’homme de loi, tous nous l’approuvions, par-dessus la table polie qui, comme une immobile nappe d’eau brune, réfléchissait nos visages sillonnés et ridés : nos visages marqués par le travail, par les déceptions, par le succès, par l’amour : et nos yeux las cherchant encore, cherchant toujours, cherchant avidement, à arracher à la vie ce quelque chose qui, alors qu’on l’attend encore, s’est déjà dissipé – a passé à notre insu dans un soupir, dans un éclair – avec la jeunesse, avec la force, avec la séduction romanesque des illusions.” »
Je referme le livre et allume la lampe. 16:15, indique ma montre. Je me lève et ferme les rideaux. « Et voilà, monsieur. » J’ai l’impression de parler dans une pièce vide. « Il ne faut pas que je vous fatigue trop, surtout. »
Contre toute attente, le visage du brigadier, soudain alerte, se crispe ; sa bouche s’ouvre, et bien qu’il s’agisse d’une fantomatique voix marquée des traces d’un AVC, je parviens à distinguer les paroles qui en sortent : « Mes… fichus… timbres…
– Brigadier Philby… C’est Hugo, monsieur. Hugo Lamb. »
Sa main toute tremblante tente d’agripper ma manche. « Police…
– Quels timbres, brigadier ? Desquels parlez-vous ?
– Une… petite… fortune… » Une lueur d’intelligence illumine son regard, et, l’espace d’un instant, j’ai l’impression qu’il s’apprête à lancer une accusation, mais le moment passe. À l’extérieur, dans le couloir, un chariot roule en grinçant. Le brigadier que je connaissais a déserté son visage soufflé par l’AVC, me laissant seul avec l’horloge, des étagères garnies de beaux livres que personne ne lit jamais, et une certitude : quoi que je fasse de ma vie, quels que soient le pouvoir, les richesses, les expériences, le savoir ou la beauté dont je jouirai, je deviendrai moi aussi ce vieillard vulnérable. Regarder le brigadier Reginald Philby, c’est me regarder moi-même à travers le télescope du temps.
L’attrape-rêves de Mariângela se balance au rythme des petits coups que je lui donne ; je retrouve le crucifix de mon amante entre ses boucles en forme de ressort. J’ai le Fils de Dieu dans la bouche, je l’imagine se dissoudre sur ma langue. Le sexe est peut-être le remède à la mort, mais il ne fait don de la vie éternelle qu’aux espèces, pas aux individus. Sur le lecteur de CD, Ella Fitzgerald oublie les paroles de « Mac The Knife » lors d’une nuit de canicule à Berlin il y a plus de quarante étés. En bas, un train de la District Line passe en grondant. Mariângela m’embrasse le dessous charnu de l’avant-bras, puis le mord, fort. « Aïe, me plains-je, savourant la douleur. C’est comme ça qu’on dit : “J’ai senti la terre trembler, ô mon seigneur et maître ; et vous ?”
– Non, c’est du portugais pour dire : “Je te déteste, menteur, tricheur, monstre, malade, pervers, va pourrir dans l’Enfer, enfant de pute.” »
Mon 2 buried bishop à moi s’exhume de lui-même : cet événement auquel nous nous attendions nous fait rire, et précipite mon éviction. Je rattrape le préservatif avant que ses viscères gluants ne viennent tacher les draps violets de Mariângela, puis l’enveloppe dans un linceul de mouchoir. L’accouplement est un acte frénétique, le désaccouplement, une farce. Mariângela gigote et se retourne afin de me faire face, je me demande alors pourquoi les femmes sont plus laides une fois qu’on les a épluchées, gratinées et mangées. Elle s’assied et boit un peu de l’eau du verre devant lequel Jésus du Corcovado monte la garde. « Tu veux ? » Elle porte le verre à mes lèvres. Mariângela guide ma main jusqu’à son cœur : a-mour, a-mour, a-mour, a-mour, a-mour, a-mour, a-mour, palpite-t-il.
Ah, que n’ai-je écouté Hugo-le-sage…
« Yougo, quand je peux rencontrer ta famille ? »
J’enfile mon caleçon. J’aimerais prendre une douche, mais le concessionnaire Aston Martin va bientôt fermer et je dois me dépêcher. « Pourquoi tiens-tu à faire leur connaissance ?
– C’est normal, que je veux. Depuis six mois, on se voit. C’était le vingt et un juin, quand tu es venu ici la première fois. Demain, c’est le vingt et un décembre. »
Mon Dieu, une obsédée des dates anniversaires. « Fêtons ça autour d’un déjeuner, mon ange, mais n’y mêlons pas ma famille, tu veux bien ?
