L'Archiviste

Alexandra Koszelyk · Chapitre 43 sur 51

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L'Archiviste

Chapitre 41

 

K ne croyait pas ces paroles lénifiantes, elle s’était faite à l’idée que la bibliothèque serait son tombeau, qu’elle n’en sortirait pas vivante. Il était facile pour cet homme au bras long et aux moyens hors de mesure de faire croire à un accident, un cambriolage qui tournerait mal ou encore un suicide. Comme Alla Horska il y a une cinquantaine d’années, les solutions ne manquaient pas. La lampe à son bureau faisait comme une tache blanche devant elle. Puisqu’elle travaillait sur un artiste de la ville de Kharkiv, elle se rappela un article que son père avait signé à ce sujet.

L’archiviste s’appuya des deux mains sur son bureau et se leva. Sa démarche rapide n’avait rien d’une déambulation dans les rayons. Après avoir bifurqué plusieurs fois, s’être assurée qu’elle n’était pas suivie, elle entra dans l’allée des archives urbaines, alla à la lettre K : Kharkiv, jadis la première capitale de la République ukrainienne soviétique.

Elle en sortit une grosse liasse de papiers attachés ensemble par d’énormes trombones, son corps titubant un peu sous le poids. Le papier jauni venait d’un autre temps, si proche et pourtant si archaïque d’apparence, ce temps fugitif où l’on tapait encore à la machine à écrire. Avec son doigt, elle suivit le sommaire, avant de tomber sur ce qu’elle cherchait : dans les années 1930, l’État soviétique avait convié l’ensemble des bandouristes ukrainiens à donner une représentation musicale au théâtre de la ville.

K tourna la page. Face à elle, une vingtaine d’hommes en chemise folklorique, derrière eux des femmes avec les mêmes couleurs : rouges et noires, l’une pour la passion et l’amour, l’autre la tristesse et la mort. La jeune femme passa l’index sur ces visages. Ces pauvres gens, ravis d’être à l’honneur, ne pouvaient rien savoir de la suite des événements. Ils posaient fièrement, leur bandoura sur leurs genoux. Impossible pour eux d’aller plus loin que leur plaisir, de se méfier un petit peu. Évidemment. Comment imaginer faire d’un tel moment l’acte conscient de leur mort ?

Le soir, dans les coulisses, ils avaient répété, remplis de joie à l’idée de partager leur art avec les spectateurs. La bandoura était l’instrument de l’Ukraine, celui qui symbolisait l’Hetmanat des cosaques au e XVII siècle, grâce à laquelle la parole naviguait entre les hommes, les histoires passaient et fondaient leur terreau commun. Sous leurs doigts, la bandoura vibrait : posée contre eux, elle était le prolongement du cœur.

Ce soir-là, donc, au moment où le rideau s’ouvrit, les artistes tombèrent devant une salle sans public : aucun civil n’avait été invité, au lieu de cela, des soldats en arme. Les cordes des instruments face au métal des mitraillettes. Après un temps de sidération, les bandouristes se regardèrent, hochèrent la tête et, d’un accord tacite et spontané, jouèrent le début de l’hymne ukrainien, la tête haute, les yeux dans ceux de ce public mortel qui accueillirent la musique par une salve de balles.

La gorge de K se serra aux dernières lignes de l’article, cela lui faisait toujours le même effet, quand elle lisait ce document. Cette différence centrale, qui résume toute expérience, entre celui qui donne la mort et celui qui la reçoit. Ces artistes avaient été assassinés pour étouffer le patriotisme ukrainien. Leur instrument ne représentait qu’un monde condamné qu’il fallait chasser de l’imaginaire collectif. C’était la même méthode avec l’Homme au chapeau, mais plus insidieuse, sans qu’aucune arme, jusqu’à hier, ne soit pointée.

Pourtant, malgré la mort de tous les bandouristes et les efforts de censure, le peuple avait continué de confectionner ces instruments, d’initier leurs enfants à cette musique, et, près d’un siècle plus tard, des chanteurs qui s’accompagnaient de bandouras sillonnaient villes et campagnes, divulguant toujours l’épopée des cosaques.

Un bruit lui fit tourner la tête : l’Homme au chapeau était toujours là, quelque part, à la guetter. Elle sentait l’odeur suave de son bâton de réglisse. Un frisson parcourut son échine : elle se savait comme ces artistes, prise dans le piège à souris de sa bibliothèque.

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