L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 29 sur 31

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L'âme des Horloges

Sheep’s Head - 2043

SHEEP’S HEAD

 

2043

OceanofPDF.com

26 OCTOBRE

 

Au pied de l’escalier, j’entends cette pensée, Il est en route, et des frissons me remontent sur tout le bras. Qui donc ? Devant moi, Zimbra se retourne pour voir ce qui me retient. Je passe en revue les sons de la nuit. Le poêle, qui craque en refroidissant. Les vagues, qui donnent des coups d’épaule dans les rochers en bas du jardin. Le craquement des os de cette vieille maison. Et celui des os de Holly Sykes aussi. Je me penche par-dessus la rampe, histoire de jeter un œil, par la fenêtre de la cuisine, au bungalow de Mo, en haut de la pente. La lumière de sa chambre est allumée. Tout va bien, chez elle. Pas de bruits de pas sur les graviers du sentier. Zimbra ne détecte pas de visiteur. Les poules sont calmes, ce qui, à cette heure, est très bien. Rafiq et Lorelei, qui jouent à faire des ombres chinoises, gloussent dans la chambre de Lorelei : « Mais Lol, ça ne ressemble même pas à un kangourou ! – Et qu’est-ce que t’en sais, d’abord ? – Et toi, qu’est-ce que t’en sais d’abord ? » Il n’y a pas très longtemps, je pensais que je n’entendrais plus jamais mes deux petits orphelins rire comme ça.

Jusqu’ici, tout est normal. Plus de pensées qui s’expriment à voix haute. Il y a toujours quelqu’un en route, quelque part. Mais non : là, c’était « Il est en route » ; j’en suis sûre. Enfin, sûre comme on peut l’être quand on est dans ma situation. Le problème, c’est que lorsqu’on a déjà entendu des voix dans sa tête, on ne sait plus trop si les pensées qui nous traversent l’esprit sont juste des pensées qui nous viennent comme ça, ou si c’est autre chose. Et puis, il faut voir la date : demain, ça fera cinq ans que la macrotempête de 2038, tel un petit garçon en pleine crise de nerfs fracassant ses modèles réduits d’avions en plastique du genre de ceux que Brendan accrochait au fond de sa chambre, a brisé le Boeing 797 d’Aoife et Örvar qui volait à vingt mille pieds d’altitude avec les deux cents autres avions de ligne flottant au-dessus du Pacifique.

« Ce n’est rien, va », murmuré-je à Zimbra, en continuant à gravir ce même escalier dont je grimpais et dévalais les marches quatre à quatre. « Allez, dis-je au chien, bouge tes fesses. » Je caresse la touffe de poils entre son oreille dressée et l’autre, qui pendouille. Zimbra lève la tête, comme si, grâce à ses grands yeux noirs, il pouvait lire dans mes pensées. « Tu me dirais, toi, s’il y avait matière à s’inquiéter, hein ? »

S’il y avait matière à s’inquiéter, abstraction faite de la peur que ce poids ressenti dans mon côté droit soit mon cancer qui remet le couvert ; abstraction faite de ce que deviendront Lorelei et Rafiq quand je mourrai ; de la déclaration de Taoiseach au sujet de Hinkley Point et du gouvernement britannique, qui soutient qu’une fusion complète du réacteur de Hinkley E ne se produira pas ; de Brendan, qui ne vit qu’à quelques kilomètres de la nouvelle zone d’exclusion ; des boat people qui débarquent du côté de Wexford et du fait que j’ignore comment ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants affamés et déracinés survivront à cet hiver, des rumeurs qui disent que la grippe du rat a gagné Belfast ; de notre réserve d’insuline qui s’amenuise ; de la cheville de Mo ; de…

C’est le temps des soucis, Holly Sykes.

