L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 24 sur 31

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L'âme des Horloges

3 Avril

 

 

L’air est plus vif à la gare de Poughkeepsie qu’à Grand Central, mais le soleil se montre et fait fondre le restant de la neige hivernale accumulée sur le quai. Parmi une cohorte d’étudiants discutant de séjours au ski en Europe, de stages au Guggenheim et de zoonoses, je traverse la passerelle puis franchis les tourniquets et une salle des pas perdus aux allures d’église, puis arrive sur le trottoir, où une femme un peu plus âgée que moi, portant un gilet matelassé, attend devant une Chevrolet hybride en tenant une pancarte DR I. FENBY. Ses cheveux cotonneux sont teints en auburn, quoique le gris transparaisse, et ses lunettes à monture turquoise soulignent sa pâleur maladive. Si, de son visage, on effectuait une description malveillante, on dirait que c’est une fête à laquelle personne n’est venu. « Bonjour, la salué-je. Je suis le Dr Fenby. »

Le chauffeur se crispe : « Vous ? C’est vous le Dr Fenby ? »

Qu’est-ce qu’il y a de surprenant ? C’est parce que je suis noire ? Dans une ville universitaire des années 2020 ? « Euh, oui… Cela ne vous pose pas de problème, j’espère ?

– Non ! Mais non. Pas du tout. Montez. Vous n’avez que ça, comme bagages ?

– Je ne suis ici que pour la journée. » Toujours intriguée, je monte dans la Chevrolet. Elle prend place au volant et attache sa ceinture. « Bon, c’est bien au campus de Blithewood que vous allez, docteur Fenby ? » Des problèmes de bronches lui éraillent la voix.

« C’est exact. » Aurais-je mal interprété sa réaction ? « Déposez-moi devant la maison du président de l’université, si vous la connaissez.

– Pas de souci. J’ai dû y prendre et déposer M. Stein une centaine de fois. C’est avec le président en personne que vous avez rendez-vous ?

– Non. Je vais voir… quelqu’un d’autre.

– Très bien. » Sur son badge officiel de chauffeur, on lit « Wendy Hanger ». « C’est parti. Chevrolet : contact. » Le moteur se met en marche, l’afficheur clignote et nous démarrons. Wendy Hanger a également l’air fébrile sur la photo de son badge. Peut-être que la vie ne lui a jamais laissé de répit. Peut-être que c’est simplement qu’elle en est à sa quatorzième heure de travail. Ou qu’elle a bu trop de café.

Nous passons devant des parkings, des garages spécialisés en pneus et lignes d’échappement, un Walmart, une école, et une usine de moulages de plastique. Mon chauffeur n’est pas du genre bavard : tant mieux. Mes pensées revisitent le souvenir de la réunion d’hier soir, qui s’est tenue dans la galerie du 119A. Unalaq, qui habite à proximité, est arrivé avant moi ; Ôshima est venu d’Argentine ; Arkady, qui a désormais dix-huit ans et voyage donc plus aisément, est venu de Berlin ; Roho, d’Athènes, et L’Ohkna, des Bermudes. Cela faisait des années que nous n’avions pas été tous réunis au même endroit. Sadaqat s’est soumis à une pétrification, puis nous avons commencé. Mes cinq confrères ont écouté mon récit de la visite d’Elijah D’Arnoq à ma demeure de Kleinburg survenue deux soirs plus tôt, de son envie de tout arrêter, et de la proposition de Seconde Opération. Naturellement, tous étaient dubitatifs.

« Si rapidement ? » a demandé Roho, dont les yeux nous scrutaient par-dessus la canopée de ses doigts enchevêtrés, aussi fins, basanés et noueux que lui-même. Avec son corps d’Égyptien, Roho, toujours rasé de près, semble capable de se glisser dans des interstices où l’on n’aurait pas idée de se faufiler. Lui qui n’en est qu’à sa cinquième résurrection, il est jeune, pour un Horloger, mais, grâce au patronage d’Ôshima, il devient un incroyable duelliste. « Malgré les cinq années de préparation, la Première Opération a tourné au fiasco. Alors, en préparer une seconde en seulement quelques jours… » Roho a plissé le nez et hoché la tête de gauche à droite.

