L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 26 sur 31 · partie 1/3

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L'âme des Horloges

5 Avril

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

 

Dans le limon des rêves, mes agresseurs me barraient les sorties, jusqu’à ce que je ne puisse plus m’échapper qu’en montant. Je ne sais plus quel moi je suis ; et puis je vois le « 05:09 » de ma veilleuse projeté dans l’obscurité surchauffée. Le 119A. À plus d’un kilomètre et demi de Central Park, au neuvième étage de l’Empire Hotel, Arkady s’apprête à inoculer un rêve dans le sommeil de Holly Sykes tandis qu’Ôshima monte la garde. J’espère que l’intervention de mon confrère ne sera pas nécessaire. Je m’agace de devoir rester ici, mais si je les rejoignais à l’Empire Hotel, je risquerais de déclencher l’assaut tant redouté. Les minutes se traînent : je passe au crible le brouhaha noctambule new-yorkais, y cherchant un sens…

En vain. J’allume ma lampe de chevet et scrute la pièce. L’urne vietnamienne, le parchemin du singe qui étudie son propre reflet, le clavecin de Nagasaki de Lucas Marinus, cadeau de Xi Lo après une exténuante et improbable traque… Je m’installe dans le De rerum natura de Lucrèce, mais mes pensées, si ce n’est mon âme, restent à plus d’un kilomètre à l’ouest d’ici. Maudite et interminable guerre. Les jours de faiblesse, je me demande pourquoi nous autres, Atemporels de l’Horlogerie qui héritons de nos capacités de résurrection à notre venue au monde et possédons ce pour quoi les Anachorètes tuent alors qu’ils n’en obtiennent finalement qu’une version pervertie, pourquoi ne nous retirons pas du conflit ? Pourquoi risquons-nous tout pour des inconnus qui, en cas de victoire comme en cas de défaite, ne sauront jamais ce que nous avons fait pour eux ? J’interroge ce singe perturbé par son reflet : « Pourquoi ? »

Le Saint-Esprit a visité Oscar Gomez lors de la dernière messe dominicale donnée à son église pentecôtiste de Vancouver, pendant que les membres de sa congrégation récitaient le psaume 139. Quelques heures plus tard, l’intéressé a décrit son expérience à mon ami Adnan Buyoya, lui expliquant qu’il « savait ce que le cœur de ses frères et sœurs chrétiens recelait, les péchés dont ils devaient se repentir et qu’ils devaient expier ». Avec l’inébranlable conviction que Dieu l’avait gratifié de ce don, Gomez s’est alors employé à exécuter sans délai l’œuvre du Seigneur. Il a emprunté la ligne Skytrain et est descendu devant le Metropolis, vaste centre commercial en pleine ville, à l’entrée duquel il s’est mis à prêcher. Bien qu’on ignore ou qu’on se moque davantage des prêcheurs de rue des grandes villes anciennes qu’on ne les écoute, les gens se sont rapidement agglutinés autour de ce petit et très sérieux Canadien d’origine mexicaine. Les inconnus qui passaient par là se révélaient pour la plupart être subjugués par de déroutants faits très précis évoqués par Gomez. Ce dernier a exhorté par exemple un homme à reconnaître être le père de l’enfant de sa belle-sœur Bethany. Il a ordonné à une coiffeuse de restituer les quatre cents dollars ponctionnés dans le tiroir-caisse de son patron au Curl Up & Dye. A déclaré à Jed, un jeune homme déscolarisé, que, en cultivant du cannabis dans l’abri de jardin de sa pauvre grand-mère, sa vie prenait un mauvais tour et il finirait tôt ou tard en prison. Bouche bée, certains pâlissaient et prenaient la fuite. D’autres se mettaient en colère, l’accusant d’avoir piraté leurs tablettes ou de travailler pour la NSA, ce à quoi il répondait : « Ce sont toutes nos vies qui sont sous la surveillance du Seigneur. » Plusieurs ont commencé à pleurer et demander pardon. Au moment où les agents de sécurité du centre commercial sont arrivés afin d’expulser Gomez, plusieurs douzaines de tablettes filmaient déjà la scène, tandis qu’un cordon de passants entourait le « prophète de Washington Street » afin de le protéger. La police municipale a été appelée à la rescousse. Ont été postées sur YouTube des vidéos montrant Oscar Gomez exiger d’un des agents qu’il admette avoir piétiné, trois jours plus tôt, la tête d’un immigré érythréen dont il a donné le nom, tandis qu’il enjoignait à l’autre policier de solliciter de l’aide pour se défaire de son addiction à la pornographie infantile, accusation étayée par la divulgation de l’identifiant de connexion de l’intéressé et du site russe fréquenté. Nous ne pouvons que spéculer sur la teneur de la conversation qui a suivi dans la camionnette, mais la destination – initialement le commissariat central du secteur – a, au bout du compte, été l’hôpital psychiatrique de Coupland Heights.

Je te le promets, Iris, m’a raconté le soir même Adnan dans un e-mail, en arrivant dans la salle d’entretien, mes premières pensées ont été : Un prophète, lui ? Ce type m’a l’air encore plus sérieux que mon comptable. Du tac au tac, comme si je m’étais exprimé à voix haute, il m’a répondu : « Mon père était comptable, docteur Buyoya, peut-être tiens-je cela de lui. » Comment veux-tu effectuer une évaluation, après une chose pareille ? J’ai d’abord cru (espéré ?) avoir pensé tout haut, mais Oscar Gomez a évoqué des événements de mon enfance rwandaise dont je n’ai parlé qu’à toi ou à mon analyste pendant mes années de formation. Dans le deuxième e-mail d’Adnan, reçu deux heures plus tard, les patients de Coupland Heights vénéraient le nouveau venu qui, à leurs yeux, était un dieu. On se croirait dans « Le cas Voorman », a-t-il commenté, en référence à une nouvelle de Crispin Hershey que nous trouvions admirable. Je sais de quoi mes grands-parents qualifieraient Gomez en yoruba, mais si je commence à parler de sorcellerie en anglais, je vais perdre mon boulot. S’il te plaît, Iris, peux-tu m’aider ?

Veni, vidi, non vici. Quand j’ai réussi à localiser ma voiture dans l’immense parking balayé par la pluie, j’étais trempée, et, en grimpant dans le véhicule, j’ai filé mon collant. J’étais également rongée par la colère, le désespoir et un sentiment d’impuissance. J’avais échoué. Mon appareil s’est mis à gazouiller : un message était arrivé.

trop tard marinus. mme gomez t a t elle crue ?

