L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 14 sur 31

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L'âme des Horloges

11 Mars 2016

 

La Plaza de la Aduana grouille de Carthaginois qui brandissent leur iPhone bien haut. La plaza de la Aduna a pour toiture un coucher de soleil tropical couleur Fanta orange et améthyste huileuse. La plaza de la Aduna tremble au rythme du refrain de « Exocets For Breakfast », un ska de Blancs joué par Damon MacNish and the Sinking Ship. Du haut de son balcon, Crispin Hershey dépose la cendre de sa cigarette dans son verre de champagne et se souvient d’une expérience sexuelle avec, en fond sonore, She Blew Out the Candle – premier album de Sinking Ship –, aux alentours de son vingt et unième anniversaire, époque où les photos de Morrissey, de Che Guevara et de Damon MacNish surveillaient des milliers de chambres estudiantines. Le deuxième album avait été moins bien accueilli par le public – quand on mélange cornemuses et guitares électriques, il faut s’y attendre –, et le suivant avait été un véritable fiasco. MacNish aurait poursuivi sa carrière de livreur de pizzas s’il n’avait pas connu une résurrection en tant que célébrité luttant contre le sida, pour le retour de la paix à Sarajevo, en faveur de la minorité népalaise au royaume du Bhoutan…, bref : de mon point de vue, il défendait n’importe quelle cause. Les grands de ce monde prenaient volontiers deux minutes la pose avec lui si des photographes étaient dans les parages. Lauréat du titre d’Écossais le plus sexy trois années d’affilée, objet d’intérêt certain pour la presse à scandale qui se repaissait de ses multiples conquêtes, auteur d’une petite succession constante d’albums passables mais dépourvus de mojo ; une ligne de vêtements équitables et deux saisons d’un programme sur la BBC –

Les Cinq Continents de Damon MacNish – tout cela a permis à la vedette

de Glasgow de briller dans le ciel jusqu’à la dernière décennie, et même encore à ce jour, « saint Nish » est demandé dans les festivals où, de jour, il participe à des rencontres avec le public – un numéro bien rodé –, et, de nuit, chante ses vieux tubes, moyennant vingt-cinq mille dollars plus le voyage en classe affaires et une chambre dans un cinq-étoiles, m’a-t-on rapporté.

J’écrase un moustique sur ma joue. Ces sales petites bestioles sont le prix à payer pour cette délicieuse chaleur. Zoë et les filles étaient censées me rejoindre – j’avais même acheté les billets d’avion (non remboursables) –, mais c’était compter sans cette histoire de coach matrimonial écolo-bobo que Zoë voulait engager, et le déluge de merde qui en a découlé. Deux cent cinquante livres hors taxes pour écouter quelqu’un déblatérer pendant une heure sur le respect mutuel ? « C’est non, ai-je dit à Zoë, et pas la peine d’y revenir. »

Zoë a ouvert le feu, usant de toutes les munitions accessibles à une femme.

D’accord, c’est moi qui ai lancé la sirène en porcelaine. Mais si je l’avais vraiment visée, je ne l’aurais pas ratée. Je n’ai donc pas tenté de lui faire du mal. Zoë, alors trop hystérique pour suivre un raisonnement aussi élémentaire, a bouclé ses valises Louis Vuitton, est partie avec Lori-la-jeune-fille-au-pair-et-aux-poils chercher Anaïs et Juno à l’école, puis s’est réfugiée dans l’appart de sa vieille copine à Putney. Logement mystérieusement disponible à la dernière minute. L’on escomptait sans doute que Crispin promette de changer d’attitude, mais, au lieu de cela, il a préféré regarder No Country for Old Men avec le volume à fond. Le lendemain, j’ai écrit une nouvelle qui parle d’une bande de sauvageons qui sillonnent un futur proche en siphonnant les réservoirs à essence des grosses femmes écolos-bobos. C’est une de mes meilleures. Zoë a téléphoné ce soir-là et m’a annoncé qu’elle avait « besoin de prendre du recul… quinze jours, je ne sais pas ». Le sous-texte, cher lecteur, étant : Si tu t’excuses platement, je reviendrai peut-être. Je lui ai suggéré de prendre le mois et j’ai raccroché. Lori m’a amené Juno et Anaïs dimanche dernier. Je m’attendais à des larmes et du chantage affectif, mais Juno m’a rapporté que, d’après sa mère, j’étais impossible à vivre ; et Anaïs a demandé si elle pourrait avoir un poney, si jamais nous divorcions, parce que, lorsque les parents de Germaine Bigham ont divorcé, Germaine a eu un poney. Comme il a plu toute la journée, j’ai commandé une pizza. Nous avons joué à Mario Kart. John Cheever a écrit une nouvelle intitulée « La saison du divorce ». C’est une de ses meilleures.

