L'Archiviste
Chapitre 24
Cette fois-ci, comme l’avait annoncé l’Homme au chapeau, K aurait à se pencher sur une dernière période historique, mais surtout sur le point de vue qu’en apportait un ensemble de photographies prises lors du Maïdan. Jamais une œuvre n’avait été aussi récente : 2014. L’homme voulait tout invisibiliser jusqu’aux derniers événements. Il fallait jusqu’à présent réécrire l’Histoire, la sortir absolument du lit de sa rivière. À l’instar de Staline qui voulait détourner les fleuves, l’entreprise ici concernait un tout autre domaine, mais pour les mêmes raisons.
À Maïdan, quelque chose s’était joué, le peuple s’était rassemblé, de façon pacifique, pour protester contre un président sous influence qui se détournait de la volonté du peuple, désireux de se rapprocher de l’Europe. Ce que la population avait appelé « la révolution de la dignité » donnait tout son sens à l’origine du mot « démocratie » : « le pouvoir au peuple ». C’était bien cela qui s’était passé, avec une puissance que personne n’aurait pu prévoir.
Les gens s’étaient organisés ; sans qu’aucun chef soit désigné, ils s’étaient réunis par centaines, un peu comme ces cosaques qui se regroupaient par « sontia ». C’était la même chose à Maïdan. Un journaliste à l’époque s’était même demandé si les Ukrainiens avaient ça dans le sang, cette façon de s’unir et de faire face, sans chef et sans hiérarchie, chacun étant le membre d’un essaim inextricable.
K se remémorait les images de la télévision, cette pugnacité chez les manifestants, ce Rubicon qu’ils franchissaient au fil des jours. Ils clamaient que s’ils désertaient cette place à ce moment critique, jamais plus ils ne pourraient rêver d’être vraiment indépendants et maîtres de leur destin. Il y avait une force palpable qui crevait même l’écran, c’étaient des générations qui se battaient pour les suivantes, avec la puissance et la hargne qu’elles tiraient d’anciennes oppressions. Sur cette place, hommes inexpérimentés, militaires, femmes, garçons à l’allure de gavroche du e XXI siècle, mais aussi religieux de toutes confessions, ils formaient tous ensemble ce chœur, celui de la cité et du peuple, véritable Antigone qui ne cille ni ne ploie.
Fraîchement diplômée à cette époque, K venait tout juste d’emménager chez elle pour la première fois. Elle avait pris son premier poste près de la capitale Kyiv. Au départ, elle les avait suivis de loin, à la télévision, fascinée par leur détermination. Puis, poussée par Mila qui voulait prendre des photographies sur place, elle les avait rejoints. Elle se souvenait encore des pneus brûlés pour empêcher la police d’envahir la place et se protéger des tirs par des rideaux de fumée. Mila et elle s’étaient rapprochées à cette occasion. K avait admiré cette sœur, beaucoup moins sauvage qu’elle, avec cette férocité dans le corps, grimpant sans crainte barricades et gravats pour capter la bonne image.
Mila allait partout, K la retrouvait de loin, avec sa chevelure rousse qui semblait toujours prendre feu. Les deux sœurs avaient ri quand, après la promulgation d’une loi inique qui punissait le port d’un casque, tout le monde déambulait avec une passoire sur la tête. Les gens descendus dans la rue avaient gardé leur sens de la répartie, et le rire au creux de leur souffle. Sans doute tenaient-ils cela aussi des cosaques, que la fête pouvait être une réponse à l’absurdité.
Il se passait de nouveau quelque chose, comme lors de la Révolution orange, en 2004, dix ans auparavant. Depuis sa sortie du bloc soviétique et son indépendance en 1991, le pays souffrait encore de vieilles entraves qui mettaient du temps à se rompre. Son histoire n’était toujours pas un fleuve tranquille, mais l’avait-il été un jour ?
Durant ces mois, les manifestants avaient compris que la puissance d’une armée ne pouvait rien à la longue contre la détermination inextinguible d’un peuple, ivre de cette liberté qu’il avait goûtée lors de l’éclatement de l’URSS, et qu’il n’abandonnerait plus, si ce n’était par la mort.
Le 19 février 2014, au plus fort des affrontements entre la Berkut et les révolutionnaires, Mila avait été blessée au bras par un projectile, et les sœurs avaient dû quitter Kyiv. C’est à partir de ce jour que Mila avait senti quelle était vraiment sa vocation. Elle photographierait la petite histoire, celle que personne ne retient jamais, ces gens qui souriaient malgré la menace, cet enfant incrédule devant des uniformes qui brutalisaient des civils désarmés, ces prêtres toutes confessions confondues qui priaient, genoux au sol, alors que la police chargeait.
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