L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 7 sur 31

Pages du PDF

L'âme des Horloges

29 Décembre

 

 

Ici, une alpe. Là, une autre alpe. Des alpes, des vraies, en veux-tu en voilà. Crêtes déchirées, en créneaux, blanc-bleu, blanc lilas, blanc-blanc, incrustées de visages rocailleux, duveteuses, de neige… Je suis venu au chalet des Chetwynd-Pitt suffisamment souvent pour connaître le nom des différents sommets : la Grande Dent de Veisivi ; à l’autre bout de la vallée, Sasseneire, la pointe du Tsaté, la pointe de Bricola et, derrière moi, la Palanche de la Cretta qui occulte à elle seule la moitié du ciel. J’avale deux goulées d’air glacé et supprime à l’aérographe toute trace visible de modernité. L’avion dans le soleil couchant : disparu. Les lumières de La Fontaine-Sainte-Agnès, six cents mètres plus bas : éteintes. Les chalets, le clocher, les habitations aux toitures pentues, qui ne sont pas sans me rappeler un petit village en bois que j’avais enfant : effacés. L’imposante station de ski de Chemeuille – gigantesque crotte de béton des années soixante-dix –, son exorbitant restaurant d’altitude et sa plate-forme ronde sur laquelle se tiennent les quatre membres de Humber College que nous sommes : rayée de la carte. Les télécabines qui nous hissent sur les hauteurs et les télésièges qui les relaient pour nous acheminer jusqu’au sommet de la Palanche de la Cretta : pfffuit, envolés ! Les quarante, cinquante, soixante skieurs qui descendent les méandres de la piste bleue ou bien les pentes plus raides de la piste noire : des skieurs ? Quels skieurs ? Enchanté de vous avoir connus, Rufus Chetwynd-Pitt, Olly Quinn et Dominic Fitzsimmons. D’une certaine façon. Voilà. À présent on peut dire que l’ambiance est médiévale. La Fontaine-Sainte-Agnès existait-elle au Moyen Âge alors ? Cette fille maigrichonne en combinaison de ski vert menthe qui prend appui sur la rambarde et qui fume à la manière des Françaises (c’est au programme dans les écoles ?) : qu’elle reste. Un Adam aura toujours besoin de son Ève.

« Et si on pimentait un peu cette descente ? » Rufus Chetwynd-Pitt relève son masque de ski Sno-Fox à cent quatre-vingts livres. « Les trois derniers paieront des coups au vainqueur, du crépuscule jusqu’à l’aube. Qui est partant ?

– Ce sera sans moi, déclare Olly Quinn. Je prends la bleue. Je ne veux pas terminer à l’hôpital dès le premier jour.

– Pas vraiment équitable, comme défi, juge Dominic Fitzsimmons. Tu es venu skier plus souvent ici que tu n’as coulé un bronze.

– Mamie Quinn et Mamie Fitz ont chacune trouvé une excuse. » Chetwynd-Pitt se tourne vers moi. « Et monsieur Lamb ? Que répond-il ? »

Que ce soit ici ou n’importe où, Chetwynd-Pitt skie mieux que nous : étant donné les tarifs prohibitifs de la vie nocturne de Sainte-Agnès, pimenter cette descente va me coûter les yeux de la tête. Malgré tout, je fais semblant de me cracher dans les mains. « Que le meilleur gagne, Rufus. » Question de logique : s’il l’emporte, il sera plus enclin à miser de façon inconsidérée au billard, tout à l’heure. Mais s’il trébuche et perd, alors il aura à cœur de recouvrer son statut de mâle dominant et se montrera encore plus intrépide dans sa façon de parier.

