L'âme des Horloges
17 Avril
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Des véliplanchistes, des mouettes et du soleil, une brise salée vinaigrée, une mer de papier glacé et une balade tôt le matin sur la jetée avec Aoife. C’est la première fois qu’elle se promène sur une jetée, et ça lui plaît beaucoup. Elle exécute une série de sauts de grenouille en admirant le scintillement des diodes dans les talons de ses baskets. On aurait fait n’importe quoi pour avoir des chaussures de ce type quand j’étais petit, mais Holly dit que, de nos jours, c’est difficile d’en trouver qui ne s’illuminent pas. Aoife a un ballon d’hélium Dora l’exploratrice accroché au poignet. Je viens de lâcher un billet de cinq livres à une charmante Polonaise pour l’obtenir. Je regarde derrière nous et tente de repérer la fenêtre de notre chambre sur la façade de l’hôtel Grand Maritime. J’ai proposé à Holly de venir se promener, mais elle a prétexté devoir aider Sharon à se préparer avant la visite d’un coiffeur qui n’est pas censé arriver avant neuf heures trente. Il n’est pas encore huit heures et demie. C’est sa façon à elle de me faire comprendre qu’elle n’a pas changé d’avis depuis la nuit dernière.
« Papa ? Papa ? Tu m’as entendue ?
– Désolé, ma puce. J’étais ailleurs.
– C’est pas vrai. Tu étais là.
– J’étais ailleurs, métaphoriquement parlant.
– C’est quoi, métaphoricant-parlant ?
– Le contraire de littéralement.
– C’est quoi litière-allemand ?
– Le contraire de métaphoriquement. »
Aoife fait la moue. « Arrête de raconter des bêtises, Papa.
– Je ne raconte jamais de bêtises. Qu’est-ce que tu voulais savoir, ma puce ?
– Si tu étais un animal, qu’est-ce que tu serais ? Moi, je serais une licorne blanche avec une étoile noire sur le front et je m’appellerais Diamant Ailes-de-feu. Comme ça, maman et moi, on pourrait voler jusqu’à Bad-Dad pour venir te voir. Et puis les licornes, c’est pas comme les avions, elles font pas de mal à la Terre, elles font juste caca. Papi Dave, il dit que, quand il était petit, son papa plantait partout sur son terrain des bâtons très très grands avec des pommes au bout, comme ça, toutes les licornes, elles restaient au-dessus, elles mangeaient les pommes et elles faisaient caca. Le caca des licornes, il est tellement magique que les citrouilles, elles deviennent super-super-grandes, plus grandes que moi, même, et avec une seule, on peut nourrir une famille entière pendant toute une semaine.
– C’est bien le genre de papi Dave, de te raconter des choses pareilles. Mais c’est quoi cette histoire de Bad-Dad ? »
Aoife me regarde en fronçant les sourcils. « C’est l’endroit où tu habites, tu es bête ou quoi ?
– Bagdad. Bag-dad. Mais je n’y habite pas. » La vache, heureusement que Holly n’est pas là. « C’est juste là où je travaille. » J’imagine une licorne voler au-dessus de la zone verte, et vois un cadavre criblé de balles piquer vers le sol, puis de jeunes républicains s’en faire des brochettes. « Mais je ne vais pas y rester pour toujours.
– Maman voudrait être un dauphin, parce qu’ils nagent, ils parlent beaucoup, ils sourient et ils sont fidèles. Tonton Brendan veut être un dragon de Komodo, parce qu’il y a des gens à la mairie de Gravesend qu’il aimerait bien mordre et secouer dans tous les sens, c’est comme ça que les dragons de Komodo coupent leur nourriture en petits bouts. Tata Sharon voudrait être une chouette, parce que les chouette sont sages, et tata Ruth voudrait être une loutre de mer, comme ça elle pourrait passer toute la journée à flotter sur le dos en Californie et rencontrer David
Attenborough 1. » Nous arrivons devant une portion plus large de la jetée, au centre de laquelle une salle de jeux d’arcade est aménagée. De part et d’autre des grandes lettres – BRIGHTON PIER –, les deux drapeaux britanniques sont comme en berne. La salle d’arcade n’est pas ouverte, donc nous empruntons la passerelle qui en fait le tour. « Quel animal tu voudrais être, toi, Papa ? »
Maman disait que je me gavais comme une oie, et, en tant que journaliste, j’ai été souvent qualifié de vautour ou de hyène ; il y a une fille que je connaissais qui m’appelait son chien, mais pas pour qualifier un comportement en société. « Une taupe.
– Pourquoi ?
– Parce que les taupes sont douées pour creuser là où il fait noir.
– Pourquoi est-ce que tu veux creuser là où il fait noir ?
– Pour faire des découvertes. Mais les taupes sont douées pour d’autres choses, aussi. » Ma main se dresse et s’agite comme une pince folle. « Les chatouilles ! »
Mais Aoife incline la tête – on croirait voir un modèle réduit de Holly. « Si tu me chatouilles, je vais faire pipi dans ma culotte, et après, tu devras la laver.
– D’accord. » Je feins la repentance. « Les taupes ne chatouillent pas.
– Bah non, qu’est-ce que tu croyais ? » Sa façon de répliquer me fait peur : j’ai l’impression que l’enfance d’Aoife est un livre que je feuillette au lieu de le lire.
Derrière la salle d’arcade, les mouettes se disputent les frites débordant d’un sac-poubelle éventré. Sales volatiles. Une enfilade d’étals, de kiosques et de magasins occupe le centre de la jetée. Je ne peux pas m’empêcher de remarquer la femme qui vient à notre rencontre, car tout devient flou autour d’elle. Elle doit avoir mon âge, à peu de chose près, et elle est plutôt grande pour une femme, mais pas immense, non plus. Sous la lumière du soleil, ses cheveux sont blond platine ; son tailleur de velours est vert sombre, comme la mousse sur les pierres tombales ; et ses lunettes de soleil bleu cobalt seront à la mode dans plusieurs décennies. Je chausse les miennes. Elle attire les regards. Elle attire, tout simplement. Celle-là, elle n’est pas pour moi, elle n’est pour personne, d’ailleurs ; je me sens nul et j’ai l’impression de trahir Holly, mais il faut la voir, bon sang, regardez-moi ça : sa grâce, sa félinité, l’assurance qu’elle dégage, et la lumière qui se réfracte autour d’elle. « Edmund Brubeck, prononcent ses lèvres bordeaux. Dieu du ciel, c’est vous, n’est-ce pas ? »
Je m’arrête net. On n’oublie pas une beauté de ce genre. D’où me connaît-elle, et pourquoi ne me souviens-je pas d’elle ? Je retire mes lunettes de soleil et lui adresse un « Bonjour ! » en espérant avoir l’air sûr de moi et grappiller ainsi un peu de temps : qui sait, peut-être que des indices vont remonter à la surface ? À en croire son accent, l’anglais n’est pas sa langue maternelle. Une Européenne. Une Française ? Des inflexions trop tortueuses pour être allemandes, mais pas assez pour être italiennes. Pas une seule journaliste n’arrive à la cheville de cette beauté divine. Un mannequin ou une actrice que j’aurais interviewée, il y a des années ? La jeune et belle épouse d’un veinard, croisée à une fête ? Une amie de Sharon venue à Brighton pour le mariage ? Nom de Dieu, que c’est gênant.
