L'âme des Horloges
Vague de Chaleur - 1984
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
VAGUE DE CHALEUR
1984
OceanofPDF.com
30 JUIN
Je tire d’un coup les rideaux, et malgré le ciel assoiffé et la Tamise gavée sur toute sa largeur de navires, de barques et de tout un tas de choses, je repense aux yeux chocolat de Vinny, à son dos ruisselant de mousse de shampooing, à ses épaules perlées de sueur et à son rire malin, alors mon cœur s’emballe et je me dis La vache, qu’est-ce que j’aurais aimé me réveiller chez Vinny à Peacock Street, et pas dans ma chambre à la con. Hier soir, les mots sont sortis tout seuls : « Ah, tu sais, je t’aime vraiment, Vin. » Et Vinny, recrachant sa fumée, a pris la voix du prince Charles et répondu : « Figurez-vous que, moi-même, j’adore passer du temps à vos côtés, Holly Sykes. » J’ai failli me pisser dessus tellement je riais, même si j’avoue que j’étais un peu vexée qu’il ne m’ait pas dit : « Moi aussi, je t’aime » en retour. Mais bon, tous les magazines vous le diront : les garçons font toujours les clowns quand ils cherchent à cacher leurs sentiments. J’aimerais tellement pouvoir lui téléphoner, là, maintenant. Si on pouvait inventer des téléphones qui nous permettraient d’appeler n’importe qui, n’importe quand, et depuis n’importe où. Blouson en cuir avec LED ZEP clouté sur le dos, il doit être sur sa Norton, en route pour son travail à Rochester. En septembre, dès que j’aurai seize ans, il m’emmènera faire une virée sur sa moto.
En bas, quelqu’un claque la porte d’un placard.
Maman. Personne d’autre ne se permettrait de claquer une porte aussi fort.
Imagine si elle a découvert, me nargue une petite voix.
Impossible. On a fait ultragaffe, moi et Vinny.
C’est, sa ménopause, à Maman. Ça doit être ça.
Fear of Music des Talking Heads est sur ma platine ; je dépose le saphir sur le disque. Vinny me l’a acheté à notre deuxième rendez-vous du samedi, au Magic Bus, le disquaire. Il est incroyable, cet album. J’adore « Heaven » et « Memories Can’t Wait », mais le reste aussi tient carrément la route. Vinny a été à New York et les a vus sur scène. Son pote Dan, qui assurait la sécurité, l’a fait rentrer en coulisse après le concert, et Vinny est resté avec David Byrne et le reste du groupe. S’il y retourne l’année prochaine, il m’emmènera avec lui. En m’habillant, je découvre tous les suçons sur mon corps, et je meurs d’envie de rejoindre Vinny ce soir, mais il doit déjà voir ses potes à Douvres. Les hommes n’aiment pas quand les femmes se montrent jalouses ; alors je fais semblant de ne pas l’être. Ma meilleure amie Stella est partie à Londres : elle espère dénicher des fringues aux puces de Camden. Comme Maman a dit que j’étais encore trop jeune pour aller toute seule à Londres, Stella y est allée avec Ali Jessop. Ce que je vais faire de plus excitant aujourd’hui, c’est de passer l’aspirateur dans le pub, en échange de quoi j’aurai droit à mes trois livres d’argent de poche. Super. Puis il faudra que je révise pour les contrôles de la semaine prochaine. Je ne sais pas ce qui me retiendra de rendre copie blanche et de leur dire, au bahut, où ils peuvent se carrer le théorème de Pythagore, Sa Majesté des mouches et le cycle de vie des vers. J’en serais capable, de ça aussi.
Ouais. Je ne sais pas ce qui me retient.
En bas, dans la cuisine, niveau ambiance, c’est l’Antarctique. « Bonjour », je leur dis, mais seul Jacko, assis dans le renfoncement de la fenêtre, lève les yeux de son dessin. Sharon est de l’autre côté, dans la partie salon, où elle regarde un dessin animé. Papa est au rez-de-chaussée, dans l’entrée, où il cause avec le livreur – dehors, le camion de la brasserie bougonne devant le pub. Maman coupe des pommes à cuire en petits cubes ; elle me fait la tronche. Je suis censée lui dire : « Qu’est-ce qu’il y a, Maman, qu’est-ce que j’ai fait ? »… plutôt mourir. Elle s’est sans doute aperçue que j’ai dépassé ma permission, hier soir, mais ce n’est pas moi qui vais aborder la question. Je verse du lait sur mes Weetabix et porte mon bol jusqu’à la table. Maman claque le couvercle sur la casserole et me rejoint. « Alors ? Quelle est ton excuse ?
– Et bonjour à toi, Maman. Il va encore faire chaud, aujourd’hui.
– Qu’as-tu à dire pour ta défense, jeune fille ? »
Dans le doute, feindre l’innocence. « De quoi tu parles, exactement ? »
Elle me lance son regard de serpent. « À quelle heure tu es rentrée ?
– C’est bon, d’accord, j’étais légèrement à la bourre, pardon.
– Deux heures de retard, je ne dirais pas “légèrement à la bourre”. Tu étais où ? »
Je prends le temps de mâcher mes Weetabix. « Chez Stella. Pas vu l’heure filer.
– Tiens donc, comme c’est bizarre ! À dix heures, j’ai appelé la mère de Stella pour essayer de savoir où tu étais, et devine : elle m’a dit que tu étais partie avant huit heures. Laquelle de vous deux je devrais croire, à ton avis, Holly : toi ou elle ? »
Et merde. « Après chez Stella, je suis allée marcher.
– Ah oui, de quel côté ? »
J’affûte chacun de mes mots. « Au bord de la Tamise. Là, contente ?
– Tu la remontais, ou tu la redescendais ? »
Je laisse un moment passer. « Qu’est-ce que ça peut faire ? »
Dans le dessin animé, il y a une explosion. Maman s’adresse à ma sœur : « Éteins-moi ça et ferme la porte derrière toi, Sharon.
– C’est pas juste ! C’est Holly qui se fait gronder, pas moi !
– Allez, file, Sharon. Et toi aussi, Jacko, tu pr… »
Mais Jacko a déjà disparu. Une fois Sharon partie, Maman reprend les hostilités : « Et donc tu étais toute seule, pendant cette soi-disant promenade ? »
Pourquoi j’ai cette impression qu’elle cherche à me piéger ? « C’est ça.
– Et quelle distance t’a fait parcourir cette petite balade en solitaire, dis-moi ?
– Quoi… en miles, en kilomètres ?
– Je ne sais pas, moi, peut-être que ta promenade t’a poussée jusqu’à Peacock Street, chez un certain Vincent Costello ? »
Tout se met à tournoyer dans la cuisine ; par la fenêtre, sur la rive du côté de l’Essex, un minuscule bonhomme soulève son vélo et descend du ferry.