Tel un Rubik’s Cube se résolvant de lui-même, les réponses et les implications s’alignaient toutes seules. En premier lieu desquelles : mon appareil avait été piraté par un Carnivore, un Anachorète imprudent et sans doute encore inexpérimenté qui venait me narguer, laissant transparaître son identité. Je lui ai répondu, bluffant à moitié :

hugo lamb a enterre vive sa conscience mais elle n est pas tout a fait

morte

Il y avait une bonne chance pour que le « saint Marc » qui avait promis à Oscar Gomez de gravir l’échelle de Jacob avec lui fût Marcus Anyder – nom d’Anachorète d’Hugo Lamb. Pendant une, deux, trois minutes, mon appareil n’a pas quitté la paume trempée de ma main. Mais juste au moment où je jetais l’éponge, un message est arrivé.

laisse la conscience aux horloges d os marinus, pauvre petite femme

battue

Mon coup de bluff avait fonctionné, à moins qu’on cherchât à me bluffer en retour. Mais non : un Carnivore qui distille les âmes en solitaire n’aurait pas résisté au plaisir de me mettre le nez dans mon erreur ; de plus, ce « femme battue » cadre bien avec la misogynie figurant dans le profil d’Hugo Lamb tel qu’établi par L’Ohkna. Alors que je méditais sur la meilleure façon d’exploiter cette communication à laquelle sans doute ni Constantin ni Pfenninger n’avaient donné leur aval, un troisième message est tombé :

regarde ton avenir marinus regarde dans le rétroviseur

Par instinct, je me suis baissée et j’ai orienté le rétroviseur jusqu’à ce que je puisse voir la vitre arrière, constellée de gouttes. J’ai mis le contact et activé l’essuie-glace arrière, afin de nett…

La vitre côté passager a explosé en mille petits grêlons, et le rétroviseur central s’est transformé en supernova de plastique et de verre craquelée. Un éclat de la taille d’une rognure d’ongle s’est logé dans ma joue.

Effrayée, je me suis baissée. Une partie logique de mon esprit affirmait que si le tireur d’élite avait voulu me tuer, je serais déjà en train de contempler le Vêpre. Mais je suis néanmoins restée tapie quelques minutes de plus. L’atemporalité neutralise certes le poison de la mort, mais elle n’en supprime pas la morsure ; c’est pourquoi l’instinct de survie a la dent dure, même parmi nous.

Voilà pourquoi nous menons cette guerre, me rappelé-je quatre jours plus tard au 119A.

La fenêtre de ma chambre vire au gris, comme sous une croûte de glace. Nous nous mêlons de cette affaire à cause d’Oscar Gomez, de sa femme et de ses trois enfants. Parce que personne d’autre ne croirait aux animacides commis par un gang de voleurs d’âmes comme les Anachorètes ou les loups solitaires qui travaillent « en indépendant ». Parce que si nous nous contentions de passer nos méta-existences à amasser les richesses de tous les empires et à nous enivrer des opiacés que sont l’argent et le pouvoir, tout en ayant conscience de ce qui se déroule sans pour autant agir, nous nous ferions les complices du psychomassacre de gens innocents.

Mon appareil vrombit. C’est la sonnerie d’Ôshima. J’empoigne l’appareil comme un candidat fébrile, le laisse tomber, le ramasse, puis lis :

C’est fait. Pas d’incident. Arkady est en train de revenir. Vais

prendre Mince Espoir en filature.

Mes poumons s’emplissent d’oxygène et d’un soulagement bienvenu. Le temps de la Seconde Opération se rapproche. La lumière du jour sourd par les bords de la fenêtre. L’antique plomberie du 119A tremble et claque. J’entends des pas, une chasse d’eau et les portes d’un placard. Deux ou trois chambres plus loin, Sadaqat est réveillé.

« Sauge, romarin, thym… » Sadaqat, notre gardien, homme à tout faire et traître supposé, arrache une mauvaise herbe des bacs surélevés. « J’avais aussi planté du persil, mais le gel tardif l’a tué. Certaines herbes sont plus vulnérables que d’autres. Je retenterai ma chance. Le persil est riche en fer. Ici, j’ai planté les oignons et les poireaux – des variétés rustiques – et j’ai de grands espoirs pour la rhubarbe. Vous vous souvenez, docteur ? Nous en cultivions à l’hôpital Dawkins.

– Je me souviens des tartes », lui réponds-je.

Nous parlons doucement. Malgré la pluie fine et une nuit de travail, Arkady, mon confrère Horloger, pratique son taï-chi au milieu du myrte et de l’hamamélis qui occupent le toit-terrasse. « Il y aura ici un carré de fraises, annonce Sadaqat en tendant le doigt, et comme les abeilles sont bien rares ici, dans l’East Side, il faudra que je pollinise les trois cerisiers en fleur au pinceau. Regardez ! Là, un cardinal rouge sur l’érable palmé. J’ai acheté un livre sur les oiseaux, je sais de quoi je parle. Ces oiseaux sur le toit du cloître, ce sont des tourterelles tristes. Et il y a des sturnidés qui nichent au-dessus de la gouttière, là-bas. À cause d’eux, j’ai souvent recours au balai-brosse, mais leur fiente constitue un riche engrais, alors je ne me plains pas. Là, c’est le coin des plantes odorantes : chimonanthes, fleurs de cire, et ces branches épineuses deviendront bientôt des roses parfumées. Le treillis est destiné au chèvrefeuille et au jasmin. »

Je remarque que ses intonations montantes et descendantes de Britannique d’origine pakistanaise s’aplatissent. « Vraiment, vous avez accompli des miracles. »

Notre gardien ronronne. « Les plantes ne demandent qu’à pousser. Il suffit de leur donner une chance.

– Nous aurions dû songer à aménager un jardin ici depuis longtemps.

– Vous êtes trop occupée à sauver des âmes pour penser à ces choses-là, docteur. Il a fallu consolider la toiture, ce qui n’a pas été une mince affaire… »

Méfie-toi, m’avertit en subdiscours Arkady, il risque de te parler de murs porteurs et d’IPN jusqu’à t’en ôter le goût de vivre.

« … mais j’ai engagé un ingénieur polonais qui a proposé de monter une structure porteu…

– Une oasis de calme, l’interrompé-je, que nous chérirons pendant des années.

– Voire des siècles, pour vous autres Horlogers, rectifie Sadaqat, balayant les gouttelettes de brume qui se sont accumulées sur sa chevelure grisonnante.

– Espérons-le. » À travers un claustra en fer forgé placé dans un encadrement du mur du cloître, nous regardons la rue, quatre étages plus bas. Les voitures roulent au pas et klaxonnent en vain. Les parapluies les dépassent, s’écartant afin d’ouvrir un chemin aux joggeurs à contre-courant. À notre hauteur, dans le bâtiment d’en face, bien plus élevé, une vieillarde qui porte une minerve arrose les soucis de sa jardinière. Les gratte-ciel new-yorkais disparaissent dans les nuages aux alentours du trentième étage. Si, aujourd’hui, King Kong se trouvait au sommet de l’Empire State Building, personne à notre modeste altitude n’y croirait.

