L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 2 sur 31 · partie 1/3

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L'âme des Horloges

1er JUILLET

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Des bruits de petits sifflets en fer-blanc, des craquements, des gazouillis d’oiseaux et un ange en vitrail. La petite église sur l’île de Grain, ça y est, je me souviens, éclairée par les premiers rayons de soleil. Maman. La dispute. Stella et Vinny qui se réveillent dans les bras l’un de l’autre. Ma gorge se serre. Je crois bien que, quand un type s’est retrouvé suffisamment souvent à l’intérieur de vous, vous mettez du temps à vous défaire de lui. L’amour, c’est le bonheur absolu quand ça marche, mais quand les choses tournent au vinaigre, tout le bon temps passé se paie au prix fort. 06:03, dit ma Timex. Dimanche. Ed Brubeck : ah, il est là, endormi sur ses espèces de coussins, la bouche ouverte, les cheveux dans tous les sens. Sa casquette de base-ball est posée sur sa chemise de bûcheron, qu’il a soigneusement pliée. Je me frotte les yeux pour chasser le sommeil. J’ai rêvé de Jacko et de Mlle Constantin qui ouvrait un rideau d’air et que des marches de pierre montaient comme dans Indiana Jones…

Qu’est-ce que ça peut faire ? J’ai perdu Vinny. Stella me l’a volé.

Ed Brubeck ronfle comme un sonneur. Il ne m’a pas l’air du genre à tromper sa copine, lui. S’il en a une. La plupart des garçons de ma classe se vantent de ne plus être puceaux depuis une fête chez un copain. Surtout ceux qui le sont encore et qui caressent leur moustache de duvet… Tout le contraire d’Ed Brubeck. Ça doit vouloir dire que, lui, l’a fait. Si c’était avec une fille de notre lycée, j’en aurais entendu parler. Difficile de savoir. C’est un taiseux.

N’empêche qu’il a pas mal causé, hier.

Son père, sa famille, tout ça. Pourquoi moi ?

Je regarde ce visage endormi aux traits saillants, mi-homme, mi-garçon.

La réponse me paraît évidente : Parce que tu lui plais, bourrique !

Si je lui plais, pourquoi est-ce qu’il n’a pas tenté sa chance ?

Il est futé. Il veut d’abord que je lui sois reconnaissante.

Mais bien sûr. C’est évident. Je crois que c’est le moment de partir.

Les pissenlits et les chardons poussent le long de ce chemin craquelé, et les haies sont plus hautes que moi. Le soleil du matin lance des rayons laser. Je ne sais pas pourquoi j’ai piqué sa casquette à Brubeck quand je me suis éclipsée, mais je suis bien contente de l’avoir fait. Ça ne l’embêtera pas, enfin, pas beaucoup. Normalement, je devrais pouvoir rejoindre la route de Rochester en coupant à travers champs. La ville doit se trouver à dix ou douze kilomètres. Mes ampoules tiendront le coup. Il faudra bien, de toute façon. Il n’y a pas de trousse de secours dans mon sac. Je sens la faim me chatouiller, mais mon estomac va devoir prendre son mal en patience – je trouverai bien quelque chose à Rochester. J’aurais peut-être dû dire au revoir et merci à Brubeck, mais s’il m’avait répondu : « Pas de souci, Sykes, mais tu ne veux pas que je te ramène à vélo jusqu’à Gravesend ? » d’un air enjoué, j’aurais eu trop de mal à refuser.

Au loin, le chemin débouche sur une ferme.

J’escalade un portail et contourne un champ de choux.

Un autre portail. Une petite tache dans le ciel : une buse ou un oiseau de ce genre.

Six jours, ce sera bien. La police commence à s’intéresser aux disparitions quand elles dépassent une semaine. Six jours, ça prouvera à Maman que je suis tout à fait capable de m’en sortir, dans la vie. Je serai – comment est-ce qu’on dit ? – en position de force pour négocier. Et ce coup-ci, je me débrouillerai seule, sans qu’il y ait de Brubeck pour jouer les chevaliers servants. Il faut que je fasse durer mes sous le plus longtemps possible. Je me souviens encore de la fois où je me suis risquée à faucher dans un magasin.