« D’Arnoq donne l’impression que c’est facile », a observé Unalaq. Sa première vie d’Inuit dans le nord de l’Alaska a marqué son âme de la trace indélébile du Grand Nord, bien qu’avec son actuel corps d’Irlandaise de Boston à chevelure rousse et peau constellée de taches de rousseur, son origine ethnique soit loin d’être évidente. « Bien trop facile.

– Nous semblons nous accorder sur ce point », a déclaré Ôshima. De tous les Horlogers, c’est le plus ancien, à la fois d’âme – laquelle a vu le jour dans le Japon du treizième siècle –, et de son corps, né dans les années 1940 au Kenya. Son vieil imperméable et son béret miteux renforcent son allure de « batteur de jazz sans boulot », comme dit Roho. Mais en matière de psychoduel, Ôshima est plus redoutable que n’importe lequel d’entre nous. « La proposition de D’Arnoq sent le piège à plein nez.

– Mais D’Arnoq a permis à Marinus de le sonder », a fait remarquer Arkady. En nette opposition avec sa dernière incarnation asiatique, l’âme d’Arkady occupe désormais le corps dégingandé d’un Hongrois blond et large d’épaules, à tendance acnéique, et dont la voix encore adolescente n’est pas tout à fait définitive. « Et son dégoût de lui-même et la douleur qu’il éprouvait vis-à-vis du petit Brésilien ? m’a-t-il interrogée. Tu les as retrouvés dans le passé composé de sa mémoire ? Et tu es sûre que ces sentiments étaient authentiques ?

– Oui, ai-je concédé, quoique ces impressions puissent tout à fait avoir été implantées. Les Anachorètes se doutant que nous ne prendrions pas sa reddition pour argent comptant et que nous le soumettrions à un examen image par image, il est possible que D’Arnoq se soit porté volontaire et que, avec son accord, Pfenninger l’ait retourné contre la Voie de l’Ombre, de sorte que D’Arnoq croie sincèrement à sa fausse apostasie…

– Tout cela pour nous mener une nouvelle fois au peloton d’exécution dans la Chapelle, m’a rejointe Ôshima. Où Pfenninger expurgerait la mémoire d’Elijah D’Arnoq de ses faux remords et psycho-occirait les Horlogers dupés par le stratagème. Il faut admettre que c’est malin. Cela m’a tout l’air d’un subterfuge élaboré par Constantin.

– J’aurais tendance à voter “non”. » L’Ohkna réside dans le corps bedonnant au teint pâle et au crâne dégarni d’un habitant de l’Ulster proche de la quarantaine. L’Ohkna est le plus jeune des Horlogers, lui qui a été découvert pendant sa première résurrection dans une communauté du Nouveau-Mexique, par Xi Lo dans les années 1960. Son psychovoltage est certes encore limité, mais L’Ohkna est devenu l’architecte principal de l’« Internet des limbes », et ses douzaines de pseudonymes sont traqués en vain par toutes les grandes agences de sécurité du monde. « Un seul faux pas, et l’Horlogerie mourra. C’est bien simple.

– Mais les Anachorètes et le Cathare Aveugle ne sont-ils pas en train de prendre un gros risque en retournant contre eux un de leurs psychosotériciens majeurs ? a demandé Unalaq.

– C’est vrai, a acquiescé Ôshima. Mais ils savent ce qu’ils font. Ils ne pourront nous appâter qu’avec un leurre appétissant et la perspective d’un beau trophée. Mais dis-nous, Marinus : que penses-tu de cette opportunité inattendue, toi ?