Chetwynd-Pitt décoche un rictus et rabaisse ses Sno-Fox. « Pas mécontent de voir qu’il en reste au moins un dont les couilles sont encore bien accrochées. Fitz, tu donneras le départ. » Nous avançons jusqu’au début de la piste où, à l’aide de son bâton, Chetwynd-Pitt trace une ligne symbolique dans la neige grisâtre. « Le premier arrivé au bonhomme de neige géant en bas de la piste noire a gagné. Il n’y aura ni pleurnicherie ni contestation possibles – droit au but, comme dirait un élève d’Eton à un autre… Quant à vous deux, mes petits lapins en sucre » – il adresse un regard à Fitzsimmons et Quinn –, « on se retrouvera chez moi*.

– Dans ce cas, à mon top départ… », déclare Fitzsimmons.

Chetwynd-Pitt et moi fléchissons les genoux, tels des athlètes aux jeux Olympiques d’hiver.

« À vos marques. Prêts ?… Partez ! »

Au moment où je passe en position de schuss, Chetwynd-Pitt n’est qu’à un jet de boule de neige de moi. Nous fonçons sur la première section de la piste et dépassons une ribambelle de mômes espagnols qui ont choisi le milieu de la piste pour leur photo de groupe. La piste se divise en deux : la bleue continue à droite et la noire commence au bout d’un virage serré par la gauche. Chetwynd-Pitt opte pour cette dernière ; je le suis et grogne, maudissant mon piètre atterrissage quelques mètres plus loin, mais, au moins, je ne suis pas tombé. La neige est ancienne et gelée mais rapide : on dirait que quelqu’un m’affûte les skis. J’accélère, mais le cul recouvert de Lycra noir et orange de mon adversaire, qui franchit le pylône de la télécabine, en fait de même. La piste s’engouffre dans la forêt d’altitude et la pente se raidit. À trente, trente-cinq, quarante kilomètres à l’heure, l’air me bat les joues. Ce matin, nous slalomions tous les quatre sur cette partie de la piste, mais, cette fois-ci, Chetwynd-Pitt fuse comme un javelot… Quarante-cinq, cinquante kilomètres à l’heure… Je ne suis jamais allé aussi vite à ski, mes chevilles et mes cuisses me font mal, et l’air me hurle dans le pavillon de l’oreille. Une vilaine petite bosse que je n’avais pas vue me propulse sur trois, cinq, huit mètres… Je manque de rater mon atterrissage, mais réussis in extremis à garder l’équilibre. Si on tombe à cette vitesse et qu’on s’en sort sans fractures multiples, c’est un miracle. Chetwynd-Pitt disparaît au détour d’un long virage loin devant, quinze secondes avant que je ne m’y attaque ; mais en ayant mal estimé la courbure, je me fais fouetter par les griffes qui pendent des branches des sapins avant de revenir sur la piste par une contorsion. Le serpentin de virages serrés est en vue : j’y aperçois Chetwynd-Pitt par intermittence, tente de reproduire ses angles d’incidence, me baisse par réflexe au passage des corbeaux qui remontent le tunnel de branches en rase-mottes. Quittant soudainement la forêt, je file sur une portion de piste plus lente qui sépare un net flanc rocheux d’un précipice. Des panneaux jaunes en forme de losange affichant des têtes de mort dissuadent les skieurs d’approcher du bord. Mon adversaire ralentit un peu et regarde derrière lui… Rendu minuscule par la distance, il dépasse le pin esseulé juché sur un rocher qui forme un doigt – la moitié du parcours. Le chrono doit en être à quatre ou cinq minutes, à présent. Je me redresse afin de me détendre les abdominaux et en profite pour admirer la ville, lovée dans le creux tout en bas – tiens, là : les guirlandes lumineuses du sapin, sur la place. Cette saleté de masque de ski commence à s’embuer, alors que la vendeuse m’avait juré que ça n’arriverait pas. Chetwynd-Pitt pénètre déjà dans la deuxième forêt, en aval ; qu’à cela ne tienne : mes bâtons vont chercher aussi loin que le pin esseulé, je pousse sur mes bras et me mets en position de schuss. Rapidement, j’atteins de nouveau les quarante-cinq, cinquante kilomètres à l’heure ; je devrais certes lever le pied, mais le vent va se mettre à parler si j’ai le cran d’accélérer encore. Puis ça y est, la forêt située en contrebas m’avale, le tunnel d’arbres devient flou, j’atteins les cinquante-cinq, soixante kilomètres à l’heure, et voilà que je survole une crête qui cachait une vilaine déclivité : le sol a disparu… Je m’élève tel un archange, un peu stone… Cette liberté, tant qu’elle dure, est éternelle… Pourquoi mes pieds sont-ils au même niveau que mon menton ?