Un samedi l’année dernière, on était plusieurs à être allées au roller-disco de Chatham pour l’anniversaire d’Ali Jessop, mais c’était tellement nul que moi, Stella et Amanda Kidd, on est parties rejoindre en douce la grand-rue. Amanda Kidd a proposé : « Et si on allait faucher des trucs ? » Moi, je n’en avais pas envie, mais comme Stella était d’accord, j’ai fait comme si ça ne me posait pas de problème, et on est toutes entrées au Debenhams. Je n’avais jamais rien piqué de ma vie, et j’ai bien cru que j’allais me faire dessus, mais j’ai observé comment Stella s’y prenait. Elle a demandé un truc sans intérêt à un employé du magasin, puis, un petit peu plus tard, soi-disant sans le faire exprès, elle a fait tomber deux tubes de rouge à lèvres du présentoir. Quand elle s’est baissée pour les ramasser, elle en a fourré un dans sa bottine. Je l’ai imitée avec une paire de boucles d’oreilles qui me plaisait, et, avant de sortir du magasin, j’ai même demandé à l’employé jusqu’à quelle heure ils étaient ouverts. Une fois en sécurité à l’extérieur, le monde me paraissait différent : c’était comme si les règles avaient changé. Si on garde son sang-froid, on obtient ce qu’on veut. Amanda Kidd avait volé une paire de lunettes qui valait une dizaine de livres, Stella du rouge à lèvres Estée Lauder, et moi, j’avais l’impression que les strass de mes boucles d’oreilles scintillaient comme de vrais diamants. Après, on est allées au magasin de bonbons ; moi et Amanda Kidd on en a fourré plein nos vêtements pendant que Stella baratinait le garçon de garde le samedi, genre, ça faisait des lustres qu’elle le remarquait chaque fois qu’elle passait, elle avait même rêvé de lui, et est-ce qu’il voudrait bien faire une petite promenade dans un coin plus tranquille après son travail ? Puis on est allées à Woolworth. Stella et moi sommes parties de notre côté pour regarder d’un air innocent le Top 40 des 45 tours, mais, l’instant d’après, le gérant et un employé nous ont barré le chemin, pendant qu’un type de la sécurité arrivait, tenant Amanda Kidd par le bras – elle était toute pâle et tremblait – tout en affirmant qu’elle était « entrée avec ces deux-là ». Le gérant nous a ordonné de monter dans son bureau. J’avais perdu toute mon assurance, mais alors Stella s’est écriée : « Puis-je savoir à qui j’ai l’honneur ? » sur un ton snob et cassant.

Le gérant lui a juste répondu : « Allez, ne fais pas d’histoires, ma belle », avant d’essayer de lui mettre la main sur l’épaule.

Stella l’a repoussé d’un geste brusque en aboyant : « Bas les pattes, vilain bonhomme ! Et j’ignore pourquoi vous nous associez, moi et ma sœur, à cette… voleuse à l’étalage » – elle a alors adressé un sourire méprisant à Amanda Kidd, qui était à présent secouée de sanglots –, « mais dites-nous exactement pourquoi nous serions tentées de déposséder votre horrible petite boutique de sa camelote » – sur ces paroles, elle a vidé son sac à main sur le comptoir de caisse – « et je vous conseille de ne pas vous tromper, monsieur le gérant, sans quoi mon père vous fera parvenir une assignation lundi matin à la première heure. Ne vous méprenez pas, je connais mes droits. »

De nombreux curieux approchaient et, miracle, le gérant a battu en retraite en marmonnant que l’agent de sécurité s’était peut-être trompé et que nous étions libres de repartir. Dans un jappement, Stella lui a rétorqué : « Oh, mais je sais bien que je suis libre de repartir ! » avant de ranger ses affaires dans son sac à main. Puis nous sommes ressorties en maugréant.

Nous sommes retournées discrètement au roller-disco sans raconter à personne ce qui s’était passé. La mère d’Amanda Kidd a dû aller la chercher au magasin. J’avais très peur qu’elle cafte, mais elle n’a pas osé. La semaine suivante, Amanda Kidd a mangé avec d’autres filles le midi, et, après, on ne s’est plus jamais vraiment reparlé.

Elle est dans la deuxième meilleure classe du lycée aujourd’hui, alors je me dis que, quelque part, l’expérience lui a été bénéfique. Le truc, c’est que, moi, comparée à Stella, je ne sais pas voler, ni mentir d’ailleurs. Ce jour-là au Woolworth, Stella avait même réussi à me convaincre qu’on était innocentes. J’ai vraiment l’air d’une conne, maintenant que c’est à mon tour d’être son Amanda Kidd. Ça ne lui manque pas, les amis, à Stella ? À moins que, pour elle, ils ne soient qu’un moyen d’obtenir ce qu’on veut…

Sur ma gauche, il y a un talus escarpé au sommet duquel court une deux fois deux-voies, et, sur ma droite, un champ a été rasé en vue d’y construire un immense complexe résidentiel, si on en croit les apparences. Il y a des pelleteuses, des bulldozers, des préfabriqués, de grandes palissades grillagées, plusieurs panneaux « PORT DU CASQUE OBLIGATOIRE », et, par-dessus, un autre annonçant « ENTRÉE INTERDITE À TOUTE PERSONNE NON AUTORISÉE », quelqu’un a écrit « Y A PAS DE NOIR SUR LE DRAPEAU BRITANNIQUE » et ajouté plusieurs croix gammées, histoire d’enfoncer le clou. Il est encore tôt : sept heures quarante. Sur son vélo, Brubeck doit être en train de rentrer chez lui, alors que, au pub, Maman et Papa sont sans doute encore au lit. Loin devant moi, il y a l’entrée d’un passage souterrain qui permet de franchir la voie rapide. Quand j’arrive à environ cent mètres, j’y aperçois un petit garçon et je m’arrête : c’est super-bizarre, mais je pourrais jurer que…