– Mais moi, je veux rencontrer tes parents, tes frères… »
Mais bien sûr : Maman, Papa, Nigel, Alex, je vous présente Mariângela. Elle vient d’une banlieue quelconque de Rio, est aide-soignante en gériatrie à la résidence Riverside Villas, et après chaque visite que je rends au brigadier Philby, je la baise comme un malade. Alors qu’est-ce qu’on mange, ce soir ? Je retrouve mon t-shirt au pied de son côté du lit. « Je n’ai pas l’habitude de ramener mes petites amies à la maison, pour être honnête.
– Alors moi, je serais la première. C’est très gentil.
– C’est un autre compartiment de ma vie. » Jean, braguette, ceinture. « Je ne mélange pas les choses.
– Je suis ta petite amie, pas un “compartiment”. Tu as la honte de moi ? »
Charmante tentative de chantage affectif. « Tu sais bien que non. »
Le cerveau de Mariângela sait qu’elle devrait jeter l’éponge, mais c’est son cœur qui est aux manettes. « Alors, tu as la honte de ta famille ?
– Pas plus que n’importe quel cadet d’une fratrie de trois.
– Alors… tu as la honte que je suis cinq ans plus vieille que toi ?
– Tu as vingt-six ans, mon ange. On ne peut pas dire que tu sois vieille.
– Alors… je ne suis pas assez blanche pour tes parents ? »
Je reboutonne ma chemise Paul Smith. « Ce n’est pas ça.
– Alors pourquoi est-ce que je ne peux pas rencontrer la famille de mon petit ami ? »
Première chaussette. Seconde chaussette. « Eh bien… nous n’en sommes pas encore là.
– C’est des counneries, Yougo. Dans les relations humaines, on partage plus que son corps, non ? Quand tu es à Cambridge et que tu bois du café dégueulasse avec les Blanches qui font des thèses, moi, je ne reste pas assise à prier pour que tu m’appelles, à attendre tes lettres. Non. Il y a un type, il est consultant pour une clinique privée, il veut m’inviter au restaurant japonais, à Mayfair. Mes amies, elles font : “Tu es folle de dire non !” mais moi, j’ai dit non. Pour toi. »
L’amatrice… J’essaie de ne pas sourire.
« À quoi je sers, moi ? À baiser pendant tes vacances ? »
Très bien. Mon manteau est près de la porte, idem pour mes bottes de cow-boy. Elle est toujours nue comme un ver et il n’y a pas d’arme à sa portée. « Tu es une amie, Mariângela. Aujourd’hui, tu es une amie intime. Mais ai-je envie de te présenter à mes parents ? Non. D’emménager avec toi ? Non. De penser à l’avenir ? Qu’on plie le linge ensemble ? Qu’on ait un chat ? Non. »
Un autre métro passe sous la fenêtre ; début des pleurs : une scène aussi ancienne que les hominidés et les glandes lacrymales. Une scène qui se produit en ce moment même partout sur terre, dans toutes les langues possibles. Devant Mariângela essuyant ses larmes et détournant le visage, tous les Olly Quinn du monde se mettraient à genoux et promettraient de se racheter une conduite. Moi j’enfile mon manteau et mes bottes. Elle le remarque et les larmes cessent. « Tu pars ? Maintenant ?
– Ce sont nos adieux, mon ange. Pourquoi prolonger nos souffrances ? »
Elle passe en cinq secondes de l’affliction à la haine. « Sai da minha frente ! Vai pra puta que pariu ! »
Très bien. Si elle me déteste, la rupture sera nette et sans bavure. Alors que j’ai déjà un pied dehors, je lui lance : « Si ton consultant souhaite que je lui donne des cours de Mariângela Pinto-Pereira, je peux lui filer deux ou trois tuyaux. »
Un regard assassin, la contraction des muscles d’un bras, la vision fugace d’une poitrine brésilienne de première qualité, puis Jésus du Corcovado fonce sur moi à la vitesse d’une météorite. N’ayant pas un dixième de seconde à perdre, je réagis : Jésus se fracasse contre la porte et explose en mille grêlons de plâtre.
La lumière lugubre de six heures promet de la neige. Je me coiffe de ma chapka en poil d’opossum. Tout est paisible dans les prospères ruelles de Richmond. Les propriétaires tirent les rideaux sur des salons petits-bourgeois encombrés de livres, d’objets d’art et de sapins de Noël illuminés. Je fais un bref détour par Red Lion Street. La fille à l’accueil du concessionnaire Aston Martin possède des courbes aussi galbées que celles des voitures exposées, mais côté visage, c’est le sosie d’E.T. Elle jacasse au téléphone tandis que je passe devant elle. Je lui adresse un bref salut de la tête – J’ai rendez-vous avec votre patron –, traverse le show-room et franchis la porte ouverte de VINCENT COSTELLO, RESPONSABLE COMMERCIAL. La personne qui occupe le bureau est un jeune trentenaire aux cheveux gominés, courts sur le dessus, long sur la nuque, qui porte un costume trouvé dans un magasin de prêt-à-porter lambda des grandes rues commerçantes, aux prises avec l’emballage d’une grande boîte de circuit de voitures Scalextric. « Bonjour, me dit-il. Je peux vous aider ? » Accent cockney ; une photo de lui et d’un petit garçon posée sur le bureau, mais pas de maman ni d’alliance.
