L'âme des Horloges
Crispin Hershey ou le Monde en Solitaire - 2015
CRISPIN HERSHEY
OU LE MONDE
EN SOLITAIRE
2015
OceanofPDF.com
1 er MAI
Les divinités galloises de la pluie pissent sur les toits, les chapiteaux du festival, les parapluies de Hay-on-Wye et sur Crispin Hershey qui, remontant à grands pas une ruelle dont le caniveau glougloute, entre dans la librairie The Old Cinema, se frayant un chemin jusqu’à son tréfonds pour y réduire en confettis le numéro de la semaine de la Piccadilly Review. Pour qui diable, sur cette planète en déliquescence, Richard Cheeseman se prend-il, cette espèce d’hippopotame de l’école de la jaquette-à-velours-côtelé, avec sa barbe de poils pubiens ? Je ferme les yeux, mais les mots de sa critique continuent à défiler telle une info de dernière minute. « J’ai eu beau me décarcasser, je n’ai absolument rien trouvé qui puisse atténuer la sidérante impression de nullité que m’a laissée le tant attendu roman de Crispin Hershey. » Comment ose-t-il, ce gros minou gluant de sperme, ce gros plein de soupe qui me cirait les pompes aux sauteries de la Royal Society of Literature ? « À Cambridge, du temps de ma jeunesse, j’en étais venu aux mains pour défendre l’honneur d’Embryons desséchés, le premier chef-d’œuvre de Hershey, et encore à ce jour, c’est avec fierté que je porte cette cicatrice à l’oreille. » Qui donc a soutenu la candidature de Richard Cheeseman à l’English PEN ? Moi. Moi-même ! Et voilà comment il me remercie : « Dire de Réduire Écho au silence que c’est un roman d’une monstrueuse bêtise puérile et flatulente, c’est insulter à la fois les enfants, les flatulences, et les monstres. » Haletant, rageant, j’écrabouille ce qui reste du magazine déchiré.
J’en pleurerais, cher lecteur, je te l’assure. Kingsley Amis fanfaronnait quand il racontait qu’une mauvaise critique pouvait peut-être lui gâcher le petit-déjeuner, mais pas le déjeuner, nom d’un chien. C’est qu’il n’a pas connu l’ère de Twitter, lui qui vient d’une époque où les critiques littéraires lisaient vraiment les épreuves, et en toute indépendance d’esprit. De nos jours, ces derniers se contentent de se forger une opinion sur Google, et, grâce à Richard Cheeseman et son massacre à la tronçonneuse, voici ce qu’ils se verront proposer au sujet du roman marquant mon retour sur la scène littéraire : « Pourquoi donc Réduire Écho au silence est-il un fiasco littéraire ? Primo, Hershey est tellement soucieux d’éviter les lieux communs que chacune de ses phrases est aussi torturée qu’un lanceur d’alerte américain. Secundo, il faut voir avec quelle violence la sous-intrigue fantastique et les prétentions du livre à donner la température du monde actuel entrent en collision : personnellement, je n’ose pas regarder le carnage. Tercio, quand un écrivain crée un personnage d’écrivain, c’est assurément qu’il a perdu son génie créatif. » FRAPPEZ-MOI, indique l’écriteau accroché par Richard Cheeseman au cou de Réduire Écho au silence, au moment où il me faudrait une renaissance commerciale. Nous ne sommes plus dans les années quatre-vingt-dix, au cours desquelles mon agent Hal Grundy – dit « la hyène » – sortait de son chapeau un à-valoir de cinq cent mille livres sterling aussi facilement qu’une chandelle de son prodigieux tarin, non : nous sommes officiellement dans la décennie-de-la-mort-du-bouquin. Quarante mille livres sterling partent chaque année dans l’éducation des gamines, et le petit pied-à-terre* d’Outremont – quartier des nantis de Montréal – a peut-être rendu son sourire à Zoë, mais, financièrement parlant, cette dépense m’a privé de mon immortalité, une première depuis qu’Hal-la-hyène m’a décroché le contrat d’Embryons desséchés. Mon iPhone gazouille. Quand on parle du loup : un message d’Hal.
ca commence ds 45 min. o frere ou es tu ?
Les hyènes hurlent. The show must go on.
C’est parti, indique au régisseur d’un signe de tête cette chère Maeve Munro, vieux loup de mer de l’émission culturelle phare de la BBC Two. J’attends en coulisse, pendant qu’on m’équipe d’un micro-cravate. L’attachée de presse parcourt ses messages. Le régisseur me demande de m’assurer que mon portable est éteint. En vérifiant, je m’aperçois que j’ai deux SMS : un de Qantas Air Miles, et un autre sur le ramassage des ordures. Pendant la période idyllique de notre mariage, Mme Zoë Legrange-Hershey m’envoyait des messages du genre Mets-les au tapis, champion ! avant mes représentations, mais aujourd’hui, elle ne me demande même plus dans quel pays je me rends. Pas de petit mot des filles, non plus. Juno joue sans doute à distance avec ses camarades de classe – ou des pervers se faisant passer pour tels – à Tunnel Town ou à la toute dernière appli en vogue, tandis qu’Anaïs lit un livre de Michael Morpurgo. Pourquoi n’écris-je pas des histoires destinées à la jeunesse dans lesquelles des enfants solitaires se lient d’amitié avec des animaux ? Parce que cela fait vingt ans que je tiens le rôle de l’enfant terrible des lettres britanniques, voilà pourquoi. Dans le monde de l’édition, il est plus simple de changer de sexe que de genre littéraire.