C’est Jacko. Il se tient là et me regarde. Je sais pourtant que le vrai Jacko est à une bonne trentaine de kilomètres d’ici, sans doute occupé à dessiner un labyrinthe ou à lire un livre sur les échecs, bref, en train de faire son Jacko, mais ce gamin que je regarde a les mêmes cheveux bruns qui lui tombent sur le front, la même silhouette, la même façon de se tenir, et aussi le même maillot rouge du Liverpool FC. Je sais reconnaître mon petit frère : si ce n’est pas lui, c’est son jumeau caché. Je continue à marcher, sans oser cligner des yeux, de peur qu’il ne disparaisse. À cinquante mètres, je lui fais signe de la main ; cet enfant qui ne peut pas être mon petit frère me fait signe, lui aussi. Alors, je crie son nom. Il ne répond pas, mais se tourne et descend dans le passage souterrain. Ne sachant pas quoi faire, je me mets à trottiner, inquiète, me demandant si Jacko n’aurait pas fugué pour partir à ma recherche, même si j’ai la certitude que ça ne peut pas être lui – comment Jacko aurait pu savoir où me trouver ?

Je cours aussi vite que possible, avec l’intuition que quelque chose d’étrange se produit, mais quoi ? Le passage souterrain est réservé aux piétons et aux cyclistes, il est plutôt étroit et sa longueur équivaut à la largeur de la deux fois deux-voies et du terre-plein gazonné au milieu. Devant, une fois qu’on est descendu et qu’on remonte un peu, la sortie laisse apparaître un carré de champs, de ciel et de toitures. Après quelques pas, je m’en rends compte : au lieu de s’assombrir, le centre du souterrain s’éclaircit, et, au lieu de résonner davantage, le son est étouffé. C’est juste une illusion, ne t’en fais pas, je me dis, mais, après quelques pas de plus, j’en suis maintenant sûre : le passage change de forme. Il est plus large et haut de plafond, et il comporte quatre coins, c’est une pièce en forme de losange… Ça devient un autre endroit. C’est incroyable et terrifiant. Je sais que je suis réveillée, mais je sais aussi que tout ça ne peut pas être réel. Je cesse de marcher. J’ai peur de faire un malaise. Où est-ce que je suis ? Je ne me suis jamais trouvée dans un lieu pareil. C’est une hallucination ? C’est ce truc que j’avais qui revient ? À une dizaine de pas, sur ma gauche et ma droite, il y a d’étroites fenêtres. Je ne veux pas aller regarder – les fenêtres sont largement au-delà des limites du souterrain –, mais, à travers celle de gauche, je vois des dunes, des dunes grises qui s’élèvent vers une haute crête, alors que, à travers celle de droite, il fait plus sombre : les dunes dévalent jusqu’à la mer, mais c’est une mer noire, complètement noire ; noire comme le noir au fond d’une boîte à l’intérieur d’une caverne à un kilomètre sous terre. Une longue table est apparue au milieu de cette salle située je ne sais où, et j’avance sur le côté gauche, et, tiens, voilà que, sur la droite, une femme marche au même rythme que moi. Elle est jeune et belle, mais d’une beauté froide, comme une actrice qu’on n’a pas le droit de toucher ; elle a des cheveux blond platine, une peau laiteuse, des lèvres pleines et rose-rouge, et elle porte une robe de bal bleu nuit, comme dans un conte…

Mlle Constantin, telle que dans mon fauteuil, quand j’avais huit ans. Pourquoi est-ce que mon esprit décide de me jouer ce tour, là, maintenant ? Nous nous approchons d’un portrait placé dans un coin étroit du losange ; c’est un homme, genre un saint de l’époque de la Bible, mais il n’a pas d’yeux. Je ne suis plus qu’à quelques centimètres, à présent. Il y a un point noir sur le front du saint, légèrement au-dessus de l’endroit où les sourcils se rejoignent. Le point devient une tache. La tache devient un œil. Et puis, je sens que j’ai la même chose sur mon propre front, au même endroit, mais je ne suis plus trop sûre d’être Holly Sykes, pas vraiment en tout cas, mais si je ne suis pas moi, alors qui suis-je ? De ce point sur mon front, quelque chose jaillit et reste à flotter dans l’air. Si je la regarde bien en face, la chose disparaît, mais si je regarde un peu à côté, ça ressemble à une petite planète qui brille. Puis une autre apparaît, puis une autre, et encore une autre. Quatre boules brillantes. J’ai le goût du thé vert dans la bouche. Et, soudain, on croirait qu’il y a une explosion ; Mlle Constantin pousse un hurlement et ses mains se sont changées en serres, mais alors un éclair bleuté l’envoie valdinguer comme une quille au pied de la table. La bouche du vieux saint s’ouvre, pleine de crocs, et il s’en échappe des cris métalliques et des grondements de pierre. Des silhouettes et des ombres surgissent comme des ombres chinoises dans le cerveau de quelqu’un qui devient fou. Un type plus âgé saute sur la table. Il a des yeux de piranha, des mèches de cheveux noires et bouclées, un nez cassé, un costume noir, et il y a une drôle de lumière violette qui émane de lui, comme s’il était radioactif. Il aide Mlle Constantin à se relever, et celle-ci pointe la phalange argentée de son doigt vers moi. Des flammes noires et un rugissement aussi puissant que celui d’un réacteur emplissent la salle, et je n’arrive ni à m’enfuir ni à me débattre, et je ne vois plus rien d’ailleurs. Tout ce que je peux faire, c’est rester plantée là, à écouter ces voix semblables aux cris de gens dans un immeuble en train de s’effondrer ; parmi elles, j’en entends une distincte qui dit : Je serai là. Puis une nouvelle secousse se fait ressentir et une lumière plus forte que tous les soleils grandit, grandit, et grandit encore, jusqu’à ce que mes yeux fondent dans leurs orbites…