« ’S’en sort pas mal sur scène pour un gars de son âge, pas vrai ? » Kenny Bloke me tend une cigarette tandis que Damon MacNish fait des moulinets sur « Corduroy Skirts Are A Crime Against Humanity ». « Je les ai vus jouer à Fremantle en… 86 ? Putain de concert. » Kenny Bloke est plus que bien avancé dans la cinquantaine, arbore une oreille sertie de quincaillerie et se révèle être un des doyens du peuple noongar, d’après le dépliant du festival. Je note cette tendance chez Damon MacNish et bon nombre de ses contemporains à constituer leur propre tribute band, une destinée à tout le moins étrange et postmoderne. Kenny Bloke jette sa cendre dans les géraniums. « MacNish s’en sort mieux que la plupart, je trouve. Devine qui a joué à Busselton Park, récemment. Joan Jett and the Blackhearts. Tu te souviens de ce groupe ? Y a pas eu grand monde, malheureusement pour eux, mais bon, il faut bien cotiser pour la retraite, et il y a la fac des gosses à payer, hein. Au moins, nous, les écrivains, on nous épargne ce cirque. Ces tournées d’adieu du genre : Découvrez la Nostalgie et ses mystères. »

Je médite sur cette remarque pas forcément juste. Réduire Écho au silence a dépassé les vingt mille exemplaires au Royaume-Uni ; et idem aux États-Unis. Honorable…

… enfin, si on veut, mais décevant pour le nouveau roman de Crispin Hershey. Fut un temps où il m’aurait suffi de claquer des doigts pour en écouler une centaine de milliers sur les deux territoires. Hal-la-hyène prétend qu’avec le livre électronique, les cartes sont rebattues, mais je sais très bien, moi, pourquoi le roman de mon « retour aux sources » ne s’est pas vendu : c’est à cause de ce rottweiler de Richard Cheeseman. Sa foutue critique a sonné l’ouverture de la chasse à l’enfant terrible des lettres britanniques, et au moment où la liste des romans en lice pour le Brittan a été publiée, Réduire Écho au silence était déjà plus connu sous le titre de Joyeusement flingué en plein vol par Richard Cheeseman. Je scrute la salle de réception derrière nous. Toujours aucun signe de lui, mais il ne résistera pas longtemps à la promesse de majordomes latinos à la peau café-au-lait.

« Tu es allé te balader dans la vieille ville, aujourd’hui ? me demande Kenny Bloke.

– Oui, c’est joli comme un patrimoine conservé par l’UNESCO. Quoiqu’un rien irréel. »

L’Australien émet un grognement. « Le chauffeur de taxi m’a raconté que les FARC et les types des services secrets avaient besoin d’un lieu tranquille où passer leurs vacances ; ce serait comme ça que Carthagène est devenue une zone démilitarisée. » Il prend une des cigarettes que je lui tends. « Motus, hein, la patronne pense que j’ai arrêté.

– Avec moi, ton secret sera bien gardé. Je ne pense pas que j’irai un jour à… comment, déjà ?

– Katanning. Dans l’ouest de l’Australie. Le coin inférieur gauche. Comparé à ici » – Kenny Bloke désigne le panache baroque de l’Amérique latine –, « chez moi, c’est le trou du cul d’un dingo. Mais c’est là que les miens sont enterrés depuis des lustres, et je ne voudrais pas perdre mes attaches.

– Être sans attaches, lui réponds-je, c’est devenu la norme, au vingtième siècle.