L’éclairage de la salle se tamise, celui de la scène s’intensifie et l’auditoire se tait. Le visage télégénique de Maeve Munro s’illumine, et son accent écossais typique des Orcades envahit tout le chapiteau. « Bonsoir. Maeve Munro en direct de l’édition 2015 du festival littéraire de Hay. Dès son premier roman, Voir Wanda en peinture, publié alors qu’il était encore étudiant, Crispin Hershey a gagné ses lettres de noblesse en tant que maître du style et chroniqueur de notre temps à la plume acerbe. Le Brittan, prix littéraire hautement convoité, lui a jusqu’à présent échappé – un scandale –, mais ils sont nombreux à croire que, en 2015, la gloire pourrait lui sourire. Il est venu nous lire un extrait de Réduire Écho au silence, son nouveau roman attendu depuis cinq ans. Veuillez sans plus attendre vous joindre à notre fier sponsor la banque FutureNow et moi-même pour accueillir… Crispin Hershey ! »
Applaudissements soutenus. Je m’approche du pupitre. Salle comble. Encore heureux, nom d’une turlute, déjà qu’on m’a relégué du PowerGen et ses six cents places, à « un cadre plus intimiste ». Mon éditeur Oliver est au premier rang, en compagnie d’Hal-la-hyène ainsi que de Nick Greek, son dernier client en date, futur « jeune et sexy Américain en vogue ». J’attends que le silence se fasse. La pluie tambourine sur la toile du chapiteau. La plupart des écrivains remercieraient l’auditoire d’être venu ce soir par un si mauvais temps, mais pour Hershey, les rudoyer, c’est piquer leur curiosité au vif ; il ouvre Réduire Écho au silence à la page une.
Je me racle la gorge. « J’attaque directement… »
Une fois la dernière ligne lue, je retourne à mon fauteuil. Envole-toi, petit applaudimètre : pas mal, pour un contingent de citadins aux retraites confortables gavés de caramels mous artisanaux et de cidre bio. Ils se sont esclaffés quand mon protagoniste Trevor Delavant s’est retrouvé littéralement scotché sur le toit de l’Eurostar, ont gesticulé sur leurs sièges quand Titus Hurt est tombé sur un doigt dans son pâté en croûte, et jubilé au dénouement – la scène du pub de Cambridge, qui, déclamée lors d’événements littéraires de ce genre, prend des accents poétiques qu’Auden ne renierait pas. Ça s’est bien passé, me dit avec entrain le visage de Maeve Munro, ce à quoi le mien lui répond : Tu en doutais ? Hershey a grandi au milieu de comédiens, et les moqueries de mon père à l’encontre de notre diction à mon frère et moi n’ont pas été vaines, loin s’en faut. Les dernières paroles de mon père, si je me fie à ma mémoire, ont été : « On dit “qui est-ce qui”, pas “c’est qui qui”, espèce de gougnafier… »
« Avant de commencer les échanges avec le public » – Maeve Munro s’adresse à tout le chapiteau –, « j’ai moi-même quelques questions à vous adresser. Puis nous ferons circuler le micro dans la salle. Alors, Crispin, dans la Newsnight Review de ce vendredi, l’éminente critique littéraire Aphra Booth a qualifié Réduire Écho au silence d’“archétype du roman dont l’auteur est un homme en pleine crise de la quarantaine”. Une réaction ?
– Eh bien, je dirais qu’elle vise juste… » Je prends tout mon temps pour boire une gorgée d’eau. « Si, comme Aphra Booth, on considère que lire un livre consiste à parcourir la quatrième de couverture dans les toilettes du foyer des artistes une minute avant de passer à l’antenne. »
Maeve Munro, qu’on voit souvent boire et se trémousser en compagnie d’Aphra Booth au Mistletoe, rit jaune à ma plaisanterie. « Je vois… Et la critique plutôt réservée de Richard Cheeseman…
– Dans tout baptême digne de ce nom, il y a toujours une vieille tante jalouse pour cracher son venin. » Rires, stupéfaction, tempête en vue sur Twitter. Le Telegraph retranscrira le propos en première page de sa section culturelle. Richard Cheeseman fera en sorte que son association de lutte en faveur des droits des homosexuels me décerne le grand prix de l’intolérance 2015. Bonne publi$ité, doit penser en ce moment même Hal-la-hyène alors que l’adorable Nick Greek, lui, a l’air perplexe. Ils sont si fichtrement gentils entre eux, ces auteurs américains, qui s’invitent mutuellement dans leurs lofts de Brooklyn et s’écrivent des lettres de recommandation quand un poste à l’université est en jeu. « Poursuivons, puisque nous avons un peu d’avance, reprend Maeve, dont les trilles flûtés perdent de leur mordant.
