L'âme des Horloges
20 Septembre 2019
C’était à la moitié du trajet de la vie / Je me trouvais au fond d’un bois
sans éclaircie 1… Cette bifurcation du sentier, ces bouleaux longilignes, ce rocher couvert de mousse incliné vers le ciel et qui ressemble à une tête de troll. Il faudrait un sacré talent pour s’égarer dans une forêt en Islande, où même les petits bosquets de rien du tout sont rares. Zoë ne me laissait jamais le volant, avant l’avènement du GPS : pour elle, il était plus prudent de conduire un atlas routier sur les genoux. Ma carte touristique d’Ásbyrgi ne m’est d’aucune utilité : large d’un ou deux kilomètres, le ravin en fer à cheval recouvert de forêt s’enfonce dans le paysage, délimité par une paroi rocheuse d’une centaine de mètres de hauteur ; une rivière y paresse, formant ici et là des étangs… Mais où suis-je, exactement ? Les voyelles de l’eau et les consonnes des arbres ne me sont finalement pas si étrangères.
Les minutes passent : je suis hypnotisé par les allées et venues des fourmis sur une brindille. Richard Cheeseman est assis entre un policier et un représentant consulaire, quelque part au-dessus de l’Atlantique. Je me souviens de lui à Carthagène qui se plaignait qu’on ne lui ait pas pris une place en classe affaires ; mais après trois années au Penitenciaría Central, le fourgon de son transfert entre Heathrow et le Yorkshire lui fera l’effet d’une Rolls-Royce Silver Shadow.
Un vent maladroit fait tomber tout un tas de feuilles jaunes…
… et voilà que l’une d’elles vient se loger, cher lecteur, entre ma langue et mon palais. Regarde donc. Une petite feuille de bouleau. Foutrement extraordinaire. Les doigts crochus du vent m’arrachent la preuve des mains. Les saules s’écartent et dévoilent un bloc rocheux planté telle une tour au milieu d’Ásbyrgi… Parfait pour accrocher l’ancre d’une barge aux voilures nuageuses ou bien pour y amarrer un vaisseau amiral venu du système planétaire d’Epsilon Eridani. Le soleil est une lampe torche sous un drap. Hal a senti que ce roman chinois n’aurait été qu’un ramassis de conneries, et il a bien raison. Six jours entre Shanghai et Pékin, et je me crois capable de rivaliser avec quelqu’un comme Nick Greek, grand connaisseur de la Chine, lui : qu’est-ce que je m’imaginais, bon sang ? Je vais plutôt écrire un road trip islandais, tiens. Il y aura un type qui court. Plein de flash-backs. Et peu à peu, je dévoilerai ce qu’il fuit. Je l’emmènerai à Ásbyrgi. Raconterai la formation du ravin, marque du sabot du cheval d’Odin dans le sol. Et que c’est le Parlement du Peuple caché. Mon personnage scrutera les visages sculptés dans la roche jusqu’à ce que ceux-ci le scrutent, lui. Je lui ferai respirer le parfum piquant des résineux. Il rencontrera un fantôme du passé. Entendra cet oiseau dont le chant m’appelle, traçant des cercles toujours plus amples, toujours plus resserrés. Où es-tu ? Là. Sur la souche d’arbre aux fanfreluches d’amanites tue-mouches.
« C’est un troglodyte », a dit Maman, avant de s’en aller.
