L'Archiviste

Alexandra Koszelyk · Chapitre 30 sur 51

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Chapitre 28

 

« C’est tombé hier, Maria, le parti t’a cataloguée parmi les artistes naïfs ! »

La peintre posa son pinceau, l’intérieur des mains aussi coloré que la toile qu’elle laissa reposer. Elle regarda Oksana, la fille de son amie : l’adolescente avait encore le nez dans le journal, parcourant les lignes de l’article qui était consacré à l’artiste, tordant légèrement sa bouche sous l’effet de la contrariété.

Sur les murs blanchis à la chaux étaient représentés différents motifs aux formes géométriques : une échelle blanche, des triangles, des sortes de bâtons qui se terminaient par des branches, des roues à picots.

« Ils ne font que répéter ce qu’ils ont déjà dit il y a plusieurs années. Tu devrais mettre ce torchon au poêle. Ce n’est pas demain qu’ils comprendront quelque chose à l’art. Ça n’a jamais été une ambition chez eux », fit l’artiste avec un sourire.

Ses douleurs la tenaillaient toujours, mais, de façon étonnante, jamais quand elle peignait. Elle avait alors un visage serein, captivé par les figures qu’elle traçait.

« Pourquoi s’acharnent-ils sur toi ainsi ?

— Parce qu’ils ont peur des choses simples. Et des vieilles dames qui ne sentent plus leurs jambes », répondit Maria sur un clin d’œil.

Elles rirent toutes les deux à cette malice pleine d’autodérision. Durant quelques secondes, la gaîté parfuma la pièce d’arômes de peinture.

« Raconte-moi encore d’où te vient ton inspiration.

— Des rêves, ma douce. Quand je me lève, je sais ce que je vais pouvoir peindre dans la journée. Je n’ai plus qu’à laisser aller le pinceau sur ma toile et elle se remplit d’elle-même. J’ai presque honte à le dire : c’est une chose qui semble se faire sans moi, à partir de la main.

— Pourquoi choisir de telles couleurs, si vives ? »

La jeune fille était toujours curieuse.

« Parce que ce sont celles que m’inspire la nature. J’ai dû très longtemps la regarder pour lui découvrir ce visage. Il n’y a qu’ici, dans notre village, que je me sens de la peindre. Quand mes toiles ont été exposées en France, qu’on a appris que certaines avaient fasciné Picasso, les gens du coin m’ont dit que je les quitterais bientôt, que j’irais en France, où je pourrais devenir célèbre. Ils ne pouvaient pas savoir qu’un lieu est parfois inséparable de l’artiste. Par l’horizon, par les couleurs qui flottent et s’écoulent avec la courbe du soleil. Par tout cela, je suis tenue. Si je pars, je ne pourrai plus peindre. »

Oksana regarda à l’extérieur. De la buée s’était formée sur la fenêtre, et le paysage était pris dans un halo de brume, rendant la réalité onirique. À côté d’elle se trouvait un panier en osier rempli d’œufs peints. Chaque année, c’était le même rituel : Maria les évidait puis les colorait avant de les décorer. La jeune fille était toujours fourrée chez l’artiste durant ces jours qui préparaient les Pâques.

« Dans l’article, ils disent que tu reprends les motifs des pysanky. »

La jeune fille se leva, passa près du poêle d’où sortait une douce chaleur, y jeta le journal et rapporta la corbeille. Elle sortit un œuf sur lequel était représenté un arbre.

« C’est mon préféré ! s’exclama Maria. Il s’agit de l’arbre de vie. Tu sais, on prête aux œufs de forts pouvoirs, ce sont comme des talismans, ils protègent la maison et ses occupants. Sa forme ronde ne te rappelle pas un autre cercle ?

— Si, le soleil ! s’extasia Oksana, en montrant du doigt l’astre caché par les nuages, aux rayons encore faibles en ce mois de février.

— Cet œuf possède en lui une certaine forme de magie. Grâce à ces symboles dessinés qui incarnent la vie, il permet au soleil de devenir plus lumineux. Ce n’est pas un hasard si on chasse les œufs à Pâques, lorsque le soleil brille à nouveau. C’est une célébration de la nature renaissante qui tourne le dos à l’hiver. Mon art ne fait qu’imiter ce que les païens avaient compris depuis les origines. Je n’ai rien inventé ! » continua Maria en levant les deux mains en l’air.

Elle prit à son tour un œuf qui représentait un cerf. Ses bois portaient le soleil.

« Alors, vois-tu, que des Académiciens classent ma peinture comme un art mineur, cela me fait sourire et ne m’atteint pas : il faut savoir dépasser les apparences. Derrière ma naïveté, c’est la vie que je loue. Pour les Soviétiques, seul le réalisme socialiste a sa place : reproduire avec exactitude le réel est pour ces hommes le seul horizon valable, mais ils n’ont pas compris que mon art très fictionnel représente des forces que ce courant artistique et officiel ne parvient pas à saisir. Après tout, le comprendraient-ils qu’ils n’en voudraient toujours pas ! À leurs yeux, l’imaginaire est dangereux, car il peut conduire à un autre monde, une autre réalité qui échapperait alors au pouvoir. Ne dit-on pas que le potentiel d’un esprit est infini ?

— Tout de même, cela t’éloigne des autres artistes, tu ne peux pas discuter avec eux !

— Je suis seule en effet, mais je t’ai toi, et ta mère. Je n’ai besoin que de la nature pour mon travail et non de conversations avec mes confrères. Je ne fais pas un art savant, je ressens tout. »

Puis, après un temps de réflexion :

« L’œuf peint, la pysanka, ça tire son origine de pysanti : écrire. J’écris le monde, voilà ! Cela me vient en te parlant !

— Comme ces tombeaux que tu peins depuis la mort de ton mari ? »

La peintre fixa la jeune fille sans mot dire.

L’adolescente n’était pas encore tout à fait sortie de cette période candide qui parfois se rapproche d’une certaine cruauté, sans en avoir conscience. Les fameuses vérités de l’enfant.

Le mari de Maria avait disparu au combat, durant la Seconde Guerre mondiale. Personne n’avait retrouvé son corps.

Maria se leva, se servit un café et revint, la tasse fumante entre ses mains :

« C’est la seule manière que j’ai trouvée pour pouvoir faire mon deuil : matérialiser sa mort par ce qui la cache, c’est la fonction des tombes. L’art permet ça : faire parler ses fantômes derrière un voile. Et la terre, celle qui les accueille, nous guide. On en revient au point de départ, tu vois !

— La nature ? Celle qui cherche à reprendre ses droits autour de Tchornobyl ? »

Maria acquiesça :

« Elle reprendra ses droits. Mais ce temps sera long. À l’image de l’art naïf qui un jour sera compris par les hommes. Mais tant qu’ils ne comprendront pas que la nature les appelle, témoigne des désastres, il faudra que des artistes comme moi s’obstinent dans leur tâche. C’est devenu vital, et plus les années passeront, plus il faudra entendre cette nature. »

Au moment où Maria terminait son café, la porte s’ouvrit. Dans l’embrasure, la silhouette de la maman d’Oksana se détacha. Il était temps que la jeune fille rentre chez elle. Les deux femmes se levèrent et franchirent le seuil de la porte. Elles se quittèrent sur un léger signe de main. Oksana reviendrait avec ses questions. L’heure était venue pour Maria de retrouver la nature.

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