L'Archiviste

Alexandra Koszelyk · Chapitre 33 sur 51

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L'Archiviste

Chapitre 31

 

 

« Nul, nul, nul ! » hurlait Mykola Gogol.

Les flammes dansaient de façon désordonnée, lançaient des ombres sur le haut de son visage, enfonçant les yeux dans leurs orbites jusqu’à les faire disparaître. Assis sur une chaise à trois pieds, l’écrivain regardait le brasier avec découragement et colère. À la main, quelques pages qu’il relisait avant de les rouler en boule et de les jeter dans le feu.

L’écrivain monologuait, sans détacher son regard de cette lumière dévorante :

« Je n’y arriverai jamais ! Ah ça, je sais parler de la turpitude de l’être, de l’agonie des âmes vouées à se corrompre au dieu du commerce, je sais décrire l’infamie qu’est la servitude, décrire cette société gangrenée par les passions hypocrites et avaricieuses, cette mesquinerie qui touche aussi la paysannerie, je l’ai bien en main ! Mais parler des belles choses, de cette terre que je veux restituer dans la page, impossible ! »

L’homme à présent s’était levé et, d’un mouvement rageur, avait frappé une pile de livres à proximité du fauteuil. À l’extérieur, dans les rues de la ville, des bourrasques de neige se heurtaient aux carreaux, s’y collaient en prenant des teintes rouges, puis coulaient en rigole, à la première éclaircie, pour s’échouer sur le rebord de la fenêtre. Mykola les fixait sans les voir.

Depuis toujours, il s’était promis d’écrire un livre sur l’Ukraine, sur ce pays qui avait porté ses premiers pas, où il avait vécu ses premières amours, ses premiers écrits aussi. Parti depuis à Paris, il déambulait dans l’exiguïté de la capitale et les malédictions de la misère, passait de rue en rue sans pouvoir accrocher son regard ailleurs que sur ses propres pensées. La sauvagerie et le plateau des steppes lui manquaient affreusement, surtout quand les frimas s’éternisaient et allongeaient les nuits.

L’écrivain ne réussissait aucun texte, même court, glorifiant cette nature qui lui manquait tant. Dans ce petit meublé à la vue barrée par d’autres immeubles, la rêverie et l’évasion de l’esprit ne démarraient jamais leur course, autre malédiction de cette ville étouffée : il n’y avait qu’un lacis de rues impénétrables pour l’esprit, là où il aurait préféré les blés de sa terre ondoyant sous les assauts du vent. Il avait gardé sur sa table un bouquet de tournesols séchés, maigre touche de couleurs entre ces murs d’un appartement blanchi à la chaux. Sa mère le lui avait donné lors de son départ :

« Kolia ! Tu ne peux pas partir sans notre soleil ! »

Il connaissait parfaitement ce mythe : le tournesol était cette fleur tombée sur leur terre, c’était là que le dieu du Soleil avait choisi de semer ses graines. Depuis, chaque jour, la fleur suivait sa course, par fascination pour ce qui l’avait fait naître, puis elle se fermait à l’approche de la nuit.

« Fais pareil, mon fils, tourne ton regard vers les tiens, c’est là qu’est la lumière, ne l’oublie pas. »

Depuis, la teinte des fleurs avait perdu de sa superbe. Chaque matin, Mykola passait néanmoins devant le bouquet, et il lui suffisait de le voir pour se rappeler les fins d’été à jouer à cache-cache dans les champs, pour susciter chez lui cette envie d’en dire plus et de tourner sa littérature vers l’est.

En réalité, l’écrivain mourait à petit feu, comme son brasier qui s’étouffait dans le poêle de toutes les cendres de papier. Malade, dépressif, il s’acharnait à écrire des textes pour se consoler ; mais, perfectionniste, il les détruisait tous avant de les avoir fait lire. Plus personne n’avait ce droit, de toute façon. Depuis la mort de Pouchkine, nul ne trouvait grâce à ses yeux. Il s’engluait dans ses tentatives, pensait quelquefois à son ami disparu, tournait presque de l’œil quand il se remémorait les bons moments et leur franche camaraderie. Il restait seul en son monde, et que pouvait-il savoir ou juger de son œuvre ? Ne lui fallait-il pas un tendre mais lucide regard extérieur ? Un regard fraternel ? Celui d’Alexandre Pouchkine.