« J’étais sûr que ça allait arriver ! » s’exclame Rafiq, assis au pied du lit de Lorelei, genoux ramenés sous le menton, engoncé dans le vieux manteau rouge d’Aoife qui lui sert désormais de robe de chambre. « Quand Marcus s’est aperçu que la broche de sa cape avait disparu, c’était un indice super-évident. Il faut être zinzin pour faucher l’aigle d’or d’une tribu comme les Gens-peinturés et croire qu’on va s’en tirer comme ça. Pour eux, c’est comme si Marcus et Esca avaient volé Dieu. C’est obligé, ils vont les pourchasser. » Et puis, comme il sait que j’adore L’Aigle de la neuvième légion, il tente sa chance : « Holly, est-ce que tu peux juste nous lire un petit bout du prochain chapitre ?

– Il est bientôt dix heures, dit Lorelei, et il y a école demain. » Si je fermais les yeux, je croirais presque que c’est Aoife à quinze ans.

« D’accord. Mais est-ce que la tablette est rechargée ?

– Oui, sauf qu’il n’y a toujours pas de barres, ni d’Internet.

– C’est vrai ou pas » – Rafiq ne semble pas vouloir décoller du pied du lit de Lorelei –, « qu’à mon âge, tu pouvais avoir autant d’électricité que tu voulais, tout le temps ?

– Je me trompe ou tu essaies de repousser l’heure du coucher, jeune homme ? »

Il sourit en coin. « Ça devait être magnos, d’avoir toute cette électricité.

– Ça devait être… ma-quoi ?

– Magnos. Tout le monde dit ça. Super, vachement bien, terrible. Bien, quoi.

– Oh. Oui, avec le recul, c’était magnos, comme tu dis, mais, à l’époque, tout le monde croyait que ça allait de soi. » Je me souviens du plaisir qu’éprouvait Ed quand il revenait dans notre petite maison de Stoke Newington et retrouvait un accès illimité à l’électricité, alors qu’à Bagdad, lui et ses collègues devaient recharger leurs ordinateurs portables et téléphones satellites sur des batteries de voiture qu’un type leur apportait et qui serait bienvenu à Sheep’s Head aujourd’hui, quoique son camion de livraison ait besoin de diesel, et du diesel, il n’y en a plus ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle on aurait besoin de ses services.

« Et les avions, il y en avait tout le temps dans le ciel, hein, soupire Rafiq, et pas juste pour les gens des pays pétroliers ou de la Stabilité, pas vrai ?

– Oui, oui, mais bon… » Je rame pour changer de sujet. J’imagine que ce soir, je ne suis pas la seule à avoir des idées noires au sujet des avions.

« Holly, tu peux me dire où tu as déjà voyagé ? » Rafiq ne se lasse jamais de me poser la question, et ce n’est pourtant pas faute d’y répondre.

« Partout, intervient Lorelei, qui fait montre de courage et d’abnégation. La Colombie, l’Australie, la Chine, l’Islande, dans l’ancienne ville de New York. Hein, Grand-mère ?

– Oui, oui, c’est vrai. » Je me demande à quoi ressemble la vie, à Carthagène, à Perth et à Shanghai, aujourd’hui. Il y a dix ans, j’aurais pu me promener virtuellement dans les rues, mais la Toile est en lambeaux, et quand on capte le réseau, on surfe avec la même lenteur qu’à l’époque où le haut débit n’existait pas. Ma tablette commence à être vieille, elle aussi, et il ne m’en reste qu’une de rechange. Si la concession de Ringaskiddy en reçoit d’autres, elles ne dépasseront pas Cork. Je me souviens des images des inondations de Freemantle pendant le déluge de 2033. Ou était-ce en 2037 ? Mais est-ce que je ne suis pas en train de confondre avec les images de la mer qui s’engouffre dans le métro new-yorkais, où cinq mille personnes se sont noyées ? Ou alors, c’était à Athènes ? Ou Bombay ? Des torrents d’images de catastrophes se succédaient, dans les années trente, et ce n’était pas facile de savoir quelle zone littorale avait été dévastée pendant la semaine, ou quelle grande ville avait été décimée par le virus Ebola ou la grippe du cricétome. Les journaux télévisés n’étaient plus qu’un interminable film catastrophe dépourvu d’intrigue que je ne supportais plus de regarder. Mais depuis la Première Chute du Réseau, des journaux, il n’y en a plus, et je me demande si ce n’est pas pire.