Lors du goûter d’anniversaire de mes dix ans, la partie de chaises musicales avait dégénéré en bagarre géante où l’on échangeait clés de bras et brûlures indiennes. Mon père s’était carapaté, laissant à Maman et Nina, la domestique, le soin de contenir l’émeute jusqu’à l’arrivée de M. Carillon-le-magicien. C’était un alcoolo-cleptomane qui s’appelait en réalité Arthur Hoare dont Papa avait eu pitié. Sa mauvaise haleine aurait pu faire fondre des objets en plastique. De son chapeau magique, en comptant jusqu’à trois, il avait fait surgir Hermès-le-hamster-magique, mais Hermès, gravement aplati, avait lui-même fait apparaître la mort, du sang, des excréments et des boyaux. Mes camarades en ont hurlé de dégoût et de joie. M. Carillon a déposé le cadavre écrabouillé du rongeur dans un cendrier en déclamant : « “Ceux sur lesquels tu t’imagines triompher / Ne meurent, pauvre Mort ; tu
ne peux me tuer 2.’” Hein, les garçons. » M. Carillon a alors remballé ses accessoires. « John Donne était un menteur. Salaud de poète. » Puis Kells Tufton a annoncé avoir avalé une de mes figurines en plomb, alors Maman a dû l’emmener à l’hôpital. Nina restait seule aux commandes, une situation pas vraiment idéale dans la mesure où elle ne parlait presque pas anglais et était sujette à des phases de dépression depuis que, en Argentine, la junte avait jeté ses frères en plein Atlantique sud du haut d’un hélicoptère. Mes camarades qui n’en savaient rien et se fichaient éperdument de la junte ont commencé à jouer à répéter tout ce que Nina disait, jusqu’à ce qu’elle s’enferme dans l’appartement du troisième étage où Papa allait écrire ses scénarios. La marée assombrie de sang, comme aurait dit Keats, a alors déferlé et emporté cette célébration de l’innocence… jusqu’à ce qu’un dénommé Mervyn escalade les douze rayons de la bibliothèque et que celle-ci se renverse sur lui. Nina a composé le numéro des urgences. L’urgentiste jugeant que Mervyn avait besoin d’être hospitalisé sans attendre, Nina est partie avec l’ambulance, me laissant affronter seul les parents de mes camarades, à qui je devais expliquer que notre maison de Pembridge Place était aussi dépourvue d’adultes que Sa Majesté des mouches – si on fait abstraction des deux dernières pages. Maman et Nina sont rentrées après huit heures. Papa est revenu beaucoup plus tard, lui. Il y a eu des éclats de voix. Des claquements de porte. Le lendemain, j’ai été réveillé par les feulements de la Jaguar XJ-S de Papa dans le garage situé sous ma chambre. Le voilà qui repartait aux studios de Shepperton – il effectuait le montage de Ganymède 5, à l’époque. Je mangeais mes céréales en lisant 2000 AD, mon magazine de BD de science-fiction, quand j’ai entendu Maman descendre péniblement une valise dans l’escalier. Elle m’a dit qu’elle nous aimait toujours, Phoebe et moi, mais que notre père avait failli à trop de promesses, et qu’elle avait besoin de faire une pause. Elle a ajouté : « Celle-ci sera peut-être définitive. » Tandis que mes céréales viraient à la bouillie, elle m’a raconté que les années soixante avaient été confuses pour elle : les nausées du matin, les couches à laver, les mouchoirs de Papa à essorer de leur morve, les tâches ingrates non rémunérées effectuées au bénéfice de Hershey Pictures ; fermer les yeux quand Papa « fricotait » avec les actrices, les maquilleuses et les secrétaires ; la promesse qu’il lui avait faite, quand elle était enceinte de Phoebe, d’écrire un film qu’il réaliserait rien que pour elle. Elle y aurait un rôle complexe, tout en nuances, où elle pourrait déployer tout son jeu d’actrice. Papa et son coscénariste avaient bouclé le script de Domenico et la reine d’Espagne quelques semaines plus tôt. Maman allait jouer le rôle de la princesse Maria Barbara, qui accédait au trône. Nous étions déjà tous au courant, merci. Mais ce que je ne savais pas, c’était que, la veille, tandis que l’anarchie régnait à Pembridge Place, le directeur de Continental Pictures avait appelé Papa et lui avait passé Raquel Welch. Mlle Welch avait lu le script, disait-elle, pensait que c’était l’œuvre d’un génie, et accepterait volontiers le rôle de Maria Barbara. Papa lui avait-il rétorqué que le rôle était destiné à sa femme, qui avait sacrifié sa carrière d’actrice à sa famille ? Non pas. Il lui avait répondu : « Raquel, ce rôle est à vous. » Puis la sonnette a retenti : c’était le frère de ma mère, venu la chercher en voiture. Maman a alors déclaré que, certes, dans la vie, il y avait toutes sortes de trahisons, mais que trahir les rêves de quelqu’un, c’était impardonnable. Dehors, un oiseau a atterri sur la branche d’un lilas sur lequel les fleurs écumaient. Sa gorge palpitait : des notes s’élevaient et retombaient. Tant qu’il chanterait et que je ne le lâcherais pas des yeux, avais-je alors pensé, je ne me mettrais pas à pleurer.