Mon pied droit touche le sol en premier mais le gauche s’est fait la malle ; je fais des tonneaux et des explosions localisées de douleur – cheville, genou, coude – établissent une cartographie de mon corps… Putain, j’ai perdu mon ski gauche : volatilisé, disparu ; sol-arbres-ciel, sol-arbres-ciel, sol-arbres-ciel, de la neige grumeleuse en pleine face ; des dés dans un gobelet ; des pommes dans un sèche-linge ; une plainte, un grognement, une supplique, un meeeeerde… La gravité, la vélocité et le sol : ça va me coûter très cher de m’arrêter, et la seule devise acceptée est la douleur…

Ouille. Poignet, tibia, côtes, cul, cheville, oreille… Je douille, je jongle, certes… mais à moins que je sois trop défoncé aux endorphines pour le remarquer, je n’ai rien de cassé. Je suis étendu sur le dos, sur un matelas fait de neige, d’aiguilles et d’un paillis de mousse et de brins d’herbe. Je m’assieds. Ma colonne vertébrale fonctionne. Ça peut toujours servir. Ma montre est intacte, et il est seize heures dix, jusqu’ici tout va bien. Le chant des oiseaux est semblable à de petites aiguilles d’argent. Est-ce que je tiens debout ? Ma fesse gauche n’est que douleur, et j’ai l’impression qu’un géologue m’a planté son piolet dans le coccyx… Mais, hourra, je tiens debout : mon plus gros coup de bol à ce jour. Je soulève mon masque de ski, époussette la neige collée à mon blouson, détache le ski qu’il me reste et m’en fais une canne pour remonter la pente et rechercher son comparse. Une minute passe, puis deux : rien. En ce moment même au village, Chetwynd-Pitt doit asséner au gros bonhomme de neige un coup de poing victorieux. Je rebrousse chemin et fouille les fourrés qui bordent la piste. Il n’y a pas de honte à chuter sur une noire : je ne suis ni skieur professionnel, ni moniteur de ski. Mais il faut avouer qu’arriver chez Chetwynd-Pitt trois quarts d’heure après Fitzsimmons et Quinn avec un ski en moins serait vraiment le scénario le plus merdique.

Un wouchhh précède le skieur qui arrive ; par prudence, je m’écarte. C’est la Française qui était sur la plate-forme d’observation – qui d’autre porte du vert menthe cette année ? Elle s’élance dans l’air aussi gracieuse que j’étais balourd, atterrit comme une pro, me voit, comprend ce qui s’est passé, se redresse et s’arrête quelques mètres plus loin, de l’autre côté de la piste. Elle se penche, ramasse ce qui s’avère être mon ski et me le rapporte. Je mobilise mon français, au demeurant médiocre. « Merci… Je ne

cherchais pas du bon côté 1.

– Rien de cassé ?

– Non. À part ma fierté, mais bon, ça ne se soigne pas. »

Comme elle n’a pas retiré son masque de ski, excepté quelques mèches de cheveux ondulés et une bouche qui ne sourit pas, le visage de ma bonne Samaritaine reste invisible. « Tu en as eu, de la veine. »

J’aimerais savoir dire « Tu m’étonnes » en français. Je me contente d’un « C’est vrai.