– Je crois qu’il s’agit d’une embuscade, mais que nous devrions accepter de tomber dedans malgré tout ; et d’ici le lancement de la Seconde Opération, nous mettrons au point un moyen de leur tendre un piège dans celui qu’ils nous destinent. Nous ne gagnerons jamais cette guerre par la force. Chaque année, nous parvenons à en sauver quelques-uns, mais voyez le cas d’Oscar Gomez, arraché à une unité de soins sécurisée tenue par l’un de mes propres étudiants. Les réseaux sociaux signalent les chakras actifs sans nous laisser le temps de les neutraliser. L’Horlogerie perd progressivement de sa pertinence. Nous ne sommes pas assez nombreux. Nos réseaux se dégradent. »

C’est Arkady qui a rompu le silence macabre : « Si c’est ce que tu penses, alors c’est sûrement ce que pense aussi l’ennemi. Mais pourquoi Pfenninger prendrait-il un risque pareil en nous permettant de nous approcher du Cathare Aveugle, alors qu’il pourrait se contenter de nous laisser dépérir ?

– Par vanité : c’est là son vice cardinal. Pfenninger rêve d’anéantir l’Horlogerie dans une mise à mort triomphale ; c’est pourquoi il nous tend ce piège, à nous, ses ennemis prêts à tout. Mais c’est aussi pour nous une brève opportunité de pénétrer dans la Chapelle. L’occasion ne se représentera plus.

– Et que nous rapportera cette brève opportunité, a rétorqué L’Ohkna, si ce n’est de nous faire charcuter corps et âme ?

– Cela, ai-je admis, je ne saurais le dire. Mais j’ai eu des nouvelles de quelqu’un qui le pourrait. Je n’ai pas osé vous en faire part à l’extérieur du 119A, mais, à présent que nous sommes tous là, je vous invite à prêter l’oreille à une vieille amie… » J’ai alors sorti un antique baladeur Sony dans lequel j’ai inséré une cassette BASF.

Les doigts de Wendy Hanger tambourinent sur le volant tandis que quatre files perpendiculaires de voitures traversent le carrefour. Elle ne porte pas d’alliance. Le feu passe au vert, mais elle ne le remarque que lorsque le camion derrière nous klaxonne. Elle démarre, cale, marmonne : « Oh, bon Dieu. Chevrolet, contact ! » Nous repartons, passons devant un grand magasin de bricolage Home Depot, et, rapidement, Poughkeepsie est derrière nous. Je lui demande : « Combien de temps, jusqu’à Blithewood ?

– Trente, quarante minutes. » Wendy Hanger prend un chewing-gum à la nicotine ; son muscle sterno-cléido-mastoïdien ondule à chaque mastication. La route serpente entre et sous les arbres. Leurs bourgeons sont sur le point d’éclore. Un panneau indique : RED HOOK 11 KILOMÈTRES. Nous doublons deux cyclistes, et Wendy parvient alors à rassembler son courage : « Docteur Fenby, est-ce que je peux vous… euh, vous poser une question ?

– Allez-y.

– Vous allez croire que je suis tarée.

– C’est votre jour de chance, madame Hanger, je suis psychiatre.

– Est-ce que le nom de “Marinus” vous dit quelque chose ? »

Je ne m’attendais pas à cela. Les Horlogers ne dissimulent pas leurs véritables noms, mais ils ne le crient pas non plus sur tous les toits. « Pourquoi me posez-vous cette question ? »

La respiration de Wendy Hanger est saccadée. « J’ignore comment je l’ai deviné, mais je le savais. Écoutez, je… je suis désolée, mais il faut que je me gare. » Au détour du virage suivant apparaissent opportunément une aire de stationnement, un banc et une vue sur le bois qui descend jusqu’au bord de l’Hudson. Wendy Hanger se retourne. Elle transpire et a les yeux écarquillés. Son dauphin désodorisant se balance, décrivant des arcs de cercle de plus en plus petits. « Est-ce que vous connaissez un Marinus ou bien est-ce que Marinus, c’est vous ? »

Les cyclistes dépassés il y a peu filent devant nous.

« On m’appelle ainsi, dans certains cercles », réponds-je.

Son visage tressaille. L’acné juvénile y a laissé des cicatrices. « La vache ! » Elle secoue la tête. « Vous n’étiez sans doute même pas née. Bon Dieu, j’ai vraiment besoin d’en griller une.

– Laissez vos bronches tranquilles, madame Hanger. Cantonnez-vous à vos chewing-gums. Bien. Je pense avoir droit à une explication.

– Ce n’est pas… » – elle fronce les sourcils – « ce n’est pas une espèce de coup monté, dites ?

