L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 11 sur 31

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L'âme des Horloges

La Noce - 2004

LA NOCE

 

2004

OceanofPDF.com

16 AVRIL

 

« Si tu me demandes si je suis accro à la guerre, réponds-je à Brendan, la réponse est non. » À m’entendre, on croirait que je suis en colère. C’est sans doute vrai.

« Je ne parlais pas de toi, Ed ! » Mon quasi-beau-frère camoufle son rétropédalage derrière une onctuosité tonyblairienne. Brendan ressemble – c’est d’ailleurs ce qu’il est – à un promoteur immobilier de quarante-cinq ans qui ne vit que pour son travail et a rarement un week-end à lui. « On se doute bien que tu ne l’es pas. Évidemment que non. La preuve : tu as fait des milliers de kilomètres en avion pour revenir en Angleterre et assister au mariage de Sharon. Non, je te demandais juste s’il arrivait qu’un reporter de guerre devienne accro aux décharges d’adrénaline que lui procurent ses séjours dans les zones de conflit. C’est tout.

– C’est le cas pour certains, oui, concédé-je en me frottant l’œil et en songeant à Big Mac. Mais pas de risque que cela m’arrive. Les symptômes sont assez clairs. » Je demande à une serveuse encore adolescente qui passe par là de me resservir un Glenfiddich. Elle me l’apporte de suite, me répond-elle.

« Et juste par curiosité » – Sharon a quatre ans de moins que Holly et un visage plus rond que sa sœur –, « quels sont les symptômes ? »

Je me sens comme pris au piège, mais la main de Holly vient trouver la mienne, posée sur le banc, et la serre. « Les symptômes de l’addiction aux zones de conflit. Eh bien, j’imagine que ce sont les mêmes lieux communs qu’on raconte au sujet des correspondants étrangers : vie de couple tourmentée, désengagement des responsabilités familiales, frustrations ressenties à l’égard de la vie civile. Une consommation excessive d’alcool.

– Le Glenfiddich, ça ne compte pas, j’imagine ? » Dave Sykes, l’affable père de Holly, détend un peu l’atmosphère.

« Espérons que non, Dave. » Et espérons qu’on change de sujet.

« Tu dois assister à des scènes plutôt dures, Ed », intervient Pete Webber, comptable, fana de vélo qui doit se marier demain. Il a les oreilles décollées et une calvitie précoce, mais Sharon l’épouse par amour, et non pour son potentiel capillaire. « Sharon disait que tu avais couvert les conflits en Bosnie, au Rwanda, en Sierra Leone et à Bagdad. Le genre de lieux que la plupart des gens tentent de fuir.

– Tu as des journaleux qui bâtissent leur carrière dans les pages économiques, d’autres sur les stars qui passent au bistouri. Moi, ce sont les guerres. »

Pete hésite. « Mais tu ne t’es jamais demandé pourquoi la guerre en particulier ?

– Il faut croire que je suis insensible aux charmes du silicone. »

La serveuse m’apporte mon Glenfiddich. Je regarde Pete, Sharon, Brendan et sa femme Ruth, Dave et Kath, la mère de Holly, cette Irlandaise toujours débordante d’énergie. Ils attendent que je dise quelque chose de profond sur ce qui me motive à exercer ma profession. Les Sykes ont, eux aussi, leurs blessures – Jacko, le frère cadet de Holly, a disparu en 1984, et on n’a jamais retrouvé son corps –, mais la mort que je vois et qui fait partie de mon travail se mesure à grande échelle. C’est ce qui me différencie d’eux. Je ne sais pas si ça s’explique. Moi-même, je ne suis pas sûr de bien comprendre.

« Est-ce que tu écris pour que le regard de la planète se tourne vers les plus vulnérables ? me demande Pete.

– Oh, non ! » Je pense à Paul White – que j’ai connu pendant ma première mission, à Sarajevo –, mort, gisant dans une flaque pour avoir voulu « changer les choses », comme on dit. « L’indifférence générale est le mode de fonctionnement du monde actuel. Il aimerait bien se soucier des autres, mais il a trop à faire en ce moment.