– Qu’est-ce qui vous fait croire que vous “avez un peu d’avance”, Maeve ? »
Petit sourire : « Le principal protagoniste de Réduire Écho au silence est, comme vous-même, romancier ; cependant, dans vos mémoires, intitulés À suivre, vous qualifiez les romans où il est question de romanciers de, je cite, “incestueux”. Doit-on comprendre qu’avec le personnage de Trevor Delavant, vous faites volte-face, ou bien que, aujourd’hui, l’inceste ne vous paraît plus si déplaisant ? »
Je me renfonce dans mon siège en souriant, tandis que les groupies de mon intervieweuse poussent des gloussements. « Au sujet de l’inceste, je me garderai bien de faire la leçon à une personne originaire de l’archipel des Orcades, mais ce que je peux vous dire, c’est qu’un romancier qui ne changerait jamais de point de vue réécrirait éternellement le même roman. Ou finirait par animer un atelier d’écriture dans une fac du nord de l’État de New York réservée aux plus favorisés.
– Soit » – sans surprise, Maeve Munro paraît contrariée –, « mais quand un politicien change d’opinion, on dit qu’il retourne sa veste.
– Frederik Willem de Klerk avait changé d’opinion au sujet de Nelson Mandela qu’il avait qualifié de terroriste, improvisé-je. Gerry Adams et Ian Paisley ont changé d’opinion, vis-à-vis des violences commises en Ulster. J’ai envie de dire : “Vive ceux qui retournent leur veste.”
– Il y a une question que je voudrais vous poser. Dans quelle mesure Trevor Delavant, dont la moralité est résolument à géométrie variable, tient-il de son créateur ?
– Trevor Delavant est un fumier misogyne qui mérite bien ce qui lui arrive à la dernière page. Maeve, ma chère, expliquez-moi comment ce salaud de Trevor » – je lui décoche un sourire innocent – « pourrait être calqué sur Crispin Hershey ? »
Les bois et les collines du Herefordshire apparaissent vaguement au loin, dans le crépuscule brumeux. L’air humide me tamponne le front comme la serviette rafraîchissante qu’on sert en classe affaires. Moi, un lutin de ce festival, l’attachée de presse et Oliver l’éditeur foulons les planches de la promenade aménagée au-dessus du gazon détrempé et qui chemine devant des stands où l’on vend des cupcakes sans gluten, des panneaux solaires, des éponges naturelles, des sirènes en porcelaine, des carillons à vent accordés en fonction de l’aura de votre chi, des portions de curry vert sans OGM vendues dans des barquettes biodégradables, des liseuses numériques et des dessus-de-lit de Hawaï brodés à la main. Le visage de Hershey revêt sa moue méprisante afin de tenir à distance les importuns, mais une petite voix dans sa tête chante : Ils savent qui tu es, ils te reconnaissent, tu es de retour, tu ne les as jamais vraiment quittés… Quand nous atteignons les tables réservées aux dédicaces dans la tente de la librairie, nous nous arrêtons tous les quatre, stupéfaits. « Hé bien, Crispin, déclare Oliver l’éditeur, en me tapant dans le dos.
– Même pour Tony Blair, il n’y avait pas eu autant d’affluence », juge le lutin.
– Un vrai triomphe ! » se réjouit l’attachée de presse.
Le lieu est bondé de chalands canalisés par des gros bras en une sinueuse file d’attente de fidèles de Crispin Hershey. Regarde ce à quoi j’ai œuvré, Richard Cheeseman, et déchante donc ! D’ici ce week-end, Réduire Écho au silence partira en réimpression et un énorme paquet de fric filera tout droit vers la maison Hershey ! Victorieux, je gagne la table qui m’est attribuée, m’y assieds, vide d’un trait le verre de blanc que le lutin m’a servi, dégaine mon stylo-feutre…
… et comprends que tous ces gens ne sont pas venus pour moi, foutredieu, mais pour une femme assise à une table située à trois mètres de la mienne. Il n’y a qu’une quinzaine de personnes qui font la queue pour moi. Ou plutôt une dizaine. Au lieu de jeunes craquantes, je me paie des vieilles croûtes. Oliver-mon-éditeur a un teint de poulet avarié ; je jette alors un regard noir à l’attachée de presse, attendant des explications de sa part. « Euh, c’est Holly Sykes. »
Oliver reprend des couleurs. « C’est elle, Holly Sykes ? Nom de Dieu.
– Holly Scheisse, qui c’est, ça, bon sang de biroute ? maugréé-je.
– Holly Sykes, me reprend l’attachée de presse, qui n’a pas vu que je me montrais sarcaustique. L’auteur d’une autobiographie spirituelle intitulée Les Gens-de-la-radio. Dans Je suis une célébrité, sortez-moi de là ! Prudence Hanson – l’artiste – a été vue en train de le lire, et les ventes ont crevé le plafond. Le directeur du festival a programmé une rencontre à la dernière minute, et toutes les places de la salle FutureNow ont été vendues en quarante minutes.
