L'Archiviste
Chapitre 10
K reprit ses esprits, penchée au-dessus de son bureau, la tête encore pleine des odeurs de l’atelier. Elle tenait à la main un crayon dont la mine pointait sur un visage. De surprise, elle se recula, et les pieds de la chaise crissèrent contre le sol. Le bruit se réverbéra contre les voûtes. Ce regard noir et profond, ces sourcils qui suivaient l’amande des yeux, une frange courte barrant le front juste au-dessus de la ligne des arcades : K avait dessiné le visage de sa sœur. Sans qu’elle le sache, son esprit vagabondant aux côtés d’Alla Horska, sa main avait reproduit les traits de Mila.
Elle se redressa, les sens aux aguets : pas un bruit. Un coup d’œil au-dessus de son épaule l’assura que l’Homme au chapeau n’était pas dans la pièce. Que lui aurait-il dit s’il avait entrevu ce portrait ? Sans doute cette Mila lui serait-elle méconnaissable tant son visage, sur la photographie qu’il possédait, était avili par la fatigue et la saleté.
Peut-être l’aurait-il raillée et enjointe à reprendre ce regard plein de tendresse, presque tremblant : un regard qui ne pouvait dévisager qu’une sœur, une mère ou un amour, puis l’aurait sommée de se remettre au travail. Involontairement, elle s’était retardée dans sa tâche de substituer à la figure féminine un aigle bicéphale. Il lui faudrait donc recommencer le lendemain.
Le lien entre Alla Horska et sa sœur apparut évident à l’archiviste. Elle roula le dessin et allait le placer dans son sac à dos quand elle aperçut au fond de celui-ci un éclat rouge brillant. Elle l’ouvrit en grand et le pencha vers sa lampe de bureau. C’était un morceau de vitrail, le même que dans l’atelier d’Alla Horska. K allait plonger la main à l’intérieur, quand un bruit retentit quelque part dans l’abbatiale.
Sans tourner la tête, elle sut à l’odeur de la réglisse que l’Homme au chapeau venait de revenir. Il flânait dans les différentes galeries, déplaçait des livres, en emportait d’autres. Sa présence était à l’image des ennemis dans son pays. Il occupait le territoire, imposait ses règles, détruisait arbitrairement des œuvres, celles qu’on oublierait le plus facilement, et exigeait de K d’en falsifier d’autres, celles qu’il jugeait plus estimées.
À l’arrière de la bibliothèque, dans une cour, avait eu lieu un autodafé : un ensemble de livres et de documents, prélevés dans la bibliothèque de K, que l’Homme au chapeau venait de brûler. Le noir était monté jusque dans le ciel et l’avait obscurci de ses mauvaises fumées. Plus bas, dans les galeries, d’autres fléaux s’étaient abattus sur les sculptures et les poteries ; au sol, des gravats de marbre, de céramique et d’argile s’amoncelaient. C’était un véritable désastre, K étouffait. Il était temps de partir.
K mit son sac sur son épaule, lança un dernier regard vers son bureau, puis sortit de la bibliothèque en évitant de croiser cet homme. Quand elle ferma la porte derrière elle et se retrouva dehors, l’archiviste eut une certaine peine à respirer, malgré l’air frais. Elle rentra chez elle, la tête baissée, et poussa du pied un caillou sur son chemin.
Arrivée au bout de l’avenue, K prit la première à droite. Les rues s’étaient vidées de leurs habitants, certains s’étaient exilés, d’autres se terraient dans leur appartement, on ne sortait que par nécessité. La jeune femme aurait pu faire les yeux fermés le chemin qui menait à l’appartement de sa sœur, pourtant elle ne reconnaissait rien sur son passage. Les magasins que les soldats n’avaient pas pillés avaient baissé leur rideau, les enseignes lumineuses qui tenaient encore étaient éteintes, c’était une ville qui avait perdu tout visage.
Une fois dépassées les dernières rues autrefois animées, elle arriva enfin devant l’immeuble, se tint devant lui et leva la tête vers le balcon de sa sœur : celle-ci aimait l’y attendre et la héler d’en haut. Qu’elle ne soit pas là pour ce petit rituel entre sœurs lui fit vraiment réaliser l’absence de Mila. K gravit les deux étages et entra dans l’appartement dépourvu de présence.