Le vent fait trembler la vitre. « Allez, on éteint. Il faut économiser l’ampoule. » Là encore, il ne m’en reste que six, et, depuis la vague de cambriolages aux alentours de la route de Durrus, elles sont cachées sous le plancher de ma chambre avec ma dernière tablette. J’embrasse les cheveux raides de Rafiq, qui traîne des pieds jusqu’à sa chambrette, et lui dis : « Fais de beaux rêves, mon chéri. » Ce n’est pas qu’une façon de lui souhaiter bonne nuit : Rafiq ne fait plus de cauchemars qu’une fois toutes les dix nuits, mais quand c’est le cas, il pourrait réveiller un mort.

Rafiq bâille. « Toi aussi, Holly. »

Lorelei se blottit sous ses couvertures et sa peau de mouton, tandis que je referme la porte. « Bonnet d’nuit, Grand-mère, à demain. »

C’est Papa qui me disait ça ; je le disais à Aoife, qui l’a transmis à Lorelei, et maintenant, c’est Lorelei qui me souhaite bonne nuit ainsi.

On continue à vivre tant qu’autour de soi, on a des gens pour nous donner une raison de vivre.

Il fait nuit noire, mais maintenant que je suis septuagénaire, quelques heures de sommeil me suffisent – c’est bien une des seules compensations offertes par la vieillesse. J’ajoute une bûche dans le poêle, augmente la flamme de la lampe, et sors mon kit de couture afin de rapiécer un vieux jean de Lol dont Rafiq pourra hériter ; et après, j’aurai quelques chaussettes à repriser. J’aimerais ne plus avoir envie d’une bonne douche bien chaude avant d’aller au lit. Parfois, Mo et moi nous faisons du mal en nous remémorant le Body Shop et ses fragrances : musc et thé vert, bergamote, muguet ; mangue, noix du brésil, banane ; noix de coco, huile de jojoba, cannelle… Rafiq et Lorelei ne connaîtront jamais ces parfums. Pour eux, le savon n’est qu’un bloc inodore qui provient du Pale, la zone industrielle de Dublin. Jusqu’à l’année dernière, on pouvait encore acheter du savon chinois au marché du vendredi, mais la main qui approvisionnait clandestinement toutes les places jusqu’à Kilcrannog a été coupée.

Quand je suis sûre que les enfants sont endormis, j’allume la radio. J’ai toujours peur qu’on n’entende que le silence, mais ça va : les trois stations émettent. La RTÉ se contente de relayer les messages de la Stabilité et de diffuser, chaque heure, les nouvelles officiellement approuvées, et dans l’intervalle, des programmes pragmatiques où l’on apprend à cultiver des légumes, à réparer des objets et plus généralement, à se débrouiller dans ce pays de plus en plus rapiécé. Ce soir c’est une rediffusion, on nous apprend à poser une attelle sur un bras cassé ; je zappe et cherche à écouter un peu de musique sur JKFM, la dernière station privée d’Irlande. On ne sait jamais sur quoi on va tomber, mais ce qui est certain, c’est que les morceaux remontent au minimum à cinq ans. Je reconnais le refrain d’« Exocets for Breakfast », de Damon MacNish and the Sinking Ship, qui me renvoie à une soirée en Colombie – ou à Mexico City ? – où j’ai rencontré le chanteur. Crispin y était, lui aussi, si je ne me trompe pas. Je connais aussi la chanson suivante : « Memories Can’t Wait » des Talking Heads, mais elle me rappelle trop Vinny Costello, alors je tente ma chance sur la troisième station, Pearl Island Radio. Celle-ci émet depuis la Concession chinoise de Ringaskiddy, en banlieue de Cork. La plupart des programmes sont en mandarin, mais, de temps en temps, ils diffusent des nouvelles internationales en anglais et si le Net est en carafe, c’est le seul moyen d’obtenir des infos qui n’ont pas été filtrées par la Stabilité. Bien sûr, ces infos sont prochinoises – « De la propagande à l’état brut », aurait dit Ed – alors ce sera motus et bouche cousue au sujet de Hinkley E, qui a été construite et gérée par un consortium franco-chinois jusqu’à l’accident d’il y a cinq ans, après lequel les opérateurs étrangers ont levé le camp et laissé les Britanniques se débrouiller seuls avec un réacteur en fusion à contenir. Pas de bulletin en anglais, ce soir, mais le débit des présentateurs chinois me calme et me renvoie inévitablement à Jacko, puis à cette succession de jours et de nuits passés avec les Horlogers à New York, puis en dehors de New York, il y a presque vingt ans…