« Alors, tu as perdu ta langue ? Attends, je vais te rafraîchir la mémoire : hier soir à dix heures, tu fermais les volets de la fenêtre de devant, et à part un t-shirt, tu n’avais pas grand-chose sur le dos. »
Oui, j’étais descendue chercher une bière pour Vinny. Oui, j’avais fermé les volets du salon. Et, oui, quelqu’un était passé juste à ce moment-là. Du calme, m’étais-je alors rassurée, quelles sont les chances qu’un inconnu me reconnaisse ? Si Maman s’imagine que je vais m’effondrer, elle peut toujours courir. « Tu gâches ton talent dans ce pub, Maman. Tu devrais bosser aux services secrets comme chef des indics. »
Mme Kath Sykes me lance son regard de tueuse. « Quel âge il a ? »
Je croise les bras. « C’est pas tes oignons. »
Maman plisse les yeux. « Vingt-quatre, on m’a dit.
– Si tu sais, pourquoi tu me demandes ?
– Parce qu’un type de vingt-quatre ans n’a pas le droit de fricoter avec une collégienne de quinze ans. Il pourrait se retrouver en prison.
– J’aurai seize ans en septembre. Et puis la police a d’autres chats à fouetter, si tu veux mon avis. Je suis assez grande pour fréquenter qui je veux. »
Maman allume une de ses Marlboro rouge. Je meurs d’envie de lui en piquer une. « Quand je vais raconter ça à ton père, il va lui flanquer une dérouillée, à ton Costello. »
D’accord, Papa sait mettre à la porte les types bourrés quand c’est nécessaire, comme tous les patrons de pub, mais il n’est pas du genre à flanquer des dérouillées à tour de bras. « Brendan avait quinze ans quand il sortait avec Mandy Fry, et si tu crois qu’ils ne faisaient que se tenir la main, tu te trompes. Pour autant que je me souvienne, il n’y a pas eu droit, lui, au coup de la prison. »
Elle articule exagérément, comme si j’étais débile. « C’est un garçon, ça n’a rien à voir. »
Je riposte par un ricanement, genre : C’est quoi, cet argument pourri ?
« Je te préviens, Holly, si tu veux revoir ce… vendeur de voitures, il faudra me passer sur le corps.
– Tu sais quoi, Maman ? Je vais avec qui je veux !
– Bon, voilà comment ça va se passer. » Maman écrase sa clope. « Je te déposerai le matin au lycée avec la camionnette et je te ramènerai le soir. Plus question que tu sortes, sauf si tu es accompagnée par moi, ton père, Brendan ou Ruth. Si jamais je vois ce salopard dans les parages, j’appellerai les flics et je porterai plainte – compte sur moi. Et je téléphonerai – écoute-moi bien – je téléphonerai à son patron pour qu’à son boulot, tout le monde sache qu’il cavale après les mineures. »
De grosses secondes s’écoulent, le temps que j’accuse le coup.
Mes glandes lacrymales me chatouillent, mais pas question que Mme Hitler ait ce plaisir. « On n’est pas en Arabie Saoudite ! Tu n’as pas le droit de m’enfermer !
– Tu vis sous notre toit, alors tu obéis. Quand moi, j’avais ton âge…
– Oui, oui, je sais. Tu avais une vingtaine de frères, une trentaine de sœurs, quarante grands-parents, et vingt hectares de champs de patates à cultiver, parce que, oui m’dame, la vie était dure dans c’te bonne vieille Irlande. Mais figure-toi qu’ici, c’est l’Angleterre, Maman, l’Angleterre ! Et on est dans les années quatre-vingt, alors si c’était tellement le pied, West Cork et ton trou paumé, on se demande bien ce que tu es venue foutre… »
Vlan ! Gifle sur la joue gauche.
On se regarde : moi qui tremble, sous le choc, et elle, plus furax que jamais, et qui, je crois bien, comprend qu’un truc est cassé pour de bon. Je quitte la pièce sans un mot, comme si je sortais victorieuse d’une dispute.
Je pleure, mais rien qu’un peu : c’est dû au choc, rien à voir avec du chagrin ; quand c’est terminé, je me plante devant le miroir. Mes yeux sont légèrement bouffis, mais un peu de mascara, et c’est réglé… Une touche de rouge à lèvres, un coup de blush… et voilà. La fille du miroir, c’est une femme aux cheveux courts qui porte un t-shirt Quadrophenia et un jean noir. « Devine quoi, m’annonce-t-elle. Tu emménages chez Vinny aujourd’hui. » Je dresse la liste des raisons qui me font dire que c’est impossible, et je m’arrête. « D’accord », je réponds, à la fois excitée et calme. Et du même coup, j’abandonne l’école. Dès maintenant. Le temps que le conseiller d’éducation se bouge le cul, ce sera déjà les vacances, puis quand viendra septembre, j’aurai seize ans, et là, tout le bahut de Windmill Hill pourra bien aller se faire voir. Alors, chiche ?
Chiche. J’ai mes affaires à préparer. Ce que j’emporte ? Ce qui tiendra dans mon grand sac de sport. Des culottes, des soutifs, mon bomber, ma trousse de maquillage et la boîte Maggi dans laquelle je range mes bracelets et colliers. Du dentifrice et une poignée de tampons – mes règles sont un poil en retard : elles peuvent arriver n’importe quand. De l’argent. En comptant les billets et les pièces, j’arrive à treize livres quatre-vingt-cinq. Plus les quatre-vingts de mon compte TSB. Vinny ne me demandera pas de loyer, non plus, et de toute façon, dès la semaine prochaine, je chercherai du boulot. Du baby-sitting, travailler sur les marchés ou comme serveuse : il y a plein de façons de gagner un peu de sous. Et mes albums ? Pas possible de ramener toute ma collec’ à Peacock Street, mais comme j’imagine bien Maman se venger en l’offrant à la première association caritative venue, j’emporte Fear of Music, que j’enveloppe soigneusement dans mon bomber et range dans mon sac en veillant à ce qu’il ne se torde pas. Je cache les autres disques sous le plancher (il y a une latte qui ne tient pas) en attendant ; mais au moment où je remets la moquette en place, j’ai la peur de ma vie : dans le couloir, Jacko me regarde. Il est encore dans son pyjama et ses chaussons Les Sentinelles de l’air.
« Dis donc, petit monsieur, tu sais que j’ai failli avoir une crise cardiaque ?
– Tu pars. » Il a la voix de quand il n’est pas tout à fait avec nous.
« Exact, mais chut ! C’est un secret, hein. Je ne vais pas loin, ne t’en fais pas.