– J’aurais préféré, car, au moins, je comprendrais ce qui se passe. »

La suspicion, la colère et l’incrédulité se livrent une bataille féroce sur le visage de Wendy Hanger, mais aucune ne l’emporte. « D’accord, docteur. Je vous raconte. Quand j’étais jeune, à Milwaukee, je suis partie à la dérive. Des problèmes familiaux, un divorce… la came. Ma belle-sœur m’a fichue à la porte, et, vers la fin, les mères avec leurs gosses changeaient de trottoir pour m’éviter. J’étais… » Elle frémit. Les vieux souvenirs ne perdent pas leurs dards.

« Une toxicomane, énoncé-je calmement. Ce qui signifie que vous êtes désormais une survivante. »

Wendy Hanger mâche son chewing-gum quelques instants. « Je crois bien, oui. Mais le 31 décembre 1983, avec toutes les belles illuminations… Oh non, je n’étais pas une survivante, à ce moment-là. J’ai touché le fond, je suis entrée par effraction chez ma belle-sœur, j’ai pris ses somnifères, avalé tout le flacon avec un demi-litre de bourbon. Il y avait La Tour infernale à la télé, pendant que… je partais. Vous l’avez vu ? » Avant que je puisse répondre, une voiture de sport file devant nous à la vitesse de l’éclair ; Wendy Hanger frissonne. « Je me suis réveillée à l’hôpital, avec des tubes dans l’estomac et la gorge. La voisine de ma belle-sœur, qui avait vu la lumière de la télé, était venue et m’avait trouvée là. Elle a tout de suite appelé une ambulance. Les gens croient que les somnifères, ça ne fait pas mal, mais ce n’est pas vrai. Je n’avais pas idée qu’on pouvait avoir aussi mal au ventre. Je dormais, je me réveillais, je me rendormais. Et puis je me suis réveillée en gériatrie, ce qui m’a fait complètement flipper : je croyais que j’avais vieilli » – Wendy Hanger pousse un rire amer –, « que j’étais restée dans le coma pendant quarante ans et que j’étais une vioque, quoi. Mais il y avait une femme assise à côté de mon lit. Je ne savais pas si elle faisait partie du personnel, si c’était une patiente ou une bénévole, mais elle m’a pris la main et m’a demandé : “Pourquoi êtes-vous ici, mademoiselle Hanger ?” Je l’entends encore. “Pourquoi êtes-vous ici, Wendy ?” Elle parlait un peu bizarrement, avec une sorte d’accent, mais… de je ne sais pas où. Elle n’était ni noire ni vraiment blanche. Elle était… gentille, un peu comme… un ange bougon qui ne se permet pas de juger ce que vous avez fait de votre vie ou ce que la vie vous a fait. Et puis… et puis voilà que je me surprends à lui raconter des choses que… » – Wendy Hanger inspecte le dos de ses mains – « que je n’ai jamais confiées à personne. Et tout d’un coup, il était minuit. Cette femme m’a souri et m’a dit : “Le pire est derrière vous. Bonne année.” Et là… j’ai éclaté en sanglots, bordel. Je ne sais même pas pourquoi.

– Elle vous a donné son nom ? »

Les yeux de Wendy sont un défi.

« S’appelait-elle Esther Little, Wendy ? »

Wendy Hanger prend une profonde inspiration : « Elle m’avait prévenue que vous le sauriez. Mais vous deviez être toute gamine, en 1984. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Comment… ? Bon sang.

– Est-ce qu’Esther vous a donné un message à me transmettre ?

– Oui. Oui, docteur. Elle m’a demandé, à moi, une SDF suicidaire et toxico qu’elle ne connaissait que depuis… quoi, deux ou trois heures, de transmettre un message à une consœur nommée Marinus. Je… Je… Je… Je lui ai demandé : “C’est quoi ‘Marinus’, un prénom, un nom, un pseudonyme ?” Mais Esther Little a répondu : “Marinus, c’est Marinus.” Et puis elle m’a dit de vous dire… de vous dire…

– Je vous écoute, Wendy. Continuez.