– Ça ne rate jamais : chaque année, il y a toujours un couillon qu’on vient ramasser à la petite cuillère sur cette piste. Il restera toute sa vie en fauteuil roulant, tout ça parce qu’il s’est pris pour un champion olympique. La prochaine fois, reste sur la piste bleue. »

Nom de Dieu, j’ai vraiment perdu, en français. Je pense avoir à peu près compris, mais elle s’élance sans même un au revoir et coupe à travers les lacets.

De retour au chalet de Chetwynd-Pitt, barbotant dans la baignoire avec, en fond sonore, les basses de Nevermind de Nirvana qui font vibrer les murs, je fume un joint au beau milieu des serpentins de vapeur tout en ressassant pour la millième fois le dossier de l’esprit-qui-sautait-de-corps-en-corps. Les faits sont d’une simplicité désolante : il y a six jours, devant la maison de mes parents, j’ai rencontré un esprit qui avait pris possession du corps d’un autre. Pour expliquer des événements bizarres, il faut des théories, et j’en ai trois.

Théorie no 1 : j’ai halluciné la deuxième apparition du yéti et les preuves secondaires de cette apparition telles que ses traces de pas et les faits qu’il énonçait, informations dont seuls Mlle Constantin ou moi-même avions connaissance.

Théorie no 2 : je suis victime d’un canular étonnamment sophistiqué orchestré par Mlle Constantin et un complice qui se fait passer pour un SDF.

Théorie no 3 : les apparences ne sont pas trompeuses, et la « possession » – quel autre nom donner au phénomène ? – est une réalité.

Théorie de l’hallucination : l’argument du type « Je ne suis pas fou » est faible, mais j’insiste : je ne suis pas fou. Si j’ai pu halluciner un personnage de façon si précise, je devrais être sujet à d’autres hallucinations, non ? Du style, entendre Sting chanter « An Englishman in New York » à l’intérieur des ampoules des lampes, par exemple.

La théorie du canular sophistiqué : « Pourquoi moi ? » Des personnes pourraient en vouloir à Marcus Anyder, si certaines de ses affabulations leur étaient révélées. Mais pourquoi se venger en inventant un complot farfelu juste pour que je perde les pédales, alors qu’il serait tellement plus simple de me battre à mort ?

La théorie de la possession : plausible, dans la littérature fantastique. Mais ici, dans le monde réel, les âmes restent sagement dans leurs corps. Le paranormal est toujours, je dis bien toujours, une imposture.

Plic, plic, plic, goutte le robinet. J’ai les paumes et les doigts tout roses et fripés. Quelqu’un monte l’escalier d’un pas lourd.

Bien : Immaculée Constantin, le yéti, les événements bizarres, que faire de tout cela ? La seule réponse qui vaille est : « Pour l’instant, rien. » Qui sait, je vais peut-être avoir droit à un autre épisode de ce genre ce soir, ou une fois de retour à Londres ou Cambridge… à moins que cette intrigue ne reste en suspens et que je n’y repense plus ; c’est ce qui arrive parfois, dans la vie.

« Hugo ? » C’est ce brave Olly Quinn qui frappe à la porte. « Tu es toujours vivant ?

– Aux dernières nouvelles, oui », crié-je par-dessus Kurt Cobain.

« Rufus dit qu’on ferait mieux de se magner avant que Le Croc ne soit blindé de monde.

– Partez devant tous les trois et prenez une table. Je me dépêche de vous rejoindre. »