… et du gris apparaît par les fentes, des chants d’oiseaux aussi, et le bruit d’un camion qui passe au-dessus de ma tête, et la douleur vive d’une cheville foulée, et me voilà agenouillée sur le sol en béton d’un souterrain, à quelques mètres de la sortie. Une brise qui sent les gaz d’échappement me fouette le visage ; c’est fini, ce cauchemar, cette vision, ce truc qui s’est produit est terminé. Je n’ai personne à qui demander : Tu as vu ça, toi aussi ? Il ne me reste plus que ces trois mots : Je serai là. D’un pas chancelant, je regagne la lumière, cette matinée bleue et sèche, puis, encore toute tremblante et sous le coup de ce qui s’est passé, je m’assieds sur le gazon de la bordure. Peut-être que ces mauvais rêves éveillés sont comme le cancer : ils disparaissent mais reviennent un jour, alors qu’on s’en croyait débarrassé à jamais. Peut-être que le « traitement » du Dr Marinus ne fait plus effet. Peut-être que le stress de la veille, Maman, Vinny, bref, que tout ça m’a fait rechuter. J’en sais rien. Aucun signe de Jacko : j’ai dû le rêver, lui aussi. Tant mieux. Je suis contente de savoir qu’il est en sécurité au Captain Marlow, à une trentaine de kilomètres d’ici, même si j’aimerais bien le voir et m’assurer qu’il va bien, même si je sais que c’est le cas et que je n’ai pas à m’inquiéter.

La première fois que j’ai vu Jacko, il était dans une couveuse parce qu’il est né trop tôt. Là encore, c’était à l’hôpital général de Gravesend, même si la maternité se trouve dans un autre bâtiment. Maman, qui avait eu droit à une césarienne, paraissait plus fatiguée et plus heureuse que jamais ; elle nous avait demandé de dire bonjour à notre petit frère, Jack. Papa était resté toute la veille avec elle : il avait la tête et l’odeur d’un type qui aurait dormi une semaine dans un parking. Je me souviens que Sharon était dégoûtée de perdre son titre de Petite Merveille du Captain Marlow, surtout pour cette espèce de singe-crevette en couche-culotte relié à tout un tas de tuyaux. Brendan avait quinze ans et ce service de l’hôpital, avec tous ces cris de nourrissons, les femmes qui allaitent, les régurgitations et les couches crades, ça le terrorisait. J’ai tapoté à la vitre et dit : « Bonjour, Jacko, je suis ta grande sœur », et il avait bougé les doigts un tout petit peu, comme s’il me faisait signe. Ça, je jure que c’est la vérité : personne d’autre ne l’avait remarqué, mais moi, mon cœur s’était serré, et j’aurais été prête à tuer pour le protéger. Cette sensation, je l’ai encore quand des connards l’appellent le « zinzin », le « zarbi » ou encore l’« avorton ». Les gens sont dégueulasses, des fois. Pourquoi, quand on a sept ans, dessiner des vaisseaux spatiaux, c’est bien, mais dessiner des labyrinthes méphistophéliques, ça ne l’est pas ? Qui décide que dépenser son argent pour jouer à Space Invaders, ça va, mais si on préfère s’acheter une calculatrice couverte de symboles bizarroïdes, c’est qu’on a envie de se faire charrier ? Pourquoi écouter le Top 40 sur BBC Radio 1, on considère que c’est bien, mais qu’écouter des stations étrangères, ça ne l’est pas ? Maman et Papa pensent que Jacko devrait passer moins de temps à lire, et jouer un peu plus au foot, alors, pendant un moment, il se comporte comme un enfant normal de sept ans, mais nous, on sait très bien qu’il joue la comédie. De temps en temps, caché derrière le noir des yeux de Jacko, celui qu’il est réellement me sourit : un peu comme quelqu’un dans un train qui passe vous regarde. Quand ça arrive, j’ai presque envie de lui faire signe de la main, même s’il se trouve juste en face de moi à table, ou bien quand on se croise dans les escaliers.