« Le taï-chi de M. Arkady, murmure Sadaqat, me rappelle quand vous faites de la magie. Vous savez, la façon dont vous dessinez dans le vide. » Nous observons Arkady. Malgré son allure de grand Hongrois dégingandé à queue-de-cheval, le maître d’arts martiaux vietnamien de son existence précédente, d’une certaine manière, transparaît encore.

Je demande à mon ancien patient : « Êtes-vous toujours satisfait de votre vie, ici ? »

Sadaqat s’alarme. « Oh oui ! Si j’ai fait quelque chose de mal…

– Non. Pas du tout. Simplement, je me dis parfois que nous vous privons d’amis, d’une compagne, d’une famille… des attributs d’une vie normale. »

Sadaqat ôte ses lunettes et les nettoie sur sa chemise en velours côtelé. « Ma famille, c’est l’Horlogerie. Une compagne ? Je préfère me mettre au lit avec The Daily Show sur ma tablette ou un roman de Lee Child et une tasse de camomille. Une vie normale ? » Brève inspiration par le nez. « J’ai votre cause, une bibliothèque à explorer, un jardin à entretenir, et ma poésie devient un peu moins abominable. Je vous le jure, docteur, tous les jours en me rasant, je dis à mon reflet dans le miroir : “Sadaqat Dastaani, tu es le plus chanceux des Britanniques d’origine pakistanaise schizophrènes, dégarnis et vieillissants que compte Manhattan.”

– Si d’aventure » – je m’efforce de prendre un air détaché – « vous changiez d’avis…

– Non, docteur Marinus. J’ai accroché mon wagon au train de l’Horlogerie. »

Prudence, me met en garde Arkady, il va finir par croire que tu as quelque chose à te reprocher.

Je ne peux pas non plus totalement battre en retraite. « Pensez à la Seconde Opération, Sadaqat. Nous ne pouvons garantir la sécurité de personne. Ni la vôtre ni la nôtre.

– Si vous voulez que je quitte le 119A, docteur, servez-vous de votre tricotage magique, parce que je ne sauterai pas du bateau de mon propre chef. Les Anachorètes se repaissent des gens psychiquement vulnérables, n’est-ce pas ? Si j’avais hérité du type » – il se tapote la tête – « d’âme qui leur convient, ils m’auraient enlevé, n’est-ce pas ? Bien. La guerre que mène l’Horlogerie est la mienne. Certes, je ne suis qu’un pion, mais il suffit parfois d’un seul pion pour faire basculer une partie d’échecs. »

Marinus, notre invitée arrive, m’informe Arkady.

La conscience meurtrie, je m’incline : « Vous avez gagné. »

Notre gardien sourit. « Je m’en réjouis, docteur.

– Notre invitée est arrivée. » Nous retournons à la grille en fer forgé et regardons en contrebas Holly, qui porte son turban jamaïcain. En face, on discerne la silhouette d’Ôshima dans la pièce située au-dessus de l’atelier du luthier. Je vais surveiller la rue, propose-t-il, au cas où des intéressés passeraient par ici. Holly se rapproche de la porte, munie de la clé verte que je lui ai donnée la veille au café Santorini. C’est une bien étrange matinée que vit cette Anglaise. Sur la branche d’un saule très proche de mon épaule, un merle aux ailes rouges et au plumage ébouriffé chante des arpèges en boucle.

« Le joli petit diable que voilà », chuchote Sadaqat.

Je prends la parole en premier. « Nous vous attendions, madame Sykes. Comme on dit.

– Bienvenue au 119A. » La voix d’Arkady vacille, secouée par un trémolo râpeux d’adolescent.

« Vous êtes en sécurité, madame Sykes, dit Sadaqat. N’ayez pas peur. »

Holly est toute rouge de sa montée, mais en voyant Arkady, ses yeux s’écarquillent. « Ça alors, c’est vous qui… c’est vous… c’est bien vous, n’est-ce pas ?

– Oui, et je vous dois des explications », lui concède Arkady.

Dans une ruelle, un chien aboie. Holly tremble. « Je vous ai vu en rêve. Ce matin ! Vous êtes exactement pareil. Comment est-ce que vous avez fait ?

– C’est mon acné, hein ? » Arkady se caresse les joues. « Elle marque les esprits.

– Mon rêve ! Vous étiez à mon bureau, dans ma chambre d’hôtel…

– J’ai écrit l’adresse sur le bloc-notes. » Arkady retrace les événements. « Puis je vous ai demandé de prendre la clé verte remise par Marinus et de venir ici. Je vous ai même dit : “À dans deux heures.” Et nous voilà réunis. »

Holly nous regarde tour à tour, moi, Arkady, Sadaqat, puis à nouveau moi.

« L’inoculation de rêves est un des talents d’Arkady.

– Mon champ d’action est minable, intervient mon collègue, d’une orgueilleuse modestie. Ma chambre était en face de la vôtre dans le couloir, madame Sykes, je n’ai pas eu besoin de transverser bien loin. Ensuite, une fois que mon âme a regagné mon corps, j’ai filé jusqu’ici. En taxi. Notre code de conduite nous interdit d’inoculer des rêves aux civils, mais vous aviez, d’une certaine façon, besoin d’obtenir une preuve des élucubrations de Marinus l’autre jour, et comme nous sommes en guerre, nous avons malgré tout inoculé votre rêve. J’espère que vous voudrez bien nous pardonner. »

Holly est nerveuse et perdue. « Mais qui êtes-vous ?

– Moi ? Arkady Thaly, c’est mon nom dans cette vie. Bonjour. »

Dans le nuage bas, un avion se traîne.

« Et je vous présente notre gardien, dis-je en me tournant vers Sadaqat. M. Dastaani.