– “À trois heures au jour de l’Étoile de Riga.” »

Le monde se tait. « À trois heures au jour de l’Étoile de Riga ?

– Oui, mot pour mot. » Elle étudie ma réaction.

L’Étoile de Riga. Cela me dit quelque chose, mais j’ai beau chercher le souvenir que cette impression m’évoque, je reste bredouille. Tant pis. Il faudra faire preuve de patience.

« “Riga” ne signifiait rien pour moi à cette époque » – Wendy Hanger mastique ce qui doit désormais être un insipide bout de gomme – « dans mon lit d’hôpital de Milwaukee, alors je lui ai dit de me l’épeler : R-I-G-A. Et puis je lui ai demandé où trouver cette dénommée Marinus pour lui remettre ce message. Esther m’a répondu que non, ce n’était pas encore le moment. Quand alors ? j’ai voulu savoir. Et elle m’a dit » – les carotides battant à tout rompre, Wendy Hanger avale sa salive : « “Le jour où vous deviendrez grand-mère.” »

Esther Little tout craché. « Mes félicitations. Une petite-fille ou un petit-fils ? »

Ce fait semble la perturber davantage encore. « C’est une fille. Ma belle-fille a accouché à Santa Fe, tôt ce matin. Le bébé n’était pas censée arriver avant deux semaines, mais voilà, juste après minuit, Rainbow Hanger est née. Ses parents sont des hippies. Écoutez, il faut vous mettre… Enfin, moi, je croyais qu’Esther Little avait peut-être des accès de démence, ou bien qu’elle… bon sang ! Il faut quand même être un peu dingue pour aller demander un service à une paumée… à une toxico qui vient d’avaler une centaine de somnifères, en plus. Pourquoi moi ? Je lui ai posé la question. Esther a répondu que la toxicomane en moi était morte, mais que mon véritable moi avait survécu. Elle a indiqué que son message “Riga”, là, et la date à laquelle le transmettre étaient inscrits au marqueur indélébile, et que, dans des années, le jour J, Marinus viendrait me trouver, mais que vous porteriez un autre nom, et que… » Wendy Hanger renifle et ses larmes coulent. « Pourquoi est-ce que je pleure, bon sang ? »

Je lui tends un paquet de mouchoirs.

« Elle est encore vivante ? Elle doit être… toute vieille.

– La femme que vous avez rencontrée n’est plus. »

Cette grand-mère fraîchement émoulue, qui n’est pas surprise, acquiesce de la tête. « Dommage, j’aurais aimé la remercier. Je lui dois tellement.

– Comment cela ? »

Wendy Hanger semble étonnée, mais décide de tout raconter. « Petit à petit, je me suis endormie, et ne me suis réveillée qu’au matin. Esther était partie. Une infirmière m’a apporté le petit-déjeuner puis m’a annoncé qu’ils me transféreraient dans une chambre individuelle plus tard dans la journée. Je lui ai dit qu’ils devaient se tromper, parce que je n’avais pas d’assurance de santé, mais l’infirmière a répondu : “Ta grand-mère a tout réglé, ma jolie.” Je lui ai demandé : “Quelle grand-mère ?” mais l’infirmière a souri, comme si j’avais pris un coup sur la tête et elle a dit : “Mme Little, si je ne m’abuse ?” Puis, plus tard, dans ma chambre individuelle, une autre infirmière m’a apporté un… comme une pochette noire à fermeture Éclair. À l’intérieur, il y avait une carte de la Bank of America à mon nom, une clé et des documents. C’était » – l’émotion fait soupirer Wendy Hanger – « l’acte de propriété d’une maison à Poughkeepsie. Établi à mon nom. Deux semaines plus tard, je sortais de l’hôpital de Milwaukee. Je suis allée chez ma belle-sœur lui demander de m’excuser d’avoir tenté de me suicider sur son canapé et lui ai appris que je partais vers l’est, là où personne ne me connaissait, histoire d’essayer de recommencer à zéro. Je crois qu’elle était soulagée. Deux trajets en bus Greyhound plus tard, je suis entrée dans ma maison de Poughkeepsie… Cette maison, il fallait croire qu’une bonne fée me l’avait offerte. Et puis voilà, quarante ans ont passé, et même plus. Je vis toujours là-bas, et encore à ce jour, mon mari croit que cette maison est un legs d’une tante un peu zinzin. Je n’ai jamais raconté la vérité à personne. Mais, chaque fois que je tourne la clé dans la serrure, je me dis : À trois heures au jour de l’Étoile de Riga, et à peu près toutes les heures depuis que j’ai appris que ma belle-fille était enceinte, je me demande si je vais tomber sur cette Marinus… Ce matin, nom de Dieu, j’étais dans un de ces états ! Je suis devenue grand-mère. Mon mari m’a dit de rester à la maison, et c’est ce que j’ai fait. Mais Carlotta, qui gère la boîte de taxis en ce moment, m’a contactée pour m’apprendre que Jodie s’était foulé la cheville et que le bébé de Zeinab avait de la fièvre, alors, pitié, pitié, pitié, est-ce que je pouvais aller à la gare chercher le Dr Iris Fenby ? Donc, bon, il n’y avait aucune raison que ce soit vous, Marinus, mais, quand je vous ai vue… » – elle secoue la tête –, « j’ai su. C’est pour ça que j’avais un peu la trouille. Désolée. »