Elle sourit toujours. « J’ai l’impression de vous mettre dans l’embarras. »
Serais-je en train de rougir ? « Je vous prie de m’excuser, je… je…
– Je suis Immaculée Constantin, une amie de Holly.
– Oh, fanfaronné-je, Immaculée. Mais oui, bien sûr ! » Ai-je au moins déjà entendu ce nom quelque part ? Je lui serre la main et lui fais maladroitement la bise. Sa joue est aussi lisse qu’une bille mais un peu fraîche, pour une peau réchauffée par le soleil. « Pardonnez-moi, je… je suis revenu d’Irak hier et j’ai le cerveau en compote.
– Ne vous excusez pas, dit Immaculée Constantin – qui qu’elle soit. Tous ces visages que l’on croise. Il faut bien en oublier quelques-uns si l’on veut pouvoir en accueillir de nouveaux. J’ai connu Holly quand elle était petite, à Gravesend, quoique j’aie quitté cette ville quand elle avait huit ans. C’est étrange comme nous n’avons cessé de nous croiser au fil des années. Comme si l’univers avait décidé que nous étions liées l’une à l’autre. Et j’imagine que cette jeune demoiselle » – elle pose un genou à terre afin de se mettre à la hauteur de ma fille – « est Aoife. Je ne me trompe pas ? »
Les yeux écarquillés, Aoife hoche la tête. Dora l’exploratrice se balance et se retourne.
« Et quel âge as-tu à présent, Aoife Brubeck ? Sept ans ? Huit ?
– J’ai six ans, lui répond Aoife. Mon anniversaire, c’est le 1 er décembre.
– Mais quelle grande fille ! Le 1er décembre ? Eh bien. » Immaculée Constantin déclame sur un ton mystérieux et chantant : « “Ce fut une froide équipée, / La pire saison de l’année, / Pour un voyage, surtout pour un si long voyage : / Les chemins ravinés, la rafale cinglante, / Le plus morfondu
de l’hiver 2.” »
Les touristes passent devant nous tels des fantômes ; à moins que ce ne soit nous, les fantômes.
Aoife déclare : « Il n’y a pas un nuage dans le ciel, aujourd’hui. »
Immaculée Constantin la fixe du regard. « Comme tu as raison, Aoife Brubeck. Dis-moi, penses-tu davantage tenir de ta mère ou de ton père ? »
Aoife suçote sa lèvre inférieure et lève les yeux vers moi.
Sous nos pieds, les vagues claquent et résonnent, et une chanson de Dire Straits serpente jusqu’à nous depuis la salle d’arcade. « Tunnel of Love » : j’adorais cette chanson quand j’étais gamin. « Ben, ma couleur préférée, c’est le violet, raconte Aoife. Et Maman aussi, elle aime le violet. Mais Papa, lui, il lit des magazines tout le temps, quand il est à la maison, et moi aussi, je lis beaucoup, surtout J’aime les animaux. Si tu pouvais être un animal, tu serais quoi ?
– Un phénix, murmure Immaculée Constantin. Ou plutôt, le phénix. Et un œil invisible, Aoife Brubeck ? En aurais-tu un ? Tu me laisses vérifier ?
– Maman a les yeux bleus, dit Aoife, mais ceux de Papa sont noisette, et moi, ils sont noisette aussi.
– Oh, mais je ne te parle pas de ces yeux-là. » La femme retire ses étranges lunettes de soleil bleues. « Je parlais d’un œil invisible bien particulier, qui se trouve… ici. » Ses doigts se posent sur la tempe droite d’Aoife, tandis que, du pouce, elle lui caresse le front. Je sens qu’il se passe quelque chose de bizarre, de malsain, mais cette impression se dissipe devant le sourire d’Immaculée Constantin, dont la beauté me pulvérise le cœur. Elle scrute un point situé au-dessus de mes yeux, puis se tourne vers Aoife et fronce les sourcils. « Non, dit-elle en plissant ses lèvres dignes d’un tableau de maître. Quel dommage. L’œil invisible de ton oncle était magnifique, et ta mère en avait un merveilleux, elle aussi, mais un vilain sorcier l’a refermé à jamais.
– C’est quoi, un œil invisible ? demande Aoife.
– Oh, cela n’a pas vraiment d’importance. » Elle se relève.
« Vous êtes venue pour le mariage de Sharon ? » demandé-je.
Elle rechausse ses lunettes de soleil. « Je n’ai plus rien à faire ici.
– Mais… vous êtes une amie de Holly, non ? Vous n’allez même pas lui… » Mais en la contemplant, j’oublie ce que je voulais dire.
« Passez une divine journée. » Elle repart vers la salle d’arcade.
Aoife et moi la regardons rapetisser à mesure qu’elle s’éloigne.
Ma fille m’interroge : « C’était qui la dame, Papa ? »
Alors je demande à ma fille : « Qui était quelle dame, ma chérie ? »
Aoife me dévisage, l’air ahuri. « Quelle dame, Papa ? »
Nous nous regardons, et j’ai l’impression d’avoir oublié quelque chose.
Portefeuille, téléphone, Aoife, le mariage de Sharon, la jetée de Brighton.
Non, non. Je n’ai rien oublié. Nous poursuivons la promenade.
Un garçon et une fille se bécotent comme s’ils étaient seuls au monde. « Bâââh, c’est dégoûtant ! » s’exclame Aoife. Les deux entendent la remarque et toisent ma fille, avant de reprendre leur chatouillage d’amygdales. C’est ça, conseillé-je au garçon par la pensée, profites-en bien, mon cochon, parce que, d’ici vingt ans, rien ne te paraîtra meilleur. Il fait celui qui n’a pas entendu. Plus loin, Aoife est captivée par une image peinte à l’aérographe sur un rideau métallique baissé : le visage d’une espèce de Merlin l’enchanteur à la barbe blanche et au regard hypnotisant, nimbé de cartes de tarot, de boules de cristal et de poussière d’étoiles. Aoife lit son nom : « D… wig… te… ?
