L'Archiviste

Alexandra Koszelyk · Chapitre 10 sur 51

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L'Archiviste

Chapitre 8

 

Cela avait recommencé. Quel était ce second prodige ? Comment K avait-elle pu se retrouver aux côtés des créateurs de l’hymne, très loin dans le temps, à une autre époque ? Elle n’avait pas rêvé. Elle sentait encore les riches effluves de ces dames accrochées à leur mari, et dans sa tête résonnaient toujours les derniers coups d’archet, avant que la salle entière n’applaudisse et se lève.

Tout son corps se pâmait au bonheur d’avoir entendu l’hymne ukrainien, comme si cela avait été la première fois. Durant quelques minutes, K avait vu l’émotion parcourir le visage de Pavlo. L’archiviste se passa la main sur le front : elle connaissait la suite de cette histoire, le poète n’aurait jamais le renom qu’il méritait. Il serait rapidement déporté pour avoir inspiré des élans nationaux contraires aux Empires, et terminerait ses jours paralysé.

Ce n’est qu’en relevant la tête que son attention fut saisie par un papier tout à coup apparu sur son bureau : c’était une partition. K passa son index sur les notes, et sentit la légère gravure de la plume qui les avait écrites. Elle approcha la lampe. C’était le manuscrit du compositeur lui-même ! Un original ! Elle reconnaissait le tracé des lettres et des majuscules, l’espacement entre les mots. Le papier n’était pas jauni, les croches étaient d’un noir brillant, presque humide. Rien n’était fané sur cette feuille, elle venait d’être rédigée à l’instant.

K cessa de respirer et regarda autour d’elle. Soudain elle se leva, arpentant énergiquement les allées. L’Homme au chapeau était-il revenu ? Personne. Elle était seule parmi les livres. Le fac- similé de l’hymne que l’homme lui avait demandé de falsifier était toujours sur son bureau. L’archiviste compara les deux écritures : elles étaient identiques. Le copiste s’était même chargé de reproduire les ratures et les fantaisies de Mykhailo Verbytsky. De façon paradoxale, le fac-similé flétri par le temps le rendait plus convaincant que l’original qui avait surgi là, inexplicablement. Un sourire se dessina sur le visage de K. 

Elle repensa au voyage en Grèce qu’elle avait fait avec sa mère et Mila. Elle avait tenu à gravir quatre à quatre les marches qui menaient à l’Acropole et s’était émerveillée de la blancheur des temples. Sa mère lui avait alors expliqué qu’à leur construction, ils étaient de plusieurs couleurs. La fillette s’était alors efforcée de les imaginer tels qu’ils étaient à l’origine. Il en allait de même avec ce jaune qui était la marque du temps, quand le document véritable était, lui, dans le blanc de sa première vie.

Elle prit le temps d’évaluer l’authenticité de la partition : il n’y avait aucun doute, elle était bien de la main de Mykhailo Verbytsky.

Que pouvait-elle faire de ce document inestimable ? Le cacher, peut-être, et le faire sortir d’ici ? Mais le plier et le mettre dans sa poche serait impardonnable. Elle parcourut le bureau de ses yeux, fouilla un des tiroirs, puis décida de se servir d’une liasse de feuilles sans importance et de le glisser à l’intérieur de celle-ci. Elle referma le tiroir. Ainsi, elle pourrait plus tard le soustraire à ce lieu devenu incertain.

Tandis qu’elle travaillait depuis plusieurs heures à la modification du fac-similé, conformément aux instructions de l’Homme au chapeau, elle entendit dans son dos :

« Bonsoir, ma chère ! »

K se retourna. Il était derrière elle, sans qu’elle l’ait entendu pénétrer dans la bibliothèque, et mâchouillait un bâton de réglisse. L’air de rien, et maîtrisant sa panique, elle continua de travailler à la partition, sans regarder le tiroir dans lequel se trouvait l’originale. L’instant d’après, l’homme s’était approché et penché sur la partition modifiée laissée en évidence.

« Vous voyez, ce n’était pas si difficile ! »

Il posa ses doigts sur le fac-similé et commença à le tirer vers lui. K le lui ôta brusquement des mains et partit dans une allée. Il la dévisagea et, penchant sa tête sur le côté, crachouilla du bout de ses lèvres des fibres de son bâton. Face à la moue de désapprobation de l’archiviste, il partit d’un grand rire.