Chaque soir, dans cette chambre sous les toits, le temps passait à reculons. Gogol avait fui Saint-Pétersbourg, car personne n’y saisissait le message de ses livres. Dans l’espoir d’être mieux compris, il avait fait le voyage jusqu’en France, se souvenant néanmoins de la recommandation de sa mère, d’être tourné vers le soleil de son berceau. Mais loin des siens, l’artiste s’était replié sur lui-même, la nuit était permanente, et l’écriture était devenue une fenêtre capricieuse, qui ne donnait pas toujours sur les paysages et les personnes de sa terre natale. Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’il avait compris que l’inspiration avait besoin de la proximité de son sujet.

Ce soir-là, dans la petite pièce lourde de livres et de bibelots, Gogol eut l’impression que quelqu’un le regardait, une ombre dans un coin, ou derrière le paravent, une respiration qu’il ne reconnaissait pas tout à fait.

« C’est toi, mon ami ? Tu es venu me voir ? »

Il tournait les yeux de chaque côté de la pièce sans rien déceler, le visage et l’esprit prêts à croire l’impossible.

« Oh, mon ami… Si c’est toi, je veux te confier ma peine ! Je me suis lancé dans une entreprise dont je ne mesurais pas l’envergure. Cette Ukraine que je veux peindre, ces images qui la font vivre dans ma tête, ces sensations que je croyais porter en moi et que je n’éprouve plus ici, j’essaie chaque soir de les retrouver et de les coucher en mots, mais le résultat n’est jamais à la hauteur ! Ma prose est ridicule, indigne de son objet ! Comment réduire ma patrie à quelques mots, elle, la changeante, l’ambiguë, comment mettre sur le papier ses coquelicots, ses cosaques dont chaque geste porte la liberté, comment dire l’étendue de ses jaunes, de ses dorés, sous un ciel sans nuage, et ses steppes que le soleil arrose ? Chaque soir je m’y remets, chaque soir le poêle doit réchauffer mon cœur qui se glace devant ces phrases pas assez justes. Pour terminer, chaque matin, mes mains restent vides, ma vie tourne comme ce manège en bois en bas de ma fenêtre : sans personne, sans rien. Tu es là ? C’est bien à toi que je parle, mon ami ? »

L’artiste paraissait perdu, sa bouche se tordait sous la peine. Mykola se rassit, prit sa tête entre ses mains et poursuivit :

« Et que vont penser les autres ? Ceux qui attendent mes manuscrits, ces amis que j’ai mis dans la confidence et me prient de leur faire lire ce grand projet… Que je ne peux pas écrire sur l’Ukraine ? Que je m’en détourne ? Que je l’abandonne ? Que je ne suis qu’un pleutre qui a fui sa terre et la répudie une seconde fois car je n’arrive pas à écrire sur elle ? Et plus tard, dans un siècle ! Que restera-t-il de moi ? Mes œuvres qui le plus souvent vantent un Empire russe et se moquent gentiment de ses insuffisances ? Est-ce là tout ? Qui pourra rétablir la vérité, et comprendre qu’il est bien plus difficile d’écrire sur un sujet qui nous tient à cœur que sur tous les autres ? Que la force exercée par un tel amour peut aussi être une pétrification pour son auteur ! »

Il pleurait à présent.

« Combien de temps me reste-t-il pour faire ce livre ? »

Dans le poêle, le brasier s’éteignait doucement. Bientôt, il ne resta plus qu’une silhouette courbée sur elle-même ; même la neige sur le carreau semblait plus sombre.

L’archiviste se retira de la pièce, laissant l’auteur avec ses propres fantômes.

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