– Dwight.
– “Dwight… Silverwind. Mé-di-um”. Ça veut dire quoi ?
– C’est quelqu’un qui prétend pouvoir connaître le futur.
– Trop bien ! Viens, Papa, on va le voir. »
– Pour quoi faire ?
– Pour savoir si, un jour, j’ouvrirai mon refuge pour animaux.
– Tu ne veux plus devenir danseuse étoile comme Angelina Ballerina ?
– C’est fini depuis longtemps, ça, Papa, c’était quand j’étais petite.
– Ah bon. Mais, non, on n’ira pas voir ce M. Silverwind. »
Une, deux, trois : et voici la moue renfrognée des Sykes. « Mais pourquoi ?
– Parce que d’une, c’est fermé. Et de deux, désolé de te l’apprendre, mais ces gens-là ne sont pas vraiment capables de prédire l’avenir. Ils racontent des bobards. Ce sont des… »
Le rideau de fer est remonté bruyamment par une version moins flatteuse du Merlin de la devanture : il a l’air de sortir tout droit du trou de balle d’un hippopotame, et son style vestimentaire est très rock progressif : chemise mauve, jean rouge et gilet serti de pierres précieuses aussi bidon que celui qui les porte.
Aoife, elle, est béate. « Monsieur Silverwind ? »
Il fronce les sourcils et regarde autour de lui, avant de baisser les yeux. « C’est bien moi. Et toi, qui es-tu, jeune demoiselle ? »
Un Amerloque. J’aurais dû m’en douter.
« Aoife Brubeck, se présente-t-elle.
– Aoife Brubeck. Tu es bien matinale.
– C’est le mariage de ma tata Sharon, aujourd’hui. Je suis demoiselle d’honneur.
– J’espère que ce sera une journée fantastique. Et ce monsieur est ton père, je devine ?
– Oui, confirme-t-elle. Il est reporter à Bad-Dad.
– Oh, je suis certain que ton père fait de son mieux pour être gentil avec toi, Aoife Brubeck.
– Elle voulait dire Bagdad, précisé-je au plaisantin.
– Eh bien, ton papa doit être très… courageux. » Il me fixe. Je soutiens son regard. Je n’aime pas sa façon de parler ; je ne l’aime pas tout court.
Aoife l’interroge : « C’est vrai que vous connaissez l’avenir, monsieur Silverwind ?
– Je serais un bien piètre médium si ce n’était pas le cas.
– Vous pouvez me dire mon avenir à moi ? S’il vous plaît… »
Bon, ça suffit. « Monsieur Silverwind est occupé, Aoife.
– Mais non, Papa. Il n’y a même pas un seul client dans sa boutique, d’abord.
– Je demande habituellement une donation de dix livres pour lire l’avenir, m’explique le vieux charlatan. Mais en dehors des heures de forte fréquentation, et pour certaines jeunes demoiselles, cinq livres suffiront. Ou bien… » Dwight Silverwind attrape deux livres sur une étagère derrière lui – « … Papa pourrait acheter un de mes ouvrages, soit La Longe infinie, soit Il n’y aura pas d’autre aujourd’hui, au prix exceptionnel de quinze livres chacun ou vingt livres les deux, avec une séance de divination offerte. »
Papa aimerait bien lui envoyer un bon coup de pied dans les boules de cristal. « C’est gentil, mais sans façon, réponds-je. Merci.
– Je suis ouvert jusqu’au coucher du soleil, si jamais vous changez d’avis. »
Je tire la main de ma fille pour lui indiquer qu’on y va, mais elle prend la mouche. « C’est pas juste, Papa ! Je veux connaître mon avenir, moi ! »
Il ne manquait plus que ça. Si je ramène Aoife en pleurs, Holly sera furax. « Allez, viens. Le coiffeur de tata Sharon va nous attendre.
– Mon Dieu, commente Silverwind en se retirant dans sa petite boutique. Je vois les ennuis arriver à grands pas. » Il referme une porte sur laquelle est écrit « Le Sanctum ».
« Personne ne connaît l’avenir, Aoife. Ces espèces de… » – j’adresse cette invective au Sanctum – « … menteurs ne font que te raconter ce que tu as envie d’entendre. »
L’humeur d’Aoife s’assombrit ; elle s’empourpre et s’agite. « Non ! »
C’est au tour de mon mauvais caractère de se manifester : « Comment ça, “non” ?
– Non non non non non non non non non.
– Aoife ! Personne ne connaît l’avenir. C’est ce qui fait que c’est l’avenir ! »
Ma fille devient rouge cramoisi, se met à trembler et lâche un « Kurde ! » strident.
Je m’apprête à l’engueuler, mais… quoi, ma fille vient de me traiter de Kurde ? « Pardon ?
– C’est Aggie qui dit ça quand elle est en colère, mais Aggie, elle est mille fois plus gentille que toi, et puis, elle, elle est là ! Toi, t’es jamais à la maison, en plus ! » Furieuse, elle repart seule vers le haut de la jetée. Je vois : un petit gros mot en polonais et une dose de chantage affectif d’adulte – peut-être piqué à sa mère. Je la poursuis. « Aoife ! Reviens ! »
Aoife se retourne, retire la ficelle attachée à son poignet et me menace de laisser son ballon s’échapper.
« Vas-y. » Je sais comment il faut s’y prendre, avec elle. « Mais je te préviens : si tu le laisses s’envoler, plus jamais je ne t’en offrirai. »
Son visage se fronce, semblable à celui d’un gobelin, et – à ma grande surprise, et j’en suis profondément blessé – elle laisse partir son ballon qui s’envole, une tache d’argent sur fond bleu, pendant qu’elle fond en sanglots. « Je te déteste… Je déteste Dora l’exploratrice… J’aimerais que tu sois plus là… que tu sois reparti à Bad-Dad… Pour toujours ! Je te déteste je te déteste je te déteste je te déteste ! »
Puis elle ferme les yeux de toutes ses forces, et remplit d’air ses poumons d’enfant de six ans.
Son hurlement spasmodique et larmoyant parvient aux oreilles de la moitié des habitants du Sussex.