– Je t’ai fabriqué un souvenir, pour que tu ne m’oublies pas. » Jacko me tend un disque de carton, une boîte de Vache qui rit aplatie sur laquelle il a dessiné un labyrinthe. Il est fana de labyrinthes, Jacko : ça doit être à cause de tous ces bouquins de Donjons et Dragons que lui et Sharon lisent. Celui-ci, composé de huit ou neuf cercles concentriques, est plutôt simple par rapport à ceux qu’il fait d’habitude. « Prends-le, il me demande. Celui-ci est méphistophélique.
– Il ne m’a pas l’air si terrible.
– “Méphistophélique” signifie “diabolique”, grande sœur.
– Qu’est-ce qu’il a de si diabolique, ton labyrinthe ?
– Le Vêpre te suivra quand tu le parcourras. Si jamais le Vêpre te touche, tu cesseras d’exister. Un seul faux pas, et c’en sera fini de toi. Voilà pourquoi tu devras connaître le labyrinthe par cœur. »
Purée, il est sacrément flippant, mon petit frère. « D’accord. Euh, merci Jacko. Bon, j’ai quelques trucs à… »
Jacko m’attrape le poignet. « Mémorise bien le trajet par cœur, Holly. Fais plaisir à ton petit frère flippant. Je t’en prie. »
Sa réplique me perturbe. « Tu te comportes un peu bizarrement, mon bonhomme.
– Promets-moi que tu apprendras à t’y orienter, de sorte que si jamais tu devais arpenter les allées dans le noir, tu retrouverais la sortie. S’il te plaît ! »
Les petits frères de mes amis sont plutôt du genre circuits de voitures électriques, vélocross ou cartes magiques. Pourquoi le mien fait des trucs bizarres et utilise des mots comme « arpenter » et « méphistophélique » ? Dieu sait comment il survivra à Gravesend s’il est pédé. Je lui ébouriffe les cheveux. « D’accord. Je l’apprendrai par cœur, ton labyrinthe, je te le promets. » Alors Jacko me serre dans ses bras, chose étrange, car Jacko n’est pas très câlin. « Hé, je ne pars pas très loin, tu sais… Tu comprendras quand tu seras plus grand, et puis…
– Tu emménages chez ton petit ami. »
De sa part, ça ne devrait plus me surprendre. « Ouais.
– Prends soin de toi, Holly.
– Il est sympa, Vinny. Quand Maman aura accusé le coup, on se retrouvera. Brendan s’est bien marié avec Ruth, mais ça ne nous a pas empêchés de le revoir, pas vrai ? »
Sur ce, Jacko fourre le couvercle en carton sur lequel il a dessiné son labyrinthe au fond de mon sac de sport, me lance un dernier regard, et disparaît.
Un panier de serviettes de bar dans les bras, Maman surgit sur le palier du premier, comme si elle ne m’avait pas guettée. « Je ne plaisante pas. Je t’ai interdit de sortir. Retourne là-haut. Tu as des contrôles la semaine prochaine. Il est plus que temps que tu te mettes à tes révisions. »
J’attrape la rampe. « “Tu vis sous notre toit, alors tu obéis”, tu disais. D’accord. Eh bien je n’en veux plus de tout ça, vivre sous ton toit, t’obéir ou me ramasser des coups dès que tu pètes les plombs. Toi-même, à ma place, tu n’accepterais pas tout ça. Je me trompe ? »
Le visage de Maman frémit ; si elle prononce les bonnes paroles maintenant, alors on pourra discuter. Mais non : elle remarque mon sac de sport et ricane, genre elle n’en revient pas à quel point je suis bête. « Tu avais un peu plus de jugeote, avant. »
Je continue de descendre jusqu’au rez-de-chaussée.
Derrière moi, sa voix se crispe. « Et le lycée, alors ?
– Vas-y, toi, si c’est si important !
– Je n’ai jamais eu cette chance, moi, Holly. Il fallait que je fasse tourner le pub, que je vous nourrisse, toi, Brendan, Sharon, Jacko, que je vous habille et vous envoie à l’école pour que vous n’ayez pas à passer votre vie à nettoyer des W-C, à vider des cendriers, à vous esquinter le dos sans jamais avoir une soirée de libre. »
Ça rentre par une oreille et ça sort par l’autre. Je poursuis ma descente.
« Mais va. Va, fais-toi ta propre expérience. Je ne te donne pas trois jours avant que ton Roméo te fiche à la porte. Ce n’est pas pour leur incroyable personnalité que les hommes s’intéressent aux filles, Holly. Ce n’est jamais pour ça. »
Je fais mine de l’ignorer. Depuis l’entrée, je vois Sharon derrière le bar, près de l’étagère des jus de fruits. Elle aide Papa à réapprovisionner le stock, mais elle a tout entendu, je le devine. Je lui adresse un signe de la main, qu’elle me renvoie, inquiète. La voix de Papa, qui chantonne « Ferry Cross the Mersey », jaillit par la trappe de la cave. Mieux vaut le laisser en dehors de tout ça. Quand Maman est là, il se range toujours de son côté. Mais devant ses clients habituels, il prétend ne pas être « assez couillon pour m’interposer quand les poules se volent dans les plumes », ce sur quoi, ils hochent tous la tête d’approbation en marmonnant : « Bah tiens, t’as bien raison, Dave. » Et puis, je n’aimerais pas trop être présente quand il va apprendre pour Vinny. Ce n’est pas que j’aie honte, mais je préfère ne pas être là, c’est tout. Dans son panier, Newky ronfle. « Question mauvaise odeur, c’est toi le champion du Kent, espèce de vieux sac à puces », je lui lance, pour ne pas pleurer. Je lui tapote la nuque, déverrouille la porte et sors dans Marlow Alley. Clac, fait la porte derrière moi.
West Street est à la fois trop lumineuse et trop sombre, comme une télé dont on aurait poussé le contraste à fond ; je décide de mettre mes lunettes de soleil : le monde devient plus flou, plus net et plus réel à la fois. J’ai la gorge serrée et je tremble. Personne ne sort du pub pour courir après moi. Tant mieux. Un camion toupie se traîne dans la rue ; dans la fumée de son sillage, le marronnier bouge un peu et frémit. Ça sent le goudron chaud, les patates frites et les ordures de toute la semaine qui débordent des poubelles – les éboueurs sont encore en grève.