« C’est un troglodyte », a dit Maman avant de s’en aller.
Le soleil s’enfonçant derrière la paroi rocheuse d’Ásbyrgi, les nuances de vert rissolent et virent au gris et au marron. Feuilles et brindilles perdent leur caractère stéréoscopique. Quand je repense à ma mère, est-ce que je me souviens d’elle, ou bien des souvenirs que j’ai d’elle ? Des souvenirs que j’ai d’elle, je crois bien. Le sablier du crépuscule se vide, mais je ne sais plus où j’ai garé la Mitsubishi. Je suis comme l’explorateur de H. G. Wells qui a perdu sa machine à remonter le temps. Devrais-je m’affoler ? Qu’est-ce qui pourrait m’arriver, au pire ? Ne jamais retrouver mon chemin et mourir de froid ? Oui, c’est une possibilité. Ewan Rice se chargerait d’écrire ma nécro, publiée dans The Guardian. Est-ce certain ? Pendant la pendaison de crémaillère – et accessoirement une bonne occasion de présenter Carmen à tout le monde – que j’ai organisée en automne dernier, Ewan a tout fait pour gonfler son statut de mâle dominant des lettres : a dîné avec Spielberg lors de son dernier séjour à Los Angeles ; a été payé cinquante mille dollars pour donner une conférence à l’université de Columbia ; a été invité à rejoindre le jury du Pulitzer – « Il faut que je voie si je peux caser ça dans mon emploi du temps, je cours dans tous les sens. » Pas si sûr, donc. Je manquerai à ma sœur Phoebe, même, chaque fois qu’on se voit, on déterre la hache de guerre au bout de vingt minutes. Carmen serait désemparée, je pense. Et s’en voudrait peut-être. Question logistique, Holly prendrait les devants, Dieu merci. Tous les yeux se tourneraient vers elle et Aoife à mes funérailles. Hal-la-hyène aurait appris ma mort avant même que je ne sois au courant, mais lui manquerais-je pour autant ? Je ne suis pour lui qu’un client qui ne lui rapporte manifestement pas assez. Zoë ? Zoë ne s’apercevrait de ma mort que lorsque le compte où je verse la pension alimentaire serait à sec ; les filles, elles, pleureraient comme des Madeleine. Enfin, peut-être Anaïs.
C’est ridicule, allons ! Ce bois n’est pas bien grand, ce n’est pas une immense forêt. J’ai vu des camping-cars à côté du parking, tout à l’heure. Pourquoi ne pas simplement crier : « À l’aide ! » ? Parce que je suis un mec : je suis Crispin Hershey, l’enfant terrible des lettres britanniques. Je ne peux m’y résoudre. Tiens, un rocher couvert de mousse qui ressemble à une tête de troll et paraît émerger d’un fin plafond de terre qu’il a défoncé…
… c’est sans doute un tour que me joue la lumière du Grand Nord, mais une petite fraction de ma vue panoramique sur les bois – qui inclut le rocher couvert de mousse et les deux troncs inclinés qui forment un X – se met à ondoyer et scintiller comme un drap agité par une brise, alors qu’il n’y a pas un brin d’air…
Non : regarde ! C’est bel et bien une main qui apparaît et écarte le drap, main dont le propriétaire est à présent en train de sortir de cette fente pratiquée dans l’air. C’est comme un numéro d’illusionniste vraiment époustouflant. Un jeune homme blond en veste et en jean vient d’apparaître là, au beau milieu de la forêt. Il a une vingtaine d’années et des airs de mannequin. Je l’observe, effaré : est-ce que… je serais en train de voir un fantôme ? Une brindille craque sous sa Clarks en daim. Il n’y a ni fantôme ni apparition magique, imbécile : il s’agit juste d’un touriste, comme moi. Il vient sans doute de l’un des camping-cars. À tous les coups, il est allé chier. Je mets mon délire sur le compte du crépuscule et du fait d’avoir passé une journée de plus tout seul. « Bonsoir, le salué-je.