Hallucinations ou pas, il va bien falloir que je me bouge le cul. Il faut que je trouve de quoi manger et un plan pour la suite. Me voilà repartie ; après un rond-point, c’en est fini des champs et je suis de retour dans le monde des clôtures de jardin, des panneaux publicitaires et des passages cloutés. Le ciel se couvre d’une légère brume et j’ai de nouveau soif. La dernière fois que j’ai bu, c’était avec Brubeck, à un robinet de l’église ; mais, en ville, on ne peut pas aller frapper à n’importe quelle porte pour demander un verre d’eau comme on pourrait le faire quand on se retrouve au beau milieu de nulle part. Un parc avec une fontaine d’eau potable, ce serait parfait, ou même des toilettes publiques, ça irait, mais il n’y a rien de ce genre à l’horizon. J’aimerais bien me brosser les dents, aussi : elles sont toutes encroûtées, comme l’intérieur d’une bouilloire. Une odeur de bacon s’échappe d’une fenêtre et mes crampes d’estomac se réveillent. Un bus sur lequel est inscrit GRAVESEND arrive. Si je monte dedans, je serai chez moi dans quarante-cinq minutes…

OK, mais imagine la tête de Maman quand elle t’ouvrira la porte côté ruelle. Léger comme un courant d’air, le bus file devant moi et, d’un pas traînant, je passe sous un pont ferroviaire. Plus loin, il y a une rangée de magasins et un marchand de journaux où je pourrais acheter une canette et un paquet de gâteaux. Une librairie chrétienne, une mercerie, un bookmaker, un magasin qui vend des maquettes en plastique et tous ces trucs, et une animalerie dont les cages contiennent des hamsters galeux. Presque tout est fermé et la rue est triste à mourir. C’est sûr, je suis bien à Rochester. Et qu’est-ce que je fais, maintenant ?

Tiens, une cabine téléphonique couleur fraise.

Les fraises. Ça, c’est une idée.

La dame des renseignements trouve facilement les coordonnées de Gabriel Harty et de son exploitation sur l’île de Sheppey, L’Orme noir, puis me demande si je veux être mise en relation. Je lui réponds oui, et, un instant plus tard, j’entends que ça sonne. 08:57, indique ma montre. Ce n’est sans doute pas trop tôt pour appeler une ferme, même un dimanche. Personne ne répond. Je ne sais pas pourquoi, mais le fait est que je suis super-tendue. Si, à la dixième sonnerie, ça ne répond toujours pas, je raccroche : ça voudra dire que la ferme n’est pas censée faire partie de mon destin.

À la neuvième sonnerie, quelqu’un décroche. « Moui ? »

J’insère vigoureusement ma pièce de dix pence. « Bonjour, je suis bien à L’Orme noir ?

– Sauf erreur, l’exploitation porte toujours ce nom, me répond une voix traînante, rouillée.

– Vous êtes monsieur Harty ?

– Moui, sauf erreur.

– Je vous appelle pour savoir si vous embauchez des cueilleurs.

– Si nous embauchons des cueilleurs ? » En fond sonore, j’entends un chien aboyer comme un fou et une femme gueule : Boris, ferme ton claque-merde ! « Moui.

– J’ai un ami qui a travaillé chez vous, l’été dernier, et, si vous embauchez, j’aimerais bien participer à la cueillette des fruits pendant quelque temps. S’il vous plaît.

– Vous avez déjà fait ça, j’imagine ?

– Dans une exploitation, non, mais j’ai l’habitude de travailler dur, et » – je pense à ma grand-tante d’Irlande, Eilísh – « j’ai souvent aidé ma tante dans son potager qui est immense, donc je sais ce que c’est de se salir les mains.

– Parce que nous autres agriculteurs avons les mains sales, c’est ça ?

– Ce que je voulais dire, c’est que le travail ne me fait pas peur, et puis je peux commencer aujourd’hui, s’il le faut. »

Silence. Ça dure longtemps. Très longtemps. Je m’inquiète d’avoir à remettre une pièce. « Monsieur Harty ? Allô ?

– Moui. Pas de cueillette le dimanche. Pas de ça à L’Orme noir. Le dimanche, nous laissons les fruits grossir tranquillement. Nous commencerons demain à six heures précises. Il y a des dortoirs pour les cueilleurs, mais ce n’est pas le Ritz. Pas de room service. »

Super. « Ça me va… Donc ça veut dire que je suis prise ?

– Trente-cinq pence le plateau. Les barquettes doivent être remplies, aucun fruit pourri, sinon, vous refaites tout un plateau. Pas de caillou, sinon, du balai.

– Ça me va. Je peux me présenter chez vous cet après-midi ?