Fonçant comme des fléchettes, plein de moineaux virevoltent et piaillent comme les petits sifflets en fer-blanc qu’on offrait aux enfants à leur anniversaire – enfin, avant ; une bande de garçons jouent à la déli-délo dans le parc derrière l’église de Crooked Lane. « Attrape-le ! Derrière l’arbre ! – Moi, délivre-moi ! » Les gamins. D’après Stella, les hommes plus âgés sont meilleurs au lit. Elle me dit qu’avec les garçons de notre âge, pas le temps de prendre le cône en main, que déjà la glace a fondu. Stella est la seule à savoir pour Vinny et moi – elle était avec moi, le premier samedi où on s’est rencontrés au Magic Bus –, mais elle sait tenir sa langue. Quand elle m’a appris à fumer et que j’ai gerbé, elle ne s’est pas moquée, et elle n’a rien raconté à personne ; et puis c’est elle qui m’a expliqué tout ce qu’il y a à savoir sur les garçons. Au lycée, Stella, c’est de loin la plus cool des filles de mon âge.
À l’endroit où Crooked Lane se détourne brusquement du fleuve, j’emprunte Queen Street, où je manque de rentrer dans Julie Walcott et son landau. Le bébé hurle comme un dingue ; elle, elle a l’air épuisée. Elle a arrêté l’école après être tombée enceinte. Moi et Vinny, on fait super-gaffe, et il n’y a qu’une fois où on n’a pas mis de capote : la première. Mais bon, quand on est vierge, on ne peut pas tomber enceinte, c’est scientifiquement prouvé. Stella me l’a dit.
Ils ont accroché des banderoles sur Queen Street, comme si on commémorait la prise d’indépendance de Holly Sykes. L’Écossaise qui tient le magasin de laine arrose ses jardinières ; M. Gilbert, le joaillier, dépose des présentoirs à bagues dans les vitrines côté rue ; Mike et Todd, les bouchers, déchargent un porc sans tête de l’arrière d’une camionnette où une douzaine de carcasses sont suspendues à des crochets. Devant la bibliothèque, des syndicalistes collectent de l’argent destiné aux mineurs en grève. À côté d’eux, des communistes portent des pancartes où on peut lire LE CHARBON, PAS LE CHÔMEDU ! ainsi que THATCHER DÉCLARE LA GUERRE AUX TRAVAILLEURS . Sur son vélo, Ed Brubeck trace sa route en roue libre. Je rentre dans le marché couvert pour qu’il ne me voie pas. Il est arrivé à Gravesend l’année dernière, après avoir quitté Manchester, où son père est tombé pour cambriolage et coups et blessures. Il n’a pas d’amis et n’a manifestement pas envie d’en avoir. Le genre de truc qui, normalement, vous vaudrait la potence à l’école, mais une fois, un élève de terminale l’a cherché, et Brubeck lui a pété le nez, alors, depuis, tout le monde lui fiche la paix. Il passe devant moi sans me voir, une canne à pêche ficelée au cadre ; je poursuis mon chemin. Au niveau de la salle de jeux vidéo, un musicien de rue joue un air d’enterrement à la clarinette. Puis quelqu’un jette une pièce dans son étui, et le voilà qui se lance dans le générique de Dallas. J’arrive au niveau du Magic Bus et j’en profite pour jeter un œil à l’intérieur. Je parcours la lettre R, je cherche les Ramones. Vinny raconte qu’il en était à H, comme « Hot » et « Holly ». Il y a aussi quelques guitares d’occasion sur le mur du fond du magasin. Vin sait jouer le début de « Stairway To Heaven », mais pas la suite. Je vais apprendre toute seule à en jouer, pendant que lui sera au boulot. Vin et moi, on pourrait monter un groupe. Pourquoi pas, tiens ? Tina Weymouth a beau être une fille, c’est elle, la bassiste des Talking Heads. Imaginez la tête de Maman si elle crie sur tous les toits que je ne suis plus sa fille puis qu’elle me voit à la télé dans Top of the Pops. Maman, son problème, c’est qu’elle n’a jamais aimé quelqu’un aussi fort que moi et Vin on s’aime. D’accord, avec Papa, ça va bien, même si, à Cork, sa famille n’a jamais vraiment digéré le fait qu’il ne soit ni irlandais ni catholique. Mes cousins plus âgés aimaient bien me raconter que Maman est tombée enceinte de Brendan avant d’épouser Papa, et ça fait vingt-cinq ans, maintenant : bon, c’est pas mal, mais n’empêche, entre Maman et Papa, il n’y a pas ce truc incroyable qui nous unit, Vin et moi. Stella dit qu’on est des âmes sœurs, tous les deux. Que c’est évident, qu’on est faits l’un pour l’autre.
Devant la banque NatWest de Milton Road, je tombe sur Brendan. Cheveux coiffés en arrière et fixés au gel, cravate à motif cachemire autour du cou, veston jeté sur l’épaule, on croirait qu’il se dirige vers l’école des beaux gosses, et non les bureaux de Stott and Conway. Mon grand frère est une sorte d’idole, chez les grandes sœurs de mes copines – j’arrête, je vais gerber. Il a épousé Ruth, la fille de M. Conway, son patron ; ils se sont mariés à la mairie, puis il y a eu une grosse réception au Chaucer Country Club. Je n’ai pas voulu être demoiselle d’honneur parce que je ne mets pas de robes – surtout si c’est pour ressembler à une réplique d’un personnage d’Autant en emporte le vent –, et donc ce sont Sharon et les nièces de Ruth qui s’y sont collées, et presque toute notre famille de Cork est venue. Pour Maman, Brendan est le fils prodigue, et pour Brendan, elle, c’est sa petite maman chérie. Tout à l’heure, ils décortiqueront chaque détail de ce que je m’apprête à lui raconter.
« Salut, je lui dis. Comment ça va ?
– Pas trop mal. Tout roule au Captain ?
– Ouais, ouais. Joyeuse comme tout, Maman, aujourd’hui.
– Tiens donc ? » Brendan sourit, intrigué. « Pourquoi ça ? »
Je hausse les épaules. « Elle a dû se lever du bon pied.
– Tant mieux. » Il regarde mon sac de sport. « Tu pars en vadrouille ?
– Pas vraiment. Je vais réviser mon français chez Stella Yearwood. Et je dormirai chez elle. La semaine prochaine, on a nos exams. »
Ça a l’air d’impressionner mon frère. « C’est bien, bravo, petite sœur.
– Et Ruth, ça va mieux ?
– Pas trop, non. Dieu sait pourquoi on appelle ça les nausées du matin, alors que c’est au beau milieu de la nuit que c’est le pire.
– C’est peut-être une façon pour dame Nature de te préparer à affronter l’arrivée du bébé, je lui propose. Les nuits blanches, les disputes, le vomi… ça demande de l’endurance.
– Peut-être. » Ça n’a pas l’air de le convaincre. C’est difficile d’imaginer Brendan dans ce rôle, et pourtant, à Noël prochain, il sera papa.