Emmenez-moi loin d’ici. Peu importe où.
Ça m’ira.
Nasser m’a déposé près de l’Assassin’s Gate 3, mais pas trop près non plus : on ne sait jamais si quelqu’un n’est pas en train d’observer ceux qui déposent et prennent des étrangers en voiture, et les soldats qui montent la garde ont la tremblote et la gâchette facile, les pauvres bougres. « Je t’appellerai après la conférence de presse, ai-je prévenu Nasser. Mais s’il n’y a plus de réseau, rendez-vous ici à onze heures et demie.
– Très bien, Ed, m’a répondu mon fixeur. Je ramène Aziz. Tu dis à Klimt que tous les Irakiens adorent lui. C’est vrai. On va faire un grand statue avec un gros bite tourné vers Washington. » J’ai frappé sur le toit de l’habitacle et Nasser est reparti. J’ai alors parcouru les cinquante mètres qui me séparaient de la porte en slalomant entre les blocs de béton, le cratère laissé par la bombe de janvier dernier, dont les traces étaient encore visibles : une demi-tonne de plastic recouverte d’une couche de munitions qui a fait une vingtaine de morts et une soixantaine de blessés. Olive a publié cinq photos d’Aziz, et le Washington Post lui a reversé des droits de reproduction.
La file d’attente pour franchir l’Assassin’s Gate n’était pas trop longue samedi dernier. Il y avait devant moi une cinquantaine d’employés irakiens, d’auxiliaires et d’habitants qui vivaient déjà dans la zone verte avant l’invasion de l’Irak ; tous étaient alignés sur un côté de l’arche clinquante surmontée d’un énorme sein de grès au téton dressé. Un Asiatique se trouvait devant moi ; j’ai entamé la conversation. M. Li, trente-huit ans, tenait un des restaurants chinois de la zone verte – risque d’un empoisonnement massif oblige, les Irakiens n’ont pas le droit de s’approcher de ses cuisines. Li revenait d’un rendez-vous avec un grossiste en riz, mais quand il a appris quel métier j’exerçais, son anglais a mystérieusement commencé à se détériorer, et mes espoirs d’un article intitulé « De Kowloon à Bagdad » se sont envolés. J’ai donc redirigé mon attention sur le programme de la journée qui m’attendait, jusqu’à ce que vienne mon tour d’être précipité dans le tunnel de toile poussiéreuse et de barbelés. Le service de sécurité de la « zone de souffle » a été victime du néolibéralisme, et les affables anciens Gurkhas en poste au point de contrôle numéro un ont été remplacés par les recrues moins coûteuses d’une agence d’anciens flics péruviens prêts à risquer leur vie pour quatre cents dollars par mois. J’ai montré ma carte de presse et mon passeport britannique, ai subi une fouille, puis mes deux dictaphones ont été examinés par un capitaine qui y a laissé quelques squames de sa peau en pleine crise.
Rebelote trois fois aux points de contrôle numéro deux, trois et quatre, puis vous voilà à l’intérieur de la cité d’Émeraude – il fallait bien s’attendre à ce que la zone verte soit rebaptisée ainsi –, une forteresse de dix kilomètres carrés protégée par l’armée américaine et ses mercenaires destinée à tenir à distance la réalité irakienne après l’invasion du pays, et qui donne l’impression de se trouver à Tampa, la ville de Floride, mais en plein Moyen-Orient. Abstraction faite des tirs de mortier, l’illusion est crédible, mais il faut voir ce que cela coûte au contribuable américain. Les crossovers de General Motors roulent à cinquante kilomètres à l’heure – la vitesse maximale autorisée – sur des routes lisses ; l’électricité et le diesel coulent à flots sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; de la Budweiser glacée est servie par des barmen venus de Bombay qui se sont rebaptisés Sam, Scooter ou Moe par égard pour leur clientèle ; le supermarché au personnel entièrement philippin vend du Mountain Dew, des Skittles et des Cheetos.
Le rutilant bus de la ligne circulaire attendait devant l’arrêt de l’Assassin’s Gate. J’ai sauté dedans, savourant la fraîcheur de l’air conditionné, et le chauffeur a démarré pile à l’heure annoncée. En remontant tranquillement la rue de Haifa, le bus est passé devant bon nombre des plus belles propriétés du pays, la ziggourat célébrant la sanglante neutralisation de l’Iran – un des plus horribles mémoriaux de la planète –, et plusieurs grandes zones de préfabriqués blancs Halliburton. La plupart des employés de l’APC – l’Autorité provisoire de la Coalition – vivent là, vont manger dans les cafétérias, chier dans des toilettes portatives, ne mettent jamais un pied en dehors de la zone verte et comptent les journées qu’il leur reste avant de pouvoir rentrer chez eux et investir dans une vraie maison située dans un beau quartier.
Au moment où je suis descendu du bus à l’arrêt Palais-Républicain, une vingtaine de joggeurs approchaient en martelant le trottoir de leurs pas ; tous portaient des lunettes enveloppantes, un holster et un t-shirt maculé de sueur sur lequel, pour certains, on pouvait lire le calembour « Ça t’en Bush un coin, Saddam ! », là où ceux des autres claironnaient « Bush-Cheney 2004 ». Afin d’éviter la collision, je me suis poussé de leur chemin. Ce n’était pas eux qui allaient s’écarter, ça non.
Je fais un pas de côté et laisse filer un troupeau de filles en robe à froufrous qui courent en gloussant dans l’allée de l’église de Tous-les-Saints de Hove, sœur plus distinguée que sa jumelle de Brighton. « La moitié des fleuristes de Brighton vont pouvoir se payer un voyage aux Seychelles, grâce à cette commande, estime Brendan. On se croirait dans les jardins de Kew, pas vrai ?
– C’est sûr, ça a dû représenter un sacré boulot. » Mon regard se perd dans la barricade de lis, d’orchidées, de touches violacées et roses.
« Un sacré paquet de fric, surtout, mon petit Ed. J’ai demandé à Papa combien il a casqué pour ça, mais il m’a répondu que… » – d’un hochement de tête en direction de l’autre côté de l’allée, il désigne la partie de l’église où seront assis les Webber, et articule silencieusement : « Tout a été réglé. »
Brendan regarde son téléphone. « Il attendra, celui-ci. À propos de fric, avant que tu regagnes ta zone de conflit, je voulais te demander quelles étaient tes intentions avec ma sœur aînée ? »
Ai-je bien entendu ? « Tu quoi ? »
Brendan me décoche un rictus. « Ne t’en fais pas, c’est un peu trop tard pour préserver l’honneur de Hol. Je parlais foncier. Son appart à Stoke Newington est aussi douillet qu’un cagibi sous un escalier. Vous comptez gravir un échelon en matière de logement ? »
Pour l’instant, Holly compte surtout me mettre à la porte. « On y pense, oui.
