L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 19 sur 31

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L'âme des Horloges

19 Septembre 2019

 

Quarante ou cinquante bipèdes s’exclament : « Une baleine ! », « Regarde ! », « Où ça ? » et « Là-bas ! » dans cinq, six, sept langues différentes, se précipitent à bâbord avant et brandissent des appareils électroniques en direction de l’ovale bosselé qui émerge de l’eau bleu cobalt. Un panache de vapeur jaillit de l’évent de l’animal comme d’une locomotive, et la brise le rabat sur la foule hurlante et hilare des passagers. Un jeune garçon américain qui doit avoir l’âge d’Anaïs grimace : « Regarde, Maman, je dégouline de morve de baleine ! » Ses parents ont l’air si content. Dans plusieurs décennies, on les entendra dire : « Vous vous souvenez quand on est allés voir les baleines en Islande ? »

Juché sur le pont, j’ai l’avantage de voir en entier la silhouette du cétacé, à peine plus petit que les dix-huit mètres de notre embarcation. « C’est très bien, notre patience est récompensée in extremis, dit le guide grisonnant dans un anglais soigné. Il s’agit d’une baleine à bosse, identifiable aux bosses sur son dos. Lors de la sortie en mer de ce matin, nous avons vu bon nombre de ses “copines”, comme on les surnomme parfois… » Mon esprit part à la dérive et croise des questions : comment les baleines s’attribuent-elles des prénoms ? Nager procure-t-il la même sensation que voler ? Souffrent-elles quand un amour n’est pas réciproque ? Et poussent-elles un cri quand un harpon explosif s’enfonce dans leur chair et détone ? Bien sûr que oui. Leurs nageoires sont plus claires que le reste de leur corps ; les voir remuer me rappelle Juno et Anaïs qui faisaient la planche dans la piscine. « Tu ne me lâches pas, hein, Papa ! » Debout dans le petit bassin, l’eau jusqu’à la taille, je leur assurais que je ne les lâcherais que quand elles me le demanderaient ; la confiance brillait dans leurs yeux grands ouverts et sincères.

Téléphonez, leur ordonné-je en envoyant mes pensées à Montréal. Téléphonez à Papa. MAINTENANT !

J’attends. Je compte jusqu’à dix. Allez, jusqu’à vingt. Disons cinquante…

… Foutredieu, ça sonne ! Mes filles m’ont entendu.

Ah, non. Hal-la-hyène, affiche l’écran. Ne réponds pas.

Mais il le faut bien : c’est une question d’argent. « Hal ! Crispin à l’appareil.

– Salut, Crispin. Je t’entends bizarrement, tu es dans un train ?

– Sur un bateau, à vrai dire. Dans la baie de Húsavík.

– La baie de Húsavík, la baie de Húsavík… Où est-ce ? Attends que je devine. En Alaska ?

– Sur la côte nord de l’Islande. Je suis là pour le festival de Reykjavik.

– Mais oui, c’est vrai. Bravo pour Richard Cheeseman, au fait. J’ai appris la nouvelle lundi matin.

– Ah bon ? Mais le gouvernement ne l’a su que mardi. »

Contrairement à ce que son sobriquet pourrait laisser croire, Hal n’a pas un rire comparable à celui d’une hyène : c’est une série de coups de glotte, un peu comme le bruit que ferait un corps dégringolant dans l’escalier en bois d’une cave. « Juno et Anaïs sont avec toi ? On m’a dit que l’Islande, pour les enfants, c’était le paradis.

– Non. Carmen était censée me rejoindre, mais…

– Ah, mais oui, c’est vrai. Eh bien que veux-tu, une de perdue, dix de retrouvées, c’est la vie*, ainsi soit-il. Transition parfaite pour te parler de la réunion du jour chez Erebus & Bleecker Yard. On a eu une franche discussion qui a abouti à une liste de mesures à prendre. »

Arrivé à ce point de la conversation, Norman Mailer, J. D. Salinger ou même Aphra Booth auraient lancé leur téléphone haut dans le ciel pur et plouf, l’auraient regardé sombrer dans les profondeurs. « D’accord… la question de mes avances sur droits d’auteur y figure-t-elle ?

– Sujet de discorde numéro un. Tu avais bien droit à des avances sur royalties quand tu as signé ton contrat en 2004. C’est-à-dire il y a quinze ans. Mais tu as tellement dépassé le délai de remise de ton nouveau bouquin qu’Erebus & Bleecker Yard considère que c’est une violation de ton contrat. Tu leur es désormais redevable de ton à-valoir.

– Mais enfin, c’est ridicule, merde. N’est-ce pas ? N’est-ce pas, Hal ?

– D’un point de vue légal, je crains qu’ils ne soient dans leur bon droit.

– Mais ils détiennent les droits exclusifs du nouveau Crispin Hershey.

– Sujet de discorde numéro deux. Et là, impossible de prendre des pincettes pour te l’annoncer. Certes, Embryons desséchés s’est vendu à un demi-million d’exemplaires, mais depuis Singe rouge, tes ventes ont plongé comme un Cessna qui aurait perdu une aile. On connaît encore ton nom, mais tes résultats figurent au milieu du tableau. Il y a longtemps, très longtemps, il faisait bon vivre au royaume du Milieu de tableau : ventes moyennes, avances moyennes, bricolage. Hélas, cette époque est révolue. Erebus & Bleecker Yard veulent davantage voir la couleur de leur argent que la couverture du prochain Crispin Hershey.

