L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 18 sur 31

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L'âme des Horloges

17 Septembre 2019

 

A-t-on jamais vu un panneau de signalisation plus éloigné de tout, cher lecteur ? Au nord de Festap, à l’est sur la route de Kaldidalur, et à vingt-trois kilomètres à l’ouest de Þingvellir. Örvar, je m’en souviens, m’a appris que la lettre « Þ » se prononce comme le th de « the ». Pour parcourir vingt-trois kilomètres sur une route de Grande-Bretagne, il suffirait de vingt-trois minutes, mais voici déjà une heure et demie que j’ai quitté l’office du tourisme de Þingvellir. La route bitumée s’étiole en une piste qui zigzague sur l’escarpement et traverse le plateau rocheux que toisent les montagnes bronze à canon et les nuages en plein barattage. Sur un coup de sang, je me gare, coupe le moteur de la Mitsubishi que j’ai louée et gravis la butte rocailleuse afin de m’asseoir sur un boulder. Exit les poteaux téléphoniques, les lignes électriques, les arbres, les buissons, les moutons, les corbeaux, les mouches : seuls subsistent quelques touffes d’une herbe rustique et un romancier solitaire. C’est la même vallée que dans La Chute de la maison Usher. Une tentative de végétalisation sur une des petites lunes de Saturne. Exactement l’inverse de Madrid à la fin de l’été. Tiens, d’ailleurs, je me demande comment va Carmen, mais je me souviens que ça ne me regarde plus. C’était son idée à elle, de faire le tour de l’Islande en voiture une semaine avant le festival littéraire de Reykjavik : « Le pays des sagas ! Ce sera génial, Crispin ! » J’ai consciencieusement planifié le trajet, réservé les chambres et la voiture, et même lu la Saga de Njáll le Brûlé un soir à Londres, il y a deux mois à peine. Quand le téléphone a sonné, j’ai su que les problèmes m’attendaient : Holly aurait parlé de « certitude » avec un grand C. Avec Zoë, notre séparation était prévue de longue date, mais la déclaration d’indépendance de Carmen a résonné comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Hors de moi, blessé, mais par-dessus tout apeuré, j’ai commencé à arguer que les défis et la routine étaient le fondement d’une relation réelle, sauf que je suis rapidement devenu incohérent quand la maison a commencé à s’écrouler et que le ciel s’est effondré dessus.

Ça suffit. J’ai été aimé d’une aimable femme pendant deux ans.

Cheeseman, lui, en est à sa troisième année en enfer, et ce n’est pas fini.

Un peu plus tard, un convoi de 4×4 revenant par la route de Kaldidalur laboure la piste. J’ai toujours le cul posé sur ce rocher. Il fait un peu froid. Les touristes me regardent à travers les vitres barbouillées de crasse, pendant que les pneus crachent des pierres et soulèvent la poussière. Le vent me claque les oreilles, mon ventre accueille avec reconnaissance le thé, et… rien d’autre. Étrange. J’offre à la microflore une pleine vessie d’urine de romancier millésimée. Près du panneau, un cairn s’est formé siècle après siècle. N’hésitez pas à y ajouter une pierre et à faire un vœu, m’a dit Örvar, mais ne vous avisez jamais d’en retirer une : un esprit risquerait de s’échapper du cairn et de vous maudire, vous et vos descendants. Ici, dans les hauteurs, la menace ne me paraît plus aussi curieuse qu’à Reykjavik. Blanc comme la mâchoire d’une baleine, le bord du Langjökull s’élève à l’est, derrière les montagnes au premier plan. Les premiers glaciers que j’ai pu voir jusqu’alors n’étaient que des orteils sales qui usurpaient leur dénomination géologique. Le Langjökull est si vaste… C’est la partie affleurante d’une planète de glace incrustée dans notre Terre. À Hampstead, quand je lisais que tel ou tel personnage des sagas était banni, je me l’imaginais reconverti en Robin des Bois couvert de fourrures, mais, in situ, je comprends qu’un bannissement à la mode islandaise équivalait, de fait, à la peine capitale. Je ferais bien de reprendre la route. Je dépose une pierre sur le cairn et constate, en regardant de plus près, que quelques pièces de monnaie y ont également été abandonnées. Si je me trouvais au niveau de la mer, je ne serais pas aussi bête, mais là, je me surprends à sortir mon portefeuille et y prélever un peu de monnaie…

… tiens donc, la photo d’identité où je suis avec Juno et Anaïs a disparu. Impossible. Mais le carré de cuir révélé sous la pochette en plastique transparente insiste : pas de photo.