– Alors passez d’abord me voir. En ce moment, dans l’immobilier, c’est à couteaux tirés, et un gros mot risque bientôt de revenir souvent : “capital négatif”.
– Compte sur nous, Brendan. C’est gentil à toi.
– C’est un ordre, pas une faveur. » Brendan me lance un horripilant clin d’œil. À petits pas, nous nous approchons d’une table où la mère de Pete-le-futur-marié, Pauline Webber, toute d’or vêtue, et coiffée à la Margaret Thatcher, tend des œillets destinés aux boutonnières des messieurs. « Brendan ! Eh bien, je vois que vous êtes frais comme un gardon, malgré les petites “distractions” de la veille !
– Oh, il a suffi d’une quinzaine d’expressos et d’une transfusion sanguine pour que je m’en remette, lui répond-il. « Pete n’est pas le plus cuit, j’espère ? »
Pour tout sourire, Pauline Webber lui offre un froncement de nez. « J’ai ouï dire que la soirée avait continué dans un “night-club”.
– J’ai entendu ces rumeurs, oui. Nos cousins de Cork, à Sharon et moi, auraient initié Pete aux subtilités du whisky irlandais. C’est une véritable œuvre d’art que vous portez là, madame Webber. »
Le chapeau de Pauline Webber m’évoque un corbeau qui se serait écrasé au sol et baignerait dans son sang turquoise ; mais elle accepte le compliment de Brendan. « Je ne jure que par un chapelier de Bath. Il a remporté plusieurs prix. Et appelez-moi Pauline, Brendan. Quand vous dites “madame Webber”, j’ai l’impression d’avoir affaire à un inspecteur des impôts venu m’annoncer une mauvaise nouvelle. Montrez-moi votre boutonnière : du blanc pour la famille de la mariée, du rouge pour celle du marié.
– C’est la guerre des Deux-Roses, dites-moi, plaisanté-je pour briser la glace.
– Ah non, me répond-elle en fronçant les sourcils, ce sont des œillets. Avec les roses, il y aurait trop d’épines. Et vous êtes ?
– Je vous présente Ed, intervient Ruth. Ed Brubeck. Le compagnon de Holly.
– Oh, c’est vous l’intrépide reporter ! Enchantée, vraiment. Pauline Webber. » Toute gantée qu’elle est, sa poigne est un étau. « J’ai tellement entendu Sharon et Peter parler de vous. Il faut que je vous présente à Austin, qui… » – elle se tourne vers son mari, mais celui-ci n’est pas là – « Enfin, Austin meurt d’envie de vous rencontrer, lui aussi. Heureux de vous savoir arrivé à temps. Des vols retardés et des “enquiquinements”, j’imagine ?
– Oui, quitter le sol irakien n’est pas simple.
– Bien entendu. Sharon racontait que vous étiez allé dans cette ville, Fa… Faloufa ? Falafel ? Celle où ils ont suspendu des gens au pont.
– Falloujah.
– Je savais que ça commençait par “Fa”. Terrifiant. Pourquoi faut-il toujours que nous allions nous fourrer dans ce genre de pétrin ? » Elle tire la moue de quelqu’un qui renifle du jambon en se demandant s’il est encore bon. « Cela échappe à notre entendement, pauvres mortels que nous sommes. Mais enfin. » Elle me tend un œillet blanc. « J’ai fait la connaissance de Holly et de votre fille, hier – Aoife, n’est-ce pas ? Elle est à croquer ! Un vrai petit ange. »
Je repense au gobelin boudeur sur la jetée, tout à l’heure. « Ça lui arrive de temps en temps. »
« Pippa ! Felix ! Il y a un vrai bébé dans cette poussette ! » Mme Webber déguerpit et nous continuons à remonter l’allée centrale. Brendan salue beaucoup de gens, serre bon nombre de mains et claque autant de bises : un grand contingent de membres de la famille de Holly est venu d’Irlande, parmi lequel la fameuse grand-tante Eilísh, qui a rallié Katmandou à vélo en partant de Cork à la fin des années soixante. Je me laisse entraîner vers l’avant. Près de la porte de la sacristie, j’aperçois Holly, vêtue d’une robe blanche et qui rit de la plaisanterie d’un jeune homme à l’œillet rouge. Fut un temps où je la faisais rire de cette façon. Ce type la dévore des yeux ; j’ai bien envie de lui tordre le cou, mais comment lui en vouloir ? Elle est ravissante. Je m’approche à grands pas. Ma chemise neuve m’irrite le cou, et ma vieille veste de costume me serre cette brioche qui disparaîtra rapidement avec un régime draconien et de l’exercice. « Bonjour », dis-je. Holly fait carrément mine de m’ignorer.
« Bonjour, me répond le type. Moi, c’est Duncan. Duncan Priest. Je constate que ma tante vous a rangé dans le clan de Sharon.
Je lui serre la main. « Euh… vous êtes donc un neveu de Pauline ?
– C’est ça. Le cousin de Peter. Vous avez fait connaissance avec Holly ?
– On se croise souvent aux mariages et aux funérailles, lui explique Holly, pince-sans-rire. Le genre d’événements familiaux barbants qui vous sapent une carrière fulgurante.
– Je suis le père d’Aoife, dis-je à un Duncan Priest visiblement déconcerté.
– C’est vous, Ed ? Ed Brubeck ? C’est votre… » – il désigne Holly – « moitié ? Dommage que vous ayez raté l’enterrement de vie de garçon de Pete, hier soir.
– Oh, je m’en remettrai. »
Duncan Priest sent que je suis en colère. « D’accord », signifie sa grimace. « Bon. Eh bien, il faut que j’aille, euh, vérifier un truc.
– Excusez Ed, Duncan, dit Holly. Mais avec toutes les quêtes de sens et les aventures qui remplissent sa vie, il se croit en droit d’être malpoli quand il croise les petits salariés et sinistres employés de bureau bas du front que nous sommes. Nous devrions lui être reconnaissants de remarquer que nous existons. »
Duncan Priest lui sourit, comme un adulte le ferait à un autre devant un enfant qui se conduit mal. « En tout cas, ravi de vous avoir rencontrée, Holly. Profitez bien du mariage, et peut-être à tout à l’heure, au repas. » Il s’en va. Connard.