– Mais je ne peux pas les rembourser, Hal… » Le harpon nous arrache les entrailles, à moi, ma solvabilité, mon amour-propre et ma foutue retraite. « Je… Je… J’ai tout dépensé. Depuis belle lurette. Ou plutôt, Zoë a tout dépensé. Elle et ses avocats.

– Je sais, mais ils savent que tu possèdes un bien immobilier à Hampstead.

– Ah non, putain ! Ils ne peuvent pas toucher à ma maison ! » Des visages désapprobateurs me regardent depuis le pont inférieur – aurais-je crié ? « N’est-ce pas ? Hal ?

– Ce qui m’inquiète, c’est que leurs avocats se montrent très confiants.

– Et si je leur remets un nouveau roman d’ici… disons une dizaine de semaines ?

– Ils ne plaisantent pas, Crispin. Ça ne les intéresse vraiment pas.

– Alors qu’est-ce qu’on fait, merde ? Je disparais et je laisse croire à un suicide ? »

C’était bien entendu de l’humour noir, mais Hal n’écarte pas cette option. « D’abord, ils s’en prendraient à ton patrimoine en s’attaquant à nous. Ensuite, ta compagnie d’assurances se lancerait à tes trousses, et, à moins d’obtenir l’asile politique à Pyongyang, tu écoperais de trois ans de prison pour escroquerie. Non, ta meilleure carte à jouer, c’est de vendre à bon prix ton roman sur le phare en Australie à la Foire du livre de Francfort : ça les calmera, chez Erebus & Bleecker Yard. Mais personne ne te versera d’avance, hélas. Tu peux m’envoyer les trois premiers chapitres ?

– Oui. Bon. Il faut que tu saches. Le roman a… évolué. »

J’imagine Hal jurer en silence. Il me demande : « Comment ça, évolué ?

– Premièrement, le récit se déroule désormais à Shanghai.

– Shanghai en 1840 ? Les guerres de l’Opium ?

– Non, dans le Shanghai d’aujourd’hui, plutôt.

– Bien… Je ne savais pas que tu étais aussi sinologue.

– La plus ancienne des civilisations. L’usine du monde. Le siècle chinois. La Chine, c’est très… actuel. » Non, mais écoutez-moi un peu : Crispin Hershey qui vend son bouquin comme un gamin fraîchement sorti d’un atelier de création littéraire.

« Et ton phare australien, là-dedans ? »

Je prends une grande inspiration. Puis une deuxième. « Il n’y a plus de phare. »

Hal, j’en suis certain, fait semblant de se tirer une balle dans le crâne.

« Mais je te garantis qu’il tient la route, celui-ci, Hal. Un homme d’affaires usé par le décalage horaire fait la dépression nerveuse du siècle dans un hôtel labyrinthique de Shanghai, y rencontre un ministre, un P-DG, une femme de ménage, une autre qui a des dons de clairvoyance et entend des voix. » Bla bla bla, vas-y que je t’embrouille. « Imagine-toi un peu : c’est Noam Chomsky qui débarque à Solaris sur fond de Les hommes qui n’aimaient pas les femmes. Tu ajoutes un zeste de Twin Peaks… »

Hal se sert un whisky coca : entends-tu le pétillement des bulles ? Puis, sur un ton morne et accusateur : « Crispin. Es-tu en train de m’annoncer que tu verses dans le fantastique ?

– Moi ? Mais non, voyons. Disons qu’il y a juste un tiers de fantastique. Allez, cinquante pour cent tout au plus.

– Un bouquin ne peut pas être à moitié fantastique. Pas plus qu’une femme ne peut être à moitié enceinte. Combien de feuillets tu as pondus ?

– Écoute, ça avance plutôt bien. J’en suis à peu près à une centaine.

– Crispin. C’est moi, je te rappelle. Combien tu en as pondus ? »

Comment fait-il pour toujours tout deviner ? « Trente, mais j’ai la suite bien en tête », le rassuré-je.

Hal-la-hyène pousse un râle de scie sauteuse. « Putain de Dieu. »

La queue de la baleine se soulève. L’eau s’écoule le long des lobes striés. « La nageoire caudale de chaque baleine est unique, explique le guide, et grâce à son motif, les chercheurs parviennent à distinguer les individus entre eux. La baleine est en train de replonger… »

La queue de l’animal fend l’eau et disparaît ; ce visiteur venu d’un autre monde a disparu. Les gens à bord regardent l’eau, comme si un ami était parti à tout jamais. Moi, je regarde dans le vague, comme un type dont la première et dernière occasion de voir un cétacé de près a été gâchée par un coup de fil professionnel de merde. La famille américaine se passe une boîte de cupcakes, et l’attention avec laquelle ils veillent tous à ce que chacun en ait un me fait l’effet d’une injection de cinquante millilitres de jalousie concentrée. Pourquoi n’ai-je pas invité Juno et Anaïs à faire ce voyage avec moi ? Mes gamines se seraient souvenues toute leur vie d’être allées en Islande avec leur père, elles aussi ! Le moteur du bateau démarre en grondant et le navire repart vers Húsavík. La ville se trouve à un kilomètre d’une colline menaçante. Des bâtiments portuaires, une usine de transformation du poisson, quelques restaurants et hôtels, une église – véritable pièce montée –, un grand magasin, des maisons aux toitures fortement inclinées et de toutes les couleurs d’un nuancier, des antennes wi-fi, et tout ce dont deux mille trois cent soixante-seize Islandais peuvent avoir besoin pour subsister d’une année jusqu’à la suivante. Je regarde une dernière fois vers le nord, cherchant à voir, entre les parois musculeuses de la baie, un océan Arctique dont la baleine sillonne les cieux sombres.

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