– Oh, c’est trop d’honneur pour le domestique que je suis, intervient Sadaqat. Et je suis comme vous, normal – enfin, normal… Appelez-moi Sadaqat. Cela se prononce “Sa-daa-queute”, il faut accentuer le “daa”. Dites-vous que je suis une version à demi pakistanaise d’Alfred. » Holly ne paraît pas plus avancée. « Alfred, le majordome de Batman. Je m’occupe du 119A quand mes patrons s’absentent. Je cuisine. Je crois savoir que vous êtes végétarienne, n’est-ce pas ? Les Horlogers le sont également. “Le corps et l’esprit”… » – il agite les doigts dans les airs – « ce doit être cela. Qui a faim ? Je maîtrise désormais les œufs Bénédicte au tofu fumé, le petit-déjeuner qu’il vous faut après une matinée aussi déroutante. Puis-je vous tenter ? »

La galerie située au premier étage du 119A est dominée par une table ovale en noyer déjà présente quand Xi Lo avait acheté la maison dans les années 1890. Les chaises, qui datent de différentes époques, sont dépareillées. Une lumière laiteuse pénètre par les trois fenêtres en ogive. Les peintures sur les grands murs ont été offertes par les artistes eux-mêmes à Xi Lo ou Holokai : une aube qui empourpre le désert signée Georgia O’Keeffe, une vue de Port Radium par A. Y. Jackson, Coucher de soleil sur le pont du roi Saint-Louis de Diego Quispe Tito, et Tapineuse et micheton au Marble Cemetery de New York, de Faith Nulander. Sur un côté, on trouve l’Allégorie du triomphe de Vénus, du Bronzino. La toile vaut plus que l’immeuble et ses voisins réunis. « Je le connais, celui-ci, dit Holly en regardant l’œuvre. L’original est à la National Gallery de Londres. J’y allais souvent pendant mes pauses-déjeuner quand je travaillais au centre d’hébergement de l’église St Martin-in-the-Fields.

– Effectivement », réponds-je. Elle n’a pas besoin de savoir que l’original, ici présent, a été échangé contre une copie à Vienne en 1860. Et puis, Holly, de toute façon, est passée à l’indigne camarade du Bronzino, Autoportrait de Yu Leon Marinus, peint en 1969. Holly, qui reconnaît ce visage, se tourne vers moi et me lance un regard accusateur. Je hoche la tête, penaude. « C’est une absurdité et un geste bien arrogant de l’avoir accroché à côté d’une œuvre si prestigieuse, mais Xi Lo, le fondateur de notre société, y a tenu. Si nous le laissons là, c’est pour respecter sa volonté. »

Sadaqat, qui porte un plateau, entre par la porte de l’astrolabe. Personne n’a le cœur à manger des œufs Bénédicte. Il demande : « Où vous assiérez-vous ? » Holly choisit le fauteuil gondole au bout de la table, tout près de la sortie. Sadaqat interroge l’invitée : « Un thé Irish breakfast, madame Sykes ? Votre mère est irlandaise, il me semble.

– Elle l’était, c’est vrai, lui répond Holly. C’est parfait, merci. »

Sadaqat dépose une théière et des tasses à motif chinois, un petit pot de lait et un sucrier sur un napperon. Mon thé vert infuse dans une théière en fer noir que possédait Choudary Marinus, il y a deux « moi » de cela. Arkady boit un bol de café. Sadaqat dépose une bougie allumée dans une coupe en verre teinté en guise d’ornement central. « Cela éclairera un peu la pièce. La lumière y est parfois un peu lugubre. »

Dans un univers parallèle, Sadaqat est sans doute un ayatollah de la décoration, plaisante Arkady en subdiscours.

« C’était ce qui nous manquait, Sadaqat », commenté-je. Il quitte la pièce, satisfait.

Holly croise les bras. « Vous feriez bien de commencer. Je suis trop…

– Nous vous avons invitée ce matin, me lancé-je, pour vous parler de nous et de notre cosmogonie. Des Atemporels et des psychosotériciens. »

On a l’impression d’être au séminaire d’une entreprise, Marinus, intervient Arkady en subdiscours.

« Une minute : vous m’avez perdue à “Atemporels”.

– Si on nous poignarde, nous saignons, explique Arkady qui tient son bol des deux mains. Si on nous chatouille, nous rions ; si on nous empoisonne, nous mourons. Mais, après notre mort, nous revenons. Marinus ici présente a vécu la chose… C’est ta trente-neuvième vie, c’est bien ça ?

– La quarantième, si on inclut la pauvre Heidi Cross dans son bungalow près de l’île de Sheppey. » Je remarque que Holly me dévisage, s’attendant à découvrir que j’ai une deuxième tête ou à ce que je pousse un gloussement hystérique.

« Moi qui n’en suis qu’à ma cinquième incarnation, poursuit Arkady, je suis encore un bleu. Mourir me fiche encore une frousse terrible, quand je flotte dans le Vêpre, au-dessus des Dunes…

– Quel vêpre de quoi ? demande Holly. Quelles dunes ?

– Le Vêpre avec un grand V, lui répond Arkady. L’endroit entre la vie et la mort. C’est ce qu’on voit du haut de la Grande Crête. La vue est magnifique et effrayante. Toutes les âmes, ces lueurs faibles qui transitent, poussées par un vent de terre vers la Dernière Mer. Il ne s’agit pas d’une vraie mer, bien sûr, mais…

– Attendez, attendez. » Holly se penche en avant. « Vous êtes en train de me dire que vous êtes déjà morts ? Que vous avez déjà vu de vos yeux ce que vous racontez ? »

Arkady porte le bol à sa bouche, puis s’essuie les lèvres. « Oui, madame Sykes. À vos deux questions. Mais le vent de mer repousse nos âmes dans l’autre sens, qu’on le veuille ou non. Nous repassons au-dessus de la Grande Crête, retournons dans la Lumière du jour, et puis nous entendons un bruit… c’est comme si toute une ville tombait du ciel et que tout ce qu’elle contenait se fracassait. » Arkady s’en remet à moi : « C’est juste, comme description, non ?

– Cela fera l’affaire. Puis nous nous réveillons dans un nouveau corps – celui d’un enfant – qui, en général, a un besoin urgent d’être soigné et qui vient d’être déserté par son ancien propriétaire.

– Au café » – Holly se tourne vers moi –, « vous disiez que la clique d’Hugo Lamb, les Anachorètes, sont immortels mais “sous certaines conditions”. Vous êtes pareils qu’eux ?

– Non. Nous sommes involontairement pris dans cette spirale de résurrections. Nous ne savons ni comment ni pourquoi cela tombe sur nous. Nous n’avons jamais cherché à ce que cela nous arrive. Notre premier moi est mort d’une façon conventionnelle, nous avons alors vu le Vêpre tel qu’Arkady l’a décrit, puis, quarante-neuf jours plus tard, nous étions revenus.

– Et depuis » – Arkady défait et refait sa queue-de-cheval –, « rebelote à chaque fois. Notre deuxième corps a grandi, vieilli, est mort : bam, retour à la case Vêpre ; et zou, quarante-neuf jours plus tard, on se réveille sur terre, dans le corps d’une personne de l’autre sexe, histoire de bien foutre la merde dans notre tête. »

Ce n’est pas parce que tu jures que tu es davantage crédible, le réprimandé-je. « Ce qu’il faut retenir, dis-je à Holly, c’est que personne ne paie le prix de notre atemporalité. Le coût de celle-ci est intégralement à notre charge. Nous sommes en quelque sorte des herbivores. »

Dans la rue en bas, nous entendons des crissements de pneus.