Comment est-ce possible ? La photo est là depuis des années, quand Zoë m’a offert ce portefeuille lors du dernier Noël digne de ce nom que nous avons passé ensemble. Nous l’avions prise quelques jours plus tôt, dans le photomaton de la station de métro de Notting Hill. C’était juste pour tuer le temps en attendant Zoë, avant d’aller dans ce restaurant italien de Moscow Road. Juno avait entendu que les tribus d’Amazonie ou de je ne sais où croyaient qu’une photographie pouvait vous voler une partie de votre âme. « Alors ça veut dire qu’il y a nos âmes à nous trois, dans cette photo », avait réagi Anaïs. Je l’ai toujours gardée sur moi, depuis. Elle ne peut pas s’être échappée. J’ai sorti mon portefeuille à l’office du tourisme de Þingvellir pour acheter des cartes postales et de l’eau ; je l’aurais remarqué, si elle avait disparu. Ce n’est pas catastrophique, mais c’est contrariant. Elle est irremplaçable. Elle renferme nos âmes. Peut-être qu’elle est tombée dans la voiture, près du frein à main, ou alors…

Tandis que je descends la pente en sautillant, mon téléphone sonne. NUMÉRO PRIVÉ . Je décroche. « Allô ?

– Bonjour. Monsieur Hershey ?

– Qui est à l’appareil ?

– Nikki Barrow, l’assistante de Dominic Fitzsimmons au ministère de la Justice. Le ministre a des informations à vous communiquer au sujet de Richard Cheeseman, monsieur Hershey. Je vous le passe ?

– Euh… Oui. Oui, oui. Je vous en prie. »

L’appel est mis en attente – ces foutus « Chariots de feu » de Vangelis –, et j’ai des sueurs froides. Les Amis de Richard Cheeseman croyaient que notre allié du ministère nous avait oubliés. Mon cœur bat fort : soit il s’agit d’une excellente nouvelle – son rapatriement –, soit de la pire possible – un « accident » en prison. Foutredieu, il me reste huit pour cent de batterie. Dépêche. Sept pour cent. Un « Dites-lui que je serai présent pour le vote de cinq heures » aux accents snobs et fitzsimmonsiens éclate, suivi d’un « Bonjour, Crispin, comment allez-vous ?

– Pas de quoi se plaindre, Dominic. Vous avez des choses à m’annoncer, je crois.

– Effectivement : Richard atterrira au Royaume-Uni vendredi. J’ai eu un appel de l’ambassadeur colombien il y a une heure – il avait reçu des nouvelles de Bogotá après le déjeuner. Et puisque, sous notre système judiciaire, Richard peut prétendre à une liberté conditionnelle, sans mauvais jeu de mots, ce n’est pas se jeter de la poudre aux yeux que d’espérer une libération d’ici Noël. »

Les sentiments se bousculent, mais je me focalise sur les impressions positives. « Dieu merci. Et merci à vous. C’est sûr, au moins ?

– À moins qu’une grosse dispute éclate au sein du gouvernement d’ici lundi, la décision est acquise. Je vais tenter de lui obtenir une place dans une prison ouverte ; sa mère et sa sœur vivent à Bradford, Hatfield devrait faire l’affaire – c’est un centre de détention situé dans le South Yorkshire. Le paradis, en comparaison de son clapier actuel. Dans trois mois, il aura droit à des permissions le week-end.

– C’est un vrai bonheur d’entendre ça, vous n’avez pas idée.

– Oui, on ne s’en sort pas trop mal. Du fait que j’ai connu Richard à Cambridge, j’ai surveillé l’affaire de près, mais, par là même, je n’avais pas toute la latitude pour agir. D’ailleurs, à ce propos, je vous demande de ne pas citer mon nom sur les réseaux sociaux, s’il vous plaît. Vous n’aurez qu’à dire que quelqu’un du cabinet ministériel vous a contacté. J’ai eu la sœur de Richard au téléphone il y a cinq minutes et lui ai demandé la même chose. Bon, écoutez, il faut que je file : je suis attendu à Downing Street. Vous saluerez de ma part les membres de l’association. Beau boulot, Crispin. Richard a de la chance que vous vous soyez battu pour lui à l’époque où tout le monde se moquait éperdument de son sort. »

Les deux pour cent de batterie restants me servent à envoyer un SMS de félicitations à Maggie, la sœur de Richard, laquelle téléphonera à Benedict Finch, de la Piccadilly Review. C’est Ben qui s’est chargé de la campagne médiatique. Nous avons lutté, intrigué, conspiré, prié pour que ce jour arrive, et pourtant, à peine laissé-je éclater ma joie que, déjà, elle retombe. J’ai causé un tort impardonnable à Richard Cheeseman, mais personne n’en sait rien. « Un parjure doublé d’un lâche », confié-je au centre de l’Islande. Un vent glacé soulève la poussière noire, comme il en a toujours été et comme il en sera toujours. J’allais faire un vœu devant le cairn, mais l’inspiration du moment est passée. Je me contenterai du sort que me réserve la providence. Je ne mérite pas mieux.

Où en étais-je quand Fitzsimmons m’a appelé ?

Ah oui, la photo. Quel dommage. Plus que dommage, même : en perdant cette photographie, j’ai l’impression qu’on m’enlève de nouveau les filles.

Je descends péniblement la pente et regagne la Mitsubishi.

La photo n’y est pas, ni là ni ailleurs.

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