La lumière qui filtre frissonne. « N’y pensez plus. Et merci.

– Ce message, là, “Riga” : il signifie quelque chose ? »

Prudence. « En partie. Peut-être. »

Wendy Hanger songe au grand banditisme, au FBI, au Da Vinci code, mais esquisse un sourire timide. « J’imagine que ça me dépasse, tout ça, hein ? Ben vous savez quoi, je me sens… plus légère. » Elle s’essuie les yeux avec ses poignets, remarque les coulures de maquillage et se regarde dans le miroir de courtoisie : « C’est L’Étrange Créature du lac noir, dites donc ! Ça vous dérange si je me refais une beauté en vitesse ?

– Je sors m’aérer. Prenez votre temps. »

Je descends de la voiture et me dirige vers le banc. Je m’y assieds et contemple l’Hudson qui, majestueux, passe devant la chaîne des Catskill ; je m’exfiltre de moi-même, transverse jusqu’à la voiture et m’infiltre dans le corps de Wendy Hanger. D’abord, j’expurge sa mémoire de tout ce qui s’est passé depuis qu’elle s’est garée. Puis je remonte le filin sur quarante et un ans jusqu’à l’hôpital de Milwaukee. Expurger les souvenirs d’Esther Little est un crève-cœur, mais c’est pour la bonne cause. La messagère oubliera la missive qu’elle a gardée au fond d’elle pendant toutes ces années, ainsi que tout ce qu’elle m’a raconté. Par moments, les trous de mémoire sur son passé l’inquiéteront un peu, mais le joueur de flûte de Hamelin surgira sans tarder et son esprit novice se laissera subjuguer…

Wendy Hanger me dépose à un rond-point bourré de jonquilles dans le campus de Blithewood, en contrebas de la maison du président, dont la vigne vierge marbre les murs. « C’était un véritable plaisir, Iris.

– Merci beaucoup pour la visite guidée, Wendy.

– J’aime bien jouer les guides pour les gens curieux, surtout quand on a un vrai premier jour de printemps.

– Bon, je sais que mon assistante a déjà payé par carte à l’avance, mais » – je lui tends un billet de vingt dollars – « achetez une bouteille ou quelque chose de saugrenu, pour fêter votre nouvelle vie de grand-mère. » Elle hésite, mais je le lui mets dans la main.

« C’est généreux à vous, Iris. Comptez sur moi, mon mari et moi boirons à votre santé. Vous êtes sûre que ça ira pour le retour ?

– Oui, oui. Mon ami me raccompagnera en voiture jusqu’à New York.

– Dans ce cas, bonne réunion, et très bonne journée à vous ; et profitez bien du soleil. Ils annoncent des nuages pour les prochains jours. » Elle démarre, me salue d’un geste, et disparaît. Les inflexions tombantes d’Ôshima me parviennent en subdiscours : Tu cherches la maison de ton association d’étudiantes ?