Le Croc – que nous autres, clients britanniques réguliers avons rebaptisé

le 2 Croc of Shit – est un trou à rat pour soiffards situé dans une ruelle qui part de la place triangulaire de Sainte-Agnès. Günter, le propriétaire, m’adresse un semblant de salut militaire et désigne le nid d’aigle – une alcôve de la mezzanine que mes camarades de Richmond occupent. Il est dix heures passées, le bar est plein à craquer, et les deux saisonnières* employées par Günter – une maigrichonne tout en noir, et l’autre, plus grassouillette et plus blonde – croulent sous les commandes. Dans les années soixante-dix, Günter était classé deux cent quatre-vingt-dix-huitième joueur de tennis mondial (pendant une semaine) : une coupure de journal mise sous verre est là pour le prouver. Aujourd’hui, il fournit en coke les jeunes Européens frivoles, dont le rejeton aîné de lord Chetwynd-Pitt. Sa touffe de cheveux peroxydés warholienne tient du suicide capillaire, mais un dealer quinquagénaire suisse-allemand n’acceptera pas qu’un Anglais lui donne des conseils de mode. Je commande un vin chaud, contourne un massif de Néerlandais dépassant les deux mètres et grimpe jusqu’au nid d’aigle. Chetwynd-Pitt, Quinn et Fitzsimmons, qui ont mangé – Günter leur a servi sa daube* puis une part de tarte aux pommes accompagnée d’une sauce à la cannelle –, ont commencé à boire des cocktails, et, grâce à mon pari perdu, j’aurai l’honneur de payer ceux de Chetwynd-Pitt. Avachi, Olly Quinn a l’œil vitreux. « Je n’arrive pas à m’y faire », se lamente-t-il. Piètre ivrogne, le garçon.

« À te faire à quoi ? » Je retire mon écharpe.

« Ness », articule silencieusement Fitzsimmons.

Je fais mine de me pendre avec mon écharpe, mais Quinn ne relève pas. « On avait tout prévu. J’étais censé la raccompagner à Greenwich, elle m’aurait présenté à Papa-Maman. Je serais allé la voir pendant les vacances. On serait allés faire les soldes chez Harrods, puis du patin à glace à Hyde Park Corner… Tout était planifié. Et puis, samedi dernier, après que nous avons emmené Cheeseman à l’hôpital pour qu’on le raccommode, elle me téléphone et me sort : “On est arrivés au bout du chemin, Olly.” » Quinn déglutit. « Moi, je suis là, genre : Hein ? Et elle, elle me balance un truc du style : “C’est pas toi, c’est moi.” Elle dit qu’elle est tiraillée, qu’elle a l’impression d’être pieds et poings liés, et…

– Si c’est ça qui te fait bander, je connais une pouffe portugaise qui aime bien qu’on l’attache, plaisante Chetwynd-Pitt.

– Misogyne et pas drôle, en plus, intervient Fitzsimmons qui inhale les vapeurs de son vin chaud. Une rupture, c’est toujours la misère. »

Chetwynd-Pitt suçotte une cerise. « Surtout quand on a acheté un collier d’opales pour Noël et qu’on se fait larguer sans avoir pu conclure grâce au cadeau. Tu l’as trouvé dans une bijouterie bon marché du genre Ratners, Olly ? Ils te feront un bon d’achat, mais ne te rembourseront pas. Notre jardinier a dû annuler son mariage, c’est comme ça que je le sais.

– Non, ce n’est pas chez Ratners que je l’ai acheté, putain », râle Quinn.

Chetwynd-Pitt laisse son noyau de cerise tomber dans le cendrier. « Allez, arrête de faire la gueule, putain. Sainte-Agnès plus Saint-Sylvestre égalent plus de chattes européennes que la Société de protection des félins de la région du Schleswig-Holstein ne pourrait en accueillir. Et je te parie mille livres que son histoire de tiraillement, ça veut dire qu’elle a un autre mec.

– Non, pas Ness, c’est impossible, rassuré-je ce pauvre Quinn. Elle a trop de respect et pour toi, et pour elle-même. Fais-moi confiance. Et toi » – je m’adresse à Chetwynd-Pitt –, « quand Lou t’a largué, tu as mis des mois à t’en remettre.

– Lou et moi, c’était sérieux. Olly et Ness, ça a duré, quoi, cinq semaines tout au plus ? Et Lou ne m’a pas largué. On s’est séparés d’un commun accord.