– Pas faux, c’est même pour ça que le monde est dans une telle merde, mon gars. Quand on n’a aucune attache sur cette planète, on se cogne de ce qui peut bien se passer partout. »

Le batteur de Damon MacNish claque son solo : devant la marée de jeunes Latinos, je me sens vieux et blanc. Vendredi, dix heures à Londres et pas d’école demain. Juno et Anaïs traversent ce divorce encore en cours de jugement avec une maturité suspecte. Je mérite bien quelques larmes, tout de même. Zoë les aurait-elle préparées à notre rupture ? Cette vieille branche d’Ewan Rice m’a raconté que sa première femme était allée consulter un avocat six mois avant que la question du divorce ne soit mise sur le tapis, d’où le demi-million de livres obtenu par cette dernière au jugement. Quand est-ce que la gangrène a gagné notre couple, à Zoë et moi ? Était-elle tapie telle une cellule cancéreuse dès les premiers instants, sur le yacht du père de Zoë, tandis que la lumière de la mer Égée jouait sur le plafond de la cabine et que la bouteille de vin vide roulait tout doucement, de-ci, de-là, sur le plancher ? Nous avions fêté le message d’Hal-la-hyène, qui avait annoncé que les enchères pour Embryons desséchés avaient franchi le seuil des sept cent cinquante mille livres, et qu’elles continuaient à grimper. Zoë avait dit : « Ne flippe pas, Crisp, mais je crois que j’aimerais faire ma vie avec toi. » De-ci, de-là… De-ci, de-là…

Plonge et tire-toi ! ai-je envie de crier à l’imbécile de Roméo. Du jour au lendemain, elle se lancera dans un pseudo-doctorat en lythothérapie par Internet et fustigera ton étroitesse d’esprit si tu oses t’interroger à voix haute sur ce que cette discipline a de scientifique. Elle cessera de t’accueillir sur le pas de la porte à ton retour. Sa propension à t’accuser de tous les maux te stupéfiera, jeune Roméo. Si la jeune fille au pair est trop paresseuse, ce sera ta faute, à toi qui a mis ton veto à la femme des cavernes polonaise. Si le prof de piano est trop sévère, c’est parce que tu n’as pas été capable d’en trouver un plus doux. Si Zoë est insatisfaite, c’est ta faute, à toi qui la prives de l’impératif de gagner sa vie. Le sexe ? Ha ha ! « Arrête de me mettre la pression, Crispin. – Je ne te mets pas la pression, je te demande juste “quand”. – Bientôt. – Quand ça, “bientôt” ? – Arrête de me mettre la pression, Crispin ! » Les hommes épousent les femmes en espérant qu’elles ne changeront jamais. Les femmes épousent les hommes en espérant qu’ils changeront. Les deux sont déçus, mais cela n’empêche pas Roméo d’embrasser sa future promise sur son yacht et de lui susurrer : « Marions-nous, mademoiselle Legrange. »

Le solo de batterie s’achève ; Damon MacNish s’accroche au micro, lance un « Un, deux, trois, quatre », et Sinking Ship entame « Disco In A Minefield ». Je laisse choir ma cigarette dans un lac de pétrole imaginaire, et la place devient celle du Jugement dernier : wouuuuch… boummmm !… frrrrrrrrr…

Je reconnais une voix qui m’est très familière, et distante de quelques pas seulement.

« Alors je lui ai répondu : “Euh, non, Hillary, je n’ai pas de livret d’opéra à te montrer parce que les merdes que je ponds, je tire la chasse dessus, moi ! » dit Richard Cheeseman. Quarante-cinq ans, dégarni, bedonnant et barbu. Hershey se faufile entre les corps et referme l’étau de sa main sur l’épaule du critique. « Pincez-moi, je rêve : Richard Cheeseman ! Alors, vieux sodomite poilu, comment vas-tu ? »

Cheeseman me remet et renverse son cocktail.