– Je me fais l’avocat du diable, continue Brendan, mais alors pourquoi risquer sa peau si c’est pour écrire des articles qui ne changeront rien ? »

Je façonne un sourire destiné à Brendan. « Primo, je ne risque pas vraiment ma peau : je prends mille précautions. Et deuzio, je…

– Comment veux-tu te prémunir contre une voiture bourrée d’explosifs qui saute devant ton hôtel ? » m’interrompt Brendan.

Je le regarde et cligne trois fois des yeux en espérant qu’il disparaisse. Mince. La prochaine fois, peut-être. « Je vais m’installer dans la zone verte, quand je retournerai à Bagdad. Deuzio, s’il n’y a personne pour écrire un article sur une atrocité commise, celle-ci cesse d’exister à la mort du dernier témoin. C’est cette idée qui m’est insupportable. Si quelqu’un décrit dans un papier une tuerie de masse, un attentat, n’importe quoi, au moins ça laisse une petite encoche dans la mémoire du monde. Quelqu’un, quelque part, à un moment, aura une chance de savoir ce qui s’est passé. Et peut-être, mais peut-être seulement, d’en tirer les conséquences. Ou pas. Mais au moins, l’info est là.

– Tu es une sorte d’archiviste de l’avenir, dit Ruth.

– Pas mal, Ruth. Cette idée me plaît assez. » Je me frotte l’œil.

« Ça ne va pas te manquer, une fois juillet passé ? me demande Brendan.

– Une fois juin passé », rectifie Holly sur un ton enjoué.

Personne ne me voit me tortiller sur ma chaise. Enfin, je l’espère.

« Quand on y sera, je te dirai ce que ça me fait.

– Tu as déjà prévu la suite, niveau boulot ? me questionne Dave.

– Ed a plusieurs cordes à son arc, Papa, lui répond Holly. Ce sera peut-être la presse, ou la BBC ; et puis, Internet est vraiment en train de changer la donne. Un des anciens rédacs chef d’Ed au Financial Times est devenu maître de conférences à l’University College de Londres.

– Eh bien moi, je dis que c’est une bonne chose, que tu reviennes pour de bon à Londres, Ed, déclare Kath. On se fait du mouron, quand tu n’es pas ici. J’ai vu ces images de Falloujah, là : tous ces cadavres suspendus au pont ! J’étais choquée. C’est à n’y rien comprendre. Moi, je croyais que les Américains avaient gagné il y a des mois de ça. Je pensais que les Irakiens détestaient Saddam. Que c’était un monstre.

– La situation en Irak est plus compliquée que les grands stratèges ne l’imaginaient, Kath. Ou qu’ils ne voulaient l’imaginer. »

Dave frappe dans ses mains. « Bon, trêve de bavardage, passons aux choses sérieuses : Ed, tu te joins à nous pour l’enterrement de vie de garçon

de Pete ce soir ? Kath gardera Aoife 1 ; tu n’as donc pas d’excuse.

– Plusieurs de mes collègues vont nous rejoindre au Cricketers, un chouette pub à deux pas d’ici, m’explique Pete. Ensuite, on ira…

– Je préfère ne rien savoir de la suite, le coupe Sharon.

– Bah tiens, commente Brendan. Comme si les filles allaient faire du tricot toute la soirée. » Cabotin, il me chuchote : « Chippendales au Royal Pavilion, puis un petit tour au bout de la jetée : il y a un bousin où on peut fumer du crack. »

Ruth fait mine de lui donner un coup de poing. « Quelle mauvaise langue, Brendan Sykes !

– C’est vrai, intervient Holly. Nous sommes des dames respectables, nous : jamais on ne nous verra avec de la laine et des aiguilles.

– Redites voir votre programme, déjà ? leur demande Dave.

– Une séance de dégustation de vins, rien de fou, répond Sharon. Dans un bar à tapas qui appartient à l’un des plus anciens amis de Pete.