Je refuse d’écouter le mutin en moi qui prétend que c’est moi, le connard. « Bravo, très gentil de ta part, félicité-je Holly. Je sens que je peux compter sur toi.
– Je ne t’entends pas, Brubeck, me répond-elle avec mépris. Tu n’es pas là, tu es à Bagdad. »
Entre la bannière étoilée et le nouveau drapeau irakien – largement décrié –, le général Mike Klimt a empoigné son pupitre et s’est adressé à une salle de presse aussi bondée et câblée que lorsque l’émissaire Lewis Paul Bremer III avait, en décembre dernier, annoncé la capture de Saddam Hussein, nouvelle accueillie par de sonores acclamations. Nous avions espéré que l’émissaire Bremer serait présent lui aussi, mais celui qui, de fait, est devenu le Grand Vizir de l’Irak, se tient à bonne distance des médias, lesquels se montrent de plus en plus critiques et de moins en moins dans une attitude « post-11-Septembre ». Klimt lit ses notes : « La barbarie dont nous avons été témoins à Falloujah le 31 mars dernier est contraire à ce qui prévaut dans le monde civilisé, en temps de paix comme en temps de guerre. Nos forces armées ne trouveront pas le repos tant que ceux qui ont commis ces actes n’auront pas été déférés devant la justice. Nos ennemis apprendront que, devant tant de dépravation, la détermination de la Coalition n’est pas entamée, bien au contraire : elle n’en est que renforcée. Pourquoi ? Parce que ces actes prouvent bien que nos ennemis sont aux abois. Ils savent désormais que l’Irak a franchi un cap. Que l’avenir n’est pas à la kalachnikov, mais aux urnes. Et c’est pourquoi le président Bush apporte son soutien indéfectible à l’émissaire Bremer et à nos généraux pour l’opération Vigilant Resolve. Celle-ci consistera à neutraliser les oppresseurs déchus de l’histoire qui tentent de terroriser la vaste et pacifique majorité des Irakiens, afin que cette nation voie se profiler le jour où les mères de famille irakiennes pourront laisser leurs enfants jouer dehors avec la même sérénité que leurs semblables américaines. Merci. »
« Manifestement, m’a murmuré Big Mac à l’oreille, le général Klimt n’a jamais élevé des enfants à Detroit. »
Des cris ont éclaté quand Klimt a accepté de répondre à quelques questions. Larry Dole, un type de l’Associated Press, est sorti vainqueur de la mêlée pour prendre la parole : « Général Klimt, pouvez-vous confirmer ou infirmer les chiffres transmis par l’hôpital de Falloujah qui déclare que six cents civils ont été tués au cours de la dernière semaine, et plus de mille grièvement blessés ? »
La question a provoqué un brouhaha : les États-Unis ne tiennent pas un décompte des victimes collatérales irakiennes, et ne seraient probablement pas en mesure de le faire, poser la question est donc, en soi, une critique directe. « L’Autorité provisoire de la Coalition » – Klimt a incliné la tête dans une tentative d’intimidation – « n’est pas un institut de statistique. Nous avons une contre-insurrection à mener. Mais, écoutez-moi bien : si des innocents ont versé leur sang à Falloujah, celui-ci est sur les mains des insurgés. Pas sur les nôtres. Quand une erreur est commise, une indemnisation est versée. »
J’ai écrit un article pour Spyglass à propos de ces indemnisations : le prix du sang est passé de deux mille cinq cents à cinq cents dollars par décès – c’est moins que ce que retirent de nombreux Occidentaux à un distributeur de billets –, sans compter que le charabia juridique anglais du formulaire de demande est aussi incompréhensible que du martien pour les Irakiens.
« Général Klimt, l’a interpellé un reporter allemand, disposez-vous de suffisamment de soldats pour prolonger l’occupation du pays, ou allez-vous demander au secrétaire d’État à la défense Rumsfeld de vous fournir davantage de troupes afin de faire face aux nombreuses révoltes qui éclatent partout en Irak ? »
Le général a chassé une mouche. « D’abord, je n’aime pas ce terme d’“occupation” que vous employez : nous sommes engagés dans une reconstruction. Deuxièmement, à propos de ces soi-disant “nombreuses révoltes” : vous les avez vues de vos propres yeux ? Vous vous êtes rendu sur place ?
– Les routes nationales sont trop dangereuses, général, lui a répondu l’Allemand. Quand est-ce que vous, pour la dernière fois, vous vous êtes promené dans le pays en voiture ?
– Si j’étais journaliste » – Klimt a esquissé un sourire en coin –, « je veillerais à ne pas confondre les rumeurs et la réalité des faits. La sécurité revient dans le pays. Une dernière question avant que…
– Général, je voulais vous demander » – Don Gross, journaliste chevronné du Washington Post, a tiré le premier – « si la Coalition veut bien désormais concéder que les armes de destruction massive de Saddam Hussein n’existaient pas ?
– Ah, encore cette vieille histoire. » Klimt a tambouriné sur le côté de son pupitre. « Écoutez-moi, Saddam Hussein a massacré des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Si nous n’avions pas renversé cet Hitler arabe, il en aurait tué des dizaines de milliers d’autres. C’est à mon avis aux pacifistes qui auraient préféré laisser agir cet artiste du génocide de répondre à votre question. Quel niveau d’avancement son programme d’élaboration d’armes de destruction massive avait-il atteint ? Peut-être ne le saurons-nous jamais. Mais, aux yeux des Irakiens qui n’aspirent qu’à la paix et à un meilleur avenir pour les leurs, ces questions sont insignifiantes. Bien, ce sera tout pour aujourd’hui… » D’autres questions ont fusé, mais le général Mike Klimt a quitté la salle dans une tempête de flashes.
« Morale de l’histoire » – j’ai détecté des traces de galette de pommes de terre et de whisky dans l’haleine de Big Mac : « si tu veux des infos, évite la zone verte. »
J’ai éteint mon magnétophone et refermé mon cahier. « Ça fera l’affaire. »
Big Mac a reniflé. « Pour un papier du genre : Foutaises officielles et réalité du terrain, tu veux dire ! Au fait, tu comptes toujours faire une petite balade en voiture dans l’Ouest ?
– Nasser a prévu le pique-nique, les boissons, tout.
– Vous aurez sans doute droit à un feu d’artifice en prime.