« Oh, mince, m’émeus-je, il y en a même sur tes espadrilles violettes. »

Cheeseman sourit comme un type dont la mâchoire est sur le point de lui être arrachée de la tête, chose que j’ai toujours rêvé de faire. « Crisp ! »

Ne me donne pas du « Crisp », petite crevure de merde. « Le poignard que j’avais emporté avec moi pour te crever le cervelet m’a été confisqué à l’aéroport, tu n’as pas à t’en faire. » Les gens au fait de la scène littéraire gravitent autour de nous tels les requins aux abords d’un navire qui sombre. « Mais oui, mais oui » – j’éponge le bras de Cheeseman à l’aide d’une serviette en papier que je trouve à portée de main –, « tu avais torché une critique incendiaire sur mon dernier bouquin. Tu te souviens ? »

Un rire jaune s’échappe du rictus crispé de Cheeseman. « Ah bon ? » Il lève les deux mains, singeant une reddition. « En toute honnêteté, je ne me souviens pas de ce que j’ai écrit ni de la façon dont le texte a été remanié par le stagiaire, mais si ça t’a blessé – ne serait-ce qu’un tout petit peu –, eh bien, toutes mes excuses ! »

Je pourrais m’en tenir là, mais le Destin réclame une vengeance plus homérique, et qui suis-je pour m’opposer au Destin ? Je m’adresse à l’assistance : « Autant tout vous expliquer. À l’époque où est parue la critique de Richard sur Réduire Écho au silence, beaucoup de gens me demandaient : “Qu’est-ce que ça fait, de lire des choses pareilles ?” Ce à quoi je répondais : “Qu’est-ce que ça fait, de se prendre du vitriol en pleine tronche ?” Et puis, je me suis mis à réfléchir aux motifs de Richard. Si l’auteur de cette critique avait été un écrivain de seconde zone, on aurait pu songer à de la jalousie, mais Richard est un romancier en pleine ascension, ce n’était donc pas de la mesquinerie. Non. Moi, je crois que Richard Cheeseman se soucie profondément de la littérature, et qu’il se sent le devoir de clamer sa vérité. Alors, vous savez quoi ? Je lui tire mon chapeau. Il a flingué mon dernier roman, d’accord, mais ce type » – une fois de plus, j’empoigne cette épaule recouverte d’une chemise froissée – « est un rempart contre les assauts croissants des lèche-culs qui se prétendent critiques littéraires. Qu’on se le dise : je ne lui en veux plus du tout – à condition qu’il nous apporte à tous les deux un énorme mojito et pronto, sale vermine de journaliste. »

Sourires ! Applaudissements ! Cheeseman et moi effectuons un geste hybride, mi-tape-m’en-cinq, mi-serrage de main. « Tu ne m’as pas raté non plus, Crisp » – il a le front qui brille – « avec ta vanne sur les vieilles tantes jalouses au festival littéraire de Hay-on-Wye. Allez, je vais nous les chercher ces deux mojitos.

– Tu me trouveras sur le balcon, lui réponds-je. L’air y est plus frais. » Puis je me fais alpaguer par une clique d’inconnus qui s’imaginent sérieusement que je vais retenir leurs noms et leurs visages. Tous louent ma noblesse, le beau joueur que je suis. Le noble et beau joueur leur répond. Partout on rapportera et retweetera la magnanimité de Crispin Hershey, laquelle deviendra vérité. De l’autre côté de la place, par les portes-fenêtres du balcon, on entend Damon MacNish crier : « Te amo, Cartagena ! »

Après le dernier rappel, les VIP et les écrivains sont conduits jusqu’à la villa du président par un convoi composé d’une vingtaine de 4 × 4-limousines blindés pour résister aux bombes. Durant tout le trajet nocturne et en lévitation à travers Carthagène, les sirènes de la police chassent la piétaille du chemin et les feux rouges sont ignorés. Mes compagnons de route sont un dramaturge du Bhoutan qui ne parle pas anglais et deux réalisateurs bulgares qui semblent échanger entre eux et dans leur langue une ribambelle de comptines obscènes mais amusantes. À travers la vitre teintée de la limousine, je vois un marché de nuit, une gare routière en proie à l’anarchie, de grands immeubles qui semblent auréolés de sueur, des cafés improvisés sur le trottoir, des marchands ambulants qui vendent des paquets de cigarettes disposés sur des plateaux à bandoulière accrochés à leurs bustes minces. Le capitalisme mondial n’a visiblement pas été tendre envers les propriétaires de ces visages impassibles. Je me demande ce que ces Colombiens des classes populaires pensent de nous autres. Où est-ce qu’ils dorment, qu’est-ce qu’ils mangent, de quoi rêvent-ils ? Chacune de ces limousines blindées coûte certainement plus d’argent que ne pourront en gagner de toute leur vie ces vendeurs des rues. Je ne sais pas. Si un romancier britannique bientôt cinquantenaire, petit et en mauvaise condition physique se retrouvait éjecté sur un trottoir de ces quartiers, je ne donnerais pas cher de sa peau.