J’essaie de le repérer, mais ne vois que des étudiants traversant des pelouses soigneusement entretenues, les bras chargés de dossiers et de sacs. Quatre hommes transportent un piano. Ôshima, je viens de recevoir un signe d’Esther Little.

La porte de la maison du président s’ouvre, et Ôshima, silhouette menue dont les mains sont plongées au fond des poches d’un sweat à capuche lui tombant jusqu’aux genoux, apparaît alors. Quel genre de signe ?

– Une clé mnémocryptée, réponds-je, toujours en subdiscours, tandis que je me dirige vers la maison. Les branches d’un saule sont hérissées de chatons humides. Je ne l’ai pas encore décryptée, mais c’est une question de temps. Il y a quelqu’un au cimetière ? Je déboutonne mon manteau.

– Seulement des écureuils qui sautaient et gambadaient – Ôshima remonte sa capuche et oriente sa tête de Kenyan septuagénaire aux blanches bacchantes afin de capter au mieux les rayons du soleil – jusqu’à il y a un quart d’heure. Prends le chemin à ta gauche, celui qui part d’où je suis.

Je ne suis plus qu’à quelques mètres de lui. Est-ce quelqu’un que nous connaissons ?

– Va voir par toi-même. Elle porte un turban jamaïcain.

Je suis le chemin. À quoi ressemble donc un turban jamaïcain ?

Ôshima referme la porte derrière lui et s’en va dans l’autre direction. Si tu as besoin de moi, crie.

Sous mes pas, les feuilles mortes craquent et s’écrabouillent tandis que, au-dessus de ma tête, des feuilles fraîches suintent et les bourgeons éclosent, et le chant des oiseaux se répand dans le bois comme des ondes Bluetooth. À la base d’un tronc de la circonférence d’une patte de brontosaure, je trouve une tombe. Puis une autre et encore une autre, étouffées par le lierre. Le cimetière du campus de Blithewood n’est donc pas une matrice de morts à l’organisation militaire, mais un bois dont les tombes sont creusées entre pins, cèdres, ifs et érables, dont elles nourrissent les racines. La vision fugace d’Esther Little était précise : Des tombes parmi les arbres. Au détour d’un houx au feuillage dense, surgit Holly Sykes. De qui d’autre aurait-il pu s’agir ? pensé-je. Je ne l’ai pas revue depuis ma dernière visite à Rye, il y a quatre ans. Son cancer est toujours en rémission, mais elle me paraît plus décharnée que jamais, toute en os et en tendons. Son turban est au rouge, vert et or du drapeau jamaïcain. Je foule bruyamment le sol de sorte qu’elle m’entende arriver ; Holly chausse une paire de lunettes de soleil qui lui cachent presque tout le visage. « Bonjour, m’aventuré-je.

– Bonjour, me fait-elle écho, sur un ton neutre.

– Désolée de vous importuner, mais je cherchais Crispin Hershey.

– Juste ici. » Holly désigne la pierre tombale en marbre blanc.

Crispin HERSHEY

Écrivain

1966-2020

« Précis et concis, commenté-je. Pas de place pour les clichés.

– Non, question prose, il n’était pas fana des fioritures.

– Et puis, comme lieu où reposer, on ne fait pas plus paisible, plus émersonien. C’est étonnant. Son œuvre est celle d’un urbain, et il y avait beaucoup d’urbanité dans ses traits d’esprit, et pourtant il avait l’âme bucolique. Voyez Trevor Delavant dans Réduire Écho au silence, qui finit par trouver la paix dans une communauté lesbienne sur l’île de Muck. »

Holly me dévisage à travers le verre teinté de ses lunettes : la dernière fois qu’elle m’a vue, c’était à travers un brouillard médicamenteux, et je doute qu’elle me reconnaisse, mais m’y prépare néanmoins : « Vous étiez une collègue de Crispin quand il travaillait ici ?

– Non, non. J’exerce dans un tout autre domaine. Mais je suis une de ses fans. J’ai lu et relu Embryons desséchés.

– Il s’est toujours douté que ce livre lui survivrait.

