L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 6 sur 31

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L'âme des Horloges

23 Décembre

 

 

Au moment où j’entre en faisant résonner la clochette de la boutique de Bernard Kriebel, philatéliste à Cecil Court, non loin de Charing Cross Road, une forte odeur de tabac de pipe m’enveloppe. C’est un magasin étroit et tout en longueur comportant un présentoir central où des séries de timbres de prix moyen sont disposées un peu comme chez un disquaire. Les articles plus coûteux se trouvent dans des vitrines sous clé alignées le long des murs. Je dénoue mon écharpe mais garde ma vieille sacoche en bandoulière. La radio sifflote le deuxième acte de Don Giovanni. Bernard Kriebel, vêtu de tweed vert et d’une cravate bleu marine, regarde derrière le client posté au comptoir afin de s’assurer que je suis venu en paix. Prenez votre temps, lui signifie ma moue, tandis que je me tiens poliment à distance et passe en revue les Penny Black parfaitement préservés qui sont exposés dans les vitrines à contrôle hygrométrique. Il devient cependant vite évident que le client devant moi n’est pas satisfait : « Comment cela, faux ?

– Le spécimen que vous m’apportez semble davantage avoir cent jours d’existence » – le propriétaire du magasin retire sa fine paire de lunettes afin de frotter son œil qui pleure – « que cent ans. »

Le client joint son pouce et son index, tel un acteur de comedia dell’arte : « Et la couleur ternie, alors ? Et le papier jauni ? Vous n’allez pas me dire que c’est du papier d’aujourd’hui !

– Il n’est pas difficile de se procurer du papier d’époque. Cela étant, la disposition en croix des fibres laisse à penser que celui-ci date plus des années 1920 que de 1890. » L’anglais mesuré que parle Bernard Kriebel a des intonations slaves : j’ai appris qu’il était yougoslave. « Tremper du papier dans du thé faiblement infusé est un vieux subterfuge. Les plaques ont dû demander bien des nuits de travail, je n’en doute pas – ceci étant, à une cote de vingt-cinq mille livres, le jeu en vaut la chandelle. L’encre utilisée, elle, est contemporaine… du terre de Sienne brûlée de Winsor & Newton ? Elle est légèrement diluée. Non pas que ce faux soit grossier. »

Gémissement en voix de fausset. « Vous me traitez de faussaire ?

– Je n’ai pas dit que c’était vous, si vous avez remarqué.

– C’est une tentative pour faire baisser le prix. Avouez-le. »

Kriebel grimace de dégoût. « Au marché de Portobello ou aux foires de philatélie et numismatique, un amateur s’y laissera peut-être prendre. Bien, si vous voulez m’excuser, monsieur Budd, un authentique client m’attend. »

M. Budd pousse un petit grognement étranglé et sort en fulminant. Il essaie de claquer la porte – ce qui est impossible – puis disparaît. Kriebel adresse un hochement de tête dépité au monde et à ses mœurs.

Je lui demande : « Y a-t-il beaucoup de faussaires qui vous apportent leurs œuvres ? »

Kriebel rentre les joues afin de montrer qu’il éludera ma question. « Votre visage m’est familier… » – il parcourt son carnet d’adresses mental – « … monsieur Anyder. Vous m’avez vendu un lot de huit timbres des îles Pitcairn en août dernier. Une série en bel état.

– J’espère que vous allez bien, monsieur Kriebel.

– Je n’ai pas à me plaindre. Et vos études ? Du droit à l’University College de Londres, c’est bien cela ? »

Je pense qu’il essaie de me coincer. « L’astrophysique à l’Imperial College.

– Oui, ça y est. Et alors, avez-vous trouvé dans les étoiles les traces d’une forme de vie consciente ?

– Pas plus qu’ici-bas, monsieur Kriebel. »

Il sourit de cette plaisanterie éculée et lorgne ma sacoche. « Alors, venez-vous acheter ou bien vendre, cet après-midi ? »

Je sors le dossier noir et en tire une bande de quatre timbres.

Tap-tap-tap, fait le stylo à bille de M. Kriebel sur le dessus du comptoir.

