L'Archiviste
Chapitre 9
« Je ne céderai pas ! »
La voix d’Alla Horska, avec son timbre reconnaissable entre tous, était ferme et déterminée. Son amie Elena se dit que c’était un jour où on ne la contredirait pas. Alla parlait ukrainien, continuait à le faire malgré les interdictions officielles, les réprimandes et les incarcérations. Cela ne faisait que quelques semaines qu’elle avait retrouvé un atelier en vue de poursuivre son travail. Mise au ban de la société pour avoir osé parler sa langue maternelle en public, elle donnait une coloration sacrée à chacun de ses mots, comme l’enfant qui se saisit du langage et lui accorde une pieuse attention.
Face à elle, une étude de son prochain vitrail : au centre, la figure de Taras Chevtchenko, le regard droit, le poing gauche levé avec courage. Dans l’anse de son bras droit replié, une jeune femme blonde, l’allure triste, la tête baissée contre la poitrine de l’homme. Un vers en exergue :
Je magnifierai ces esclaves muets ! Je mettrai les mots comme leurs gardiens !
« Ils ne veulent pas de cette composition, mais souhaitent une autre figure ! Pourtant, il n’y a que lui qui peut porter cette idée. À la fois poète, chantre et peintre : sans lui, l’Ukraine ne serait pas ce qu’elle est ! »
Le sang battait à son cou une révolte qu’elle dominait de plus en plus mal.
Alla était une petite blonde trapue, les cheveux au carré, les yeux noirs remplis de la même résolution que sa voix. Grand ouverts sur le monde, ils avaient cette curiosité des vieilles âmes, qui voient bien au-delà d’elles-mêmes, portées par un destin qui les dépassera finalement. Pour ceux qui avaient l’œil, d’anciennes fatalités voilaient quelquefois l’éclat de son regard, jamais plus de quelques secondes, dans les moments où l’artiste se pensait seule. Ses amis craignaient le pire : son engagement et son opiniâtreté face au régime passaient à leurs yeux pour un comportement suicidaire.
« Ils peuvent faire ce qu’ils veulent de la politique et de la nécessité ! Qu’est-ce que ça me fait, au fond ? Mon art n’aura pas des allégeances que je ne lui reconnais pas. Je lui ferai mener innocemment sa vie. Les choses de cet ordre ne sont pas des courtisanes appelées à se courber vers des exigences aussi mouvantes qu’éphémères !
— Alla, on en a déjà parlé des centaines de fois, remarqua Elena, inquiète.
— Tout au plus, que me feront-ils ? Ils me rayent des artistes soviétiques, font disparaître mon nom, et après ? »
Elle s’emporta :
« Qu’ils me remettent dans ce bâtiment gris près de la cathédrale Sainte-Sophie, j’y étais très bien pour penser ! J’entendais les flots du Dniepr qui lui s’évade toujours vers le sud, et de la fenêtre je voyais le vert de la colline dont le fleuve marquait la silhouette ! Tout ce qui m’entourait était au peuple ukrainien : il n’y a jamais eu personne de moins enfermé que moi, à ce moment-là. »
Alla lançait sa fougue vers son amie, tandis qu’elle réalisait à la gouache une première approche de son vitrail. Elle eut un geste d’agacement et posa son pinceau.
« On n’enferme pas la conscience de soi. Elle ignore la prison du corps et ses commotions ! Ils peuvent m’isoler mille ans derrière une porte, j’en sortirai avec une façon de penser qui me vaudra d’y retourner dans la seconde ! Au pire, l’image que j’ai d’eux peut me faire manquer un trait, comme ici. »
Elle montra de son index le galbe d’une joue, sur le visage de la jeune fille. Elena se pencha sur la toile, et ne vit rien là-dedans qui témoigne d’une quelconque erreur.
Alla n’aimait pas perdre de temps, il lui fallait combler tous les instants de sa vie, ne jamais se reposer ni se morfondre. Aussi cherchait-elle dans cette agitation tout ce qui pouvait la toucher, la nourrir : tout ce qui fait la matière des œuvres. Mais son choix de vie ne l’emmènerait pas loin. La veille encore, elle venait tout juste de sortir d’un procès avec pour chef d’accusation la possession d’un livre en langue ukrainienne.
Son amie le voyait bien : Alla ne ferait jamais de concessions à propos de ses choix ou de ses désirs. Les répressions ne cesseraient jamais, d’autant plus qu’elles n’avaient pas besoin de tout savoir pour faire disparaître une personne. C’était ainsi qu’on pouvait, en ce temps-là, mourir par hasard, ou par malentendu ; alors que penser d’une artiste ouvertement hostile à leurs yeux ? Malgré tous ces périls, Alla ne pouvait pas s’empêcher d’évoquer l’Ukraine dans son art. De toute façon, elle ne savait pas faire autrement.