– Bonsoir, monsieur Hershey. » Son anglais est davantage celui d’un Britannique à la coûteuse éducation que celui d’un Islandais aux consonnes sifflantes.
Je dois admettre que je suis ravi. « Eh bien. Drôle d’endroit pour être reconnu. »
Il avance de quelques pas et approche à un mètre de moi. Il semble enchanté. « Je suis un de vos admirateurs. Je m’appelle Hugo Lamb. » Puis il me décoche un sourire charismatique et chaleureux, comme si j’étais un ami en qui il avait confiance et qu’il connaissait depuis des années. En ce qui me concerne, j’ai le sentiment de rechercher son approbation bien malgré moi.
« Eh bien, euh, ravi de vous rencontrer, Hugo. Voilà, c’est un peu gênant, mais je ne retrouve plus le chemin du parking… »
Il opine du chef, puis reprend un air pensif. « Ásbyrgi joue des tours à tout le monde, monsieur Hershey.
– Dans ce cas, pourriez-vous m’indiquer la bonne direction ?
– Je pourrais, oui. Et je vais le faire. Mais j’ai d’abord quelques questions. »
Je recule d’un pas. « Comment ça… Sur mes livres, vous voulez dire ?
– Non, au sujet de Holly Sykes. Vous êtes devenus proches, d’après nos constatations. »
Désemparé, je comprends que ce dénommé Hugo est un des olibrius qui font une fixette sur Holly. Puis, la colère me gagne et je comprends qu’il s’agit plutôt d’un pseudo-journaliste de la presse tabloïde : Holly a eu des soucis avec la triade des paparazzis qui l’ont photographiée dans sa nouvelle maison à Rye. « J’adorerais te confier tout ce qu’on se raconte, moi et Hol, lancé-je à ce play-boy sur un petit ton méprisant. Mais le fait est que ça ne te regarde pas, alors mêle-toi de ton cul, mon lapin. »
Hugo Lamb ne cille pas le moins du monde. « Ah, mais vous faites erreur. Tout ce qui touche à Holly Sykes nous concerne de près. »
À reculons, je commence à m’éloigner, prudent. « C’est ça. Allez, au revoir.
– Vous aurez besoin de mon aide pour repartir d’Ásbyrgi, dit le jeune homme.
– Ton aide, tu peux te l’enfoncer jusqu’à l’intestin grêle. Holly a droit à sa vie privée, et moi aussi. Quant à mon chemin, je me déb… »
Hugo Lamb esquisse un étrange geste de la main : mon corps est soulevé à trois mètres de hauteur, comme pris dans la poigne d’un géant invisible. Mes côtes craquent, les nerfs qui partent de ma colonne vertébrale crépitent, parcourus par une douleur indescriptible : impossible de l’implorer ou de hurler, ni de supporter une seconde de plus cette torture, mais, pourtant, plusieurs secondes s’écoulent – enfin, je crois, car elles me semblent durer des jours et des jours. Et puis je ne retombe pas mais me retrouve catapulté sur le sol de la forêt.