« Trois fois hourra pour ce festival, véritable Woodstock de l’esprit. » J’examine la fameuse Sykes : silhouette maigre, air sérieux, traits marqués ; environ quarante-cinq ans, brune avec quelques cheveux blancs qui pointent à l’horizon. Aimable avec son public : chacun a droit à une parole attentionnée, ce qui montre qu’elle a jusqu’à présent très peu dédicacé de livres. Jaloux, moi ? Nenni. Si elle croit à son baratin mystique, alors c’est une folle doublée d’une idiote. Si elle a tout inventé, alors c’est une bonimenteuse. Jaloux de quoi ?
L’attachée de presse me demande si je suis prêt à commencer les dédicaces. J’acquiesce. Le lutin me demande si je désire un autre verre. « Non », lui réponds-je. Je ne vais pas rester bien longtemps. Mon premier client approche. Son costume marron froissé appartenait probablement à son défunt père et il a les dents caramel. « Je suis vraiment le plus grand de tous vos fans, monsieur Hershey, et ma mère qui nous a quittés… »
Achevez-moi. « Un gin tonic, demandé-je au lutin. Et plus gin que tonic. »
Ma dernière cliente, une certaine Volumnia de Coventry, a eu l’obligeance de partager avec moi les réflexions de son groupe de lecture à propos de Singe rouge qu’ils ont « plutôt bien aimé », même s’ils ont trouvé que la trop grande répétition des adverbes « fichtrement » et « foutrement » était agaçante. Hershey a su saisir la perche qui lui était tendue, cher lecteur : « Alors pourquoi avoir choisi ce fichu bouquin, foutredieu ? » Puis trois revendeurs ont déboulé : ils voulaient que je leur signe une pile de vieilles éditions d’Embryons desséchés, ce qui en aurait fait grimper la valeur à cinq cents livres sterling l’exemplaire. « Et en quel honneur ? » L’un des trois lascars a cherché à me tirer des larmes en me racontant qu’ils étaient venus « spécialement d’Exeter pour ça, mon ami, et puis ça vous coûte rien de mettre votre nom, hein » ; alors je lui ai dit que j’étais d’accord, à condition qu’il me règle rubis sur l’ongle les cinquante pour cent du bénef escompté. Mon ami. Il s’est volatilisé dans un nuage de pauvreté. Prochaine escale : la soirée inaugurale du festival qui se tient au pavillon BritFone, où j’aurai à souffrir une brève entrevue avec Leurs Altesses Roger et Suze Brittan. Je me lève… et sens le laser d’un tireur embusqué sur mon front. Qui est-ce ? Je regarde autour de moi : Holly Sykes m’observe. Un véritable écrivain, ça doit l’intriguer. J’interpelle l’attachée de presse d’un claquement de doigts. « C’est moi la célébrité. Sortez-moi d’ici. »
En chemin vers le pavillon Britfone, nous passons devant la tente-fumoir, sponsorisée par Win²Win, premier négociateur européen de greffons « éthiquables ». J’annonce à mes chaperons que je les rejoindrai dans un instant, mais Oliver l’éditeur propose de m’accompagner, aussi je l’avertis que les non-fumeurs qui ne s’en grillent pas une s’exposent à une amende de deux cents livres : il comprend le sous-entendu. L’attachée de presse joue les mères poules en vérifiant que j’ai bien le laissez-passer qui me permettra de franchir la ligne des videurs.
Je lui montre la carte plastifiée que je me refuse à porter au cou. « Si je me perds, la rassuré-je, je retrouverai mon chemin en me fiant au son des couteaux qui s’enfoncent entre les vertèbres. » À l’intérieur de la tente Win²Win, mes frères de l’ordre de la Nicotine, assis sur des tabourets, tchatchent, lisent ou fixent d’un œil vitreux l’écran de leurs smartphones tandis que leurs doigts s’affairent. Nous sommes les vestiges d’un temps où il était normal de pouvoir fumer dans les cinémas, les avions et les trains, une époque où l’on identifiait le héros hollywoodien à sa cigarette. De nos jours, même les méchants ont cessé de fumer. Maintenant, on peut vraiment dire que le tabac est le moyen d’expression de l’esprit rebelle : c’est, pour ainsi dire, devenu foutrement illégal ! Mais que serions-nous sans nos addictions ? Insipides et dépourvus d’aspérités. Comment ferions-nous carrière ! Papa était accro au tohu-bohu du tournage d’un film. Zoë carbure aux régimes en vogue, aux comparaisons biaisées entre Londres et Montréal et à son obsession de veiller à ce que Juno et Anaïs prennent bien leurs vitamines.
J’allume ma cigarette, me fumige les alvéoles pulmonaires en caressant de sombres pensées à l’endroit de Richard Cheeseman. Il faut que quelqu’un s’en prenne à sa réputation et à son gagne-pain ; on verra bien s’il saura s’en remettre d’un simple : « Pas question que ça gâche mon déjeuner, nom d’un chien. » J’écrase ma cigarette, m’imaginant que je le fais dans l’œil de ce fat de Cheeseman.
« Monsieur Hershey ? » Un garçon gras, court sur pattes et qui porte des lunettes ainsi qu’une veste Burberry bordeaux interrompt ma revanche fantasmatique. Il a le crâne rasé, le visage joufflu et la mine maladive, comme Piggy dans Sa Majesté des mouches.