La Chapelle, la bataille, le labyrinthe : oui, je pense que c’est réellement arrivé, même si je sais que si je racontais ce que j’ai vu, j’aurais l’air de celle qui cherche à ce qu’on s’intéresse à elle, d’une folle ou d’une camée. Si je me souvenais uniquement des parties les plus délirantes, si je m’étais réveillée dans ma chambre à l’Empire Hotel, j’aurais peut-être mis ça sur le compte d’une hallucination, d’une intoxication alimentaire, ou d’un « épisode » de perte de mémoire et de faux souvenirs. Il y a trop d’autres détails qui restent inexplicables. Du genre : après avoir touché la pomme d’or, dans la salle de la coupole aux ombres d’oiseaux, j’ai eu un vertige et j’ai disparu, et je ne me suis pas réveillée dans ma chambre d’hôtel mais dans la galerie du 119A, le majeur posé sur la pomme d’or du Bronzino, et dehors, une colombe roucoulait sur le rebord de la fenêtre ; tous les Horlogers avaient disparu. Le rouleau à pâtisserie en marbre n’était plus dans le tiroir de la cuisine. J’avais mal aux genoux, que je m’étais écorchés quand Constantin m’était tombée dessus. Je n’ai jamais compris pourquoi Marinus n’était pas repartie avec moi dans ma tête. Peut-être que la pomme d’or, ça ne marchait que pour un seul passager. Enfin, quand la nuit est tombée et qu’aucun allié Atemporel n’a pointé le bout de son nez, j’ai pris un taxi en face de Central Park et suis retournée à ma chambre d’hôtel, où j’ai découvert que tout ce que je leur devais pour le week-end avait été couvert avec une carte de crédit qui n’était pas la mienne. Si, à la réception d’un hôtel new-yorkais, on vous annonce que votre chambre a été réglée, c’est sûr, vous ne rêvez pas.

Alors oui, c’est vraiment arrivé, mais la vie normale a suivi son cours à la vitesse du temps, et le lendemain se fiche bien de vos aventures paranormales de la veille. Aux yeux du chauffeur de taxi, je n’étais qu’une cliente de plus à conduire à l’aéroport de LaGuardia, qui oublierait ses lunettes sur la banquette arrière si lui n’y prenait pas garde. Aux yeux du steward d’Aer Lingus, je n’étais rien de plus qu’une dame d’un certain âge qui voyageait en classe économique et dont les écouteurs ne fonctionnaient pas. Et aux yeux de mes poules, je n’étais qu’un bipède géant qui leur jetait du maïs et leur volait leurs œufs. Pendant ce « week-end perdu » à Manhattan, j’ai sans doute été témoin d’une facette de l’existence que seules quelques centaines de personnes dans l’histoire de l’humanité ont eu l’occasion d’entrevoir : et alors ? Je n’avais personne à qui en parler. Même Aoife ou Sharon auraient fait : « Oui, je crois que tu y crois, mais je pense que tu as besoin de l’aide d’un professionnel… »