« Ne faites pas l’effarouchée. La chose est faite ! »

Il tendit sa main ouverte, s’avançant vers elle qui reculait. Mais l’archiviste ne cilla pas. Elle prit la parole, la main refermée avec force sur la feuille :

« Si je vous donne les œuvres falsifiées, quelle monnaie d’échange me restera-t-il pour revoir ma sœur ? Non ! Je les garde avec moi. Vous êtes assez intelligent pour le comprendre. »

Il dut sentir qu’il ne désamorcerait pas son refus par la force, et qu’il y risquerait leur précieuse collaboration. Il s’immobilisa, continuant de mâcher son bâton de réglisse, ses lèvres ourlées de brun, un léger tic parcourant sa paupière assombrie sous le chapeau.

« Si ça vous chante de jouer à Barbe Bleue, d’enfermer vos œuvres quelque part, de ne pas faire confiance à qui vous veut du bien, libre à vous. Vous me les donnerez bien un jour. Pensez justement à votre sœur. Le plus tôt sera le mieux, on n’a pas toujours de quoi manger, en prison… »

Les yeux clairs de l’homme s’étaient arrêtés sur le trousseau déposé sur une des piles d’inventaire. Était-ce une de ces clefs qui enfermerait les œuvres ? La dorée, clinquante, ou bien la plus terne, d’un gris acier ?

« Je vous laisse. Vous avez du travail. »

Il partit, laissant derrière lui une note de réglisse. K considéra la liasse de feuilles, dans le tiroir.

Elle ne comprenait pas comment elle pouvait avoir en sa possession un exemplaire authentique et n’osait imaginer sa valeur. C’eût été terrible s’il s’en était emparé : il aurait eu en sa possession la source même de l’hymne, la parole la plus fidèle de l’Ukraine. Il lui fallait trouver un lieu plus sûr où la mettre à l’abri. Les galeries les plus profondes pouvaient servir, mais la présence de cet homme les rendrait toujours incertaines. D’une façon désespérée, comme ces personnes qui cachent leurs biens les plus précieux sous leur matelas, l’archiviste déposa une pile de livres sur la liasse, pour mieux enfouir la partition. Elle l’en sortirait quand elle rentrerait chez sa mère. Faute de mieux, elle la mettrait dans sa chambre : c’était pour l’heure le lieu le plus digne de confiance.

Elle se rapprocha du bureau et avisa une nouvelle enveloppe. N’avait-elle pas vu qu’il en avait déposé une nouvelle ? Entièrement accaparée par la partition originale, elle n’avait pas dû s’en rendre compte. Cela la poursuivait comme un cauchemar, quelque chose qui semblait ne jamais devoir finir, mais qui apparaissait comme une loi martiale qui pourrait venir à bout de sa culture. Elle balaya la salle du regard, cherchant un soutien dans cette pièce sans personne. À contrecœur, elle décacheta le pli et découvrit tout d’abord un poing levé, précédant un visage bien connu : celui du poète Taras Chevtchenko. Ainsi apprenait-elle que l’œuvre à modifier était une étude pour un vitrail confectionné par Alla Horska. Elle s’était intéressée au groupe des Sixtiers dont elle faisait partie. Dans les années 1960, lassé des dogmatismes, ce collectif rejetait le réalisme soviétique, son obsession prolétarienne et toutes les règles écrasantes auxquelles l’art devait obligatoirement se soumettre. Le vitrail n’eut guère le temps d’être montré. À peine achevée par Alla Horska, l’œuvre avait été saisie puis détruite par les membres du Parti. La figure du poète avec son poing levé exaltait alors trop de symboles dissidents, une posture en désaccord avec la concorde fantasmée des Républiques socialistes soviétiques. En outre, Chevtchenko entourait dans le creux de son bras le visage d’une femme, interprétée à ce moment-là comme l’allégorie de l’Ukraine.

Un petit rire s’échappa de la gorge de K. Elle toucha du bout des doigts un collier en ambre dont elle ne se séparait jamais. Souvent, elle le manipulait pour se concentrer :

« Si je dois modifier le dessin préparatoire d’une œuvre déjà détruite parce qu’elle inquiète encore, je ne suis pas près d’arrêter les contrefaçons. »

Sur un papier, K lut les nouvelles consignes :

Reconstruire le vitrail pour y inclure Chevtchenko, mais substituer à la femme un aigle bicéphale. Changer également l’étude.

Son rire s’éteignit et expira dans un long soupir. Les ombres autour de K se concertaient, certaines se rappelaient l’intolérable mort de l’artiste. L’une d’elles, la plus petite, s’approcha de K et lui toucha l’épaule. Tandis que l’archiviste crayonnait un papier, imaginant les premières épures, elle fut transportée des décennies en arrière : dans l’atelier d’Alla Horska.

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