– Une “séance de dégustation”, la charrie Brendan. À Gravesend, on appelle ça une biture. Alors, Ed, tu nous suis ? »

Holly tire une moue qui signifie Vas-y, mais je ferais mieux de profiter qu’elle m’adresse encore la parole pour commencer à lui prouver que je suis un père exemplaire. « J’espère ne pas te vexer, Pete, mais je vais vous abandonner lâchement. Le décalage horaire me rattrape, et puis j’ai bien envie de passer du temps avec Aoife, même si elle ne restera pas éveillée très longtemps. Et comme ça, Kath pourra participer à la séance de dégustation, elle aussi.

– Oh, mais ne t’en fais pas pour moi, mon poulet, me répond Kath. Il faut que je fasse attention à ma pression artérielle, de toute façon.

– Non, non, je vous assure Kath. » Je vide mon scotch, en en savourant la puissance de feu. « Profitez donc de la présence de votre famille de Cork ; moi, il faut que je me couche tôt, sinon je risque de dormir debout tout à l’heure à l’église… Euh, demain, pas tout à l’heure. Là, vous voyez ?

– Bon, capitule Kath. Eh bien, si tu es sûr…

– Sûr et certain, confirmé-je en me frottant l’œil.

– Arrête de te gratter l’œil, Ed, me dit Holly. Ça va empirer. »

Onze heures du soir : tout va bien, à peu près, pour l’instant. Olive Sun veut que je reprenne un avion d’ici jeudi au plus tard : il va vite falloir que j’annonce la nouvelle à Holly. Dès ce soir, en fait, histoire qu’elle ne prévoie rien pour nous trois la semaine prochaine. À Falloujah, il va y avoir le plus gros débarquement de marines jamais eu depuis celui de Hué, au Vietnam. Et moi qui suis coincé ici, sur la côte du Sussex. Holly va péter une durite, mais bon, ce sera fait, et elle devra de toute façon se calmer pour le mariage de Sharon demain. Aoife dort dans le lit simple installé dans un coin de notre chambre d’hôtel. Elle était déjà couchée quand je suis arrivé, je n’ai donc pas encore pu dire bonsoir à ma fille, mais la première règle du Code des parents stipule qu’on ne réveille jamais un enfant qui dort paisiblement. Je me demande si les filles de Nasser dorment bien cette nuit, avec les aboiements des chiens, les coups de feu, les marines qui défoncent les portes. La télé à écran plat est allumée sur CNN, le son baissé, et montre des images de marines essuyant des tirs sur les toits des maisons à Falloujah. J’ai vu le reportage au moins cinq fois et même les experts ne trouveront rien à raconter de neuf tant que le nouveau cycle d’actualité ne sera pas lancé, d’ici à quelques heures, au moment où le jour se lèvera en Irak. Holly m’a envoyé un SMS il y a un quart d’heure pour me dire qu’elle et les autres filles vont bientôt rentrer à l’hôtel. « Bientôt », dans le contexte d’un bar à vin, cela veut tout et rien dire. J’éteins la télé, histoire de prouver que je ne suis pas accro à la guerre, puis je vais à la fenêtre. La jetée de Brighton est illuminée comme Fairyland un vendredi soir, et depuis la fête foraine installée tout au bout, on entend retentir la pop music. C’est une belle nuit de printemps – en tout cas, d’un point de vue britannique –, et pour les restaurants et bars qui jalonnent la promenade, c’est une soirée animée qui se termine. Les couples marchent main dans la main. Les bus de nuit sillonnent bruyamment les rues. Les véhicules respectent le Code de la route, pour la plupart. Je ne crache pas sur une société où la vie est tranquille et où tout fonctionne. Je m’y plais, du moins pendant quelques jours, voire quelques semaines. Mais je sais que, après deux mois, une vie bien réglée a pour moi autant de saveur qu’une bière sans alcool et sans bulles. Ce qui ne revient pas à dire que je suis accro aux zones de conflit, contrairement à ce que Brendan insinuait gentiment tout à l’heure. C’est aussi stupide que de prétendre que David Beckham est accro au football. Le football, c’est son métier, son art ; moi, mon art, c’est pratiquer le journalisme dans les zones de guerre. J’aurais aimé leur sortir ça, au clan Sykes.

Aoife ricane en dormant, puis pousse un vif grognement.