Mon visage s’écrase dans le terreau de feuilles. Je grogne, frémis et gémis encore quand la douleur s’estompe. Je lève les yeux. Hugo Lamb a l’expression d’un garçon en train de démembrer un insecte, mélange d’intérêt relatif et de joyeuse méchanceté. Un taser pourrait être à l’origine de cette douleur incapacitante, mais comment expliquer que je me sois retrouvé soulevé en l’air à trois mètres de hauteur ? Peu importe, un instinct primitif mouche ma curiosité : je dois fuir ce type. Je me suis pissé dessus, mais je m’en fiche pas mal. Mes pieds ne répondent plus, et qu’importe ce rugissement lointain qui me dit : « Tu ne pourras plus jamais marcher tout seul », je ne l’écoute pas, je ne peux pas, je n’ose pas. Je rampe à reculons, puis me remets debout en prenant appui sur une grosse souche. Hugo Lamb esquisse un autre geste et voilà que mes jambes se dérobent sous mon poids. Je n’éprouve aucune douleur cette fois-ci. Mais c’est presque pire : je ne sens rien. En dessous de la taille, je n’ai plus aucune sensation. Je me touche la cuisse. Je la sens sous mes doigts, mais ma cuisse, elle, ne sent pas mes doigts. Hugo Lamb s’approche, je me recroqueville, il se perche sur la souche. « Pratique, d’avoir des jambes. Vous voulez récupérer les vôtres ? »
Ma voix tremble comme pas possible. « Qu’est-ce que vous êtes ?
– Dangereux, comme vous pouvez le constater. Vous reconnaissez ces deux jolies frimousses, j’imagine. » Il sort un petit carré de papier de sa poche et me montre la photo d’Anaïs, Juno et moi que j’avais perdue depuis quelques jours. « Répondez honnêtement à mes questions, et elles auront toutes les chances de vivre une longue et heureuse vie, comme n’importe quel autre élève du collège-lycée d’Outremont. »
Ce jeune minet sort tout droit d’un mauvais trip au LSD. Il a manifestement volé la photo, mais quand et où ? Mystère. J’acquiesce de la tête.
« Allons-y. Qui est la personne qui compte le plus aux yeux de Holly Sykes ?
– Sa fille, réponds-je d’une voix rauque. Aoife. Ce n’est un secret pour personne.
– Bien. Vous et Holly êtes-vous amants ?
– Non. Non. Nous sommes juste amis. C’est la vérité.
– Vous êtes ami avec une femme ? C’est dans vos habitudes, monsieur Hershey ?
– Je dois dire que non, mais avec Holly, c’est ainsi.
– Holly vous a-t-elle déjà parlé d’Esther Little ? »
Je déglutis et secoue la tête. « Non.
– Réfléchissez bien : Esther Little. »
Je réfléchis, ou tente du moins de m’y employer. « Ce nom m’est inconnu. Je vous le jure. » Moi-même, j’entends bien que je suis terrorisé.
« Qu’est-ce que Holly vous a confié au sujet de ses dons de clairvoyance ?
– Rien de plus que ce que son livre raconte. Les Gens-de-la-radio.
– Oui, un livre fascinant, n’est-ce pas ? Vous avez pu la voir canaliser des voix ? » Hugo Lamb s’aperçoit que j’hésite. « Ne me forcez pas à compter jusqu’à cinq avant que je vous grille la cervelle, comme dans l’interrogatoire d’un film de série Z. Vos fans savent à quel point vous détestez les clichés. »
Les arbres se penchent, et le trou paraît plus profond. « Il y a deux ans, sur l’île de Rottnest, à côté de Perth, Holly s’est évanouie et une drôle de voix lui est sortie de la gorge. J’ai d’abord cru à une crise d’épilepsie, mais Holly a raconté les souffrances des prisonniers, et puis… elle s’est mise à parler en langue aborigène… et puis c’est tout. Elle s’est cogné la tête. Et elle est revenue à elle. »
Hugo Lamb tapote sur la photo d’identité. Une partie de moi-même encore apte à l’analyse remarque qu’il y a dans son regard et sa détermination quelque chose de moins juvénile que son visage. « Vous a-t-elle parlé de la Chapelle du Vêpre ?
– La chapelle comment ?
– Ou des Anachorètes ? Ou du Cathare Aveugle ? Ou du Vin noir ?
– C’est la première fois que j’entends parler de tout ça. Je vous le jure. »
Tap-tap-tap, fait l’index d’Hugo Lamb sur la photo des filles et moi. « Qu’est-ce que l’Horlogerie pour vous ? »
J’ai l’impression de participer à un quiz méphistophélique « L’horlogerie ? L’étude des horloges anciennes. Ou du temps. »
Il se penche vers moi. J’ai l’impression d’être un microbe sur la lamelle d’un microscope. « Dites-moi ce que vous savez au sujet de Marinus. »
En espérant que cela permette à mes filles d’être épargnées, le misérable mouchard que je suis révèle à cet interrogateur d’un autre monde que Marinus était un pédopsychiatre de l’hôpital de Great Ormond Street, à Londres. « Son nom figure également dans le livre de Holly.