Derrière nous, la NatWest ouvre ses portes et les employés commencent à entrer les uns derrière les autres. « Bon, je me doute que M. Conway ne va pas virer son gendre pour si peu, mais tu ne commences pas à neuf heures ?
– Si, tout à fait. À demain, si tu reviens après ton bachotage. Maman nous a invités à déjeuner. Bonne journée.
– C’est déjà le plus beau jour de ma vie », je lui réponds, à lui et, de manière détournée, à Maman.
Un bref sourire de champion, et Brendan part rejoindre le flot des gens en costume et en uniforme sur le chemin du bureau, du magasin ou de l’usine.
Lundi, je ferai faire un double de la clé de l’entrée côté rue chez Vinny, mais aujourd’hui, je vais devoir prendre le passage secret. Au début d’une rue baptisée « le Bosquet », juste avant le bureau des impôts, il y a une ruelle à moitié cachée derrière une benne débordante de sacs-poubelles qui puent les couches-culottes prêtes à éclater. Un rat noir m’observe d’un air hautain de prince du dépotoir. J’emprunte la ruelle, tourne à droite et me retrouve entre les clôtures délimitant les jardins à l’arrière des maisons de Peacock Street et le mur du bureau des impôts. Tout au bout, la dernière maison avant la tranchée de la voie ferrée, c’est chez Vinny. Je me glisse entre deux traverses qui branlent et me fraie un chemin dans le jardin. Les herbes m’arrivent à la taille, et les pruniers, eux, sont déjà chargés de fruits, mais Vinny a décrété que la plupart des prunes seront pour les guêpes et les vers, car il ne veut pas se faire chier à les ramasser. C’est comme la forêt qui étouffe le château où tout le monde est plongé dans un sommeil de cent ans, dans La Belle au bois dormant. Vinny est censé prendre bien soin du jardin pour sa tante, qui vit à King’s Lynn et qui ne passe jamais. Et puis Vinny, son truc, c’est la moto, pas le jardinage. Une fois installée, je dompterai cette jungle. Elle a besoin d’une petite touche féminine, c’est tout. Je vais peut-être m’y mettre aujourd’hui, après une séance de guitare en autodidacte. À moitié cachée dans un coin sous les ronces, il y a une cabane de jardinier où sont rangés des outils et une tondeuse. Des tournesols, des roses, des pensées, des œillets, de la lavande et des herbes aromatiques dans de petits pots de terre cuite, voilà ce que je planterai. Je préparerai des scones, des tartes aux prunes, des gâteaux danois, et alors Vinny dira : « La vache, Holly, comment je faisais sans toi ? » Les magazines sont catégoriques : pour gagner le cœur d’un homme, il faut d’abord conquérir son estomac. Près du tonneau destiné à récupérer la pluie, les branches en forme de doigt d’un buisson violet grouillent de papillons blancs : des confettis et de la dentelle. On croirait que c’est vivant.
La porte de derrière n’est jamais fermée ; Vinny a perdu la clé. Si nos boîtes de pizza et nos verres à vin de la veille sont toujours dans l’évier, il n’y a aucune trace de petit-déjeuner : Vinny a dû se réveiller en retard et foncer directement au boulot, comme d’habitude. Un grand rangement, un bon nettoyage et un coup d’aspirateur ne seraient pas du luxe. Mais, d’abord, un café et une clope : je n’avais pas fini mes Weetabix que Maman jouait déjà les Mohamed Ali avec moi. Je devais acheter des cigarettes en chemin – après avoir croisé Brendan, ça m’est complètement sorti de la tête – mais comme Vinny en a dans le tiroir de sa table de chevet, je monte dans sa chambre. Notre chambre, je devrais dire. Les rideaux ne sont pas ouverts et ça sent la vieille chaussette. Je laisse entrer la lumière, ouvre la fenêtre, me retourne et fais un bond de deux mètres : Vinny est toujours au lit ; il a l’air de s’être chié dessus. « C’est moi, c’est moi, ça va, je réussis à bredouiller. Désolée, je… je… je… je croyais que tu étais au boulot. »
Il plaque la main sur son cœur et pousse une espèce de ricanement, comme s’il venait de se prendre une balle. « Putain, Hol ! Je t’ai prise pour un voleur. »
À mon tour, je ricane. « Tu… Tu n’es pas allé bosser ?
– Ils ont merdé, pour le planning. La nouvelle secrétaire est nulle. Kev m’a appelé pour m’annoncer que, finalement, j’avais ma journée.
– Chouette. C’est super, parce que… j’ai une surprise pour toi.
– Génial, j’adore les surprises. Mais tu veux bien mettre la bouilloire à chauffer, d’abord ? Je te rejoins en bas. Merde, qu’est-ce que je raconte ? Il n’y a plus de café. Sois mignonne, tu veux bien faire un saut chez Staffa et rapporter un pot de Nescafé ? Je te rembourserai, euh… à ton retour. »
Il faut d’abord que je le lui dise : « Maman sait pour nous, Vin.
– Ah oui ? Ah. » Il est pensif. « Bon. Et comment est-ce qu’elle le… euh… »
Soudain, j’ai peur qu’il ne veuille plus de moi. « Pas super-bien. Pour tout t’avouer, elle a un peu pété les plombs. Elle m’a interdit de te revoir, genre elle menace de m’enfermer dans la cave. Alors, je me suis barrée. Et donc… »
Vinny me regarde d’un air crispé, sans comprendre le sous-entendu.
« Et donc, est-ce que… je pourrais… je sais pas… rester chez toi ? Provisoirement, au moins. »
Vinny avale sa salive. « Bon… OK. Je vois. Eh ben… oui. D’accord. »
Il n’a pas l’air super-convaincu. « Alors, c’est oui ?
– Ou-oui. Bien sûr. Oui. Mais, là, il va vraiment me falloir un café.
– C’est vrai ? Oh, Vin ! » Le soulagement ! C’est comme si j’entrais dans un bain chaud. Je serre Vinny dans mes bras. Il transpire. « Je t’adore, Vin. J’avais peur que tu ne veuilles p…
– Bah, on ne peut pas laisser une jolie minette sans défense coucher sous les ponts. Bon, mais je te promets, Hol, il me faut du café. Je suis comme un vampire en manque de sang : si j’en… » Il ne termine pas sa phrase, parce que je l’embrasse, lui, mon Vinny, mon petit copain qui a été à New York et a serré la main de David Byrne, et l’amour que je ressens pour lui fait wouch, comme une chaudière à gaz qui se met en route, alors je le pousse en arrière, et on roule sur une colline de couette un peu dure en dessous, mais la colline gigote, alors ma main soulève la couette et ma meilleure amie Stella Yearwood apparaît. Nue comme un ver. Comme dans un rêve érotique qui vire au cauchemar, sauf que ce n’est pas un rêve.