Je m’approche. « Tout va bien, Aoife. C’est juste un rêve. »

Toujours inconsciente, Aoife bougonne : « Non, imbécile ! Celui au citron. » Puis ses paupières s’ouvrent, comme celles d’une poupée dans un film d’horreur : « Tout à l’heure, on va dans un hôtel à Brighton, parce que tata Sharon se marie avec tonton Pete, et on te retrouvera là-bas, Papa. Je suis demoiselle d’honneur. » J’essaie de ne pas rire et, d’une caresse, je repousse les cheveux qui lui tombent sur le visage.

« Je sais, ma puce. On est tous arrivés, tu peux te rendormir. Je serai là demain matin et on va bien s’amuser.

– Super », dit Aoife, prête à retomber dans le sommeil…

… et la voilà qui sombre. Je remonte la couette sur son haut de pyjama Mon Petit Poney et l’embrasse sur le front, me rappelant cette semaine en 1997 pendant laquelle Holly et moi avons conçu cette précieuse petite forme de vie plus si petite que ça, d’ailleurs. La comète Hale-Bopp ornait le ciel nocturne, et trente-neuf membres de la secte de la Porte du Paradis s’étaient suicidés en groupe à San Diego pour qu’un OVNI tapi dans la queue de la comète recueille leurs âmes et leur permette d’accéder à un niveau de conscience supérieur. J’avais loué une maisonnette en Northumbrie : nous avions prévu de partir randonner le long du mur d’Hadrien, mais la rando n’avait pas été notre principale activité cette semaine-là. Et regardez-moi cette merveille. Je me demande comment elle, elle me voit. Comme un géant hirsute qui, par téléportation, resurgit dans sa vie avant de disparaître de nouveau pour d’obscures raisons ? Ce qui n’est pas très différent de la façon dont je voyais mon propre père – sauf que, moi, je pars pour des missions tandis que mon père, lui, partait faire de la prison. J’aimerais bien savoir comment Papa me voyait quand j’avais six ans. Il y a des tas de choses que j’aimerais savoir. Quand un proche meurt, c’est tout une armoire à classeurs de détails fascinants qui se volatilise. Jamais je n’aurais imaginé un jour avoir autant envie d’aller regarder son contenu.

Je me demande si Holly sera d’humeur à faire l’amour à son retour.

J’entends sa clé dans la serrure. J’éprouve un vague sentiment de culpabilité.

Mais ce n’est pas le quart de la culpabilité qu’elle me fera ressentir.

Holly se bat avec la serrure ; je me lève, pousse la chaînette et ouvre la porte de quelques centimètres. « Désolée, ma chère, dis-je en prenant la voix de Michael Caine. Je n’ai pas demandé de massage coquin. Essayez la porte à côté, peut-être.

– Laisse-moi entrer, dit Holly avec douceur, ou je t’envoie mon pied dans les couilles.

– Non, je n’ai pas commandé cela non plus. Voyez avec… »

Avec moins de douceur : « Brubeck, il faut que j’aille aux toilettes !

– Ah, dans ce cas, d’accord. » Je défais la chaînette et m’écarte du passage. « Même si tu rentres chez toi trop bourrée pour arriver à te servir d’une clé, espèce de traînée.

– Les serrures anti-cambriolage de cet hôtel sont trop sophistiquées. Il faut avoir une thèse pour les ouvrir. » Holly se précipite dans la salle de bains, jetant un coup d’œil à Aoife au passage. « Et puis, je n’ai bu que quelques verres. Je te rappelle que ma mère était là.

– Bah tiens, comme si Kath Sykes était du genre à plomber l’ambiance pendant une “séance de dégustation”. »

Holly ferme la porte de la salle de bains. « Ç’a été, avec Aoife ?

– Elle s’est juste réveillée quelques secondes, mais sinon, elle n’a pas moufté.