« Alors que les Anachorètes sont tous carnivores ? demande Holly.

– Tous sans exception. » Le doigt d’Arkady tourne autour de son bol.

Holly se frotte les tempes. « Ce sont donc… quoi, des vampires ? »

Arkady grogne. « Des vampires : allons bon, ça recommence.

– Ces carnivores ne sont vampires que d’un point de vue métaphorique, réponds-je à Holly. Ils ont l’air aussi normaux ou anormaux que n’importe quel sous-ensemble de la population terrestre – plombiers, banquiers ou diabétiques, que sais-je. C’est dommage, d’ailleurs, car s’ils avaient ressemblé aux méchants des films de David Lynch, notre travail en aurait été grandement facilité. » J’inhale les vapeurs amères de mon thé vert et réponds par anticipation à la question qui suivra. « Ils se nourrissent d’âmes, madame Sykes. Les Carnivores les distillent, ce qui nécessite d’enlever des gens, de préférence des enfants » – je soutiens son regard, lequel est, cette fois, déstabilisé par le souvenir de Jacko –, « et donc, de les tuer, hélas.

– Ce qui n’est pas joli-joli, poursuit Arkady. C’est pourquoi Marinus, moi et d’autres personnes qu’on ne remercie jamais – des Atemporels pour la plupart, mais aussi quelques collaborateurs mortels –, nous nous chargeons de… de les mettre hors d’état de nuire. Les Carnivores solitaires nous donnent rarement du fil à retordre : ils s’imaginent qu’ils sont seuls, comme des voleurs à l’étalage persuadés que les vigiles de supermarché, ça n’existe pas. Là où le bât blesse – et c’est ce qui a déclenché notre Guerre –, c’est quand ils chassent en meute.

– C’est pourquoi nous sommes réunis ici, madame Sykes. » Je sirote mon thé. « À cause d’un groupe d’individus bien précis. “Les Anachorètes de la Chapelle du Vêpre du Cathare Aveugle du monastère des thomasiens du col du Sidelhorn”.

– Ça ne tiendrait pas sur une carte de visite. » Arkady croise les doigts, retourne les mains et lève les bras. « Les Anachorètes, pour les intimes.

– Le Sidelhorn est une montagne suisse, commente Holly.

– Et la franchir n’est pas une mince affaire, remarqué-je. Le Sidelhorn prête également son nom à un col du nord de l’Italie, une route déjà ancienne à l’époque où les légions romaines l’arpentaient. À partir du neuvième siècle et jusqu’à la dernière année du dix-huitième siècle, un monastère thomasien du Valais, sur le côté suisse du col, servait d’auberge. C’est là que, vers 1210, un personnage surnommé le Cathare Aveugle s’est ontologiquement changé en conduit menant au Vêpre. »

Holly scrute ce fragment d’histoire. « Le Vêpre dont le territoire se trouve entre…

– Entre la vie et la mort, complète Arkady. Bien, vous suivez. »

Holly demande : « Qu’est-ce qu’un cathare ?

– Les cathares étaient des hérétiques dans le Languedoc du douzième et du treizième siècle, réponds-je. Ils défendaient un dogme selon lequel le monde n’avait pas été créé par Dieu mais par le diable, que la matière était maléfique et que Jésus, étant homme, ne pouvait être le Fils de Dieu. La papauté réprouvait cela. En 1198, Innocent III proposa de mener une campagne de confiscation de leurs terres, plus connue par la suite sous le nom de croisade des albigeois. Le roi de France, déjà engagé dans un autre conflit, donna carte blanche à ses barons des régions du Nord pour que ceux-ci envoient leurs troupes dans le Sud, déciment les cathares, se saisissent de leurs terres et soumettent au nom du roi cette région rebelle. Mais l’hérésie est de nature scissipare. Et donc ce qui fut écrasé, se divisa. Entre 1205 et 1206, notre Cathare Aveugle avait trouvé refuge dans un monastère thomasien dans le lointain canton du Valais, d’après nos suppositions. Pourquoi le Sidelhorn, nous l’ignorons. Son nom nous est également inconnu. Pourquoi cette urgence à se fondre dans la matière, dans le noumène, le logos, l’esprit, l’âme, le Vêpre, nous ne le savons pas davantage. Il n’apparaît que dans une seule source historique. Le récit de l’inquisition épiscopale de Mathilde de Magdebourg remonte à environ 1270 ; elle y décrit comment, en 1215, l’Inquisition a condamné à mort le Cathare Aveugle du monastère du col de Sidelhorn pour sorcellerie. La nuit précédant son exécution, il était enfermé dans une cellule du monastère. À l’aube » – je songe à Oscar Gomez –, « il s’était volatilisé. Mathilde de Magdebourg en avait alors conclu que Satan, le suzerain de cet hérétique, avait veillé sur lui.

– Ne vous inquiétez pas, intervient Arkady, nous ne faisons pas dans le satanisme.

– Le cours d’histoire est presque terminé, promets-je. Quoi qu’en ait dit l’Inquisition, la Terre continua de tourner jusqu’en 1799. » Je pose le bout des doigts sur la théière de fer. « D’un trait de plume, Napoléon fit fusionner les cantons suisses en une république helvétique unique. Mais tous les Suisses n’appréciaient pas d’être ainsi réduits à un état inféodé à la France. Aussi, quand les promesses de liberté religieuse furent foulées aux pieds, nombreux furent ceux qui se mirent à brûler les églises et à se retourner contre les maîtres nouvellement désignés par Paris. Les ennemis de Napoléon attisèrent les flammes, et, au début du mois d’avril, une troupe d’artilleurs autrichiens s’aventura sur le col de Sidelhorn depuis le Piémont. Deux cents fûts de poudre à canon étaient entreposés dans l’étable du monastère, et, par négligence ou sabotage, y explosèrent. Le monastère fut en grande partie détruit et un éboulement emporta le pont qui permettait de franchir le ravin en contrebas. L’événement ne représente qu’une note de bas de page dans l’épopée des guerres de la Révolution française, mais, dans la lutte que nous menons, nous, cette explosion équivaut à l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. Les ondes de choc ricochèrent et parvinrent à la Chapelle du Vêpre, figurez-vous, et le long sommeil du Cathare Aveugle prit fin. »

L’horloge posée sur la cheminée frappe huit délicats petits coups.