– Moui. Votre nom ? »

Je suis si soulagée que, dans un souffle, je lâche « Holly » et instantanément, je me rends compte qu’il serait plus malin de donner une fausse identité. Il y a une affiche de pub pour les cigarettes Rothmans près du pont ferroviaire, alors je lui annonce « Holly Rothmans » et regrette tout de suite : j’aurais dû choisir un nom qu’on oublie plus facilement, comme Tracy Smith. Mais bon, je ne peux plus changer maintenant.

« Holly Bossman, vous dites ?

– Holly Rothmans. Comme les cigarettes.

– Des cigarettes, vous dites ? Moi, je fume plutôt la pipe.

– Comment on fait pour se rendre à votre exploitation ?

– Ici, les cueilleurs viennent par leurs propres moyens. Nous ne faisons pas le taxi.

– Je m’en doute. C’est pour ça que je vous demande des indications.

– C’est très facile. » J’espère bien parce qu’à ce train-là, toutes mes pièces vont y passer. « Donc, vous commencez par prendre le pont qui amène sur l’île de Sheppey, puis vous demandez L’Orme noir. »

Sur ce, Gabriel Harty raccroche.

Le château de Rochester ressemble à une maquette géante posée près de la rivière Medway, et devant le pont en fer, un grand lion noir monte la garde. Au passage, je lui tapote la patte pour me porter chance. Les poutres grondent sous les roues des poids lourds, j’ai mal aux pieds, mais je suis contente : vingt-quatre heures plus tôt, je n’étais qu’une pleurnicharde, et là, je viens de réussir mon tout premier entretien d’embauche, et je n’ai plus de questions à me poser pour la semaine prochaine. Grâce à L’Orme noir, je vais pouvoir rester tranquille et gagner de l’argent. J’imagine des petites bombes exploser les unes après les autres à Gravesend. Papa va sûrement aller chez Vinny un peu plus tard dans la journée : « Tiens, bonjour, je crois que c’est vous qui couchez avec ma fille encore mineure : je ne pars pas avant de lui avoir parlé. » Boum ! Vinny et sa tête de furet. Boum ! Papa rentrera à toute vitesse et dira à Maman que je ne suis pas là-bas non plus. Bouuum ! Maman se rejouera la scène de la gifle en boucle. Puis elle se précipitera chez Vinny. Autant dire que ça va chier. Maman repartira en laissant Vinny éparpillé dans le hall d’entrée avant de foncer chez Brendan et Ruth pour vérifier que je ne suis pas chez eux. Brendan lui annoncera qu’hier matin, j’allais chez Stella Yearwood. Ils fileront tous les deux chez elle. Stella racontera un truc du genre : Non, madame Sykes, elle n’est jamais venue ici ; d’ailleurs, j’étais sortie, je n’ai aucune idée d’où elle est… Mais elle sentira bien qu’elle est dans la ligne de mire d’un missile à tête chercheuse. Lundi passera, puis mardi passera, et, mercredi, le lycée appellera parce que je serai en train de rater les examens. M. Nixon lui dira : « Donc, si je comprends bien, madame Sykes, votre fille a disparu depuis samedi matin ? » En bredouillant, Maman invoquera une petite dispute. Papa commencera à vouloir en savoir plus, comme ce qu’elle m’a dit exactement et ce qu’elle entend par « une petite gifle ». Petite comment ? Boum ! Boum ! Boum ! Maman pétera un plomb et se mettra à crier : « Je t’ai déjà expliqué, Dave, merde ! » avant de foncer à l’étage dans la cuisine, et tandis qu’elle regardera la Tamise par la fenêtre, elle se dira : Elle n’a que quinze ans, il a pu lui arriver n’importe quoi… Bien fait pour elle.

Tout à coup, en contrebas, les mouettes font du raffut.

Un bateau de la police passe sous le pont en vrombissant. Je poursuis ma route.

Plus loin devant apparaît une station-service Texaco. Elle est ouverte.

« Quel serait, d’après vous, le meilleur coin pour être prise en auto-stop et se rendre à Sheppey ? » je demande au type derrière la caisse, après qu’il m’a rendu la monnaie sur deux canettes de Tizer, une barre au chocolat Double Decker et un paquet de Ritz. De mes treize livres quatre-vingt-cinq, il me reste douze livres dix-sept.

« Je ne fais jamais de stop, répond-il, mais si ça devait m’arriver, j’essaierais au rond-point de l’A2, en haut de Chatham Hill.

– Comment est-ce qu’on y va, en haut de Chatham Hill ? »

Mais avant qu’il me réponde, une femme aux cheveux framboise entre ; le type du Texaco la dévore des yeux.

À tel point que je dois lui rappeler que je suis là : « Excusez-moi ? Comment est-ce que je fais pour aller en haut de Chatham Hill ?