La villa présidentielle se trouve derrière un centre d’entraînement militaire, et la sécurité est rigoureuse. C’est une fête donnée dans les jardins de la villa, illuminés et plantés avec goût, où des domestiques aux tenues amidonnées servent des verres et des vol-au-vent, tandis qu’un combo de jazz fait un show à la Stan Getz. Je ne peux regarder la piscine bordée de bougies sans imaginer y voir flotter sur le ventre le cadavre d’un politicien. Plusieurs ambassadeurs sont entourés de leurs petits aréopages ; ils me font penser aux cercles que forment les garçons dans les cours d’école. Celui du Royaume-Uni est dans les parages. Il est plus jeune que moi. Aujourd’hui que le ministère des Affaires étrangères joue la carte de la méritocratie, les diplomates, qui ont perdu de leur démesure graham-greenienne, ne sont plus d’une grande utilité pour les romanciers. La vue sur la baie est impressionnante, maintenant que la nuit a effacé du décor les fronts de mer construits à la va-vite, et une lune rococo flotte au-dessus de la féconde semence de la Voie lactée. Le président colombien est en visite à Washington pour tenter de soutirer davantage de dollars au contribuable américain et financer ainsi la « guerre contre la drogue » (« Encore un effort, monsieur le président ! ») ; mais sa femme, qui a étudié à Harvard, et son fils au majestueux sourire orthodontique s’emploient à gagner les cœurs et les esprits afin que prospère l’entreprise familiale. Crispin Hershey admet avoir eu la goujaterie de se demander s’il y avait une prison sur une île loin des côtes où l’on enfermait les femmes laides, parce que je ne me rappelle pas en avoir vu une seule depuis mon arrivée. Si une opportunité se présentait à moi, devrais-je, cher lecteur ? M’y risquerais-je ? Mon alliance est à neuf mille kilomètres d’ici, dans le tiroir où la boîte de préservatifs matrimoniaux rarement ouverte vient de dépasser à toute allure sa date de péremption. Si je n’ai jamais été aussi peu marié que depuis le jour de notre union, ce n’est pas de mon fait, mais de celui de Zoë – comme pourrait le constater un témoin un tant soit peu objectif. Si elle était mon patron et moi son employé, j’aurais de quoi la poursuivre pour licenciement dissimulé. Il suffit de voir la façon dont elle et sa famille m’ont mis à l’écart pendant les vacances de Noël. Trois mois et trois coupes de champ’ après, en regardant la Croix du Sud, réchauffé par un baume à vingt degrés Celsius, j’en tremble encore…

… dès que la sonnerie des vacances scolaires a retenti, Zoë et les filles sont reparties illico vers Montréal, ce qui m’a laissé une semaine pour me plonger sans progresser dans mon nouveau bouquin, une comédie noire dont la protagoniste est une fausse mystique qui prétend voir apparaître la Vierge pendant le festival littéraire de Hay-on-Wye. Ce roman figure parmi les trois ou quatre meilleurs que j’ai écrits. Malheureusement, au cours de cette semaine où j’étais absent, la famille de Zoë en a profité pour travailler au corps Juno et Anaïs et les persuader de la supériorité culturelle du monde francophone. Quand je suis arrivé à notre petit appartement d’Outremont le 23 décembre dernier, les filles ne s’adressaient plus à moi en anglais que si je leur en intimais expressément l’ordre. Zoë a triplé leur budget jeux en réseau, à condition qu’elles y jouent en français*, et sa sœur a emmené les filles et leurs cousines à un défilé de mode hivernal, en français toujours, suivi d’une espèce de concert de boys band pour midinettes, en français là encore. Un acte de corruption culturelle pur et simple ; quand je m’en suis offusqué, Zoë m’a répondu sur le mode : « Eh bien moi, Crispin, je crois qu’il est bon d’élargir l’horizon des filles et de leur donner accès à leurs racines familiales. Et je m’étonne et trouve triste que tu préfères qu’elles restent enfermées dans une monoculture anglo-américaine. » Puis, le 26 décembre, nous sommes tous allés faire du bowling. Pur produit de l’eugénisme, la famille Legrange est restée sans voix devant mon score : vingt points. Non pas celui de mon premier lancer, mais de toute la foutue partie. Je suis fait pour l’écriture, pas pour le bowling. Juno a rejeté ses cheveux en arrière et déclaré : « Je ne sais plus où me mettre, Papa. »

