L'Archiviste
Chapitre 14
L’archiviste ne savait pas encore exactement à quel monument de sa culture elle allait devoir porter un coup infidèle ; mais elle avait déjà reconnu au cuir lisse, posé sur le bureau, qu’il s’agissait d’une reliure en vélin du e XVIII siècle : un texte qui remontait donc à l’État cosaque. Et à ses côtés, disposées en ligne, droites comme des soldats à la revue, de petites poupées en tissu. Les mêmes exactement que celles installées sur la commode de sa mère. Leurs visages étaient de simples croix rouges, sans yeux ni bouche.
K se mordit les lèvres. Dépouiller les œuvres du patrimoine la replongeait immanquablement dans ses souvenirs personnels. C’était la beauté paradoxale de cette barbarie, elle refleurissait sa mémoire. Ainsi une autre histoire remonta-t-elle des limbes. Lors d’un après-midi d’hiver, alors que la buée givrante sur les carreaux les protégeait de la lumière grise du ciel, sa mère avait appris à ses filles le secret de fabrication de ces poupées.
« Prenez cette bande de tissu, les filles, puis enroulez-la de façon à… Un instant !… Voilà… à former cette surface pleine qui sera le buste. »
Les jumelles s’essayaient à reproduire la démarche avec de beaux gestes pour leur âge, nets et fermes, qui tour à tour faisaient et défaisaient par de multiples tentatives. Leur mère les regardait donner forme, affirmer qu’elles étaient déjà capables de créer, à peine maîtresses de leurs petites mains fougueuses.
« Ensuite, avait-elle ajouté, formez des nœuds… comme cela ! Pour modeler les différentes parties. »
Les gestes de la mère étaient plus lents que ceux des jumelles. Le jeu des mains hypnotisait les fillettes qui devenaient calmes, le visage tourné vers les doigts fins caressant la toile. Quand ce fut son tour, Mila se leva et alla ouvrir la boîte d’aiguilles.
« Surtout pas, ma chérie ! Surtout pas ! La motanka ne doit pas être percée, le tissu ne doit pas être altéré, cela porterait malheur ! »
Ces paroles l’avaient surprise et Mila en avait renversé le contenu de la boîte sur le parquet. Tout s’était éparpillé comme des aiguilles de pin. Pour aider sa sœur, K s’était emparée d’un aimant à l’abandon sur la table, et les avait récupérées par grappes. Le temps de les ramasser toutes, la mère avait terminé sa première motanka.
« Je l’ai rembourrée avec l’herbe de votre jardin favori. J’ai pris soin de la sécher. Elle portera un peu son odeur ! »
La poupée était étrange, sans les yeux ou le sourire qui auraient pu la rendre jolie.
« Elle me fait peur, maman… avait chuchoté Mila en se cachant derrière sa mère.
— Au contraire, c’est un visage sans identité, ma chérie, chacun est libre de l’imaginer comme il le souhaite. Mais attention ! Si jamais te prenait l’envie d’y coudre des yeux, ce serait comme si tu y avais mis les tiens ! La légende raconte que celui qui ose le faire voit son âme se glisser dans le corps de cette figurine. Cela fait cinq mille ans que ce rituel existe, il possède la force des générations. À chacune, son pouvoir se renforce. »
Elle la lui avait tendue dans un petit rire dont K se souvint, les larmes aux yeux. Mila l’avait prise du bout des doigts, elle n’arrivait pas à retrouver sa tranquillité et tentait, en regardant ce visage vide, de raisonner sa peur, par les moyens que lui avait suggérés sa mère. Mais l’enfant ne pouvait rien imaginer à cause d’une si grande absence.
La brume de cette mémoire se dissipa sur l’effort de sa sœur.
À présent que l’archiviste regardait les diverses poupées sur son bureau, cette peur enfantine, que Mila avait eu le courage de confesser et qui avait été aussi la sienne, avait perdu toute son emprise. Posée à côté du livre des Cosaques et des motankas rouges et noires, une enveloppe contenait les dernières consignes :
Les cosaques forment l’identité de votre patrie. C’est une aberration, car ils ne respectaient rien. Comme ils étaient ivres à longueur de temps, la barbarie à fleur de peau, il vous suffira d’exagérer ce trait pour les rendre minables. Il est temps de mettre de l’ordre dans tout ça, de leur donner un véritable chef à honorer. Dans ce sens, vous ajouterez quelques lignes et vous en ferez disparaître d’autres. L’œuvre dont vous devrez faire une version à l’usage de la jeunesse : le roman Taras Bulba de Gogol.
Au froissement du papier, les ombres s’étaient rassemblées autour de K. Cette fois-ci, elles avaient des allures guerrières. Une silhouette colossale se détacha du groupe et s’approcha. De son dos dépassait la poignée d’un sabre. Elle se courba et, d’un geste lent et ample, toucha l’épaule de l’archiviste.
K tendit l’oreille, il lui sembla entendre un bruit régulier, comme celui d’une ancienne locomotive à vapeur. Cela se rapprochait, ce n’était pas un train, c’était quelque chose de plus tourmenté, un rythme ternaire : le galop d’un cheval. K fit volte-face et se retrouva dans une plaine lumineuse, loin de l’obscurité qui enveloppait la bibliothèque.
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