– Pour ça, Nasser connaît quelques itinéraires alternatifs ; et puis, qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre ? Que je retravaille les informations aseptisées du bon petit soldat Klimt et que je fasse passer le tout pour du journalisme ? Que je tente de refaire passer Spyglass sur la liste des accrédités pour me faire trimballer dans un blindé pendant six heures, puis que je transmette à Olive un autre article du type “En immersion chez les marines” ? “‘Tous aux abris !’ hurle un artilleur juste avant que la grenade antichar ne ricoche sur les parois blindées et n’explose en faisant de prodigieux dégâts.”
– Hé, c’est moi qui l’ai écrite, celle-là. Oui, c’est vrai, je me joins à nos braves guerriers cet après-midi. Quand on mesure un mètre quatre-vingt-quinze, qu’on pèse quatre-vingts kilos et qu’on a les yeux bleus de Jésus-Christ, le seul moyen d’entrer à Falloujah, c’est dans un blindé de l’armée.
– Le premier de retour à l’hôtel paie sa tournée. »
La main de Big Mac, aussi large qu’une pelle, m’a empoigné l’épaule. « Fais gaffe à toi, Brubeck. À ce jeu-là, des types plus coriaces que toi se sont fait avoir.
– Tu ne ferais pas une allusion douteuse au sort des mercenaires de Blackwater, par hasard ? »
Big Mac a regardé ailleurs en mâchant son chewing-gum. « Peut-être bien. »
« Avant que Sharon et Peter n’échangent leurs vœux, j’aimerais que nous réfléchissions ensemble un instant à l’aventure dans laquelle ils se lancent… » La révérende Audrey Withers a un sourire malicieux aux lèvres. « Qu’est-ce que le mariage, au juste, et comment le décririons-nous à un anthropologue extraterrestre ? Le mariage représente davantage qu’un simple mode de vie. Est-ce une entreprise, un engagement, un symbole ou une affirmation ? Est-ce une somme d’années partagées et d’expériences communes ? L’espace privilégié de l’intimité ? À moins que cette plaisanterie éculée en capture l’essence : “L’amour est aveugle et le mariage lui rend la vue.” » Les rires de la congrégation, pour la plupart masculins, sont contenus. « Si le mariage est difficile à décrire, c’est peut-être à cause de toutes les formes qu’il peut revêtir. Il varie en fonction des cultures, des ethnies, des siècles, voire des décennies, des générations, et même des planètes, ajouterait sans doute notre anthropologue extraterrestre. Le mariage peut être dynastique, de droit commun, clandestin, précipité, arrangé, ou bien, comme c’est le cas pour Sharon et Peter » – elle sourit à Sharon dans sa robe de mariée, et à Peter qui porte son premier costume de la journée –, « le fruit de l’amour et du respect. Dans n’importe quel mariage, il arrive – c’est inévitable – qu’on traverse des périodes difficiles puis des moments plus sereins. Parfois, au sein d’une même journée, le temps vire à l’orage le matin, puis, le soir venu, le ciel redevient bleu et calme… »
Aoife, dans sa robe de tulle rose de demoiselle d’honneur, est assise à côté de Holly près des fonts baptismaux. Elle porte le plateau tapissé de velours sur lequel se trouvent les alliances. Regardez-moi ces deux-là. Deux mois après notre séjour en Northumbrie, j’avais appelé Holly d’une cabine téléphonique de l’aéroport Charles-de-Gaulle en utilisant les francs de l’époque. J’étais de retour du Congo où j’avais écrit un article-fleuve sur les enfants soldats et les esclaves sexuels de l’Armée de résistance du Seigneur. Holly avait décroché ; je l’avais saluée : « Coucou, c’est moi », et Holly m’avait répondu : « Tiens, tiens, bonjour, Papa.
– Ce n’est pas ton père, lui avais-je rétorqué. C’est moi, Ed. »
Et Holly : « Je sais, imbécile. Je suis enceinte. »
J’avais pensé : Je ne suis pas prêt, mais j’avais répondu : « C’est formidable. »
« En ce qui concerne le mariage, poursuit la révérende Audrey Withers, Jésus n’a émis qu’un seul commentaire explicite sur le sujet : “Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer.” À travers les âges, les théologiens ont débattu de ce que cela signifiait, mais il est toujours utile de prendre en considération tant les actions de Jésus que ses paroles. La plupart d’entre nous connaissent l’histoire des noces de Cana, car ce récit resurgit dans tous les sermons donnés à l’occasion d’un mariage, et celui-ci n’échappera pas à la règle. Au banquet donné à Cana, tout le vin ayant été bu, Marie demanda à Jésus de sauver la fête, et comme même le Fils de Dieu ne peut dire non à une mère qui a une idée en tête, celui-ci ordonna aux serviteurs de remplir d’eau les jarres destinées au vin. Lorsqu’ils les portèrent aux invités, ce fut du vin qui en sortit, et pas une piquette quelconque, mais un grand cru. Le maître d’hôtel dit au marié : “Tout le monde propose d’abord un vin de choix, puis, une fois que les invités sont passablement ivres, ils en servent un de qualité inférieure ; mais toi, tu as gardé le meilleur pour la fin.” N’est-ce pas là une attitude des plus humaines ? Pour son premier miracle, le Fils de Dieu n’a pas ressuscité les morts, ni soigné la lèpre, ni marché sur l’eau, il a plutôt choisi d’agir en bon fils et en ami fidèle. » La révérende parcourt les visages de son assemblée, comme si elle regardait un film familial sur les noces de Cana. « Je crois que si Dieu avait tenu à ce que le mariage revêtît une forme bien particulière, Il nous aurait laissé des instructions précises dans les Évangiles. J’en déduis qu’Il nous fait confiance et nous laisse nous charger des clauses particulières. »
Brendan est à côté de moi. Son téléphone, réglé sur « silencieux », vibre. Sa main se dirige vers sa veste, mais un regard furieux de Kath, et la mission est annulée.