– Tant mieux. Elle était tellement excitée dans le train, j’avais peur qu’elle ne s’endorme pas et fasse la nouba toute la nuit. » Holly tire la chasse pour couvrir les autres bruits. Je retourne à la fenêtre. Au bout de la jetée, la fête foraine semble sur le point de fermer boutique. Quelle belle nuit. Avec sa proposition de prolonger de six mois ma mission en Irak, le magazine Spyglass va tout gâcher, j’en suis sûr. Holly ouvre la porte de la salle de bains et me sourit en se séchant les mains. « Alors, qu’est-ce que tu as fait de ta soirée pépère ? Tu as roupillé ? Écrit ? »

Elle est coiffée, porte une petite robe noire moulante et un collier de pierres noires et bleues. Il est désormais devenu rare qu’elle s’apprête ainsi. « J’ai eu des pensées impures, je songeais à ma MILF préférée. Puis-je vous aider à ôter cette robe, mademoiselle Sykes ?

– Bas les pattes. » Elle se tracasse pour Aoife. « On dort dans la même chambre que notre fille, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué. »

Je m’approche d’elle. « Je peux faire ça en mode silencieux.

– Pas ce soir, Roméo. J’ai mes règles. »

Le fait est que, ces six derniers mois, je ne suis pas rentré assez souvent pour savoir quand Holly est censée les avoir. « Bon, eh bien, il faudra que je me contente d’un long baiser langoureux.

– Eh oui, dommage, mon gars. » Nous nous embrassons, mais ce baiser n’est pas aussi long et langoureux qu’annoncé, et Holly n’est pas aussi soûle que je l’espérais – sans trop y croire non plus. Depuis quand n’ouvre-t-elle plus la bouche quand nous nous embrassons ? J’ai l’impression de m’accoler à une fermeture à glissière fermée. Je pense à l’aphorisme de Big Mac : pour faire l’amour, les femmes ont besoin de se sentir aimées ; pour se sentir aimés, les hommes ont besoin de faire l’amour. Je remplis ma part du contrat – c’est ce qui me semble, en tout cas –, mais, sexuellement parlant, on croirait que Holly a quarante-cinq ou cinquante-cinq ans, pas trente-cinq. Bien entendu, je n’ai pas le droit de me plaindre, car ce serait lui mettre la pression. Avant, Holly et moi pouvions parler de tout, absolument de tout, mais aujourd’hui les zones interdites ne cessent de gagner du terrain. Toutes ces choses me rendent… mais je n’ai pas le droit d’être triste non plus, parce que ça ferait de moi un petit garçon qui boude faute d’avoir eu le sac de bonbons qu’on lui avait promis. Je ne l’ai jamais trompée, jamais. Certes, Bagdad n’est pas le lieu de toutes les tentations, mais quand on est un homme de trente-cinq ans encore bon pour le service, et qu’on se retrouve souvent à devoir prendre soi-même le problème en main, il y a de quoi déprimer. L’année dernière au Tadjikistan, la photographe de presse danoise n’aurait pas repoussé mes avances, si je ne m’étais pas soucié de ce que j’aurais ressenti une fois descendu du taxi à Stoke Newington, en entendant Aoife s’écrier : « C’est Papaaaaa ! »

Holly retourne dans la salle de bains. Elle laisse la porte ouverte et commence à se démaquiller. « Alors, tu vas me le dire ou pas ? »

Je m’assieds sur le bord du lit double, sur mes gardes. « Te dire quoi ? »

Elle se tamponne sous les yeux avec un coton. « Ça, je ne sais pas encore.

– Qu’est-ce qui te fait penser que j’ai… quelque chose à t’annoncer ?

– Je ne sais pas, Brubeck. L’intuition féminine ? »

Je ne crois pas aux pouvoirs surnaturels, mais Holly joue très bien les voyantes. « Olive m’a demandé de rester encore à Bagdad jusqu’à décembre. »

Holly reste immobile pendant plusieurs secondes, laisse tomber son coton et se tourne vers moi. « Mais tu l’as déjà prévenue que tu arrêtais en juin.

– Oui, c’est vrai. C’est ce que j’ai fait. Mais elle me demande d’y réfléchir à nouveau.

– Mais à moi, tu as dit que tu arrêtais en juin. À moi et à Aoife.

– J’ai dit à Olive que je la rappellerais lundi. Après en avoir discuté avec toi. »

Holly donne l’impression d’avoir été trahie. Ou de m’avoir surpris en train de télécharger des films de cul. « On s’était pourtant mis d’accord, Brubeck. C’était censé être la toute dernière prolongation de ta mission.