Je… J’ai les yeux rivés sur son entrejambe, et puis elle finit par dire : « Oh, ça va : toi et moi, on a la même. »
Puis je regarde Vinny, qui a l’air de s’être pissé dessus, mais finit par ricaner comme un mongol : « Ce n’est pas ce que tu crois. »
Stella, tranquille comme tout, remonte la couette sur elle et lance à Vinny : « Ne sois pas débile. C’est exactement ce que tu crois, Holly. On allait te le dire, mais, comme tu peux le constater, on s’est tous laissé dépasser par les événements. Tu t’es fait larguer, voilà. Pas très agréable, mais ça arrive aux meilleures d’entre nous – la plupart, en tout cas. C’est la
vie 1 *. Ne t’en fais pas, tu en trouveras d’autres, des Vinny. Alors si tu veux bien, jette l’éponge et barre-toi. Ne perds pas en plus ta dignité. »
Quand j’ai enfin cessé de pleurer, je me retrouve assise sur le seuil froid d’une courette délimitée de chaque côté par des bâtiments de cinq ou six étages en brique rouge avec d’étroites fenêtres condamnées. Les mauvaises herbes percent entre les pavés et des graines de pissenlit flottent dans l’air comme la neige dans un globe souvenir. C’est ici que mes pas m’ont conduite, après que j’ai claqué la porte de chez Vinny : l’arrière de l’hôpital de Gravesend, où le Dr Marinus m’a aidée à me débarrasser de Mlle Constantin quand j’avais sept ans. Je lui ai filé un coup de poing, à Vinny ? C’était comme si j’étais plongée dans de la mélasse. Je n’arrivais plus à respirer. Il m’a attrapé le poignet et m’a fait mal – j’ai encore mal, d’ailleurs. Stella, elle, s’est mise à aboyer : « Casse-toi, grandis un peu, Holly ! On n’est pas dans un épisode de Dynasty ! » Alors je suis sortie en courant, j’ai claqué la porte d’entrée, et filé aussi vite que possible n’importe où, nulle part, quelque part… Je savais que, dès que je m’arrêterais, je fondrais en larmes et me changerais en bloc de gelée morveuse, et là, un des espions de Maman m’apercevrait et irait tout lui raconter, et, ça, ce serait la cerise sur le gâteau. Elle avait raison, Maman. J’ai aimé Vinny comme s’il était un bout de moi, et lui m’a aimée comme on aime un chewing-gum. Une fois le goût disparu, il m’a recrachée pour s’en fourrer une autre dans la bouche, mais pas n’importe qui : Stella Yearwood. Ma meilleure copine. Comment est-ce qu’il a pu ? Comment est-ce qu’elle a pu ?
Arrête de chialer ! Pense à autre chose…
« Holly Sykes et le truc flippant », première partie. J’avais sept ans en 1976. Il n’avait pas plu de tout l’été, les jardins étaient tout secs, et je me souviens d’avoir fait régulièrement la queue au bout de Queen Street, munie de seaux et accompagnée de Brendan et Maman : on devait aller chercher de l’eau à une bouche d’incendie, tellement la sécheresse était violente. C’est à cette époque-là que mes hallucinations ont commencé. J’entendais des voix. Pas des voix de fous ou qui répétaient la même chose ; elles ne faisaient même pas peur, enfin, pas au début… Les gens-de-la-radio, je les appelais, parce que j’ai d’abord cru qu’il y avait une radio allumée dans la pièce d’à côté. Sauf qu’il n’y a jamais eu de radio allumée dans la pièce d’à côté. C’était la nuit que je les entendais le mieux, mais ça m’arrivait aussi de les entendre à l’école, quand tout était calme, comme pendant un contrôle, par exemple. Trois ou quatre voix se mettaient à bougonner en même temps, et je ne comprenais jamais vraiment ce qu’elles disaient. Comme une fois, Brendan avait parlé d’asile psychiatrique et d’hommes en blanc, je n’avais osé en parler à personne. Maman était enceinte de Jacko, Papa bossait comme un dingue au pub, Sharon n’avait que trois ans et Brendan était déjà un couillon, à l’époque. Je savais que ce n’était pas normal, d’entendre des voix, mais celles-ci ne me faisaient pas de mal, alors je me disais que c’était peut-être un de ces secrets avec lesquels certaines personnes doivent vivre.
Une nuit, j’avais fait un cauchemar – des abeilles tueuses avaient envahi le Captain Marlow –, et je m’étais réveillée en sueur. Une dame assise au bout de mon lit m’a dit : « Ne t’inquiète pas, Holly, tout va bien. » Moi, je lui ai répondu : « Merci, Maman. » Car qui ç’aurait pu être d’autre ? Et puis j’ai entendu Maman rire dans la cuisine, au bout du couloir – c’était avant que je déménage ma chambre au grenier. C’est comme ça que je me suis aperçue que cette dame, c’était juste dans mon rêve, et j’ai allumé la lumière pour me le prouver.
Et bien sûr, il n’y avait personne.
« N’aie pas peur, a dit la dame, je suis aussi réelle que toi. »
Je n’ai ni crié ni complètement paniqué. D’accord, je tremblais, mais même si je flippais, j’avais l’impression d’avoir une énigme à résoudre ou une épreuve à traverser. Il n’y avait personne dans ma chambre, mais quelqu’un me parlait. Alors, aussi calmement que possible, j’ai demandé à la dame si elle était un fantôme. « Non, pas un fantôme, a répondu la dame qui n’était plus là. Une invitée de ton esprit. Voilà pourquoi tu ne me vois pas. » Je lui ai demandé comment elle s’appelait. Mlle Constantin, elle m’a répondu. Elle m’a expliqué avoir chassé ces gens-de-la-radio qui me dérangeaient, et espérait que je ne lui en voulais pas. Je lui ai répondu que non. Mlle Constantin m’a dit qu’elle devait partir, mais qu’elle aimerait bien repasser, car j’étais « une singulière demoiselle ».
Puis elle a disparu. J’ai mis un temps fou à retrouver le sommeil, mais quand je me suis endormie, j’avais l’impression de m’être fait une amie.