« Vincent Costello, je suppose ?
– Oui. Comme c’est écrit sur la porte.
– Je voulais connaître le prix de revente d’une Aston Martin Coda d’occasion. Mais d’abord » – j’indique d’un regard la boîte à moitié emballée –, « je crois que vous avez besoin d’un petit coup de main.
– Non, vraiment, c’est gentil.
– Je sais que c’est gentil, mais laissez-moi vous aider.
– D’accord, merci. C’est pour mon fils de cinq ans.
– Un fan de formule un, j’imagine ?
– Il est dingue de voitures, de motos… de tout ce qui possède un moteur. D’habitude, c’est sa mère qui se charge des paquets cadeaux mais… » Une chute de Scotch arrache une bande de papier. « Oh, mer… Oh flûte, se rattrape Vincent Costello.
– Il vaut mieux emballer les boîtes en diagonale. » Sans lui laisser le temps de protester, je le pousse gentiment. « Préparez les morceaux de Scotch à l’avance, forcez le papier à bien se plier, et… » Quelques secondes plus tard, un cadeau emballé à la perfection est posé sur le bureau. « Bon pour le service. »
Vincent Costello est véritablement impressionné. « Où est-ce que vous avez appris ça ?
– Ma tante possède une petite chaîne de boutiques de cadeaux de luxe. Tout le monde se souvient de l’imprévisible neveu de la propriétaire, qui venait prêter main-forte.
– La veinarde. Alors, une Aston Martin Coda, vous disiez ?
– De 1969. Cent soixante-dix-sept mille kilomètres au compteur. Un propriétaire soigneux.
– Un très petit kilométrage pour un modèle aussi ancien. » D’un tiroir, il sort une feuille A4 remplie de chiffres. « Je peux vous demander qui est ce propriétaire soigneux ? Je doute que vous ayez votre permis depuis 1969.
– Effectivement. C’est un ami ; il l’a héritée de son père. Au fait, je m’appelle Hugo. Hugo Lamb, et cet ami est un des Penhaligon de Penzance. » Nous nous serrons la main. « Le défunt père de mon ami a légué à sa famille des finances désastreuses et d’énormes frais de succession. »
Vincent Costello esquisse une grimace d’empathie. « Je vois.
– La mère de mon ami est une femme adorable, mais totalement incapable de gérer des affaires. Pour couronner le tout, l’avocat et conseiller financier de la famille vient de se faire épingler pour fraude fiscale.
– Bah dites donc, le sort s’acharne sur eux, on dirait !
– N’est-ce pas ? La dernière fois que j’ai discuté avec Jonny, je lui ai proposé d’aller parler de son Aston Martin au concessionnaire du coin – c’est-à-dire vous. Mes parents habitent à Chislehurst Road. Des requins, il y en a sur le marché des voitures de collection, alors je me suis dit qu’un revendeur londonien comme vous m’offrirait un gage de discrétion que ne pourrait obtenir mon ami s’il s’en remettait à un concessionnaire du Devon ou de Cornouailles.
– Vous avez vu juste, Hugo. Donnez-moi quelques secondes, le temps que je consulte une grille tarifaire à jour… » Costello ouvre un classeur. « Votre père est client chez nous ?
– Papa est plutôt versé dans les BMW en ce moment, mais peut-être sera-t-il un jour en quête d’un véhicule plus chic. La BM, c’est le cliché du yuppie. Je lui dirai que vous vous êtes montré d’une aide précieuse.
– Vraiment aimable à vous. Voilà, Hugo : vous pourrez annoncer à votre ami qu’une Aston Martin Coda de 1969 avec un peu moins de deux cent mille kilomètres au compteur vaut, toutes choses égales par ailleurs… » – Vincent Costello parcourt une colonne du bout du doigt – « … aux alentours de vingt-deux mille livres. Cela étant, le cadre londonien joue en votre faveur – j’ai en tête un client des Émirats, un collectionneur prêt à payer un supplément s’il sait que le véhicule que nous lui vendons est en parfait état : je pense pouvoir faire monter le prix à vingt-cinq mille livres. Mais il faudrait que notre mécanicien examine la voiture, et que M. Penhaligon en personne nous en apporte les papiers.
– Bien entendu. Nous tenons à ce que tout soit fait dans les règles.
– Tenez, voici ma carte. J’attends son appel.
– Parfait. » Je la glisse dans mon portefeuille en peau de serpent, et lui serre la main avant de repartir. « Joyeux Noël, monsieur Costello. »
1. Cette citation et les suivantes sont extraites de Joseph Conrad, Jeunesse, Paris,
Gallimard, « Folio », 2002. Traduction de Gérard Jean-Aubry.
2. Littéralement : « évêque inhumé ».
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