« L’ordre des thomasiens n’était déjà plus que le fantôme de ce qu’il était avant sa réforme : l’argent, les moyens et la volonté nécessaires à la reconstruction de ce bastion manquaient. Le gouvernement helvète de Zurich vota cependant la restauration du pont de Sidelhorn et la mise en place d’une garnison destinée à protéger ce col d’une importance stratégique capitale. Un dénommé Baptiste Pfenninger, ingénieur à Martigny, fut envoyé sur place afin de superviser les travaux. Au cours d’une nuit à la fin de l’été, tandis que, dans sa chambre au camp de la garnison, Pfenninger cherchait le sommeil, il entendit une voix l’appeler. Une voix à la fois lointaine et toute proche. La porte était verrouillée de l’intérieur, mais toujours est-il que Pfenninger vit au pied de son lit onduler une frange d’air. L’ingénieur la toucha du bout des doigts. Il constata que cette frange d’air s’écartait, tel un rideau, et qu’il y avait derrière elle une pièce circulaire et un grand cierge du type de ceux qu’on trouve devant les autels catholiques ou orthodoxes. Derrière, des dalles de pierre s’élevaient dans les ténèbres. Baptiste Pfenninger était un homme rationnel, sobre et sain d’esprit. Sa chambre était au deuxième et dernier étage d’un bâtiment. Et pourtant, il traversa cet impossible rideau d’air baptisé, soit dit en passant, le Sas, et gravit les invraisemblables marches. Est-ce que, jusqu’ici, vous tenez le coup, madame Sykes ? »

Holly a le pouce logé dans sa clavicule. « Je ne sais pas. »

Arkady tripote ses boutons, bien content de me laisser la parole.

« Baptiste Pfenninger devint le premier visiteur de la Chapelle du Vêpre. Il y trouva le portrait, ou plutôt l’icône du Cathare Aveugle. Lequel n’avait pas d’yeux, mais alors, tandis que Pfenninger se tenait devant et le regardait fixement – ou que l’icône le regardait, lui –, il vit apparaître sur le front du personnage un point, la pupille d’un œil dépourvu de paupière et qui…

– J’ai vu ce que vous racontez ! Qu’est-ce que c’est ? »

Je me tourne vers Arkady qui, pour toute réponse, hausse les épaules. « C’est ce qui se produit avec l’icône du Cathare Aveugle, juste avant que celle-ci ne commence à distiller une âme. »

Dans une urgence renouvelée, Holly s’adresse à moi. « Écoutez-moi. Le week-end où Jacko a disparu… Ce point sur un front qui se transforme en œil… J’ai… J’ai… J’ai eu une hallucination dans un passage souterrain près de Rochester. Je ne l’ai pas raconté dans Les Gens-de-la-radio, ça donnait trop l’impression d’un mauvais trip sous LSD. Mais c’est arrivé. »

En subdiscours, Arkady me demande : Et si Xi Lo lui avait envoyé un filin d’images pendant la Première Opération ?

– Pourquoi nous l’aurait-il caché ? Je cherche une meilleure idée. Et si Jacko et Holly étaient déjà reliés par un filin, comme des frère et sœur psychosotériciens ?

Arkady se mord l’articulation du pouce, une habitude qu’il a prise au cours de sa dernière existence. Possible. Le vestige du filin est peut-être ce qui a mené Esther à Holly quand tu as fui la chapelle. Comme les miettes de pain dans Hansel et Gretel.

« Excusez-moi, mais je suis toujours là, nous rappelle Holly. Quel est le rapport entre Jacko, ce moine du Moyen Âge et cet ingénieur napoléonien ? »

Dans sa boule de verre teinté, la flamme de la bougie se dresse, immobile.

« Le Cathare Aveugle et l’ingénieur discutèrent, poursuis-je, et convinrent d’un accord, un pacte de mutuelle assistance. Nous ne savons pas avec certitude si…

– Ho là, ho là, doucement. Ce moine est resté dans sa Chapelle du Vêpre pendant six cents ans, c’est ça ? Et après, il s’est mis à y faire monter des invités et à passer des accords ? Qu’est-ce qu’il a mangé, depuis le Moyen Âge ?

– Évidemment, le Cathare Aveugle s’est transsubstantié », expliqué-je.

Holly se renverse contre son dossier. « “Il s’est trans… machiné.” Ça existe, votre verbe, là ?

– Le corps du Cathare Aveugle est mort, intervient Arkady, mais son esprit et son âme – pour les besoins de notre conversation, nous dirons que c’est la même chose – sont entrés dans la structure même de la Chapelle. Le Cathare Aveugle a interagi avec Pfenninger par le biais de l’icône. »

Holly digère l’information. « Le bâtisseur est devenu le bâtiment, alors ?

– D’une certaine manière, répond Arkady. On peut dire ça comme ça. »

Je reprends les rênes. « Les travaux du pont et des baraquements de la garnison du col de Sidelhorn furent achevés avant l’hiver, et Baptiste Pfenninger retourna dans sa maison familiale à Martigny. Mais, au printemps suivant, il partit pêcher sur le lac d’Émosson où, un soir, il fit une sortie en barque. On retrouva l’embarcation, mais pas le cadavre.

– Je vois, dit Holly. Comme pour Hugo Lamb. »

La pluie murmure aux fenêtres du 119A. « Faites un saut six ans en avant dans le temps, jusqu’en 1805. Un nouvel orphelinat venait d’ouvrir ses portes dans le Marais, à Paris. Son fondateur et directeur était un robuste Français nommé Martin Leclerc dont le père avait amassé une fortune dans les colonies africaines et qui souhaitait désormais nourrir, loger et apprendre les Saintes Écritures aux orphelins de guerre de la capitale. Il ne faisait pas bon être étranger à Paris en 1805, et Leclerc parlait français avec un accent germanique, mais ses amis attribuaient cela à sa mère prussienne et une scolarité effectuée à Hambourg. Ces amis-là, qui, pour certains, appartenaient au gratin de la société impériale, ignoraient le véritable nom de Martin Leclerc : Baptiste Pfenninger. On imagine aisément comment aurait été accueillie l’idée que Leclerc avait fondé cet orphelinat dans le but de sélectionner et conditionner des enfants possédant le Don. C’est-à-dire, des enfants montrant les signes d’un voltage psychosotérique ou d’un troisième œil actif. »

Holly regarde Arkady, qui plisse les yeux tel un interprète méditant. « Des capacités psychosotériques. Comme vous, à huit ans.