« Criispin ! » Mon éditeur pour la langue espagnole, Miguel Alvarez, arrive tout sourire, comme s’il avait un cadeau à m’offrir. « Criispin, j’ai un petit cadeau à t’offrir. Tu me suis dans un endroit un peu plus discret, oui ? » Avec l’impression d’être un personnage d’Irvine Welsh, j’emboîte le pas à Miguel qui s’éloigne du brouhaha de la fête pour s’asseoir sur un banc noyé dans l’ombre d’un mur en retrait qui se révèle être une haie de cactus. « Bon, j’ai qu’est-ce que tu m’as demandé, Criispin.

– C’est très gentil à toi. » J’allume une cigarette.

Miguel glisse une petite enveloppe de la taille d’une carte de crédit dans la poche de ma veste. « Profite bien, c’est dommage de repartir de la Colombie sans goûter. Elle est très très pure. Mais je te dis une chose, Criispin. Tu fais ça ici, en privé, c’est pas grave. Mais tu la transportes, tu l’amènes dans l’aéroport… » – grimaçant, Miguel feint de se trancher la gorge – « Tu comprends ?

– Miguel, il faut être complètement carbonisé du ciboulot pour entrer dans un aéroport avec de la came. Ne t’en fais pas. Ce qui me restera partira dans la cuvette.

– C’est une bonne idée. Sois prudent. Profite bien. C’est la meilleure du monde.

– Et tu as pu me trouver un téléphone colombien ?

– Oui, oui. » Mon éditeur me remet une autre enveloppe.

Elle finit elle aussi dans la poche de ma veste. « Merci. Les smartphones, c’est bien quand ça fonctionne, mais quand la couverture est mauvaise, je trouve que les bons vieux petits téléphones sont mieux pour envoyer des SMS. »

Miguel incline la tête, pas vraiment de cet avis, mais trente dollars ou, en tout cas, ce que lui a coûté l’appareil, ce n’est pas cher payé pour garder dans son escarcelle l’enfant terrible des lettres britanniques. « Alors, c’est bon, tu as tout qu’est-ce qu’il te faut ?

– C’est parfait, Miguel, merci. »

Comme toutes mes bonnes intrigues, celle-ci s’écrit toute seule.

« Hé, Crispin », m’apostrophe à grand renfort de signes Kenny Bloke, le poète australien, au moment où nous passons devant un petit groupe d’invités postés devant le portail à la limite du jardin de cactées. « J’ai des gens à te présenter. » Miguel et moi rejoignons ce qui s’apparente à une bande d’écrivains, sous la canopée des fougères arborescentes. Je n’arrive pas à retenir les noms étrangers – aucun d’eux n’a eu droit à un article dans le New Yorker, pour autant que je sache –, mais quand Kenny Bloke me présente à une femme au teint pâle, à la chevelure brune et aux traits saillants, l’éclair d’un souvenir me traverse avant même que Kenny me donne son nom : « Holly Sykes, une Angliche, elle aussi.

– Ravie de vous rencontrer, monsieur Hershey, dit-elle.

– J’ai la vague impression de vous avoir déjà vue, si je ne m’abuse, lui réponds-je.

– On était tous les deux le même jour au festival de Hay-on-Wye, l’année dernière.

– Quoi, cette foutue fête sous l’horrible tente ?

– On était ensemble sous celle réservée aux dédicaces, en fait, monsieur Hershey.

– Oh, mais attendez ! Ça y est, vous êtes celle qui écrit sur les anges. Holly Sykes.

– Euh pas sur les anges avec des ailes, des harpes et des auréoles, hein, intervient Kenny Bloke. Holly écrit des livres sur les voix intérieures, et comme j’étais en train de l’expliquer, il y a une forte ressemblance entre ces récits et les guides spirituels auxquels mon peuple croit.