Bon, et maintenant ? Je rentre à la maison ? Plutôt me planter des épingles dans les gencives ! Maman me préparera un bon gros gâteau de merde, arrosé de chiasse, puis s’assiéra devant moi, contente d’elle, et se fera un plaisir de me voir l’avaler jusqu’à la dernière cuillerée ; à partir de maintenant et jusqu’à la fin des temps, chaque fois que je moufterai, elle ne manquera pas de remettre l’épisode Vincent Costello sur le tapis. C’est vrai, je n’habite pas non plus à Peacock Street, mais rien ne me force à rentrer, ou, en tout cas, pas tout de suite : Maman verra bien que je suis assez grande pour me débrouiller toute seule, et elle arrêtera de me traiter comme si j’avais sept ans. J’ai un peu d’argent, je pourrai me nourrir pendant quelque temps, et comme cette vague de chaleur semble partie pour durer, on va dire que, pour moi, les vacances d’été commencent avec un peu d’avance. Aux chiottes, les exams et l’école. Je peux compter sur Stella pour déformer la réalité des faits : j’aurai le rôle de la pitoyable hystérique qui s’accroche à son petit ami, incapable d’accepter qu’il en avait tout simplement marre d’elle. Lundi matin, à neuf heures, Holly Sykes sera officiellement devenue la tête de turc de Windmill Hill. Ça ne va pas rater.
La sirène d’une ambulance se rapproche, de plus en plus pressante, son écho rebondit dans la cour puis s’interrompt, comme au beau milieu d’une phrase… Je redonne forme à mon sac de sport et me lève. Bon, et je vais où, alors ? Les ados fugueurs d’Angleterre filent tous directement à Londres, s’imaginant qu’un mécène ou une bonne fée les prendront sous leur aile ; moi, j’irai dans le sens inverse et je suivrai la Tamise, direction les marécages du Kent : quand on grandit dans un pub, on entend toutes sortes d’histoires sur le genre de mécènes et de bonnes fées qui vous prennent sous leur aile, à Londres. Peut-être que je trouverai une grange ou un chalet de vacances inoccupé où crécher quelque temps. Ça devrait aller. Je me mets en route et passe devant la façade de l’hôpital. Le parking est blindé de pare-brise qui brillent sous un soleil vif. À l’ombre et au frais, devant l’accueil, des files de gens fument en attendant des nouvelles.
Drôles d’endroits, les hôpitaux…
« Holly Sykes et le truc flippant », deuxième partie. Quelques semaines étaient passées, et j’ai commencé à me dire que Mlle Constantin n’était que le personnage d’un rêve, parce qu’elle n’était jamais revenue. Sauf que je connaissais maintenant un mot qu’elle avait utilisé pour parler de moi : « singulière »… J’ai cherché ce mot dans le dictionnaire et me suis demandé comment il avait pu atterrir dans mon esprit si ce n’était pas grâce à Mlle Constantin. À ce jour, je n’ai toujours pas la réponse à cette question. Et puis, un soir de septembre, après la rentrée des classes et mon huitième anniversaire, je me suis réveillée en sachant qu’elle était là ; j’étais plus contente qu’effrayée. J’aimais bien ça, être singulière. J’ai demandé à Mlle Constantin si elle était un ange, ce à quoi elle a ri un peu, et m’a répondu que non, qu’elle était humaine, comme moi, mais qu’elle avait appris à s’extirper de son corps pour rendre visite à ses amis. Je lui ai demandé si j’étais devenue une de ses amies et elle m’a demandé : « Est-ce que ça te plairait ? » alors je lui ai répondu : « Oui, s’il vous plaît, plus que tout au monde », et elle, de répliquer : « Eh bien, mon amie tu seras. » Puis j’ai demandé à Mlle Constantin d’où elle venait, et elle a dit : « De Suisse. » Pour crâner, je lui ai demandé si la Suisse était le pays où on avait inventé le chocolat, alors elle m’a confié n’avoir jamais rencontré de jeune fille aussi futée que moi. Dès lors, elle m’a rendu visite quelques minutes tous les soirs ; je lui racontais un peu ma journée, et elle m’écoutait, compatissait ou bien me réconfortait. Elle était toujours de mon côté, contrairement à Maman ou Brendan. Je lui posais des questions, aussi. Parfois, elle me répondait franchement, comme quand je lui avais demandé sa couleur de cheveux et qu’elle m’avait répondu : « Blond platine » ; mais la plupart du temps, elle les éludait : « Laissons encore un peu planer le mystère, d’accord, Holly ? »
Puis, un jour, la reine des caïds de l’école, Susan Hillage, m’a attrapée alors que je rentrais chez moi. Son père était un militaire en poste à Belfast et, comme ma mère est irlandaise, Susan s’est agenouillée sur ma tête et avait décidé de ne pas me laisser repartir tant que je n’avouais pas qu’on stockait du charbon dans notre baignoire et qu’on soutenait l’IRA. Comme je refusais, elle a lancé mon cartable dans un arbre et m’a juré que j’allais payer pour les camarades de son père tués à Belfast, et que si j’ouvrais la bouche, les gars de la section de son père mettraient le feu au pub, que toute ma famille brûlerait et que ce serait ma faute. Je n’étais pas du genre à me laisser faire, mais j’étais encore petite, et Susan Hillage avait su trouver les mots. Je n’ai rien dit, ni à Maman, ni à Papa, mais ça m’a rendue malade de devoir aller à l’école le lendemain en sachant ce qui risquait d’arriver. Mais cette nuit-là, quand je me suis réveillée blottie dans mon lit et que Mlle Constantin est arrivée, je n’ai pas simplement entendu sa voix dans ma tête : elle était là, en chair et en os, assise dans le fauteuil au bout de mon lit, elle m’a dit : « Réveille-toi, petite dormeuse. » Elle était jeune, avait des cheveux or blanc, des lèvres sans doute rose-rouge mais violet-noir sous le clair de lune, et elle portait une sorte de grande robe. Elle était belle, comme dans un tableau. Au bout d’un moment, j’ai réussi à lui demander si je rêvais, et elle a répondu : « Je suis venue, car mon épatante et singulière jeune amie me paraît bien malheureuse ce soir : je voudrais savoir pourquoi. » Alors je lui ai parlé de Susan Hillage. Mlle Constantin s’est tue jusqu’à la fin, puis elle a déclaré mépriser les caïds de tout poil et m’a demandé si je voulais qu’elle règle le problème à ma place. Je lui ai répondu : « Oh oui, s’il vous plaît », mais avant que je puisse demander quoi que ce soit d’autre, j’ai entendu les pas de Papa s’approcher dans le couloir, puis il a ouvert la porte et la lumière du palier m’a éblouie. Comment j’allais lui expliquer la présence de Mlle Constantin dans ma chambre à, je ne sais plus trop, une heure du matin ? Mais Papa a fait comme si elle n’était pas là. Il m’a demandé si j’allais bien, a dit qu’il avait entendu une voix ; évidemment Mlle Constantin avait disparu. J’ai répondu à Papa que j’avais dû rêver et parler dans mon sommeil.