– Pourquoi est-ce qu’un… ingénieur suisse qui aurait laissé croire à sa propre mort et serait devenu le propriétaire d’un orphelinat – c’est bien ça ? –, pourquoi chercherait-il des enfants doués de pouvoirs psychiques ? »

Arkady répond : « L’atemporalité des Anachorètes se nourrit des âmes qu’ils ingèrent, comme le disait Marinus. Mais une âme quelconque ne fera pas l’affaire : seule celle d’une personne possédant des dons peut être distillée. C’est un peu comme le don d’organe, où un donneur sur mille est compatible avec le malade. Après chaque équinoxe et chaque solstice, le propriétaire d’une âme de ce type doit être incité à gravir le Chemin-de-dalles et pénétrer dans la Chapelle. Une fois à l’intérieur, le malheureux fixe l’icône du Cathare Aveugle, qui distille son âme et la transforme en Vin noir. Le cadavre est jeté par une fenêtre de la Chapelle, et les douze Anachorètes se réunissent à l’occasion du Jour de Renaissance, un rituel au cours duquel ils boivent ce Vin noir ; puis, pendant toute une saison – à peu près trois mois –, les cellules de leurs corps cessent de se diviser. C’est pourquoi le corps d’Hugo Lamb a toujours vingt ans, alors que son esprit et son âme en ont plus de cinquante. »

Holly s’abstient de tout jugement pour le moment. « Pourquoi est-ce que Pfenninger est à Paris alors qu’on accède à cette “chapelle” par un vieux monastère suisse en ruine ?

– Les Anachorètes peuvent faire surgir le Sas n’importe où. » Arkady met sa paume au-dessus de la flamme de la bougie et la baisse. « Et l’ouvrir n’importe où depuis l’intérieur, aussi. Ce Sas, c’est la raison pour laquelle notre Guerre dure depuis cent soixante ans, maintenant. À toutes sortes de fins, les Anachorètes sont capables de se téléporter d’un lieu à l’autre. C’est à la fois le moyen d’évasion par excellence et une façon de lancer une attaque-surprise. »

La voix de Holly, qui vient de comprendre quelque chose, se lézarde : « Et Mlle Constantin ?

– Immaculée Constantin est l’adjointe de Pfenninger. Nous ignorons pourquoi le Premier des Anachorètes lui a accordé cette place de Suppléante, mais toujours est-il qu’elle était la gouvernante de l’aile réservée aux filles dans l’orphelinat du Marais. Talleyrand – excusez du peu – l’avait qualifiée de “séraphin maniant l’épée sous les traits d’une femme”. Dix-huit décennies plus tard, nous la retrouvons à Gravesend en train de conditionner Holly Sykes. Mais, en vous effrayant, elle a commis une rare erreur ; et ainsi, un de mes anciens étudiants a porté votre cas à ma connaissance. Je vous ai immunisée en drainant tout votre voltage psychosotérique, vous rendant impropre à la confection de Vin noir. Mlle Constantin était contrariée, bien entendu, mais bien qu’elle n’ait jamais oublié Holly Sykes ni Jacko, un frère prometteur, elle est passée à autre chose.

– Le calcul mental, ça les occupe, poursuit Arkady. Les Anachorètes sont toujours douze ; aussi, chaque individu doit trouver une fois tous les trois ans un invité dont l’âme peut être distillée. Ils ne peuvent pas droguer leurs victimes, les fourrer dans un sac et les emporter dans la Chapelle du Vêpre. Les Anachorètes doivent amadouer leurs proies, comme Constantin l’avait fait avec vous. Si la victime n’est pas consciente et calme pendant la distillation, le Vin noir s’oxydera. La vinification est délicate. »

Les personnages des peintures nous regardent. Ils auraient tant d’histoires à nous raconter.

« Qu’est-ce que je dois comprendre ? » Holly rassemble toute son énergie. « Que Mlle Constantin et les Anachorètes ont capturé Jacko et… bu son âme ? C’est ce que vous êtes en train de me dire ? »

Le tic-tac de l’horloge est fort ou infime, c’est selon.

« Ce qu’il faut savoir sur Jacko… » Je ferme les yeux et m’adresse à Arkady : Souhaite-moi bonne chance. « … c’est qu’il faisait partie des nôtres. »

Soit l’orage gronde, soit c’est un camion-poubelle.

« Jacko était mon frère. » Holly parle lentement. « Il avait sept ans.

– Son corps avait sept ans, la reprend Arkady, mais c’était le vaisseau de l’âme de Xi Lo, un Horloger. Xi Lo était beaucoup, beaucoup plus vieux que cela. »

Holly secoue la tête, aux prises avec cette idée atroce.

Je lui demande : « Vous vous souvenez quand Jacko avait cinq ans et qu’il a eu une méningite ?

– Bien sûr que je m’en souviens. Il a failli mourir, nom d’un chien ! »

Je ne peux pas reculer. « Madame Sykes, Jacko est bien mort, ce jour-là. »

C’est un affront, un sacrilège ; Holly est sur le point de craquer. « Euh… désolée, mais il n’est pas mort ! J’étais sur place ! »

Impossible de rendre la pilule moins amère. « L’âme de Jack Martin Sykes a quitté son corps le seize octobre 1982 à deux heures vingt-quatre du matin. À deux heures vingt-quatre, l’âme de Xi Lo, le doyen et le meilleur de tous les Horlogers était en possession du corps de votre frère. Au moment où votre père hurlait pour qu’un médecin intervienne, le corps de Jacko était déjà hors de danger. Mais son âme, elle, traversait le Vêpre. »

Sinistre silence. « D’accord… » Les narines de Holly s’écartent. « … vous me dites que mon petit frère était un zombie, c’est ça ?

– Jacko, c’était le corps de Jacko et ses habitudes de pensée, tente Arkady, mais aussi l’âme de Xi Lo et ses souvenirs. »

Perdue, elle tremble. « Pourquoi est-ce que vous dites des choses pareilles ?

– Bonne question, répond Arkady. Pourquoi vous raconterions-nous cela, si ce n’était pas vrai ? »

Holly se lève, renversant sa chaise en arrière. « En général, c’est pour obtenir de l’argent.

– L’Horlogerie a été fondée en 1598, dit Arkady avec froideur. Nous avons eu le temps de procéder à quelques investissements. Soyez rassurée : pas de danger que nous touchions à votre pécule. »

Tiens-toi un peu, ordonné-je en subdiscours à Arkady. « Pensez aux particularités de Jacko, Holly. Pourquoi est-ce qu’un petit garçon britannique écouterait la radio chinoise ?

– Parce que… Jacko trouvait cela apaisant.

– Le mandarin était la langue maternelle de Xi Lo, expliqué-je.

– Mais la langue maternelle de Jacko, c’était l’anglais ! Ma mère, c’était sa mère aussi ! Le Captain Marlow c’était sa maison. Sa famille, c’était nous. On l’aimait. Et on l’aime toujours. » Holly cligne des yeux pour refouler ses larmes. « Encore aujourd’hui.