« Sharon et Peter, poursuit la révérende, ont rédigé eux-mêmes leurs vœux de mariage. J’adore quand ce sont les époux qui les écrivent. Pour y parvenir, ils ont dû s’asseoir, discuter et écouter non seulement ce que l’autre disait mais aussi ce qu’il ne disait pas, et c’est souvent là que résident les vérités cachées. Ils ont dû faire des compromis – ah, c’est un mot sacré, le compromis, et aussi une science pratique. Ceci étant, un prêtre n’est pas médium » – j’aperçois Aoife tendre l’oreille – « et je ne peux dire à Sharon et Peter ce qui les attend dans les années à venir. Quoi qu’il en soit, un mariage peut, devrait et devra tôt ou tard évoluer. Ne vous en inquiétez pas, et n’en tirez pas de rancœur. Faites preuve d’une patience et d’une gentillesse indéfectibles. Au bout du compte, ce qui importe, ce sont les bouillottes que vous n’aviez pas réclamées mais qu’on vous apporte malgré tout les nuits d’hiver, pas les cadeaux extravagants. Exprimez votre gratitude, tout particulièrement pour les tâches dont l’autre s’acquitte et que vous considérez naturelles. Apprenez à reconnaître les problèmes qui émergent, et rappelez-vous que la colère est un produit inflammable. Quand vous vous comporterez comme un âne, Peter » – le futur marié regarde ses chaussures en souriant –, « souvenez-vous qu’en présentant sincèrement ses excuses, celui qui demande pardon ne se rabaisse en rien. C’est en faisant fausse route qu’on apprend à trouver le bon chemin. »
Je me demande quelle note Holly et moi obtiendrions dans le système d’évaluation de la révérende Audrey Withers. Un C+ ? Un D- ?
« C’est quand, le moment où oncle Peter l’embrasse ? » demande un gamin.
Toute la congrégation rit. « Excellente idée. » La révérende Audrey Withers est une femme qui a l’air de bien aimer son travail. « Et si on passait directement à la meilleure partie ? »
Nasser conduisait son véhicule mi-Corolla, mi-Fiat 5. Aziz occupait le siège passager, son appareil photo caché à ses pieds sous une couverture, et moi, j’étais assis à l’arrière, protégé par un paravent de vêtements sur cintres revenus du pressing, prêt à me tapir au pied de la banquette, sous des draps et des boîtes de lait maternisé. Les petits immeubles de la banlieue ouest de Bagdad s’étalaient le long de l’autoroute à quatre voies menant à Falloujah. Après deux ou trois kilomètres, ces ensembles immobiliers ont cédé la place à des quartiers résidentiels destinés aux classes moyennes des opulentes années soixante-dix : des maisons aux toits-terrasses et aux murs blanchis à la chaux retranchées derrière des murailles et des portails en acier. Puis, pendant quelques kilomètres, se sont succédé des bâtiments en parpaing à un étage dont le rez-de-chaussée était occupé par des magasins ou des ateliers, et le niveau supérieur, par de piètres habitations. La monotonie du décor tenait du mauvais dessin animé. Nous sommes passés devant plusieurs stations-service dont les files d’attente s’étiraient sur plusieurs centaines de véhicules. Les conducteurs patientaient toute la journée. Même en avril, le soleil s’apparentait davantage à une zone éblouissante du ciel qu’au disque lumineux des latitudes septentrionales. Des hommes sans emploi de tous âges, en dishdasha, fumaient et discutaient. Les femmes, vêtues d’un hijab voire d’une burqa, marchaient en petits groupes, portant des sacs en plastique remplis de légumes : soudainement, j’ai réalisé qu’au fil des semaines, l’Irak ressemblait de plus en plus à l’Iran. Des gamins de l’âge d’Aoife jouaient aux insurgés et aux Américains. Nasser a mis une cassette dans l’autoradio, et de la musique arabe a jailli des minuscules haut-parleurs. Une femme entonnait des notes auxquelles mes oreilles ne sont pas rompues ; c’était sans doute un classique, parce que Nasser et Aziz ont commencé à faire les chœurs. Profitant d’un passage instrumental, j’ai demandé à Nasser – en criant à moitié par-dessus le boucan de la voiture et de la musique – de quoi la chanson parlait. « C’est une fille, m’a répondu mon fixeur. L’homme qu’elle aime va en Iran pour la guerre, mais il revient jamais. Elle est trèèès belle, alors les autres hommes, ils disent : “Hé, chérie, j’ai de l’argent, j’ai une grande maison, j’ai ci et ça, tu m’épouses ?” Mais la fille, elle répond : “Non, j’attends mon soldat pendant mille ans.” C’est vrai, c’est une chanson qui est très… comment on dit ? Comme quand il y a trop de sucre… J’ai oublié le mot… Sentimontale ?
– Sentimentale.
– Trèèèèès sentimentale. Mais ma femme, elle dit : “La fille de la chanson, elle est folle ! Si elle se marie pas, qu’est-ce qu’elle devient ? Un soldat mort, il peut pas envoyer de l’argent ! Elle va mourir de faim ! C’est seulement un homme qui peut écrire une chanson comme ça”, ma femme elle dit. Mais moi, je dis : “Ah…” » Nasser a esquissé un geste dédaigneux de la main. « Cette chanson elle me touche. » Il s’est frappé le buste. « L’amour c’est plus fort que la mort. » Il s’est retourné. « Tu comprends ? »
Ivano del Pio, du Sydney Morning Herald, m’avait recommandé Nasser à son départ de Bagdad et c’était l’un des meilleurs fixeurs que j’aie employés. Avant l’invasion, Nasser avait travaillé dans l’audiovisuel et grimpé les échelons jusqu’à un poste de direction, ce qui avait nécessité son adhésion au parti Baas. Il avait une maison correcte et subvenait aux besoins de sa femme et de ses trois enfants, même dans une société étranglée par les États-Unis et les sanctions de l’ONU. Après l’invasion, Nasser a subsisté en travaillant pour la presse étrangère. Sous le régime de Saddam, la clique des fixeurs officiels était louche : ils étaient payés pour vous répéter la ligne officielle de Saddam et dénoncer au Moukhabarat tout Irakien suffisamment inconscient pour tenter de vous raconter le véritable quotidien sous ce régime dictatorial. Mais Nasser, lui, avait le flair et l’œil d’un journaliste, et pour certains de mes meilleurs articles parus dans Spyglass, j’avais exigé qu’il soit cité comme coauteur et rémunéré en conséquence. Cependant, il n’utilisait jamais son véritable nom, au cas où une âme hostile rapporterait à n’importe lequel de la dizaine de groupes rebelles actifs qu’il collaborait avec l’ennemi. Aziz, le photographe, était un ancien collègue de Nasser, mais son anglais étant aussi limité que mon arabe, je ne l’ai pas connu aussi bien que mon fixeur. N’empêche qu’il était doué, prudent, ingénieux et ne manquait pas de courage quand un bon cliché était en jeu. La photographie est un passe-temps dangereux en Irak : la police aura vite fait de vous suspecter d’être en reconnaissance pour une mission-suicide.