– Il est plus facile d’atteindre l’immortalité que d’en contrôler les termes et conditions. » Un geai bleu pique sur une souche hérissée de champignons près de la tombe de Hershey, émet une série de cris rauques, suivie de gazouillis enjoués.

– On n’en fait pas des comme ça, là d’où je viens, déclare Holly.

– Un geai bleu, expliqué-je, ou Cyanocitta cristata. Le nom algonquin utilisé jadis était sideso, et les Yakamas l’appelaient le xwáshxway, mais le territoire de ces derniers était côté Pacifique, donc là je ne fais qu’étaler ma science. »

Holly retire ses lunettes. « Vous êtes linguiste ?

– C’est un penchant naturel chez moi. Mais je suis psychiatre, je participe à une réunion qui se tient ici. Et vous ?

– Je suis juste venue lui rendre hommage. » Holly se penche, ramasse une feuille de chêne sur la tombe et la range dans son sac. « Contente de vous avoir rencontrée. Bonne réunion, alors. » Le geai bleu brode une voltige entre des obliques claires et d’autres sombres comme la mousse.

« Jusqu’ici tout allait bien, mais je crains hélas que les choses ne se compliquent. »

Holly, interloquée par mon étrange réponse, s’arrête.

Je me racle la gorge. « Madame Sykes, il faut que nous parlions. »

Le masque tombe et le rude accent de Gravesend de Holly refait surface. « J’ai tourné le dos aux médias et aux festivals. » Elle s’éloigne à reculons. « C’est fini tout ça. » Le bout d’une branche d’un conifère lui frôle la tête ; elle se baisse, fébrile. « Alors, non, je ne sais pas qui vous êtes, mais vous pouvez…

– Je suis Iris Fenby en ce moment, mais vous me connaissez sous le nom de Marinus. »

Elle s’immobilise, réfléchit, fronce les sourcils et affiche une mine de dégoût. « Ben voyons ! Yu Leon Marinus est mort en 1984 ; il était chinois et s’il y a un Chinois dans votre famille, alors moi… je suis Vladimir Poutine. Ne me forcez pas à être grossière. Ce que vous faites là, ça l’est.

– Le Dr Yu Leon Marinus n’a pas eu d’enfants, Holly, et la vie a quitté son corps en 1984. Mais son esprit, ce “je” qui s’adresse à vous en ce moment même, est bel et bien Marinus. Vraiment. »

Une libellule arrive et repart, comme si elle avait soudain changé d’avis. Holly s’en va. Dieu sait combien de Marinus sont venus frapper à sa porte, malades mentaux ou escrocs qui en avaient après ses royalties.

« Il vous manque deux heures de la journée du 1 er juin 1984, lui lancé-je, quand vous étiez entre Rochester et l’île de Sheppey. Je sais ce qui s’est passé. »

Elle s’arrête. « Oh, mais je sais très bien ce qui s’est passé, moi ! » Malgré elle, elle se tourne vers moi, à présent bien remontée. « J’ai fait du stop. Une femme s’est arrêtée et m’a prise en stop et déposée au pont de Sheppey. Fichez-moi la paix, s’il vous plaît.

– Ce sont Ian Fairweather et Heidi Cross qui vous ont prise en stop. Je sais que vous connaissez ces noms, mais ce que vous ignorez, c’est que vous étiez dans ce bungalow, le matin de ce jour-là, quand ils ont été tués.

– Si vous voulez. Racontez votre version sur deliresetparano.com. Tous les tarés de la terre seront suspendus à vos lèvres, vous serez contente. » Quelque part, une tondeuse à gazon hoquette et se met en branle. « Vous avez avalé Les Gens-de-la-radio, vous l’avez ruminé, mélangé avec vos propres psychoses et en avez fait une bouillie occulte, une émission de télé-réalité dont vous êtes la vedette. Comme cette maudite gamine qui a tiré sur Crispin. Je m’en vais. Et ne me suivez pas, ou j’appelle les flics. »

Les oiseaux se croisent, se recroisent et gazouillent dans les rais de lumière.

Ça s’est plutôt bien passé, dit en subdiscours l’invisible et ironique Ôshima.

Je m’assieds sur la souche du geai bleu. C’est un début.

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