Sur les murs du salon, il y avait toutes sortes de photographies prises par Mila ou ses amis. Sa préférence allait aux images en noir et blanc, mais les dernières qu’elle avait prises étaient en couleurs :
« Ma façon d’entrer en rupture avec ma première approche. De l’avant, petite sœur ! »
Sur la table basse, au milieu d’emballages vides et de déchets, d’autres images avaient été éparpillées. K s’approcha : les albums photo étaient vides. Un bruit derrière elle lui fit faire une volte-face. L’Homme au chapeau se tenait à quelques mètres de là, dans le coin le plus sombre de la pièce.
« C’est vous qui fouillez dans les affaires de ma sœur ? dit-elle en montrant du doigt la table.
— Je ne m’abaisse pas à ça. Pour qui me prenez-vous ? En revanche, j’ai quelque chose à vous donner. »
Il lui tendit un pendentif, sorti de sa poche. Au bout de la chaîne se balançait une pierre d’ambre entourée d’argent. Au moment de quitter la bibliothèque, K avait eu l’envie soudaine de retrouver ce collier offert par leur père, quand elles avaient à peine dix ans. C’était pour ce bijou qu’elle était là.
Elle se souvint des paroles de son père :
« Ce n’est pas une pierre, mais une résine qui a des millions d’années. Ce que vous avez à l’intérieur est donc très ancien, du temps des dinosaures ! »
Les jumelles avaient ouvert de grands yeux. Il avait continué :
« Celle-ci est très particulière, car elle est scindée en deux. Je vous en donne une partie à chacune. »
Les petites avaient pris les colliers et les avaient passés autour de leur cou puis, avec ce rire propre aux enfants, les avaient fait se rejoindre.
« Vous voulez que je vous l’accroche ? » dit l’Homme au chapeau.
K eut un geste de recul.
Ils se fixèrent le temps de quelques secondes, puis l’homme haussa les épaules, déposa le collier et quitta l’appartement en refermant la porte derrière lui. K s’en empara, puis approcha d’un miroir et chercha sous sa chemise son collier, puis réunit les deux pendentifs en un, comme cette fois-là avec sa sœur.
L’image du dernier jour qu’elle avait passé avec Mila lui revint : elles se tenaient ici dans cette même pièce.
« Mon amie Oksana vient de partir au front. Elle veut y faire des photos. Je vais la rejoindre. Je ne tiens plus en place, ici. Si je suis impuissante face à la maladie de maman, au moins je pourrai être utile là où l’avenir de notre pays se décide. Il faut bien que des personnes documentent ce qu’il s’y passe. Ne dis rien, K. Ma décision est prise. »
Sur ces paroles, Mila avait quitté le salon, fait un sac à la va-vite et était partie sans que sa sœur puisse la retenir. Quelques mois plus tard, Mila était aux mains de l’ennemi. Et c’était à K de lui venir en aide.
Le lendemain, il lui faudrait reprendre la falsification du vitrail, comme l’Homme au chapeau le lui avait demandé, faire disparaître toute trace de patriotisme. Les épaules de K s’affaissèrent devant la glace : plus elle avançait dans cette tâche, moins elle se reconnaissait. Ce matin, dans le miroir, quand elle avait fini sa toilette et s’attachait les cheveux, c’est à peine si elle avait osé se regarder. Dans ces moments, elle avait en tête un héroïsme dont elle ne trouvait pas le chemin. Sa sœur, elle, avait eu le sien : que pouvait-elle faire, de son côté, pour ne pas se résigner tout à fait à ces obligations destructrices ? Comment faire ?
K fit le tour des pièces, toucha certains objets, regarda dans les placards comme pour y chercher Mila. Puis, à son tour, elle quitta l’appartement. Maintenant qu’elle avait récupéré ce pendentif, plus rien ne l’y retenait. Sur le chemin qui la menait vers sa mère, la jeune femme donna un coup de pied dans un petit caillou, qui alla se nicher dans un tuyau en fer. La pierre venait de disparaître, rien n’indiquait sa présence. Une idée germa dans l’esprit de l’archiviste. Trouble encore, mais elle tenait là quelque chose sans bien le discerner. Dans ce tube, par le même mouvement que le caillou, était aussi allée se cacher une solution.