Ce que j’ai fini par croire. Une voix, c’est une chose, mais une femme en robe, assise ici ? Le lendemain matin, je suis allée à l’école, comme d’habitude, mais je n’ai pas vu Susan Hillage. Personne d’autre ne l’avait vue, d’ailleurs. Le directeur a débarqué en trombe et en retard à l’assemblée des élèves pour annoncer que Susan Hillage avait été renversée par une camionnette alors qu’elle se rendait à l’école à vélo, qu’elle était dans un état très grave et que nous devions tous prier pour sa guérison. Quand j’ai entendu ça, je me suis sentie tout engourdie, toute froide, et mon sang a quitté si vite ma tête que le préau s’est comme replié sur moi ; après, je ne me rappelle même pas avoir percuté le sol.
La Tamise est ridée et d’un bleu boueux aujourd’hui, tandis que je marche, marche et marche encore, fuyant Gravesend, direction les marécages du Kent, et sans que je m’en rende compte, il est déjà onze heures trente ; loin derrière moi, la ville n’est plus qu’une maquette d’elle-même. Le vent dévide les nuages qui jaillissent des cheminées de l’usine Blue Circle telle une ribambelle de foulards sortant de la poche d’un magicien. À ma droite, l’A2 rugit au-dessus des marécages. M. Sharkey prétend qu’elle a été construite par-dessus une route bâtie par les Romains, et que l’A2, c’est toujours l’itinéraire qu’on suit pour aller prendre, à Douvres, un bateau à destination de l’Europe continentale, exactement comme les Romains le faisaient. Les pylônes, qui forment une double colonne, s’éloignent. Au pub, Papa doit être en train de passer l’aspirateur dans la salle, à moins que Sharon s’en charge et récupère mes trois livres. Il fait plus lourd, et la matinée semble s’étirer comme quand on a trois heures de maths d’affilée ; le soleil me fait mal aux yeux. J’ai oublié mes lunettes dans la cuisine de Vinny, sur l’égouttoir. Quatorze livres quatre-vingt-dix-neuf, elles m’ont coûté. Je les ai achetées avec Stella, qui m’avait juré avoir vu les mêmes à Carnaby Street, mais trois fois plus chères ; c’était une affaire, je m’étais dit. D’un coup, je m’imagine en train d’étrangler Stella : mes bras et mes mains se crispent, comme si je le faisais pour de vrai.
J’ai soif. À l’heure qu’il est, Maman doit avoir raconté à Papa pourquoi Holly est partie bouder comme une ado, mais je parie un million qu’elle a tout déformé. Papa plaisantera à propos de « cette dispute de nénettes », et PJ, Moutard et Gros Dex hocheront la tête et glousseront comme les gros débiles qu’ils sont. PJ fera semblant de lire le Sun. « Tiens, c’est écrit là : “Les astronomes de l’université de Connerie-en-Barre ont découvert une nouvelle preuve que les adolescents sont bel et bien le centre de l’univers.” » Ils se mettront tous à ricaner, et ce bon vieux Dave Sykes, leur taulier préféré, se joindra à eux en poussant son fameux rire, genre « arrête je vais me pisser dessus ». On verra bien s’ils se poileront autant mercredi, quand je n’aurai toujours pas refait surface.
« Holly Sykes et le truc flippant », dernière partie. Tandis qu’on me portait jusqu’à l’infirmerie, j’entendais de nouveau les gens-de-la-radio. Ils étaient des centaines à chuchoter tous en même temps. Ça me terrorisait, mais pas autant que l’idée d’avoir tué Susan Hillage. Alors, j’ai parlé à l’infirmière des gens-de-la-radio et de Mlle Constantin. Cette pauvre vieille a dû penser que, dans le meilleur des cas, c’était à cause de la chute, mais que, dans le pire, j’étais fêlée : elle a donc appelé Maman, qui a passé un coup de fil à notre médecin de famille, et plus tard dans la journée, j’ai été examinée par un ORL de l’hôpital de Gravesend. Il n’a rien trouvé de louche, mais nous a suggéré d’aller voir un confrère psychiatre pour enfants à l’hôpital de Great Ormond Street, un spécialiste des cas comme le mien. Maman était dans tous ses états, genre « ma fille n’est pas folle ! », mais le docteur a lâché le mot « tumeur » et ça l’a effrayée. Après ce qui a été la pire nuit de ma vie – j’ai imploré Dieu de ne pas laisser revenir Mlle Constantin et j’avais glissé une bible sous mon oreiller, mais, à cause des gens-de-la-radio, c’est à peine si j’ai pu dormir quelques secondes –, l’ORL a appelé pour annoncer que son ami spécialiste arriverait à Gravesend une heure plus tard, et demander à Maman si elle pouvait m’amener immédiatement.
Le Dr Marinus est le premier Chinois que j’ai rencontré de ma vie, si je ne compte pas ceux des Mille Automnes, le restaurant où moi et Brendan, on nous envoyait parfois chercher des plats à emporter quand Maman était trop fatiguée pour faire la cuisine. Le Dr Marinus s’exprimait dans un anglais impeccable et sophistiqué ; sa voix était plutôt douce : il fallait tendre l’oreille pour tout entendre. Il était petit et maigrichon, et pourtant, il semblait remplir toute la pièce. Il a commencé par des questions sur l’école, ma famille, des trucs comme ça. Puis il en est venu aux voix. Maman a tout de suite lancé : « Ma fille n’est pas folle, si c’est ce que vous insinuez, c’est juste une commotion cérébrale. » Le docteur a acquiescé : je n’étais pas folle, mais le cerveau se trouvait être un endroit où les choses n’étaient parfois pas logiques. Afin de l’aider à écarter la possibilité d’une tumeur, il fallait que Maman me laisse répondre seule aux questions du médecin. Je lui ai alors parlé des gens-de-la-radio, de Susan Hillage, de Mlle Constantin. Maman s’est de nouveau excitée, mais le docteur lui a assuré que les hallucinations auditives – ces « mauvais rêves éveillés » – n’étaient pas rares chez les filles de mon âge. Au sujet de l’accident de Susan Hillage, il m’a dit qu’il s’agissait d’une grosse coïncidence, et que toutes sortes de coïncidences, même des grosses comme celle-ci, arrivaient partout, à tout le monde, en ce moment même : ç’avait été mon tour, voilà tout. Maman a demandé s’il existait un remède contre mes hallucinations, et je me rappelle que le Dr Marinus a dit qu’avant d’avoir recours aux médicaments, il aimerait essayer une technique plus simple de « chez lui ». C’était un peu comme de l’acupuncture, mais sans aiguilles. Il a demandé à Maman d’appuyer à un endroit précis – un point indiqué au stylo à bille sur mon majeur – puis, avec son pouce, il a touché le milieu de mon front. Comme un artiste qui dépose une touche de peinture. Mes yeux se sont fermés…