– C’est seulement six mois de plus.

– Oh, putain. C’est ce que tu racontais déjà la dernière fois, nom de Dieu.

– Oui, d’accord mais, depuis que j’ai gagné le prix Sheehan-Dower, j’ai été…

– Et celle d’avant, aussi. “La moitié d’une année, et puis c’est fini”, tu avais dit.

– Ça couvrira un an des frais de scolarité d’Aoife quand elle sera à l’université.

– Elle préférera avoir un père encore en vie plutôt qu’un plus petit prêt étudiant.

– Tu es… » On ne peut plus qualifier les femmes d’hystériques, de nos jours : c’est devenu sexiste. « Tu dramatises. Ne tire pas sur cette ficelle.

– “Tu dramatises”. C’est ce qu’a dit Daniel Pearl à sa copine avant de s’envoler pour le Pakistan, tu crois ?

– Cette remarque n’est pas du meilleur goût. Ni la chose la plus avisée que tu aies dite. Et le Pakistan, ce n’est pas l’Irak. »

Elle descend l’abattant des toilettes et s’assied dessus ; nous sommes pour ainsi dire face à face. « J’en ai marre d’avoir peur à en vomir quand j’entends “Irak” ou “Bagdad” à la radio. Marre d’avoir à cacher mon anxiété devant Aoife. Tu es un journaliste reconnu et très demandé, bravo ; mais tu as une fille qui voudrait bien qu’on l’aide à faire du vélo sans les petites roues. Tu ne peux pas te contenter d’être une voix à peine audible qui appelle pendant quelques minutes tous les deux ou trois jours, quand le téléphone satellite veut bien fonctionner. Tu es vraiment accro à la guerre ! Brendan avait raison.

– Non, je ne suis pas accro ! Je suis journaliste et je fais mon boulot. Exactement comme lui fait son boulot et toi, le tien. »

Holly se frotte la tête comme si je lui donnais la migraine. « Eh ben, vas-y, alors ! Retourne à Bagdad, retourne voir les bombes démolir la façade de ton hôtel. Fais tes valises. Retournes-y. Va faire ton “boulot”, comme tu dis, si c’est plus important que nous. Mais je te préviens, tu as intérêt à dégager les locataires de ton appartement de King’s Cross, parce qu’à ton prochain retour à Londres, tu devras te trouver un endroit où crécher. »

Je ne hausse pas le ton : « Non mais tu t’entends parler ?

– Non, toi, écoute-toi parler, putain de bordel ! Le mois dernier tu étais d’accord pour arrêter en juin et rentrer à la maison. Mais il suffit que ta super rédactrice en chef américaine te dise : “Poussez jusqu’à décembre” pour que tu lui répondes : “Bon, d’accord”. Dis-moi juste un truc, Brubeck : tu es dans quel camp ? Dans le mien et celui de Aoife ou dans celui d’Olive Sun et Spyglass ?

– On me propose juste de bosser six mois de plus. C’est tout.

– Non, ce n’est pas tout, parce qu’une fois que ça se calmera à Falloujah ou que cette ville aura été rasée par les bombes, tu me parleras de Bagdad, ou bien ce sera Afghanistan 2 : le retour, ou je ne sais quel autre endroit encore, parce que tu auras toujours quelque part où aller, et ça continuera jusqu’au jour où tu auras trop poussé ta chance et que je n’aurai plus de mari, et Aoife, plus de père. Alors c’est vrai, j’ai supporté la Sierra Leone, et, oui, j’ai supporté quand tu es parti en mission en Somalie, mais maintenant, Aoife est plus grande. Elle a besoin de son père.

– Imagine que je te dise : “Holly, c’est fini, tu ne peux plus t’occuper des sans-abri. Il y en a qui ont le sida, qui sont armés de couteaux, qui sont psychotiques. Tu vas démissionner et bosser… au supermarché, à la place. Mets plutôt tes compétences relationnelles au service des denrées alimentaires. D’ailleurs, je ne te demande pas ton avis. C’est ça ou tu dégages.” Comment est-ce que tu réagirais, toi ?