Au loin, un orage grondait comme une salve d’obus. Il était temps de presser le pas, mais une espèce d’atonie envahissait peu à peu ses jambes. L’ascension de la dernière rue avant l’immeuble de sa mère était de plus en plus harassante. Elle étouffait sur les derniers mètres, et la distance qui lui restait à parcourir lui semblait à la mesure de cet effort : immense.
Elle quittait un travail qui portait à présent le fardeau de ses gestes, lui qui était auparavant si léger grâce à son amour pour la culture. Elle l’avilissait à force de suppressions et d’émiettement au-dessus du gouffre qui deviendrait l’identité ukrainienne. K avait passé ses derniers jours à effectuer des actes commandés, à biffer des vers ou à corrompre des idéaux. Elle désécrivait ce qui aurait dû être pérenne, à jamais fixé dans le plomb de l’encre. Détruire ces œuvres la rendait déjà cendres. Elle, l’archiviste, celle qui dans le passé collectionnait les histoires et les chérissait, abdiquait devant une doctrine, et devenait la Parque qui coupait les fils de sa propre vie.
K traversa le hall de l’immeuble et s’engouffra dans les escaliers. Derrière chaque porte, silencieuse comme si personne n’y vivait, une famille s’emmurait dans la stupeur, de crainte qu’un reste de conflit ne déborde sur elle. On cachait les jeunes filles qu’on ne pouvait grimer en garçons, de peur d’attirer la curiosité des soldats. Chacune des marches opérait sur K un ballottement de son esprit : une menait vers sa mère, une autre vers sa sœur, une autre encore vers l’Homme au chapeau, une dernière au cœur de son pays. Les quatre visages se superposaient jusqu’à former un tableau étrange, à l’image de ces livres qui la fascinaient enfant, où la page découpée en quatre parties égales permettait de composer des chimères encore inexistantes. Maintenant qu’elle était adulte, l’enchantement laissait place à une aporie. Aucune des créatures qu’elle pouvait assembler ne lui convenait.
K était du côté de la douceur : elle cédait volontiers son tour dans la file, s’excusait quand on lui marchait sur le pied, ne parlait pas ou peu. Étudiante vouée aux atmosphères de papier, elle avait trouvé un jour l’audace de sortir, bravant ses réticences à se mêler aux autres. Malgré tout, elle était restée comme une annotation dans la marge, de l’autre côté de la ligne bleue. Des pages, comme de la vie. Quand elle repensait à ces années-là, le regard des Justes, des résistants, la hantait. À la demande de contrefaçon avait jailli en mémoire le visage de ses professeurs. La barbe broussailleuse de l’un, le claquement de langue en grec d’une autre.
Son existence avait toujours été peuplée de fantômes, ceux de ses grands-parents qu’elle n’avait connus qu’au travers d’albums-photos, celui de son père qui avait disparu très tôt.
Avec sa sœur Mila, c’était tout naturellement qu’elles étaient revenues s’occuper de leur mère, quand la perspective de la perdre s’était faite imminente : mère et filles, les rôles s’étaient inversés, sans qu’elles y aient perçu une quelconque épreuve. C’étaient les choses de la vie.
Pour K, les livres avaient toujours suffi à étancher sa soif de voyages et de découvertes, ils avaient été une forme de contrepoids à ces disparitions, sans que son corps n’ait eu besoin de fuite en avant. Mila était son opposée, à parcourir les routes plutôt que les pages, sa façon à elle de chercher ces figures perdues, mais cette baroudeuse était tout de même revenue s’occuper de leur mère. Pour un temps.
K arriva à la porte de chez sa mère, elle l’ouvrit, puis s’adossa contre le mur de l’entrée. Deux mondes s’opposaient : les rives de l’enfance, les jeux avec sa sœur, et la violence de ce conflit.
OceanofPDF.com