– Six semaines et quatre jours. » Quinn a l’air de vivre un calvaire. « Mais ce n’est pas le temps qui compte. Elle et moi, c’était comme si… comme si on était les seuls à connaître un endroit secret. » Il boit son intrigante bière maltaise. « Elle était faite pour moi, cette fille. Je ne sais pas ce qu’est l’amour, si c’est un truc mystique, chimique, ou quoi. Mais quand on l’a connu et qu’on ne l’a plus, c’est comme un… comme si… comme…

– Être en manque, intervient Rufus Chetwynd-Pitt. Les gars de Roxy Music ont vu juste : la drogue ultime, c’est l’amour, et quand on en est à court, il n’y a pas un dealer sur Terre vers qui on puisse se tourner. Enfin, si, il y en a un, ou plutôt une ; mais elle n’est plus là pour te fournir ce dont tu as besoin. Là, tu vois ? Je sais très bien ce que ce pauvre Olly peut ressentir. Moi, ce que je peux te prescrire, c’est » – il agite son verre à cocktail vide –

« un 3 angel’s tit. Crème de cacao et marasquin, me dit-il. Pile au bon moment, Monique, tu as des pouvoirs télépathiques*. » La serveuse grassouillette arrive avec mon vin chaud, et Chetwynd-Pitt fait le malin en

s’adressant à elle en français. « 4 Je prendrai une alien urine, et ce sera mon ami ici présent qui réglera l’ardoise*.

– Bien, répond Monique en prenant un air enjoué. J’aimerais bien moi aussi avoir des amis comme lui. Et pour ces messieurs ? Ils m’ont l’air d’avoir encore soif *. » Fitzsimmons commande un kir et Olly lance : « Une autre bière. » Monique débarrasse la table, récupère les verres vides et repart.

« Eh bien, j’y mettrais bien un coup de mon fusil à canon non scié, moi, confie Chetwynd-Pitt. Un mignon petit six et demi sur dix. Plus appétissante que le sosie de Mercredi Addams, pour qui Günter a aussi un faible. Elle est flippante, vous ne trouvez pas ? » Je suis son regard qui se pose en contrebas sur la maigrichonne derrière le bar. Elle sert un cognac dans un verre à pied. Je demande si elle est française, mais Chetwynd-Pitt interroge Fitzsimmons : « Tu sembles avoir réponse à tout, ce soir, Fitz. Alors, dis-moi : l’amour, c’est quoi ces sornettes ? »

Fitzsimmons allume une cigarette et nous passe son paquet. « L’amour, c’est l’anesthésiant que nous injecte la nature pour nous extraire des bébés du corps. »

Celle-là, je l’ai déjà entendue ailleurs. Chetwynd-Pitt fait tomber sa cendre dans le cendrier. « Tu as mieux à proposer, Lamb ? »

Je regarde la maigrichonne derrière le bar, en train de préparer ce qui est sûrement l’alien urine de Chetwynd-Pitt. « Ce n’est pas à moi qu’il faut demander. Je n’ai jamais été amoureux.

– Oh, écoutez-le, ce pauvre petit chou, se moque Chetwynd-Pitt.

– N’importe quoi, commente Quinn. Des filles, tu en as eu des tas. »

Ma mémoire me tend une photo : miam-miam, la maman de Fitzsimmons. « D’un point de vue anatomique, j’ai quelques connaissances, c’est vrai, mais sur le plan émotionnel, les femmes sont mon triangle des Bermudes. L’amour, cette drogue à laquelle Rufus faisait référence, cet état de grâce dont Olly se languit, ce sujet majeur… J’y suis insensible. Pas une fois je ne suis tombé amoureux d’une fille. Ni d’un garçon, d’ailleurs.

– Mon cul, je ne te crois pas une seconde, déclare Chetwynd-Pitt.

– C’est la vérité. Je n’ai jamais été amoureux. Mais ce n’est pas grave. Les daltoniens ont beau ne pas distinguer le bleu du violet, ça ne les empêche pas de vivre.