« La séance de dédicace est terminée. Revenez dans cinq ans.
– Non, je suis venue vous donner un livre. » Ce garçon est en réalité une fille au léger accent américain. Une Américaine originaire d’Asie, ou plutôt, à moitié originaire d’Asie.
« Et moi, je voudrais bien fumer. Ces dernières années ont été éprouvantes. »
Faisant fi de mes sous-entendus, la fille me présente un mince ouvrage. « Ma poésie. » Publiée à compte d’auteur, évidemment. « Les Animavores, de Soleil Moore.
– Je ne lis pas les manuscrits que je n’ai pas demandés.
– L’humanité vous demande de faire une exception.
– Vous allez me trouver grossier, mademoiselle Moore, mais je préfère encore m’auto-cureter le canal radiculaire, voire me réveiller à côté d’Aphra Booth dans la cage nuptiale d’un zoo extraterrestre, ou encore prendre six coups de feu à bout portant dans le cœur, plutôt qu’avoir à lire votre poésie. Vous comprenez ? »
En restant calme, Soleil Moore me fait une ostensible démonstration de ses qualifications de cinglée patentée. « Personne ne voulait de la production de William Blake non plus.
– William Blake avait ce mérite d’être William Blake.
– Monsieur Hershey, si vous ne la lisez pas et que vous n’agissez pas, vous vous rendrez complice d’animacide. » Elle dépose Les Animavores près du cendrier ; elle voudrait bien que je lui demande ce que signifie le titre. « Vous figurez dans le Script », annonce-t-elle, comme si c’était en soi une explication, puis elle déguerpit enfin, s’imaginant avoir fait mouche avec un argument massue. J’inhale quelques bouffées de plus, en écoutant les conversations alentour : « Elle a dit “Hershey” : je me suis bien dit que c’était lui. – Mais non, impossible, Crispin Hershey n’est pas aussi vieux. – Demande-lui. – Non, toi, demande-lui. » On m’a repéré : j’écrase mon bâtonnet de mort et quitte en hâte l’éden des fumeurs.
Le pavillon BritFone a été conçu par un éminent architecte dont je n’ai jamais entendu parler qui, dans cette réalisation, « cite » le mur d’Hadrien, la Tour de Londres, un manoir tudorien, les HLM d’après-guerre, le stade de Wembley et un gratte-ciel du quartier des docks de Londres. Une flaque de gerbe qui résulte d’un infâme frichti. Un coup d’œil en haut de la flèche, où flotte l’hologramme d’un drapeau frappé du logo BritNet, puis on pénètre dans l’édifice via une réplique deux fois plus grande que nature de la célèbre porte noire du 10, Downing Street. Les types de la sécurité arborent le même costume que les hallebardiers de la Tour de Londres ; l’un d’eux me demande mon laissez-passer de VIP. Je fouille ma veste, puis mon pantalon, puis de nouveau ma veste. « Oh, foutrechien, je l’ai oublié quelque part… Écoutez, je suis Crispin Hershey.
– Désolé, monsieur, dit le hallebardier. Pas d’invitation, pas d’entrée.
– Regardez donc dans votre petite liste. Crispin Hershey. L’écrivain. »
Le hallebardier secoue la tête. « J’ai reçu des consignes claires.
– Mais j’ai participé à une foutue rencontre ici il y a une heure à peine. »
Arrive un deuxième hallebardier, dont l’œil brille de la lueur du fan. « Ne me dites pas que… Vous êtes vraiment… ? Oh mon Dieu, c’est lui !
– Oui, c’est bien moi. » Je lance un regard furieux au premier. « Merci. »
Le valeureux hallebardier me fait traverser le petit hall d’entrée où les simples mortels subissent une fouille au corps et voient le contenu de leurs sacs examiné. « Veuillez nous excuser, monsieur. Le président afghan est présent ce soir, nous sommes en alerte orange. Mon collègue n’est pas très au fait* de la fiction contemporaine. Et, pour être honnête, vous paraissez plus vieux sur les portraits de vos quatrièmes de couverture. »
Pour le plaisir, je demande une seconde écoute du compliment. « C’est vrai ?
– Si je ne vous admirais pas autant, monsieur, je ne vous aurais pas reconnu. » Nous pénétrons dans le pavillon à proprement parler où se côtoient plusieurs centaines de personnes, mais le valeureux hallebardier a une faveur à me demander : « Écoutez, monsieur, je ne devrais pas vous embêter, mais… » – il sort un livre caché sous son grotesque uniforme – « … votre nouvel opus est ce que vous avez écrit de meilleur. Je suis allé me coucher avec et l’ai lu d’une seule traite jusqu’à l’aube ! La mère de ma fiancée est une très grande admiratrice, elle aussi, alors, si ça ne vous dérange pas trop, ce serait l’occasion de marquer quelques points avant le mariage… »
Je sors mon stylo-plume et le hallebardier me tend son livre déjà ouvert à la page de titre. Seulement, au moment où la pointe touche le papier, je remarque que je m’apprête à signer un roman intitulé Des secrets bien gardés de Jeffrey Archer. Je lève les yeux et regarde le hallebardier pour vérifier qu’il n’est pas en train de me faire marcher, mais non : « Est-ce que vous pouvez écrire “Pour Bridie, au jour de votre soixantième anniversaire, de la part de lord Archer” ? »
Un célèbre éditorialiste du Times se tient à un mètre de nous.
