L'Archiviste
Chapitre 30
Cela faisait quinze jours que K faisait des allers-retours dans les galeries, au sous-sol. Elle y amendait les réalisations artistiques qu’elle avait modifiées et réfléchissait à une façon de faire passer un message, à l’instar des chrétiens, des moines copistes ou des tailleurs de pierre. Elle prenait bien soin de veiller à l’absence de l’Homme au chapeau, surtout que ses semelles pouvaient ne faire aucun bruit : K était tout particulièrement attentive aux jeux de lumière dans l’abbatiale, que la moindre présence pouvait déranger. Elle connaissait les souterrains mieux que personne.
Pourtant, elle n’était jamais vraiment seule dans ces couloirs sans fin. Les ombres l’accompagnaient, guidaient sa main pour parfaire son projet. Sur le dessin d’étude et le vitrail refaits à la manière d’Alla Horska, tout était déjà en place ; sur d’autres ouvrages, il fallait aller plus loin. À l’encre sympathique, elle avait dessiné sur toutes les pages modifiées un trézub, symbole de son pays ; celui-ci ne se révélerait qu’à proximité d’une source de chaleur, comme la flamme d’une bougie. Les techniques allaient des plus artisanales aux plus sophistiquées, mais sur un tableau de Maria Primatchenko, K avait inscrit un message sur le crâne d’un personnage de la composition. Elle avait ensuite pris soin d’ajouter des cheveux, exactement à la manière de l’artiste, à cet homme chauve.
Travaillant dans cet esprit, avec des peintures et des matières qu’elle savait sans agressivité pour les pigments originels, facilement retirables par un restaurateur d’art et ne présentant aucune conséquence sur l’aspect initial, elle reproduisait le procédé sur plusieurs dizaines de toiles, variant les occasions et les messages, ainsi que l’astuce de leur dissimulation.
Au bout de longues journées, l’archiviste était parvenue à laisser sur chacun des tableaux une ambiguïté discrète et volontaire, grâce à laquelle les amoureux de cette culture remarqueraient, à force d’attention, que certaines formes n’étaient que des ombres qui attendaient là, sans se faire connaître, qu’un soleil plus brillant les perce. Une confiance nouvelle réchauffait son cœur, elle savait qu’on radiographiait les peintures pour comprendre leur histoire. Un jour, les spécialistes éventeraient les lourds secrets qui s’allongeaient là, sous la couleur.
Sur la partition de l’hymne, la méthode avait été plus difficile à réaliser : à la fin des paroles et des portées, comme elle avait dû ajouter des mots, K avait fait correspondre chaque note à une lettre : l’ensemble de la ligne greffée au reste formait en transparence un message disant que l’Ukraine ne mourrait pas.
K s’amusait de ces codages, cela détournait ses pensées de son deuil et de Mila, elle avait même trouvé un sens miraculeux à ce qu’elle effectuait quotidiennement. La jeune femme s’imaginait sa mère, au-dessus de son épaule, heureuse de cette duperie, elle qui aimait tant plaisanter. L’archiviste ne voyait plus le temps passer, à détricoter les œuvres le jour pour les retricoter la nuit.
Vint le jour où l’Homme au chapeau lui demanda de travailler sur un ensemble de romans dans lesquels il fallait effacer les allusions aux séparations politiques et culturelles entre les deux pays. Parmi ces textes, l’un était mondialement connu : Les Âmes mortes de Gogol. Sa tâche consistait cette fois à enlever toute la satire et l’ironie à l’encontre de l’Empire russe et des mœurs régnantes. L’entreprise était colossale et anéantissait au passage tout l’intérêt de ces écrits.
Cet homme voulait opérer selon les méthodes de diffusion déjà utilisées pour les documents historiques sur Tchornobyl et l’Holodomor. C’est-à-dire que, sous un faux prétexte de générosité culturelle, on distribuerait massivement les œuvres remaniées à travers les territoires conquis et on donnerait la chasse aux exemplaires véritables, voire on proposerait tout simplement à la population extrêmement appauvrie de les lui troquer contre de la nourriture.
Tout en rectifiant certaines lignes, K réfléchissait aussi à ce que serait la seconde phase. Elle décida de jouer avec la maquette et la mise en page, mais aussi de remanier la ponctuation, afin que la dernière majuscule de chaque paragraphe forme, à travers chaque livre, un court texte expliquant l’imposture de l’exemplaire en question.
Les nuits se succédaient, et elles n’étaient jamais assez longues pour l’ampleur du travail à abattre. Mais quelque chose la gagnait, une force, un élan qui semblait se poursuivre et s’intensifier comme une habitude nouvelle. De façon étrange, il n’y avait plus de résignation mais de l’espérance, plus de peur mais un désir d’affrontement. K aidait son pays avec ses armes, loin du front, mais pour les générations futures, elle faisait en sorte que la bataille culturelle ne soit jamais perdue, que la guérilla du détail l’emporte à terme sur la trahison des formes plus imposantes. À chaque époque, il y aurait quelqu’un pour reprendre, si fiable et si vacillante soit-elle, la flamme allumée par les anciens.
Au bout de quelques semaines, elle parvint au chef-d’œuvre du lot, et à son trafic d’âmes mortes. K se demandait ce qui constituait pour chacun l’attachement à un pays, si ce n’était pas ce legs des personnes décédées qui portent les suivantes et les animent de leur souffle souterrain.
Et Gogol, qu’avait-il laissé ? Était-ce son héritage qu’il fallait regarder, ou bien ses œuvres en creux, celles qu’il n’avait pas publiées, celles qu’il avait détruites par le feu ?
Dans les livres parus de cet auteur, on pouvait déjà y voir le fil rouge de son amour de la terre, une nature généreuse où le folklore baignait les pages de descriptions à la beauté arcadienne, loin de la satire qu’il pouvait déployer ailleurs, dans sa vision d’une société hypocrite et mercantile.
K se souvenait de sa lecture d’une lettre qu’il avait adressée à un de ses amis. Elle se leva de son bureau, plongea dans les allées de la bibliothèque, les ombres derrière elle, comme un sillage vers les profondeurs historiques.
Enfin, K sortit d’un rayonnage la correspondance de l’auteur qu’elle avait en tête. Le hasard voulut que le volume s’ouvre sur la bonne page. La missive était datée du 9 novembre 1833, adressée à son ami Maximovitch. La jeune femme parcourut le texte en diagonale jusqu’à se rendre à la ligne souhaitée qui résumait toute la fougue de Gogol au moment d’écrire cette lettre. Les mots sont des biens impérissables, tout s’enchaîne avec eux, comme à leur premier jour :
Il me semble que je rédigerai une histoire de notre unique et pauvre Ukraine, au nom de tout ce que nous sommes, au nom de notre Ukraine, au nom des tombes de nos Pères.
À cette mention de l’aventure tragique de l’Ukraine, son menton tressaillit. Les ombres s’étaient accumulées dans la coursive où l’archiviste se tenait debout, le recueil entre ses mains. Elle poursuivit sa lecture, des picotements descendant de son crâne jusqu’à ses lèvres :
Je serai en mesure de faire une œuvre exceptionnelle, je dirai beaucoup de choses qui n’ont pas encore été dites.
Sitôt la dernière phrase lue, l’esprit de K s’incarna dans une pièce qu’elle n’avait jamais connue, pleine de boiseries et d’innombrables petits objets. Face à elle, un petit corps penché sur un poêle en attisait le feu.
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