– Et Xi Lo dans le corps de Jacko vous aimait aussi, lui dis-je doucement. Il vous aimait vraiment beaucoup. Et même votre chien Newky, le chien le plus malodorant du Kent. Tout cet amour-là n’était nullement contrefait. Mais il n’y a aucun mensonge non plus dans ce que nous vous avons raconté. L’âme de Xi Lo était plus ancienne que votre pub. Plus ancienne que l’Angleterre. Que la chrétienté. »

C’en est trop pour Holly. Elle ramasse la chaise renversée. « Mon avion pour Dublin s’envole cet après-midi, et je ne compte pas le rater. Dans tout ce que vous avez dit, il y a des choses qui m’ont semblé vraies et d’autres que je ne peux pas croire. Pour tout le reste, je ne sais pas quoi penser. Votre induction de rêve, là, c’était incroyable. Mais… il m’a fallu un temps fou pour que j’arrête de m’autoflageller vis-à-vis de ce qui est arrivé à Jacko, et vous, avec votre histoire, vous venez rouvrir la plaie. » Elle enfile son manteau. « Je mène une petite vie tranquille avec mes livres et mes chats dans l’ouest de l’Irlande. Un quotidien normal, le même que celui des gens du coin. Celle qui a écrit Les Gens-de-la-radio, elle aurait peut-être cru à vos histoires d’Atemporels et de moines magiques, mais je ne suis plus cette Holly Sykes. Si vous êtes Marinus, bonne chance pour… ce que vous voudrez. » Holly prend son sac à main, dépose la clé verte sur la table et se dirige vers la porte. « Au revoir. Je pars. »

Dois-je recourir à une suasion pour l’inciter à rester ? me demande Arkady.

– Si nous la forçons à coopérer, alors on ne pourra pas parler de coopération.

« Nous comprenons, dis-je à Holly. Merci d’être venue. »

Et Esther ? me rappelle Arkady.

– Trop tôt, trop rapide, trop tout court. Dis-lui quelque chose d’aimable.

« Désolé d’avoir été impoli, s’excuse Arkady. Ce sont mes douleurs de croissance…

– Et au revoir au majordome de Batman, dit Holly.

– Je ne manquerai pas de lui transmettre le message, réponds-je. Au revoir*, madame Sykes. »

Elle a refermé la porte. Maintenant, les Anachorètes vont savoir qu’elle est ici, juge Arkady. Est-ce qu’on demande à Ôshima de la prendre en filature ?

Je ne suis pas convaincue de cette nécessité. Pfenninger ne va pas ajourner ses plans méticuleux pour lancer une attaque prématurée.

– S’ils soupçonnent qu’Esther Little s’est barricadée dans la tête de Holly – la main d’Arkady mime un pistolet –, ils vont frapper, et fort.

Je bois mon thé froid et essaie de regarder cette matinée en me mettant à la place d’un Anachorète. Comment pourraient-ils savoir qu’Esther se trouve dans Holly ?

– Ils ne peuvent pas en avoir la certitude. Arkady nettoie ses lunettes sur la manche de sa chemise à col Mao. Mais ils pourraient s’en douter, et la supprimer par précaution.

« “La supprimer” ! Tu as vu trop de films de gangsters, Arkady. » Mon appareil gazouille. L’écran affiche : NUMÉRO PRIVÉ. Je comprends tout de suite que ce sont de mauvaises nouvelles avant même d’entendre Elijah D’Arnoq : « Dieu merci, Marinus, vous avez décroché. C’est moi, D’Arnoq. Écoutez, je viens d’apprendre que Constantin a envoyé une équipe pour enlever Holly Sykes et la sonder. Ils ne prendront pas de pincettes. Vous devez les en empêcher. »

Les mots plantent leurs lames. « Quand ?

– À l’instant, répond D’Arnoq.

– Où cela ?

– Sans doute à son hôtel. Dépêchez-vous. »

Lorsque j’arrive dans la rue, Ôshima m’attend en face, le col remonté et son chapeau pork-pie taché de pluie bien bas sur le front. D’un mouvement de tête, il indique la direction de Park Avenue, tout en s’adressant à moi en subdiscours : Si j’ai bien compris, l’entretien est un échec.

J’identifie Holly de dos grâce à son long manteau noir et son turban. C’est ma faute. Je lui ai raconté que Jacko était plus ancien que Jésus. Je m’écarte afin de laisser passer un type sur un skate-board. Mais il y a plus urgent : D’Arnoq vient de me contacter, poursuis-je. Une équipe est chargée de l’embarquer et de la sonder. Je brandis mon parapluie tel un bouclier et me protège derrière, puis nous partons : Ôshima se cale sur mon rythme, lui sur le trottoir sud de la rue, et moi sur le nord.

Rappelle-moi, m’interroge Ôshima, pourquoi ne la plongeons-nous pas par suasion dans un sommeil profond, afin de pouvoir ramener Esther par subincantations ?

– D’une, c’est contraire au Codex. De deux, avec son chakra latent, elle serait susceptible de mal réagir à un sondage et risquerait d’expurger ses propres souvenirs, détruisant un éventuel Résident. De trois… Bon, c’est bien assez pour le moment. Mais il va nous falloir son consentement, et je pense que nous ne devrions recourir à une suasion qu’en dernier ressort.

Le bonhomme vert clignote au moment où Holly arrive au niveau de Park Avenue. Aussi, Ôshima et moi, pour ne pas nous retrouver coincés sur l’îlot central, nous précipitons-nous, esquivant les voitures qui nous klaxonnent. Nous pressons le pas et nous retrouvons à une vingtaine de pas derrière elle. Ôshima me demande : Avons-nous une véritable stratégie d’approche, Marinus, ou sommes-nous juste en train de la suivre comme deux pots de colle ?

– D’ici à ce qu’elle arrive à son hôtel, laissons-lui de l’avance : elle aura l’occasion de réfléchir à ce qu’elle vient d’apprendre. La pluie dégouline des nouvelles feuilles et des vieux arbres, les caniveaux clapotent, les grilles d’égout glougloutent. Avec un peu de chance, la magie du parc va opérer sur elle. Dans le cas contraire, il nous faudra employer la nôtre. Sous une marquise, un portier lève les yeux vers la pluie. Nous atteignons Madison Avenue, où Holly attend sous les gouttes éparses qui tombent, tandis que je me tiens devant l’entrée d’une boutique, observant le promeneur de chiens, les juifs hassidiques, l’homme d’affaires a priori arabe. Deux taxis ralentissent dans l’espoir de récupérer une course, mais Holly a les yeux rivés sur le petit rectangle vert de Central Park émergeant à l’intersection suivante. Son esprit doit être en ébullition. Écrire une autobiographie ponctuée de quelques événements paranormaux, c’est une chose, mais que le paranormal pratique l’induction de rêves, vous serve du thé irlandais et vous abreuve de toute sa cosmogonie, c’en est une autre. Peut-être qu’Ôshima a raison ; que par suasion, je devrais la convaincre de retourner au 119A. Ce n’est pas parce qu’on a vécu une méta-existence de mille quatre cents ans qu’on sait forcément ce qu’il y a de mieux à faire.

Continuer : partie 2 sur 3