Le philatéliste et sa lampe d’architecte se penchent pour mieux voir.

Le stylo à bille se tait. Les yeux fatigués de Bernard Kriebel me scrutent, inquisiteurs. Je récite donc mon couplet : « Quatre timbres des Indes coloniales, des demi-Anna bleu océan. Ils datent de 1854 ou 1855. La bande est issue de la partie droite de la planche, qui comporte des inscriptions en marge. Bon état. Non oblitérés. Est-ce que je m’en sors bien, jusqu’ici ?

– Assez bien, oui. » Il recommence son examen à l’aide d’une loupe digne de Sherlock Holmes. « Je ne vais pas vous raconter que j’en vois passer beaucoup des comme ça. Vous aviez… un prix en tête ?

– Un seul exemplaire affranchi a atteint deux mille cent livres chez Sotheby’s en juin dernier. Multiplié par quatre, cela donne huit mille quatre cents. Si l’on majore de cinquante pour cent puisqu’ils sont intacts, on arrive aux alentours de treize mille livres. Ceci étant, ici à Londres, les charges des commerçants sont élevées, vous payez rubis sur l’ongle, et je caresse l’espoir d’établir avec vous un partenariat sur le long terme, monsieur Kriebel.

– Oh, je pense que, dorénavant, vous pouvez m’appeler Bernard.

– Dans ce cas, appelez-moi Marcus, et mon prix sera de dix mille livres. »

Kriebel a déjà décidé d’accepter, mais, par politesse, il feint d’hésiter : « Les timbres de l’empire colonial ne se revendent pas très bien en ce moment. » Il allume sa pipe tandis que l’aria se termine. « Hélas, je crains de ne pouvoir aller au-delà de huit mille cinq cents.

– Il fait trop froid pour me poursuivre jusqu’à Trafalgar Square, Bernard. »

Il soupire par ses narines poilues. « Ma femme m’étrillera pour mon manque de fermeté, mais il faut bien encourager les jeunes philatélistes. Coupons la poire en deux, si vous le voulez bien : neuf mille deux cent cinquante ?

– Dix mille est un chiffre rond, c’est plus simple ainsi. » Je remets mon écharpe.

Un ultime soupir : « Dix mille, entendu. » Nous topons. « Vous prenez les chèques ?

– Oui, mais, Bernard… » – Il se retourne, déjà sur le seuil de son cagibi – « … à ma place, vous accepteriez qu’on emporte votre précieuse marchandise avant que le paiement vous ait été remis ? »

Bernard Kriebel incline la tête devant tant de professionnalisme. Il me rend les timbres et s’en va remplir mon chèque. Un bus en fin de vie se traîne sur Charing Cross Road. Les démons de l’Enfer repartent avec Don Giovanni : c’est le destin de tous les amateurs qui bâclent leurs devoirs.

Je sillonne un quartier de Soho aux couleurs de Noël, braillard, plein de vapeur et jonché de dangereuses plaques de neige gelée ; je traverse le torrent glacial des voitures sur Regent Street, et arrive devant les discrets bureaux londoniens de la banque Intégrité Suisse, nichée dans une rue derrière Berkeley Square. Le gorille me tient la porte d’entrée à l’épreuve des balles et m’adresse un bref hochement de tête : il sait que j’ai rendez-vous. Une fois dans les spacieux locaux acajou et blanc cassé, je fais encaisser mon chèque par la petite assistante assise derrière le bureau lustré, qui se cantonne à me demander : « Comment allez-vous, monsieur Anyder ? » Un petit drapeau suisse flotte à côté de son terminal informatique, et, tandis qu’elle remplit le bordereau de dépôt, je songe à Mme Constantin et me demande si cette dernière, en tant qu’expatriée suisse argentée mais discrète, s’assied dans cette somptueuse chaise, elle aussi. Notre étrange rencontre dans la chapelle de King’s College me revient sans cesse, bien que je n’aie pas connu d’autre moment d’absence depuis. « À la prochaine fois, monsieur Anyder », me salue l’assistante, ce à quoi j’acquiesce : oui, à la prochaine fois. L’argent n’est que le sous-produit de mon art, mais j’ai tout de même l’impression de repartir armé et équipé d’un gilet pare-balles : une fois le chèque de Kriebel vérifié, mon compte franchira le seuil des cinquante mille. C’est bien évidemment une goutte d’eau dans les écritures de l’Intégrité, mais c’est une jolie petite réserve pour un étudiant de premier cycle qui s’acquittera de lui-même de son droit d’entrée dans le monde. Et cet argent fera des petits. La moitié de mes camarades de Humber College – à moins que leurs parents soient de dociles vaches à lait – sont à tel point empêtrés dans les dettes et le déni que, pendant leurs cinq premières années de leur vie active, ils devront accepter le premier travail merdique qu’on voudra bien leur proposer et faire comme si c’était la panacée. Pas moi. Les propositions de ce genre, je les retournerai à leurs envoyeurs. Deux fois plus fort.