– Mademoiselle Sykes, dit Miguel, onctueux, je suis Miguel Alvarez, l’éditeur d’Ottopusso, l’éditeur de Criispin. C’est un grand honneur. »

La Holly Sykes en question lui serre la main. « Monsieur Alvarez.

– C’est vrai que vous faites un demi-million de ventes en Espagne ?

– Mon livre fait vibrer la corde sensible des Espagnols, on dirait, répond-elle.

– Uri Geller a su faire vibrer celle de toute la planète. » Je suis plus soûl que je ne l’imaginais. « Vous vous souvenez de lui ? Le meilleur copain de Michael Jackson. Très connu au Japon. Un énorme succès. » Mon cocktail a un goût de mangue et d’eau de mer.

Miguel me sourit, mais ses yeux se redirigent vers cette dénommée Sykes, comme une figurine Action Man que j’ai eue il y a longtemps. « Vous êtes contente de vos éditeurs espagnols, mademoiselle Sykes ?

– Comme vous l’avez souligné, ils ont vendu un demi-million d’exemplaires.

– C’est fantastique. Mais s’il y a un problème, voici ma carte… »

Tandis que Miguel s’éternise, une autre femme se matérialise près du tronc de la fougère arborescente tel un personnage de Star Trek. Brune, la peau dorée, entre trente-cinq et quarante ans, elle est d’une beauté à vous empaler sur place. Miguel profère : « Carmen ! », comme s’il était ravi de la voir.

Carmen ausculte la carte de visite de Miguel jusqu’à ce que le rectangle de papier disparaisse dans la poche du veston de son propriétaire, puis elle se tourne vers Holly Sykes. Je m’attends à un accent latino tonitruant, mais elle s’exprime comme une enseignante en sciences ménagères dans la région de Londres. « J’espère que Miguel n’a pas été trop pénible, Holly – il est du genre à chasser éhontément sur les terres des autres. C’est la vérité, Miguel. Et je sais que tu n’as pas oublié ce qui s’est passé avec Stephen Hawking. » Miguel tente d’affecter un air de cabot contrit, mais nous donne plutôt à voir celui d’un type en jean blanc qui a mésestimé la nature de son pet. « Monsieur Hershey » – la femme se tourne vers moi –, « nous ne nous sommes jamais rencontrés. Je suis Carmen Salvat, et j’ai le privilège unique » – une pique destinée à Miguel – « de publier Holly en langue espagnole. Bienvenue en Colombie. »

La poignée de main de Carmen Salvat est très franche. Elle rayonne. De son autre main, elle joue avec son collier de lapis-lazuli.

Kenny Bloke ramène sa fraise. « Holly nous a dit que vous publiez aussi Nick Greek en espagnol, Carmen. C’est vrai ?

– Oui, j’ai acheté les droits de Route 605 avant même que Nick ait terminé le manuscrit. J’avais un bon pressentiment.

– Son bouquin m’a littéralement scotché, commente Kenny Bloke. Il ne l’a pas volé, le Brittan de l’année dernière.

– Nick est une belle âme », déclare une poétesse de Terre-Neuve dont le nom m’échappe déjà mais qui a le regard implorant d’un phoque sur une affiche de Greenpeace. « Une très belle âme.

– Carmen a du flair pour les champions, juge Miguel. Mais je crois que, pour les ventes, Holly a plusieurs longueurs d’avance. C’est ça, Carmen ?

– D’ailleurs, à ce propos, rebondit Carmen Salvat. Holly, la femme du ministre de la Culture aimerait beaucoup te rencontrer… ça t’embête ? »