– Tu n’as peut-être pas rencontré la bonne fille, juge cet imbécile d’Olly.

– Ou plutôt, tu en as trop rencontré, me suggère Fitzsimmons.

– Les humains » – je respire les vapeurs de noix muscade de mon vin chaud – « sont des paquets de besoins ambulants. Besoin de nourriture, d’eau, d’un endroit où s’abriter ; besoin de chaleur, de sexe et de compagnie ; besoin d’un statut social, d’une tribu d’appartenance ; besoin d’ivresse, de contrôle, d’un but à poursuivre. Et ainsi de suite, jusqu’au besoin d’avoir un carrelage chocolat dans sa salle de bains. L’amour est une manière de satisfaire quelques-uns de ces besoins. Mais l’amour n’est pas uniquement une drogue : c’est aussi le dealer. L’amour veut de l’amour en retour – pas vrai, Olly ? Comme pour les autres drogues, la montée procure des sensations divines, et j’envie les toxicomanes. Mais quand je pense aux effets secondaires – la jalousie, les crises de nerfs, la douleur –, je me dis : “Non, merci, ça ira.” Dans l’Angleterre élisabéthaine, l’amour romantique était synonyme de folie. Pour les bouddhistes, l’amour est un marmot qui se met à faire un caprice pendant que pique-nique l’esprit tranquille. Je suis…

– Alien urine en vue. » Chetwynd-Pitt décoche un rictus à la fille maigrichonne du bar et au grand verre rempli d’un visqueux liquide vert fluo sur son plateau. « J’espère que ce sera aussi bon que vos* angel’s tits…

– Les boissons de ces messieurs. » Lèvres minces et dépourvues de rouge, son « messieurs* » teinté d’une ironie contenue. Elle est déjà repartie.

Chetwynd-Pitt renifle. « Adieu, Miss Atout-charme 1991. »

Les autres trinquent pendant que je cache un de mes gants derrière un pot de fleurs. « Peut-être qu’à ses yeux, tu n’es pas aussi spirituel que tu ne l’imagines, dis-je à Chetwynd-Pitt. Alors, cette urine d’extraterrestre, c’est comment ? »

Il sirote un peu du visqueux liquide. « Exactement comme son nom l’indique. »

Les boutiques destinées aux touristes de la grande esplanade de Sainte-Agnès – matériel de ski, galeries d’art, joailliers, chocolatiers – sont encore ouvertes à onze heures ; le sapin de Noël géant est toujours illuminé et un crêpier* déguisé en gorille fait tourner son affaire à plein régime. Malgré le sachet de cocaïne que Chetwynd-Pitt vient d’obtenir de Günter, nous décidons de remettre au lendemain soir notre visite au Walpurgis, une boîte de nuit. Il se met à neiger. « Mince, m’exclamé-je en me retournant. J’ai oublié un gant au Croc. Ramenez Quinn à la maison, les gars : je vous rejoins… »

Je rebrousse hâtivement chemin dans la ruelle et arrive devant le bar au moment où un grand groupe de Scandinaves mâles et femelles en ressort. Il y a une fenêtre hublot par laquelle je peux épier incognito la maigrichonne, qui prépare un pichet de sangria. Elle n’est pas désagréable à regarder ; c’est un peu comme contempler le bassiste immobile d’un groupe de rock survolté. Son attitude punk du type Je t’emmerde contraste avec une extrême précision dans le moindre de ses gestes. Mon intuition me dit qu’elle n’est pas malléable pour deux sous. Au moment où Günter emporte le pichet dans la salle, elle se tourne et lève les yeux vers moi : j’en profite pour faire mon entrée dans le brouhaha enfumé et me frayer un chemin entre les grappes de buveurs jusqu’au bar. Je la laisse scalper la mousse d’une bière avec le plat d’un couteau et tendre le verre à un client, puis je tente une ouverture : le coup du gant oublié. « Désolé de vous embêter, mais j’étais installé là-haut » – je désigne le nid d’aigle, mais impossible de savoir si elle me reconnaît ou pas – « il y a dix minutes et j’ai oublié mon gant. Est-ce que vous l’auriez trouvé* ? »