– A-t-elle rencontré Marinus depuis que vous la connaissez ? »
Je secoue la tête. « Il doit être très vieux, aujourd’hui. S’il n’est pas déjà mort. »
Serait-ce une femme que j’entends rire aux confins de mon champ d’audition ?
Hugo Lamb m’observe scrupuleusement : « Qu’est-ce que l’Étoile de Riga ?
– La capitale de l’Estonie ? Non, de la Lettonie ? De la Lituanie ? Je ne sais plus. Mais de l’un des États baltes, en tout cas. Je suis désolé. »
Hugo Lamb me regarde et réfléchit. « C’est terminé.
– Je vous ai dit la vérité. Toute la vérité. Ne faites pas de mal à mes enfants. »
Il contourne le rocher moussu et s’en va en me lançant : « Si leur papa est un homme honnête, Juno et Anaïs n’ont rien à craindre.
– Vous… Vous… Vous me laissez repartir ? » Je palpe mes jambes. Elles sont toujours inertes. « Hé ! Mes jambes ! S’il vous plaît !
– Je savais que j’avais oublié quelque chose. » Hugo Lamb se retourne. « J’y pense, monsieur Hershey. C’est vrai que la critique a franchement malmené Réduire Écho au silence, notamment Richard Cheeseman. Mais bon, vous le lui avez plus que bien rendu, n’est-ce pas ? » Lamb pince les lèvres dans une moue conspiratrice. « Il ne le saura jamais, à moins que quelqu’un ne fasse germer l’idée dans son esprit. Désolé pour votre pantalon. Et le parking se trouve à gauche si vous retournez à la dernière bifurcation. De ceci au moins, vous vous souviendrez. Pour le reste, j’expurgerai tout. Prêt ? » Il plonge son regard dans le mien, puis, du pouce et de l’index, Hugo Lamb semble tricoter dans le vide, jusqu’à ce qu’il tire d’un coup sec…
… un rocher couvert de mousse, évoquant la tête inclinée d’un troll rongé par une vieille rancœur. Je suis assis sur le sol mais ne me rappelle pas être tombé ; c’est pourtant ce qui a dû se produire : j’ai mal partout. Qu’est-ce que j’ai bien pu foutre pour me retrouver comme ça, moi ? J’ai fait un micro-AVC ? Les lutins d’Ásbyrgi m’auraient-ils jeté un sort ? J’ai tout simplement dû me… quoi, d’ailleurs ? M’asseoir afin de souffler deux secondes, et m’endormir ? Une brise se lève, les arbres tremblent et une feuille qui fait des loopings, par le hasard des tourbillonnements de l’air, vient atterrir sur la paume de ma main. Incroyable. Pour la deuxième fois de la journée, je pense à M. Carillon-le-magicien. Pas très loin, une femme rit. Le camping est tout près. Je me lève et remarque la grosse tache sombre et froide le long de ma cuisse. Bon, d’accord. Dans sa somnolence, l’enfant terrible des lettres britaniques a eu un petit souci avec son urètre. Heureusement qu’un contributeur de la Piccadilly Review n’est pas dans les parages. À cinquante-trois ans, je suis encore un peu jeune pour les protections hygiéniques ; enfin, je crois. C’est tout froid et tout mouillé, comme si cet accident remontait à quelques minutes. Dieu merci, je suis à deux pas du parking – et d’un caleçon et d’un pantalon propres. Retour à la bifurcation, puis à gauche. Pressons le pas, cher lecteur. La nuit tombera plus tôt que tu ne le crois.
1. Dante, L’Enfer. Traduction de Louis Ratisbonne.
2. John Donne, « Ne t’enorgueillis point, ô Mort », traduction de Louis Cazamian.
OceanofPDF.com