Dans un passage couvert près de Piccadilly Circus, deux hommes en costume et imperméable barrent une entrée et invectivent une personne qu’il m’est impossible de voir. Les vitrines lumineuses du disquaire Tower Records brillent à travers le léger grésil qui tombe, et les premiers employés à retourner chez eux s’engouffrent dans la station de métro ; malgré tout, ma curiosité est piquée. Entre les dos des deux types, j’aperçois un yéti rabougri, recroquevillé sur lui-même. « Pas mal, le modèle économique que t’as trouvé, dit le premier. Tu repères ceux qui achètent des fleurs là-bas et tu les alpagues ici en leur demandant de l’argent, comme ça, ils ne peuvent pas passer leur chemin sans se sentir merdeux. » Le tortionnaire a la voix d’un type qui a bu. « On est dans le marketing, nous aussi, tu sais. C’est quoi, ton taux de réussite ? Combien tu en saignes par heure ?

– J… Je. » Le yéti cligne rapidement des yeux, intimidé. « Je saigne personne, moi. »

Les deux tortionnaires se gaussent grassement : ce n’est pas joli à entendre.

« M… Moi, je demande juste un peu de monnaie. La chambre est à treize livres la nuit.

– Alors rase-toi et dégote-toi un boulot de manut’ !

– Personne me filera de boulot si j’ai pas d’adresse fisse.

– Eh bien, trouve-t’en une, d’adresse fixe. Crétin.

– Personne ne voudra me louer une chambre si j’ai pas de boulot.

– Il trouve une excuse à tout, celui-là, tu as vu, Gaz ?

– Allons, allons. Tu veux du boulot ? Je t’en donne un, moi. Tu le veux ? »

Le plus costaud des deux se baisse : « Mon collègue te demande très gentiment si tu veux du boulot. »

Le yéti avale sa salive et hoche la tête. « C’est quoi ?

– T’entends ça, Gaz ? Tu vois, finalement, les mendiants peuvent faire la fine bouche.

– Collecteur de fonds, dit Gaz. Dix livres la minute. Paiement garanti. »

Le yéti a un tic facial. « Faut que je fasse quoi ?

– La réponse est dans l’intitulé du poste. » Le type se retourne et lance une poignée de pièces en visant un espace dans le flot des voitures qui vrombissent et s’engagent sur le rond-point. « Ramasse le fric, Einstein ! » Les pièces roulent entre les pneus et sous les voitures, puis s’éparpillent dans les ornières formées par la neige fondue et sale. « Tu as vu ? C’est vrai ce qu’on dit : les rues de Londres sont pavées d’or. » Les deux tortionnaires déguerpissent, contents d’eux, et laissent seul le yéti rabougri, qui calcule ses chances de réussir à récupérer les pièces sans se faire écraser par un bus. « N’y allez pas », préviens-je le sans-abri.

Il me lance un regard furieux. « Essaie de dormir dans une benne, toi. »

Je sors mon porte-monnaie et lui tends deux billets de vingt.

Il regarde l’argent, puis me regarde, moi.