« Très heureux que ça vous ait plu », dis-je au videur après avoir terminé la dédicace.
Il y a dans le pavillon suffisamment de célébrités au mètre carré pour alimenter en énergie un petit soleil : j’entrevois deux Rolling Stones, un Monty Python, l’adolescent quinquagénaire qui présente un magazine consacré aux voitures et qui plaisante avec un coureur cycliste américain en disgrâce, un ancien secrétaire d’État américain, un ancien entraîneur de football qui sort une autobiographie tous les cinq ans, un ancien chef du MI6 qui accouche tous les ans au forceps d’un polar de troisième catégorie, et une astronome aux lèvres pulpeuses connue pour ses émissions télévisées, qui, elle au moins, écrit des ouvrages traitant d’astronomie. Nous sommes tous ici pour la même raison : nous avons des bouquins à refourguer. « Tiens, tiens, c’est un spectacle bien rare que celui qui s’offre à moi, me susurre à l’oreille un vieux croûton près du bar à champagne. Un véritable écrivain dans un festival littéraire. Comment va la vie, Crispin ? »
L’inconnu encaisse le regard cinglant de Hershey tel un homme dans la fleur de l’âge, qui ne craint plus rien, surtout pas les dégâts infligés par le vandalisme du temps à son visage. Les rides profondes, le nez du buveur de whisky, les valises sous les yeux, les paupières tombantes. Un foulard de soie dépasse de la poche de sa veste et il arbore un élégant borsalino, mais foutrediable : comment peut-on supporter d’être en phase terminale de vieillesse ? « Vous êtes ?
– Je suis ton futur proche, fiston. » Il tourne de côté sa tête d’ancien bellâtre. « Regarde, profites-en. Qu’est-ce que tu en dis ? »
J’en dis que ce soir, tous les déglingués sont en liberté. « Que je ne suis pas fana des définitions retorses de mots croisés.
– Ah bon ? Moi, si. Levon Frankland. »
Je prends la flûte qui m’est tendue et affiche une moue perplexe. « Je dois vous avouer que votre nom ne fait pas “tilt”.
– J’étais un vieux copain de ton papa, à une autre époque. Nous étions contemporains au club Finisterre de Soho. »
Je persiste avec ma mine perplexe. « J’ai entendu dire qu’il a fini par fermer.
– La fin de la fin d’une ère. La mienne. On s’est rencontrés » – Levon Frankland penche son verre vers moi – « lors d’une fête dans ta maison de Pembridge Place en, ouh là, soixante-huit ou soixante-neuf, à l’époque de la folie Gethsemane. J’ai touché un peu à tout dans ma vie, et quand j’étais imprésario, ton père avait espéré qu’un duo folk avant-gardiste dont je me chargeais écrive la musique de La Route étroite du Grand Nord. Ça n’a rien donné, mais je me souviens de toi, déguisé en cow-boy. Tu maîtrisais à peine l’art de contrôler ton sphincter, quant à celui des relations sociales, il te faudrait attendre encore de longues années ; mais j’ai suivi ton parcours avec la bienveillance d’un oncle, et lu avec délectation les mémoires que tu as écrits au sujet de ton père. Sais-tu que tous les deux ou trois mois, je me dis qu’il faut que je l’appelle pour qu’on déjeune ensemble ? J’oublie totalement que cette vieille branche n’est plus de ce monde. Il me manque, lui et sa façon de toujours prendre le contrepied de tout. Il était fier de toi, tu n’as pas idée.
– Ah oui ? Alors il l’a foutrement bien caché.
– Anthony Hershey est né dans l’Angleterre d’avant-guerre, dans un milieu bourgeois. La sensibilité, très peu pour les pères, à l’époque. Avec les années soixante, les choses se sont un peu décoincées, et les films de Tony y ont contribué, mais on n’est pas tous égaux quand il s’agit de… se reprogrammer. Enterre donc la hache de guerre, Crispin. Contre les fantômes, elle ne sert à rien. Ils ne t’entendent pas. Tu finiras par te blesser toi-même. Crois-moi sur parole. Je sais de quoi je parle. »
Une main me claque l’épaule. Je me retourne : c’est Hal-la-hyène qui sourit comme un vison géant. « Crispin ! Alors, cette séance de dédicace ?
– J’ai survécu. Mais je te présente… » Je me retourne vers Levon Frankland, seulement la fête l’a emporté. « Oui, oui, ça s’est bien passé. Malgré le demi-million de femmes désireuses de toucher du doigt cette tarée qui raconte des histoires d’anges.