– Mais les risques ne sont pas les mêmes, putain ! » Holly laisse échapper un soupir de rage. « Et pourquoi me parler de ça en plein milieu de la nuit ? Je suis le témoin de Sharon, demain. Je vais avoir la tête d’un panda un lendemain de cuite. Tu es à un tournant de ta vie, Brubeck. Tu vas devoir choisir. »

Comme un couillon, je fais le mariolle : « C’est plus un carrefour en T, si on veut être précis.

– C’est vrai, j’avais oublié. Pour toi, cette histoire, c’est une plaisanterie, hein ?

– Hé, Holly, ça va, je voulais juste…

– Eh bien, je ne plaisante pas, moi, figure-toi. Pose ta démission chez Spyglass ou bien déménage. Ma maison n’est pas un dépotoir qui te sert à entreposer tes ordinateurs portables foutus. »

Il est trois heures du matin et c’est la merde. « Ne jamais s’endormir fâché », disait mon oncle Norm ; mais lui n’a pas fait un gosse avec une femme comme Holly. Holly à qui, dans un esprit d’apaisement, j’ai souhaité « Bonne nuit » en éteignant la lumière, mais dans le « Bonne nuit » qu’elle m’a renvoyé avant de me tourner le dos, on entendait plutôt un « Va chier ». Son dos est d’ailleurs aussi accueillant que la frontière nord-coréenne. Il est six heures du matin à Bagdad. Les étoiles doivent commencer à se dissoudre dans l’aube desséchée par le gel tandis que des chiens décharnés fouillent les décombres en quête de nourriture, que les haut-parleurs des mosquées lancent l’appel à la prière, et que les amas jonchant les bords des routes se révèlent être la moisson de cadavres de la veille. Les macchabées les plus chanceux n’ont pris qu’une balle en pleine tête. À l’hôtel Safir, on procède aux réparations. La lumière du jour va demander à reprendre ma chambre, la 555, située à l’arrière de l’immeuble. Dans mon lit se trouve sûrement Andy Rodriguez, du journal The Economist, à qui je dois une fière chandelle depuis la chute de Kaboul, il y a deux ans. Mais pour le reste, rien n’a changé : au-dessus du bureau, il y a une carte de Bagdad. Les zones interdites sont marquées en rose fluo. Après l’invasion en mars dernier, la carte ne comportait que quelques hachures par-ci par-là – la nationale 8 sud, en direction de Hillah, et la nationale 10 ouest, en direction de Falloujah – sinon, on pouvait circuler à peu près où on voulait. Mais, à mesure que l’insurrection a pris de l’ampleur, l’encre rose s’est mise à gagner les routes du nord qui mènent à Tikrit et Mossoul, sur lesquelles une équipe télé de journalistes américains a littéralement été réduite en miettes. Pareil pour la route de l’aéroport. Quand la zone de Sadr City, le tiers est de Bagdad, a été bouclée, les trois quarts de ma carte se sont retrouvés en rose. Big Mac dit que je suis en train de redessiner une ancienne carte de l’empire colonial britannique. Tout ceci rend l’exercice de mon métier extrêmement difficile. Aller en périphérie des villes obtenir des récits, entrer en contact avec des témoins directs, parler en anglais dans la rue, ou même ne serait-ce que sortir de l’hôtel, tout ça, c’est terminé. Depuis le 1 er janvier, je ne fais quasiment plus que du journalisme par procuration pour le compte de Spyglass. Sans Nasser ni Aziz, je me serais cantonné à répéter les panglosseries jetées en pâture à la presse dans la zone verte. Tout cela m’amène à répondre à une question : s’il est si difficile d’exercer la profession de journaliste en Irak, pourquoi suis-je aussi pressé de retourner à Bagdad me remettre au boulot ?

Parce que c’est difficile, et que je fais partie des meilleurs.

Parce que seuls les meilleurs sont capables de travailler en Irak, en ce moment.

Parce que, si je n’y retourne pas, deux types bien seront morts pour rien.

 

1. Prononcer « Ifa ».

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