Je lui dis : « Ça vous fera trois nuits au motel, non ? »

Il prend les billets et les glisse dans sa veste crasseuse. « ’erci. »

Mon sacrifice aux dieux dûment effectué, je me laisse aspirer par la station de métro, qui m’entraîne dans un tourbillon d’odeurs corporelles et de mauvaises haleines.

Ce sont des phrases assez simples : « Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu’on n’en a jamais vu ni connu. Il y a si loin de la matière dont on vit à celle dont on devrait vivre, qu’en n’étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu’à se conserver ; et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne

peut manquer de périr au milieu de tant de méchants 1. » Pour ce point de vue limpide et pragmatique, le cardinal Pole a fustigé Machiavel, en qui il voyait l’apôtre du Mal. Après la station Earl’s Court, mon wagon se met à vaciller dans la lumière du crépuscule. Des usines à gaz, des toitures édouardiennes, des cheminées, des antennes, le parking d’un supermarché, des bureaux à louer. Les voyageurs se balancent telles des demi-carcasses de bœuf et s’avachissent comme des cadavres : des tâcherons en col blanc branchés à leurs Discman ; leurs homologues quadragénaires et rondouillards, plongés dans la lecture de l’Evening Standard ; et une version d’eux-mêmes à l’approche de la retraite, le regard perdu dans l’Ouest londonien, se demandant où a bien pu filer leur vie. Je suis le système que tu dois battre, claque le wagon. Je suis le système que tu dois battre. Mais qu’est-ce que cela signifie, « battre le système » ? Devenir suffisamment riche pour s’affranchir de l’humiliation quotidienne de la vie active ? Un autre métro, sur la voie parallèle à la nôtre, nous dépasse lentement, ce qui me laisse le temps d’apercevoir le jeune employé de la City que je serai devenu d’ici un an, et qui se trouve écrasé contre la vitre, à seulement un mètre de moi. Une belle peau, de beaux vêtements, un regard exténué. Comment devenir très riche avant trente ans, titre la couverture de son magazine. Le type lève le nez et me remarque. Il plisse les yeux pour tenter de déchiffrer le titre du classique édité par Penguin que je lis, mais son train bifurque sur une autre voie et s’éloigne en cahotant.

Si je doute qu’on puisse battre le système en montant en grade, je sais que ce n’est pas en en sortant qu’on y parviendra. Rappelle-toi Rivendell. L’été d’avant mon installation à Cambridge, nous sommes plusieurs à être allés au Floating World, la boîte de nuit de Camden Town. J’ai pris de l’ecstasy et me suis envoyé en l’air avec une fille maigrichonne au rouge à lèvres couleur de sang coagulé qui portait des vêtements en maille de type toile d’araignée noirs. La fille araignée et moi avons pris un taxi pour rentrer chez elle : une communauté baptisée Rivendell, qui se trouvait être un squat tout au bout d’une zone résidentielle située juste à côté d’une usine de recyclage de papier. La fille araignée et moi avons batifolé au son d’un vieil album de Joni Mitchell – il y avait le mot « mouettes » dans le titre – et avons somnolé jusqu’à midi, heure à laquelle on m’a conduit dans la Chambre d’Elrond, où j’ai mangé un curry de lentilles et où les « pionniers » du squat m’ont expliqué que leur communauté était un avant-poste de l’ère qui succéderait à celle du capitalisme, du pétrole et de la finance. Pour eux, tout était soit « dans le système » – pas bien –, soit « en dehors du système » – bien. Lorsque l’un d’eux m’a demandé comment je souhaitais passer mon séjour sur Terre et que j’ai dit vouloir travailler dans les médias, ma réponse a essuyé la mitraille d’une diatribe collective : les médias du système divisent les gens, alors qu’ils devraient les unir. La fille araignée m’a expliqué qu’« ici, à Rivendell, nous nous parlons vraiment et nous partageons des contes issus de cultures détentrices d’une plus grande sagesse, comme celle des Inuits. La sagesse est notre plus précieuse monnaie d’échange ». Au moment de mon départ, elle m’a demandé de lui « prêter » vingt livres afin d’acheter deux ou trois choses au supermarché. Je lui ai suggéré de réciter une fable inuit à la caisse, puisque la sagesse était une monnaie si précieuse. Si sa réaction a été en partie celle d’une féministe radicale, elle est néanmoins restée dans un registre typiquement anglo-saxon. Abstraction faite des morpions et d’une allergie à Joni Mitchell que je traîne encore à ce jour, je retiendrai de mon expérience à Rivendell que l’expression « en dehors du système » est synonyme de « pauvreté ».