Aussi tranquillement qu’Ivan Lendl loberait un hobbit furieux, elle se baisse pour prendre quelque chose et se relève avec mon gant. « Bizarre, cette manie que les gens comme vous ont d’oublier leurs gants dans les bars*. »

Très bien, elle a compris mon petit manège. « C’est surtout ce gant ; ça lui arrive souvent. » Je le prends et le tiens comme si c’était une marionnette, le réprimandant : « Qu’est-ce qu’on dit à la dame ?* » D’un regard, elle fait capoter ma plaisanterie. « En tout cas, merci. Je m’appelle Hugo. Hugo Lamb. Et si pour vous ça fait…* » – Merde, comment dit-on « huppé » en français ? – « … chic, eh bien le type qui ne prend que des cocktails s’appelle Rufus Chetwynd-Pitt. Je ne plaisante pas.* » Raté, elle ne cille pas.

Günter revient avec un plateau chargé de verres vides. « Pourquoi tu parles en français à Holly, Hugo ? »

Je montre ma perplexité. « En quelle langue voudrais-tu que je lui parle ?

– Il m’avait l’air d’avoir envie de pratiquer son français, intervient la fille dans un anglais aux accents londoniens. Et puis, le client a toujours raison, Günter.

– Hé, Günter ! » Un Australien près du baby-foot interpelle le patron. « Cette saloperie de machine se fout de ma gueule ! J’y ai mis mes francs, mais elle refuse de cracher la marchandise. » Günter va le voir, Holly charge le lave-vaisselle, et moi, je démêle ce qui s’est passé. Quand, tout à l’heure, sur la piste noire, elle m’a rendu mon ski, elle s’est exprimée en français, mais a fait comme si de rien n’était en entendant mon accent : une fille qui travaille dans une station de ski doit se faire draguer cinq fois par jour, et parler en français avec des anglophones doit augmenter son champ de force. « C’est toi que j’ai vue tout à l’heure, non ? Le bout de piste difficile qui traverse les bois... Tu portais une combinaison de ski vert menthe. Bref, je voulais juste te remercier de m’avoir ramené mon ski.

– Tu l’as déjà fait. » Classe ouvrière, pas impressionnée par les gosses de riches, excellent français.

« C’est vrai, mais je serais en train de mourir d’hypothermie dans une forêt perdue au fin fond de la Suisse si tu ne m’étais pas venue en aide. Puis-je t’inviter à dîner ?

– À l’heure où les touristes dînent, je travaille dans un bar.

– Pour un petit-déjeuner alors ?

– À l’heure où tu prendras ton petit-déjeuner, j’aurai passé deux heures à nettoyer le bar et j’aurai encore deux heures à tirer. » Holly claque la porte du lave-vaisselle. « Après, j’irai skier. Mon agenda est rempli. Désolée. »

La chasse est une affaire de patience. « Bien compris. Et puis, je ne voudrais pas que ton petit ami se méprenne sur mes motivations. »

Elle fait mine de trifouiller quelque chose sous le bar. « Tes amis doivent t’attendre, non ? »

Elle n’a pas de petit ami, à quatre contre un. « Je suis ici pour à peu près dix jours. À bientôt, Holly. Bonne soirée.

– ‘soirée. » C’est ça, dégage, ajoutent ses terrifiants yeux bleus.

 

1. Tout le dialogue est en français dans le texte.

2. Un Britannique aurait tendance à lire « Croc » comme croak ; croak of shit signifie

« ramassis de conneries ».

3. Littéralement : nibard d’ange.

4. Urine d’extraterrestre.

OceanofPDF.com