Tandis qu’elle emmène Holly Sykes avec elle, je regarde les hanches appétissantes de Carmen Salvat et me lance dans un fantasme dans lequel mon téléphone sonne… là tout de suite : un médecin de Londres m’annonce une nouvelle catastrophique – la Saab de Zoë a été éjectée de la voie express aérienne de Hammersmith par un conducteur ivre. Elle et les filles sont mortes sur le coup. Je rentre le lendemain même en avion. Dans l’épreuve, je m’ennoblis malgré la douleur dévastatrice, et me retire du monde. On me voit parfois sur les lignes de métro londoniennes les plus obscures, entre les zones quatre et cinq. Au printemps s’ajoute le produit de l’été ; ils se soustraient à l’automne, suivi de l’hiver qui vient tout fractionner. Un jour de l’année qui suit, Hershey se retrouve au bout de la ligne Piccadilly, à l’aéroport de Heathrow. Il sort du métro, erre dans le hall des départs et, levant les yeux sur le grand tableau d’affichage, lit « Carthagène », dernier lieu sur Terre où il était encore mari et père. Pris d’une pulsion qu’il ne s’explique pas, il achète un aller simple – bizarrement, il a son passeport sur lui – et, le soir du même jour, le voici déambulant dans les rues du vieux quartier colonial de la ville colombienne. Filles amoureuses sur les scooters des garçons, oiseaux qui poussent des cris stridents, fleurs tropicales qui poussent sur les vignes, saudade et cent ans de solitude ; et puis, alors que la fin du jour assombrit les coins de la Plaza de la Aduana, Hershey aperçoit une femme dont les doigts jouent avec un collier de lapis-lazuli. Tous deux restent immobiles tandis que le monde tourbillonne autour d’eux. Chose surprenante, ni l’un ni l’autre ne semblent surpris.

Plusieurs cocktails plus tard, j’aide un Richard Cheeseman complètement imbibé à prendre l’ascenseur et à regagner sa chambre. « Ça va Crisp, j’ai l’air plus soûl que je ne le suis, je te jure. » Les portes de l’ascenseur s’ouvrent et nous pénétrons à l’intérieur. Il titube comme un chameau sous drogue pris dans les bourrasques d’une tempête. « ’ttends un peu. J’oublié l’numéo dlachamb’, faut qu’je… » – Cheeseman sort son portefeuille et le laisse tomber – « Rhââ, bordel de cul de con.

– Tu permets. » Je ramasse le portefeuille de Cheeseman et en extrais la carte magnétique – chambre 405 – puis le lui rends. « Tenez, monsieur. »

Cheeseman me remercie d’un hochement de tête et marmonne : « Si la somme des chiff’ de ta chamb’ fait neuf, Hersh, alors tu peux pas mourir d’dans, c’est impossib’. »

J’appuie sur le bouton 4. « Première escale, ta chambre.

– Ça va. J’peux r’trouver où… où… où elle est.

– Mais j’ai le devoir de m’assurer que tu franchis bien le pas de ta porte, Richard. Ne t’inquiète pas, ce sera en tout bien tout honneur. »

Cheeseman émet un ricanement par ses naseaux. « T’es pas mon genre, t’es trop blanc et trop flasque. »

Voyant mon reflet dans le miroir du fond de l’ascenseur, je repense à un homme bien sage qui me disait que le secret du bonheur était de savoir ignorer son reflet dans les glaces des ascenseurs une fois la quarantaine passée. Cette année, j’aurai cinquante ans. Ding, font les portes ; nous sortons et passons devant un couple de gens minces, bronzés et aux cheveux blancs. « Avant, c’tait un couvent, ici, me raconte Cheeseman. Plein d’vierges. » Puis il se met à chantonner l’un des premiers tubes de Madonna. Nous nous traînons dans un couloir à moitié ouvert sur la nuit caribéenne. Un renfoncement biscornu, puis voici la 405. Je passe la carte de Cheeseman dans le lecteur, et la poignée se libère. « ’rci beaucoup, me salue Cheeseman. T’peux ronter ch’toi. »

La chambre de Cheeseman est illuminée par la lampe de chevet, et celui qui a anéanti le roman censé marquer mon retour titube jusqu’à son lit, trébuche sur sa valise et fait un plat sur le matelas. « C’pas touésoirs qu’on a la chance d’êt’ ’scorté par l’enfant terrib’ des lett’ brit’niques », bredouille monsieur le critique* en succombant à une salve de petits rires.

Je lui réponds que oui, c’est tordant, bonne nuit, et que s’il n’est pas levé demain à onze heures, je l’appellerai depuis la réception. « Ça ’a, chtedi, me rétorque-t-il d’une voix traînante. Tou’a bien, très bien, parfaitement, très bien. Ça ’a. »

Les bras écartés, Richard Cheeseman, critique littéraire, s’endort ivre mort.

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