Il n’y a pas eu de suite. Marinus, si elle est ressortie de la salle de la coupole, ne s’est jamais plus montrée depuis, et ce n’est pas aujourd’hui que cela va arriver. Je suis allée me promener virtuellement devant le 119A, et j’ai bien retrouvé cette grande maison de ville en grès brun et ses fenêtres de toutes les formes, et c’est donc qu’il y a encore quelqu’un pour l’entretenir – le marché immobilier de New York n’a pas changé, même si l’Amérique est en pleine désintégration –, mais je n’y suis jamais retournée, et n’ai pas non plus essayé de savoir qui vit là-bas aujourd’hui. Une fois, j’ai appelé la librairie Three Lives, mais quand un libraire a décroché, je me suis dégonflée et j’ai raccroché sans demander si Inez vivait encore dans l’appartement du dessus. Le dernier livre envoyé par Sharon avant que les courriers en provenance d’Australie n’arrivent plus parlait des douze astronautes des différentes missions Apollo qui avaient marché sur la Lune : d’une certaine façon, moi qui avais pénétré dans le Vêpre, j’avais un peu vécu la même chose. Et maintenant que j’étais retournée sur Terre, j’avais le choix entre glisser petit à petit dans la folie en essayant de ré-accéder à cet autre monde, à la psychosotérique, au 119A et à l’Horlogerie, ou bien laisser tomber en me disant : « Ça s’est bel et bien passé, mais c’est terminé », et me contenter de l’ordinaire et de ma famille. Au début, je n’étais pas sûre de pouvoir… je ne sais pas, moi, par exemple : rédiger le compte rendu de la réunion de l’association des Villes propres de Kilcrannog tout en sachant que, pendant qu’on était tous assis là à discuter des subventions à obtenir pour la construction de la nouvelle ère de jeux, des âmes traversaient une étendue de Vêpre et atterrissaient dans une sorte de vide appelé la Dernière Mer. Mais bon, j’y suis arrivée. Quelques semaines avant mon seizième anniversaire, j’avais rencontré une femme qui avait deux fois mon âge dans un centre IVG à côté du stade de Wembley. Elle était chic et pleine d’aplomb. Moi, j’étais dans tous mes états : j’avais peur et je pleurais. En allumant une autre cigarette sur la braise de son mégot, elle m’avait dit : « Ma puce, tu n’imagines pas tout ce que tu seras capable de supporter, dans la vie. »

L’expérience lui a donné raison.

… Zimbra aboie jusque dans mon rêve. Je me réveille dans mon fauteuil près du poêle ; Zimbra continue à aboyer, depuis la véranda de l’entrée, sur le côté de la maison. Je me lève, encore dans les vapes, laisse tomber la chaussette à moitié ravaudée et vais dans l’entrée : « Zimbra ! » Mais il ne m’entend pas : ce n’est même plus Zimbra mais un canidé primitif qui flaire un ennemi de toujours. Est-ce qu’il y a quelqu’un dehors ? Ce que j’aurais aimé que le vieux projecteur à détection de mouvement fonctionne encore. Les aboiements de Zimbra cessent pendant une seconde, ce qui est assez pour que j’entende les poules terrorisées. Oh non, pas un renard. J’attrape la lampe torche, entrouvre un rien la porte, mais le chien se faufile à l’extérieur et fourre la truffe dans ce qui doit être le trou creusé par le renard sous le grillage enterré. La terre vole jusqu’à moi et les poules courent comme des folles le long du grillage de leur enclos. J’éclaire l’intérieur du trou : pas de trace du renard, mais Zimbra est bien dedans, ça oui. Une poule morte ; une deuxième ; une troisième ; une autre qui bat faiblement de l’aile. Là, deux disques qui brillent sur une tête cotonneuse et rousse au sommet du poulailler. Zimbra – quinze kilos de berger allemand, de labrador noir, et de je ne sais quoi d’autre encore – se faufile dans l’enclos et se jette sur le poulailler, lequel se renverse, tandis que les poules tournent dans le périmètre délimité par le grillage en caquetant et en battant des ailes. Vif comme l’éclair, le renard bondit vers le trou et y fourre la tête sans laisser le temps à Zimbra de lui planter ses crocs dans le cou. Le renard me regarde pendant une demi-seconde avant d’être violemment tiré vers l’arrière, secoué, jeté et assailli. Puis sa gorge lui est arrachée, et tout est terminé. Les poules continuent à paniquer, jusqu’à ce que l’une d’elles remarque que le combat est fini ; elles se taisent toutes. Zimbra se dresse au-dessus de sa proie, la gueule rouge sang. Doucement, il revient à lui, et moi aussi. La porte d’entrée de la véranda s’ouvre ; Rafiq se tient devant moi, dans sa robe de chambre. « Qu’est-ce qui s’est passé, Holly ? J’ai entendu Zim aboyer comme un maboul.