Demandez donc au yéti s’il se sent libre.

Tandis que je retire mes bottes et ma chapka sous le porche, j’entends Maman dans le salon de devant : « Attendez… C’est peut-être lui qui arrive. » Elle sort, le téléphone en main, fil tendu au maximum. « Oui, c’est bien lui ! À point nommé. Je vous le passe. Ravie d’avoir pu mettre une voix sur votre nom, Jonny. Bonnes fêtes, et tout et tout. » Je la suis à l’intérieur et articule silencieusement : Jonny Penhaligon ? Maman acquiesce d’un signe de tête et repart en fermant la porte derrière elle. Plongée dans le noir, la pièce n’est éclairée que par les guirlandes électriques du sapin, qui s’allument et s’éteignent par intermittence. Le combiné est posé sur le fauteuil en osier : je porte l’écouteur à mon oreille et goûte le souffle nerveux de Penhaligon ainsi que le thème hallucinogène de Twin Peaks, diffusé dans une autre pièce de Tredavoe House. Partant de dix, j’entame un lent compte à rebours… « Jonny ! Une sacrée surprise ! Excuse-moi pour l’attente.

– Oui, Hugo, c’est Jonny. Salut. Comment ça va ?

– Très bien. Fin prêt pour Noël. Et toi ?

– Pas terrible, pour dire les choses de façon un peu brutale, Hugo.

– Ah, désolé de l’apprendre. Est-ce que je peux t’aider ?

– Euh… Je ne sais pas. C’est un peu… C’est un peu délicat.

– Allons donc. Vas-y, je t’écoute.

– Tu sais, l’autre soir, chez Toad. J’en étais à quatre mille de gains quand tu as jeté l’éponge, tu te souviens ?

– Oh que oui. Éjecté dès la première heure. Pas le genre du pirate de Penzance, hein ?

– Oui… parfois les coups de chance s’enchaînent.

– Des “coups de chance”, tu dis ? Quatre mille livres, c’est déjà plus que le prix d’une année d’étude.

– Oui, c’est vrai. Ça m’est un peu monté à la tête… un peu beaucoup. Ça, et le vin chaud. Et puis je me disais que ce serait tellement génial de ne plus avoir à ramper devant ma mère chaque fois que mes comptes sont à sec… Enfin, bref : tu étais parti, c’est Eusebio qui donnait, et j’avais une couleur au valet à pique. Je l’ai jouée sans flancher – j’ai fait comme si je bluffais sur une main merdique – jusqu’à ce que le pot atteigne deux mille livres.

– Putain, Jonny. Ça fait une sacrée somme.

– Je sais. On s’était mis d’accord pour faire sauter la limite de relance, et on était trois à relancer sans arrêt, et personne ne voulait se coucher. Rinty n’avait que deux paires, et Bryce Clegg a regardé ma couleur et dit : “Encore baisé par le pirate.” Mais, alors que je ramassais le pactole, il a ajouté : “À moins que j’aie… Oh mon Dieu, mais qu’est-ce ? Un full.” Et c’était vrai : trois reines, deux as. J’aurais dû quitter la table, si tu savais comme je regrette. J’avais encore deux mille de gains. Mais j’en avais perdu autant, et je me suis dit que c’était juste une mauvaise passe, que si je gardais mon sang-froid, je me referais. “La chance sourit aux audacieux”, je me répétais. Encore une main, et le vent soufflerait en ma faveur… Toad m’a demandé deux fois si je voulais me retirer du jeu, mais… à ce moment-là, j’étais déjà… j’étais déjà… » – la voix de Penhaligon chevrote – « … à dix mille de pertes.

– Ouh là, Jonny. Ce sont des chiffres de grands, ça.