– Prenez à gauche sur le parvis, vous dépasserez un feu rouge, puis un hôtel Star Inn et remonterez la colline jusqu’à la tour-horloge. Prenez à gauche en direction de Chatham et suivez votre nez encore un peu plus loin, vous passerez devant l’hôpital St Bart. Continuez jusqu’à ce que vous voyiez un concessionnaire Austin Rover et le rond-point de Chatham Hill. Quand vous y serez, tendez le pouce, et attendez qu’un chevalier en Jaguar s’arrête. » Il dit tout ça très vite, exprès pour que je n’aie pas le temps d’enregistrer. « Peut-être que vous aurez de la chance, mais, sinon, vous attendrez plusieurs heures. C’est comme ça, avec l’auto-stop. Demandez bien à ce qu’on vous dépose à la sortie pour Sheerness. Si vous vous retrouvez à Faversham, c’est que vous êtes allée trop loin. » Il se remonte les couilles et se tourne vers la femme. « Alors, qu’est-ce que je peux faire pour vous, ma belle ?

– Déjà, si vous pouviez éviter de m’appeler ma belle, ce serait pas mal. »

Je ne me cache pas pour rire. Le type me fusille du regard.

Je n’ai pas marché cent mètres qu’une fourgonnette Ford esquintée de partout s’arrête à mon niveau. Il est possible qu’elle ait été orange, autrefois, à moins que ce soit juste la rouille. Côté passager, la fenêtre se baisse. « Bonjour. » J’ai la bouche pleine de Ritz, je dois avoir l’air d’une débile, mais je reconnais toute de suite qui j’ai en face de moi. « Ce n’est pas tout à fait une Jaguar, dit la femme aux cheveux framboise en tapant sur la portière avec entrain, et Ian, ici à côté de moi, n’est pas un chevalier » – le type au volant se penche et lève la main –, « mais si tu vas à Sheppey, on peut te déposer près du pont. Parole de scout, il n’y a pas de hache ou de tronçonneuse cachées à l’arrière, et franchement, mieux vaut monter avec nous que devoir attendre devant une bretelle d’autoroute pendant six heures pour qu’un type dans son genre » – d’un mouvement de tête, elle désigne le Texaco – « s’arrête et te serve du “Qu’est-ce que je peux pour toi, ma belle ?” »

Mes pieds me font archimal, et puis elle a raison : c’est plus rassurant d’être prise en stop par un couple que par un type seul. « Ce serait super, merci. »

Elle ouvre l’arrière et bouge des cartons pour m’y faire de la place. Je réussis à me caser tant bien que mal à l’intérieur, mais comme il y a des vitres des deux côtés, je vois plutôt bien le dehors. Ian, qui doit avoir environ vingt-cinq ans, est un peu dégarni et possède un nez crochu aussi long que le Concorde, me demande : « Ça va ? Pas trop serrée à l’arrière ?

– Pas du tout, je lui réponds. C’est vachement confortable.

– Il n’y en a que pour vingt-cinq minutes de trajet, m’indique Ian avant de démarrer.

– Je disais à Ian que si on ne t’avait pas prise en stop, je me serais fait du mouron toute la journée, me confie la femme. Je m’appelle Heidi, au fait. Et toi ?

– Tracy. Tracy Corcoran.

– Tu vois, moi, je n’ai jamais croisé de Tracy qui était antipathique.

– J’en connais une ou deux, je te les présente si tu veux », je lui dis. Alors Ian et Heidi se mettent à rire comme si ce que j’avais dit était super drôle ; peut-être que ça l’était, en fin de compte. « Heidi, c’est un joli prénom, ça aussi. »

Ian pousse un « mmm » dubitatif et Heidi lui donne un coup dans les côtes. « Il est interdit de distraire le chauffeur », il lui répond.

Nous passons devant une école tout droit sortie du même moule que la mienne, Windmill Hill : grandes fenêtres, toit plat, terrain de foot boueux. Je commence à comprendre que j’ai laissé tomber l’école pour de bon : comme dit ce bon vieux M. Sharkey : « Qui ne tente rien n’a rien. »

Heidi me demande : « Tu habites à Sheppey, Tracy ?

– Non, j’y vais pour travailler dans une exploitation fruiticole.

– Ce ne serait pas chez Gabriel Harty, par hasard ? intervient Ian.

– Oui, c’est ça. Tu le connais ?

– Pas personnellement, mais il est réputé pour avoir sa propre conception des mathématiques quand il s’agit de calculer la paie de ses employés. Méfie-toi. Les erreurs seront toujours en sa faveur.

– Je ferai gaffe, merci. Mais ça devrait aller. J’ai un copain au lycée qui travaillait là-bas l’été dernier. » Je me mets à les baratiner pour me donner plus de crédibilité. « J’ai terminé mes examens de fin de seconde, parce que j’ai seize ans, et je veux économiser pour m’acheter un billet InterRail en août. »

Je dois donner l’impression de lire une fiche.

« Ça a l’air vachement chouette, les voyages en InterRail, commente Heidi. L’Europe t’appartient. Et tu habites où, Tracy ? »

Où est-ce que j’aimerais habiter ? « À Londres. »

Le feu est rouge. Un aveugle et son chien traversent.