– Un renard est entré dans le poulailler, mon chéri.

– Oh merde, non !

– Comment tu parles, dis ?

– Pardon. Mais combien il en a eu ?

– Juste deux ou trois. Zim l’a tué.

– Je peux voir ?

– Non. C’est un renard mort.

– Est-ce qu’on peut manger les poules mortes, au moins ?

– C’est trop dangereux. Surtout maintenant que la rage est de retour. »

Les yeux de Rafiq s’écarquillent encore davantage. « Mais ça va ? Tu n’as pas été mordue ou… »

Quel amour. « Allez, mon petit monsieur, retourne au lit. Je n’ai rien, ça va. »

Genre, ça va… Rafiq a grimpé l’escalier en traînant des pieds, et Zimbra est enfermé dans la véranda. Quatre poules sont mortes, pas trois : ce n’est pas une petite perte, et les œufs sont à la fois ma principale monnaie d’échange sur le marché du vendredi, et la principale source de protéines dont Lorelei et Rafiq disposent. Zimbra a l’air d’aller bien ; j’espère en tout cas qu’on n’aura pas besoin de soins. Déjà qu’il n’y a plus de médicaments pour les gens, alors pour les chiens… Je coupe la solaire, déterre une bouteille d’alcool de patate de Declan O’Daly et me verse ce que Papa aurait appelé une bonne lampée. Je laisse l’alcool euthanasier ma nervosité et contemple le dos de mes vieilles, très vieilles mains. Des tendons saillants et des veines serpentines emballés sous vide. Ma main gauche tremble un peu ces derniers temps. Pas de beaucoup. Mo l’a remarqué, mais elle fait celle qui n’a rien vu. Quand on a l’âge de Lol et Rafiq, tous les vieux tremblent, ce n’est pas ça qui va les alarmer. Je remonte la couverture sur moi, telle la grand-mère du Petit Chaperon rouge, avec qui je compatis : trop de loups et pas assez de bûcherons dans ce bas monde. Il fait frisquet, dehors. Demain, j’irai demander à Martin – le maire – si on a une chance d’avoir du charbon cet hiver, même si je sais qu’il me répondra : « Quand on en verra la couleur, je te répondrai oui, Holly. » Dans le genre antidépresseur, il y a mieux que le fatalisme, mais le Dr Kumar n’a rien de plus costaud à proposer. Par la fenêtre latérale, je vois le jardin sur lequel la quasi-pleine lune au-dessus de la péninsule Mizen saupoudre de la craie. Je ferais bien de récolter les oignons et semer du chou kale.

Sur la vitre, je vois le reflet d’une vieille femme assise dans le fauteuil de sa grand-tante ; je lui dis : « Va donc te coucher. » Je me relève comme je peux, feignant d’ignorer l’élancement dans ma hanche, bien que je marque une petite pause au niveau de l’autel en bois flotté posé sur la coiffeuse. Je l’ai fabriqué il y a cinq ans, pendant les semaines embrumées de douleur qui ont suivi la macrotempête, et c’est Lorelei qui l’a ornée de coquillages. La photo d’Aoife et Örvar est à l’intérieur, mais, ce soir, je me contente d’en caresser le bord supérieur en essayant de me souvenir de la texture des cheveux d’Aoife.

« Bonnet d’nuit, ma puce. Dors bien. »

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