– Ouais, et donc on a poursuivi. Je cumulais les pertes, et je n’ai pas compris quand les cloches de King’s College se sont mises à sonner au beau milieu de la nuit, mais quand Toad a tiré les rideaux, il faisait jour. Il a déclaré que son cercle de jeu fermait pendant les vacances. Il nous a proposé des œufs brouillés, mais je n’avais pas faim…

– Un jour tu gagnes, un jour tu perds, le consolé-je. C’est ça le poker.

– Non, Hugo, tu n’as pas compris. Eusebio s’est fait plumer, mais moi… je me suis fait pulvériser, et quand Toad a écrit la somme que je devais, on en était à… » – murmure étranglé – « quinze mille deux cents. Toad m’a dit qu’il arrondirait à quinze mille parce qu’un chiffre rond, c’est plus simple pour tout le monde, n’empêche que…

– Toad connaît ton sens de l’honneur, il sera dans les meilleures dispositions », le rassuré-je en jetant un œil derrière le rideau de velours bleu. La nuit est froide, d’un bleu indigo sombre teinté de l’ambre des lumières de la ville. « Il sait qu’il ne s’adresse pas à un zonard, un plouc qui lui fera une scène du genre “Qu’est-ce que tu veux que je paie ? Tes sous, je les ai pas”. »

Penhaligon soupire. « Justement, c’est le problème, tu vois. »

Je la joue perplexe. « Pour être honnête, non, je ne vois pas vraiment.

– Quinze mille livres, c’est… c’est une grosse somme. Une putain de grosse somme.

– Pour un simple mortel comme moi, d’accord… Mais pas quand on est issu de la vieille aristocratie de Cornouailles, quand même.

– Je n’ai pas ce montant… sur mon compte courant.

– Ah, d’accord. D’accord ! Écoute-moi, je connais Toad depuis que je suis entré à Cambridge : je te promets qu’il n’y a rien à craindre. »

La voix de Penhaligon grince, torturée par l’espoir. : « C’est vrai ?

– Toad est réglo. Dis-lui qu’avec la fermeture des banques pendant les fêtes, tu ne seras pas en mesure de lui virer ce que tu lui dois avant le Nouvel An. Il sait ce que vaut la parole d’un Penhaligon. »

Là, il crache le morceau : « Mais je ne les ai pas, ces quinze mille livres. »

Un silence dramatique, un soupçon de confusion et une pincée d’incrédulité. « Tu veux dire que… tu n’as l’argent… nulle part ?

– Eh bien… Non. Pas en ce moment. Si j’en avais les moyens, je paierais, mais là…

– Jonny, arrête. Ce sont tes dettes. Je me suis porté garant pour toi. Devant Toad. Je lui ai dit : “C’est un Penhaligon”, et ça a suffi. Fin de la discussion.

– Ce n’est pas parce qu’on a des ancêtres amiraux et qu’on vit dans une maison classée qu’on est milliardaire ! Le propriétaire de Tredavoe House, c’est la Courtard’s Bank, pas nous !

– D’accord, du calme. Demande à ta mère de te signer un chèque, dans ce cas.

– Pour une dette de poker ? Tu es malade ? Elle refuserait tout net. Écoute, qu’est-ce que Toad pourrait faire, après tout, si ses quinze mille livres…

– Non, non, non, non, non. Toad est un type sympa, mais c’est un homme d’affaires, et les affaires prennent toujours le dessus sur la gentillesse. Je t’en prie. Donne-lui ce que tu lui dois.

– Mais c’était juste une partie de poker. Ce n’est pas comme si… j’avais signé un contrat.

– Une dette, c’est une dette, Jonny. Toad pense que tu lui dois cet argent, et c’est aussi mon point de vue : si tu refuses d’honorer ta dette, il ne fera pas dans la dentelle. Je ne dis pas que tu retrouveras une tête de cheval dans ton lit, mais il est capable de mêler à cette histoire ta famille et Humber College, où, soit dit en passant, les gens n’apprécieraient pas trop de voir apparaître dans la presse à scandale le nom de leur respectable institution. »

Penhaligon entend le bruit de son avenir : c’est celui d’un conteneur à verre poussé du toit d’un parking à plusieurs niveaux. « Oh, merde. Merde. Meeeerdeeuuh.