« Une grande ville, Londres, dit Ian. Où ça, exactement ? »

Là, je flippe un peu. « Hyde Park.

– Comment, dans Hyde Park même ? Dans un arbre, avec les écureuils ?

– Non, notre maison se trouve du côté de… de Camden Town. »

D’abord, Heidi et Ian restent muets – ai-je dit quelque chose de débile ? –, et puis Ian finit par répondre : « Ah oui, je vois. » Ce qui veut dire que je ne me suis pas plantée. L’aveugle atteint l’autre trottoir ; Ian se bat contre la boîte de vitesses, puis nous redémarrons. « J’ai dormi à Camden Town la première fois que je suis allé à Londres. Sur le canapé d’un copain. À Rowntree Square, près du terrain de cricket situé à côté de la station de métro. Tu vois où c’est ?

– Carrément. » Encore un mensonge. « Je passe devant sans arrêt. »

Heidi me demande : « Tu es partie de Camden ce matin et tu as fait du stop tout du long ?

– Oui. Un routier m’a amenée jusqu’à Gravesend, puis un touriste allemand m’a avancée jusqu’au pont de Rochester, et puis vous êtes arrivés. Si c’est pas de la veine, ça. » Je cherche à changer de sujet. « Il y a quoi, dans tous ces cartons ? Vous déménagez ?

– Non, c’est le numéro de cette semaine du Socialist Worker, dit Heidi.

– On le trouve à Queen Street, fais-je. À Camden.

– On travaille pour l’antenne de Londres, précise Ian. Heidi et moi préparons une thèse à la London School of Economics, mais comme on passe nos week-ends du côté de Faversham, on fait office de plateforme de distribution. D’où tous ces cartons. »

Je prends un exemplaire du Socialist Worker. « C’est bien, comme lecture ?

– Tous les autres journaux britanniques ne sont que des instruments de propagande, me répond Ian. Même le Guardian. Prends-en un. »

Comme ça me paraît malpoli de refuser, je le remercie et lis sur la une : « Travailleurs, unissez-vous ! » Sous le titre, une photo de mineurs en grève. « Du coup vous… Vous êtes du côté de la Russie ?

– Non, pas du tout, dit Ian. Staline a massacré l’idée même du communisme, Khrouchtchev était un révisionniste éhonté et Brejnev s’est contenté de construire des magasins de luxe pour les sycophantes du Parti pendant que les travailleurs faisaient la queue pour obtenir du pain rassis. L’impérialisme soviétique ne vaut pas mieux que le capitalisme américain. »

Les maisons défilent comme le décor d’un mauvais dessin animé.

Heidi me demande : « Dans quoi travaillent tes parents, Tracy ?

– Ils tiennent un pub. The King’s Head. Près de Camden.

– Les patrons de pub sont saignés à blanc par les grandes brasseries, commente Ian. Une histoire vieille comme le monde, ça. Les travailleurs font fructifier l’affaire, et les patrons récoltent les bénéfices. Ho là, qu’est-ce qui se passe, là ? »

Devant, à mi-chemin de la montée, un bouchon s’est formé.

« C’est une guerre invisible qui se déroule en ce moment même. » Cette remarque de Heidi me laisse perplexe, jusqu’à ce que je comprenne qu’elle ne parle pas du ralentissement. « Une guerre qui se répète à travers l’histoire : la lutte des classes qui oppose les esclaves à leurs propriétaires, les nobles aux serfs, les patrons ventripotents aux ouvriers, les riches aux pauvres. Les travailleurs sont constamment opprimés par un mélange de brutalité et de mensonges.

– Des mensonges de quel genre ? je demande.

– Du genre, le bonheur, c’est d’emprunter de l’argent qu’on n’a pas pour acheter de la camelote dont on n’a pas besoin, me répond Ian. Ou qu’on vit en démocratie. Et le mensonge le plus perfide de tous, c’est celui qui dit que la lutte des classes n’existe pas. C’est pour ça que l’Establishment garde la mainmise sur tout ce qu’on peut enseigner à l’école, l’histoire en particulier. Parce que le jour où les travailleurs ouvriront les yeux, ce sera la révolution. Et comme le dit si bien Gil Scott-

Heron, la révolution ne passera pas à la télé 1. »

Je ne sais pas qui est ce « héron », mais j’ai du mal à voir en M. Simms, notre prof d’histoire, l’instrument d’un grand complot visant à opprimer les ouvriers. Et je me demande si on peut considérer que Papa s’engraisse sur le dos de Glenda, son employée. C’est pourquoi je les questionne : « Mais après les révolutions, les choses sont toujours pires qu’avant, non ?

– C’est juste. Les révolutions attirent effectivement tous les Napoléon, les Mao et les Pol Pot du monde. Mais c’est là que le Parti intervient. Quand la révolution britannique éclatera, on sera là, avec notre structure solide, et on la protégera des fascistes et des récupérateurs. »

La circulation reprend. La fourgonnette d’Ian se remet en branle.

Continuer : partie 2 sur 3