– Rien qu’ici, j’aperçois une vingtaine d’éditeurs qui regretteront jusqu’à leur mort d’avoir laissé Holly Sykes leur échapper. Mais peu importe, sir Roger et lady Suze Brittan attendent de rencontrer l’enfant terrible des lettres britanniques. »
D’un coup, je me sens défaillir. « Est-ce vraiment nécessaire, Hal ? »
Le sourire d’Hal-la-hyène se flétrit. « Si tu veux être dans la dernière sélection, oui. »
Lord Roger Brittan : jadis concessionnaire automobile, propriétaire d’une chaîne d’hôtels bas de gamme dans les années soixante-dix, créateur des ordinateurs Brittan en 1983 et, pour une courte période, leader sur le marché britannique du traitement de texte merdique ; acquéreur d’une licence de téléphonie mobile après avoir financé le New Labour, qui a connu une victoire écrasante aux élections de 1997, et initiateur du réseau de télécommunication BritFone qui, d’une certaine manière, porte encore son nom. Depuis 2004, Roger Brittan est connu du grand public grâce à Du balai !, une émission de télé-réalité dans laquelle une bande de couillons du monde des affaires se ridiculisent dans l’espoir d’une « récompense » sous la forme d’un emploi rémunéré cent mille livres par an au sein de l’empire Brittan. L’année dernière, sir Roger a choqué le monde des arts et des lettres en rachetant le plus prestigieux des prix littéraires, puis en le rebaptisant de son nom et en triplant le montant de la récompense – désormais cent cinquante mille livres. Des bloggeurs racontent que cette acquisition était une demande de son épouse actuelle, Suze Brittan, dont le CV mentionne un rôle phare dans une série télévisée, la présentation d’une émission littéraire intitulée Vous ne pourrez plus le lâcher et, aujourd’hui, la présidence de l’incorruptible jury du Brittan Prize. Mais voilà qu’à notre arrivée sous le dais aménagé dans un recoin de la salle, nous constatons que lord Roger et lady Suze bavardent avec Nick Greek : « J’entends bien ce que vous dites à propos d’Abattoir 5, lord Brittan. » Nick Greek a cette assurance tout américaine et la beauté du héros byronien : je le déteste déjà. « Mais si l’on me mettait en joue et qu’on me somme de désigner le meilleur roman de guerre du vingtième siècle, j’opterais pour Les Nus et les Morts de Normal Mailer. C’est…
– Je savais que vous diriez cela ! » Suze Brittan exécute une petite danse triomphale. « J’adore ce livre. Le seul roman de guerre qui réussisse vraiment à capturer l’ambiance des tranchées du point de vue allemand.
– Je me demande, lady Suze, » – Nick Greek marche sur des œufs – « si vous ne songeriez pas plutôt à À l’ouest, rien de…
– Point de vue allemand, point de vue allemand… tu parles d’une vision ! raille lord Roger Brittan. Deux fois à côté de leurs pompes en l’espace de trente ans ! »
Suze entortille son petit doigt autour de ses perles noires. « C’est pour cette raison que Les Nus et les Morts compte autant, Rog. Les simples gens qui sont du mauvais côté souffrent, eux aussi. N’est-ce pas, Nick ?
– Permettre au lecteur de se mettre dans la peau d’un autre est la vertu cardinale du roman, lady Suze, lui répond l’Américain, plein de tact.
– Du marketing à la noix, oui, juge lord Roger. Les Nus et les Morts ? On dirait le titre d’un traité de nécrophilie. »
Hal-la-hyène met un pied dans la porte : « Lord Roger, lady Suze, Nick : inutile de faire les présentations, mais avant que Crispin ne reparte…
– Crispin Hershey ! » Lady Suze lève les mains comme si j’étais Râ, le dieu du soleil. « Votre performance était trop stylée, comme on dit. »
Je parviens à relever les commissures de mes lèvres. « Merci.
– Un honneur pour moi, déclare ce lèche-cul de Nick Greek. À Brooklyn, nous sommes tout un tas à littéralement vouer un culte à Embryons desséchés. »
« Littéralement » ? « Vouer un culte » ? Me voilà bien obligé de serrer la main de Nick Greek, quoique je me demande si ce compliment ne cache pas une insulte (« Tout ce que vous avez pondu depuis Embryons, c’est de la merde »), à moins qu’il prépare le terrain pour que j’accepte de lui écrire une note flatteuse pour sa quatrième de couverture (« Cher Crispin, c’était génial d’avoir partagé quelques moments avec vous au festival de Hay l’année dernière, est-ce que vous pourriez écrire deux, trois mots d’éloge au sujet de mon prochain livre ? »). « Mais que je ne vous interrompe pas dans vos érudites considérations au sujet de Norman Mailer », dis-je au trio. J’envoie au blanc-bec une saillie à effet rentrant : « Quoique, si vous me demandiez mon avis, c’est à L’Insigne du courage, de Crane, que revient le titre de patriarche des témoignages directs de guerre.
– Je ne l’ai pas lu, admet Nick Greek, mais…
– Tant de livres et si peu de temps, je sais bien. » Je vide le gros verre de rouge qu’un des lutins m’a glissé dans les mains. « Mais Crane demeure inégalé.