– Il reste peut-être une solution… mais non, laisse tomber.

– Au point où j’en suis, je serais prêt à tout envisager. Tout.

– Non, oublie ce que je t’ai dit. Je connais déjà ta réponse, de toute façon.

– Crache le morceau, Hugo. »

Pour persuader quelqu’un, il ne s’agit pas de le « contraindre », mais simplement de lui montrer une porte et de faire en sorte qu’il ait une irrépressible envie d’en tourner la poignée. « Cette vieille voiture de sport que tu as, Jonny. Une Alfa Romeo, c’est ça ?

– Une Aston Martin Coda de 1969, mais… Quoi, la revendre ?

– Je sais, c’est inconcevable. Mieux vaut encore aller ramper devant ta mère.

– Mais… c’était la voiture de mon père. Il me l’a léguée. Je l’adore, cette voiture. Si elle disparaissait, comment voudrais-tu que je le justifie ?

– Tu es plein de ressources, Jonny. Raconte à ta famille que tu as préféré liquider tes biens saisissables et placer l’argent dans des émissions obligataires stables proposées par les paradis fiscaux, plutôt que sillonner le Devon et les Cornouailles dans un bolide, fût-ce celui de ton père. Tiens, j’y pense : il y a un vendeur de voitures de collection près de chez moi, à Richmond. Un type très discret. Je pourrais peut-être lui rendre une petite visite avant la fermeture de Noël et lui demander ce que ta voiture vaut. »

Soupir spasmodique en provenance de l’orteil gelé de l’Angleterre.

« C’est non, si je comprends bien, reprends-je. Je suis désolé, Jonny, j’aurais aimé…

– Non, attends. D’accord. Va le voir. S’il te plaît.

– Et est-ce que tu préfères expliquer la situation toi-même à Toad ou… ?

– Tu peux l’appeler, toi ? Moi, je… je crois pas que… que je…

– Laisse, je m’en charge. “C’est dans le besoin qu’on reconnaît ses amis”, non ? »

Je compose le numéro de Toad de mémoire. Son répondeur s’enclenche après la première sonnerie. « Le pirate vend. Je pars dans les Alpes après le vingt-six, mais on se reverra à Cambridge en janvier. Joyeux Noël. » Je raccroche et promène mon regard sur la bibliothèque faite sur mesure, la télévision, le bar de Papa, les appliques murales en verre soufflé de Maman, le plan de ville ancien de Richmond-upon-Thames, les photographies de Brian, Alice, Alex, Hugo et Nigel Lamb à différents âges et périodes de leur vie. Leurs bavardages me parviennent comme des voix émanant de tuyaux acoustiques reliés à un autre monde.

« Tout va bien, Hugo ? » Papa surgit dans l’embrasure de la porte. « Content de te retrouver.

– Coucou, Papa. C’était Jonny, un ami de Humber College. Il voulait connaître la liste des bouquins d’économie à lire pour le prochain trimestre.

– Bien organisé, celui-là. J’ai oublié une bouteille de cognac dans le coffre de la voiture, je ressors…

– Ah non, Papa : dehors, il gèle, et tu es encore un peu enrhumé. Mon manteau est juste là, sur la patère ; je te rapporte la bouteille. »

« Comme on se retrouve, m’interpelle un type qui surgit alors que je referme le coffre de la BMW de Papa, au moment le plus lugubre de l’hiver. » Je manque de laisser échapper la bouteille de cognac. Le type est emmitouflé dans un anorak, et l’ombre de sa capuche que projette le réverbère dissimule son visage. Il n’est qu’à quelques pas du trottoir, mais se tient bel et bien sur notre allée.

« Je peux vous aider ? » J’avais escompté lui répondre sur un ton plus ferme.

« C’est ce que nous nous demandons. » Il baisse sa capuche et je reconnais alors le yéti qui faisait la manche à Piccadilly Circus. La bouteille de cognac me glisse des doigts et s’écrase sur mon pied.