Alla continuait de regarder son étude, et poursuivit son dessin au fusain. Sous ses doigts, la texture du graphite la détournait de cette discussion qui épuisait ses forces. Mais son amie poursuivit :
« Rien ne vaut qu’on joue sa vie. »
L’artiste interrompit son geste sur une moue, la main arrêtée en l’air un instant, puis le reprit de façon plus marquée, appuyant à l’excès sur le papier :
« L’art n’est pas rien, justement. Si je m’obstine dans cette voie, ce n’est pas pour moi, il n’y a rien d’égoïste là-dedans. Moi, je ne suis rien, par exemple, seulement de passage ici. En revanche, je me dois de transmettre la mémoire de mon peuple. Si je ne me bats pas pour lui, qui le fera dans l’avenir ? Comment les futurs artistes pourront poursuivre notre tâche, si nous n’avons pas maintenu le lien ? Comment les générations futures pourront se construire, si nous nous taisons ? Je me dois de continuer, et j’ai une confiance absolue en la jeunesse, ils trouveront le moyen de s’extirper de cette dictature, d’être libres à nouveau, même si cela prendra du temps. Personne ne peut éternellement demeurer un esclave, même les bêtes ont envie de liberté et ne sont jamais plus joyeuses qu’à trottiner dans un champ ! Si je peux aider la jeunesse à aller plus vite dans cet appel de liberté qui arrivera forcément, alors je le ferai. »
Puis, après avoir relevé la tête et fixé son amie, elle prit ses cheveux à pleines mains, les dégageant pour mieux respirer, et dit d’une voix forte :
« Et rien ne m’arrêtera ! »
Son amie savait ce qu’Alla avait en tête à cet instant. Elle avait toujours la même mélancolie quand elle y pensait. L’artiste poursuivit :
« Mes souvenirs sont un énorme fardeau. Ce que le gouvernement a fait dans les années 1930, ce que cette ordure de Staline a permis ! Quand avec Vasyl Symonenko et Les Taniuk nous avons découvert cette fosse commune. Ces milliers de corps que ces pantins ont tués d’une balle dans la nuque, tu crois que je peux dormir avec cette image ? Et ceux qu’on n’a pas tués, mais qu’on a déportés, ces pauvres artistes, comment penses-tu qu’ils ont survécu ? Et ce peuple à qui on a interdit de parler sa propre langue ! Du jour au lendemain, ils ont perdu les marques de leur enfance, cet équilibre que chaque être essaie de préserver. Dans les rues, chez l’épicier, le boulanger, à l’école, une autre langue avait été imposée, jetant l’opprobre sur l’ancienne. Étrangers dans leur propre pays… »
Soudain, elle s’arrêta, prise par un hoquet de tristesse. Elle détourna la tête avec violence, mais le tressautement de ses épaules la trahissait. Les larmes portaient le poids de la mort de son ami Vasyl, avec lequel Alla avait mené une enquête après cette macabre découverte. Tous les deux, ils en avaient même parlé au conseil municipal de Kyiv, ils avaient cru au pouvoir libérateur de la parole. Alla était persuadée que cette dénonciation de la barbarie permettrait de faire éclater les mensonges staliniens. Mais quand le corps de Vasyl avait été retrouvé sans vie, tout s’était écroulé.
Alla avait appris la mort de son ami alors qu’elle dînait avec son père. Soudain, la nuit avait été plus noire. La jeune artiste avait pleuré à la fois son ami mort, mais aussi cette injustice : elle, elle était restée en vie. Pour quelle raison ? Parce qu’elle était une femme ?
Depuis ce soir-là, Alla souriait moins et s’était réfugiée dans l’art qui était devenu la seule porte vers un monde libre. Puisque dire la vérité ne menait pour l’instant à rien, il fallait bien trouver un subterfuge pour qu’elle éclate tout de même un jour.
Alla s’était levée et dirigée vers la seule fenêtre de la pièce. Un rayon de lumière balayait ses cheveux.
« Moi, j’ai envie de parler ukrainien, de sentir ses lettres mouillées sous ma langue. Je veux mourir en me disant que dans trente ans la jeunesse parlera ukrainien, qu’elle ne souffrira plus comme moi aujourd’hui. De mon côté, c’est trop tard, mes belles années sont passées, mes épaules ont trop porté pour se relever à nouveau ; mais eux, là, ces petits, je veux qu’ils sachent d’où ils viennent. Pour avancer, il faut tenir entre ses mains la lampe de son passé. Sinon, aucun génie ne pourra en sortir. »
Elena soupira. Une mèche de cheveux retomba devant ses yeux, cachant entièrement son regard.
Ce serait dans cette même posture que la jeune femme se tiendrait quelques années plus tard, face au rapport annonçant la mort d’Alla.
Tuée par son beau-père
Les mots écrits par le légiste seraient formels : Alla et son beau-père s’étaient disputés, et l’homme l’avait frappée à la tête avec un marteau.
Elena ne cesserait d’y voir une banale manipulation, l’éternel jeu de dupes entre police et citoyens désabusés. Il n’avait existé aucune tension entre Alla et son beau-père : pour s’être assise plusieurs fois à leur table, elle savait qu’il aurait été incapable d’un tel geste ni même d’aucune colère envers sa belle-fille.
Vainement, elle tournerait des jours et des jours autour de la morgue et ne pourrait revoir le corps d’Alla, ni dire adieu à son amie. Son cercueil serait scellé sur-le-champ par les autorités et défendu des curiosités amicales. De quoi auraient-ils peur, au fond ? Que son cadavre parle une dernière fois ukrainien ?
Le mensonge proliférait dans les années 1970, il était le socle du monde soviétique. Les gens n’imaginaient même plus une réalité sans lui. Elena comprendrait alors ce qu’avait voulu dire Alla, et elle espérerait aussi que dans trente ans, avec le nouveau millénaire, la jeunesse pourrait parler ukrainien, afin que la mort d’Alla ne résonne pas dans un espace vide.
À cette jeunesse de magnifier cette esclave muette, de mettre des mots contre ses geôliers. Son art la garderait de l’oubli.
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