– … mais parce que Stephen Crane est né en 1871, riposte Nick Greek, après la fin de la guerre de Sécession. On ne peut donc pas vraiment parler de témoignage direct. Mais si Crispin Hershey porte ce roman dans son estime » – il sort une liseuse –, « je le télécharge de ce pas. »
Le jambon fumé de ce midi se rappelle à mon souvenir. « Le roman de Nick se déroule pendant la guerre en Afghanistan, me raconte Suze Brittan. Richard Cheeseman a été dy-thi-ram-bique : il interviewera Nick dans mon émission, la semaine prochaine.
– Oh ? Je ne voudrais surtout pas rater ça. J’en ai entendu parler, d’ailleurs. C’est comment déjà ? Autoroute 66 ?
– Route 605. » Les doigts de Nick Greek dansent sur son écran. « C’est celle qui traverse la province de l’Helmand.
– Dites-moi une chose, vous n’avez pas plus eu recours à des témoignages de première main que Stephen Crane ? » À l’évidence, non : de luttes armées, ce garçon pâlichon n’a connu que celles des commentaires en groupe lors de son année de maîtrise en création littéraire. « À moins, bien entendu, que, dans une autre vie, vous n’ayez été un marine cultivé.
– Moi, non, mais c’est une bonne description de mon frère. Route 605 n’existerait pas sans Kyle. »
Je remarque qu’une petite foule assiste à nos échanges un peu comme à un match de tennis. « J’espère que vous ne vous sentez pas trop redevable vis-à-vis de votre frère, ou qu’il n’a pas l’impression que vous tirez profit d’expériences qui lui ont été coûteuses.
– Kyle est mort il y a deux ans. » Nick Greek reste calme. « Sur la route 605, en tentant de désamorcer une mine. Ce roman est une sorte d’hommage. »
Alors là, chapeau. Non, mais pourquoi est-ce que l’attachée de presse ne m’a pas averti que Nick Greek était un foutu saint ? Lady Suze me regarde comme si je venais de sortir du trou de balle d’un welsh corgi. Lord Roger, lui, dans un geste paternel, serre le biceps de Nick Greek : « Nick, fiston, je ne te connais pas, et c’est un vrai merdier, l’Afghanistan. Mais ton frère serait fier de toi – je sais de quoi je cause, j’ai perdu mon frère quand j’avais dix piges. Mort en mer, noyé. Hein Suze, que tu me disais que Route 605, c’était mon genre de bouquin ? Alors, tu sais quoi ? Je vais le lire ce week-end » – il claque des doigts en direction d’un assistant, lequel tapote sur un smartphone –, « et quand Roger Brittan te donne sa parole, tu peux le croire. » Des corps se glissent entre moi et ces gens auréolés : j’ai l’impression d’être un véhicule qu’on remorque. Le dernier visage familier que j’entrevois est celui d’Oliver l’éditeur, ragaillardi par l’orientation que vont prendre les ventes de Route 605. J’ai besoin d’un verre.
Non, Hershey ne va pas vomir. Hershey n’a-t-il pas déjà franchi tout à l’heure cette barrière cassée ? Un arbre bossu, un ruisseau qui ne veut pas la fermer, une flaque qui reflète le logo-logramme BritFone, le remugle acide de la bouse de vache. Hershey n’est pas soûl. Juste passablement bourré. Qu’est-ce que je fais ici ? « La tête enfoncée si profondément dans son cul qu’il voit le jour. » Ravale ce qui remonte. Un abîme, ce pavillon. Le bavarois au mascarpone n’était pas le choix le plus judicieux. « C’était Crispin Hershey, tu crois ? » En coupant par le parking pour arriver plus vite à ma chambre douillette de l’hôtel Coach and Horses, je me retrouve coincé dans un ruban Möbius fait de Land Rover, de Touareg, de flaques de gadoue qui vous ventousent les pieds. Ayant cru voir l’archevêque Desmond Tutu, je l’ai suivi pour lui demander quelque chose qui me semblait important sur le moment, mais de toute façon, ce n’était pas lui. Alors pourquoi suis-je ici, cher lecteur ? Parce qu’en tant qu’auteur, je dois rester en vue. Parce que l’à-valoir de cinq cent mille livres extorqué par Hal-la-hyène pour l’écriture de Réduire Écho au silence s’est envolé – la moitié est allée au fisc, un quart est parti pour contracter un crédit immobilier et un autre quart a servi à résorber mon capital négatif. Parce que si je ne suis pas écrivain, que suis-je ? « Alors, un nouveau projet dans les tuyaux, monsieur Hershey ? Ma femme et moi avons adoré Embryons desséchés. » Parce que ce foutu Nick Greek et tous ces jeunes loups convoitent ma place dans la salle du trône de la littérature britannique. Oh,
par le rhum, la sodomie et le fouet 1 : le mont Vomi s’apprête à entrer en éruption ; mettons-nous à genoux devant Sa Majesté Spasme-Gastrique et rendons-lui tous hommage…
1. Allusion au titre d’un album du groupe The Pogues (Rhum, Sodomy & the Lash), lui-
même inspiré d’une citation attribuée à Winston Churchill à propos de la culture de la Marine.
OceanofPDF.com