Je ne parviens qu’à émettre un : « Vous ? Je… » Mon haleine flotte dans l’air, un nuage blanc.

En retour de quoi, il se contente d’un : « Eh oui, on dirait bien. »

Ma voix est un coassement : « Pourquoi… Pourquoi m’avez-vous suivi ? »

Il lève la tête et observe la maison de mes parents, comme le ferait un potentiel acquéreur. Le yéti a les mains plongées dans les poches. Il y a de la place pour un couteau.

« Je n’ai plus d’argent à vous donner, si c’est ce que vous êtes…

– Je n’ai pas fait tout ce chemin pour des billets, Hugo. »

Je réfléchis : je suis pourtant sûr de ne pas lui avoir donné mon nom. Pourquoi l’aurais-je fait ? « Comment connaissez-vous mon nom ?

– Nous le connaissons depuis deux ans, à présent. » Je remarque que son accent de type des bas-fonds a complètement disparu, et que sa diction est excellente.

Je scrute son visage. Un ancien camarade de classe ? « Qui êtes-vous ? »

Le yéti gratte sa tête aux cheveux gras : il a des mitaines. « Si vous voulez dire : “Qui est le propriétaire de ce corps”, je vous répondrai que cela n’intéresse franchement personne. Il a grandi à Gloucester, il a des poux, est héroïnomane et porteur d’une maladie auto-immune dont on parle beaucoup. Si votre question est : “À qui est-ce que je m’adresse ?” alors ma réponse est Immaculée Constantin, avec qui vous avez récemment discuté de la nature du pouvoir. Je sais que vous vous souvenez de moi. »

Je recule d’un pas. Le pot d’échappement de la BMW de Papa me rentre dans le mollet. Le yéti de Piccadilly Circus n’aurait même pas été capable de prononcer le nom d’Immaculée Constantin. « C’est un coup monté. Elle vous a tout raconté, mais comment… ?

– Comment a-t-elle pu savoir à quel SDF vous alliez faire l’aumône aujourd’hui ? C’est impossible. Et comment est-elle au courant de l’existence de Marcus Anyder ? Élargissez votre vision des choses. Redéfinissez le champ des possibles. »

Dans la rue voisine, l’alarme d’une voiture se déclenche. « Les services secrets. Vous faites… Vous faites tous deux partie de… de…

– D’une cabale orchestrée par le gouvernement ? D’accord, vous faites un effort pour voir plus large, mais doucement avec la paranoïa, on ne sait jamais où cela s’arrête. Et si Brian et Alice Lamb étaient des agents secrets ? Et si Mariângela et l’infirmière Purvis étaient également de mèche ? Et le brigadier Philby : il n’est peut-être pas aussi gâteux qu’il en a l’air. La paranoïa fait feu de tout bois, c’est fou. »

Ce qui se passe est réel. Les traces du yéti dans la croûte de neige. L’odeur putride de vomi et d’alcool. Le froid qui me mord les lèvres. Ces choses-là, on ne peut pas les halluciner. « Que voulez-vous ?

– Que la graine qui a été semée germe. »

Nous nous regardons. Il sent le biscuit gras. « Écoutez, je ne comprends pas ce qui se passe, ni pourquoi elle vous a envoyé, ou bien pourquoi vous vous faites passer pour elle… Mais Mlle Constantin doit savoir qu’elle se trompe.

– Ah oui ? Quel genre d’erreur ai-je commise ? me demande le yéti.

– Je ne veux pas de ceci. Je ne suis pas ce que vous croyez que je suis. Je voudrais juste passer Noël et le reste de ma vie tranquillement avec…

– Nous vous connaissons mieux que vous ne le croyez, Hugo Lamb. Nous vous connaissons mieux que vous-même. » Le yéti pousse un grognement conclusif et amusé, se tourne puis repart en suivant l’allée. Il me jette un « Joyeux Noël » par-dessus l’épaule et disparaît.

 

1. Nicolas Machiavel, Le Prince, Nathan, 1998. Traduction de Patrick Dupouey.

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