L'Archiviste
Chapitre 46
Cela faisait une semaine que K était revenue à sa tâche. Et ce matin-là, à peine passées les portes de la bibliothèque, elle tomba sur ce livre, déposé au milieu de son bureau, vide par ailleurs. Sa mémoire lui avait toujours suffi pour reconnaître chacun des livres de sa bibliothèque. Possédant le souvenir des couvertures, des tranches et des dos, son cerveau compilait, organisait et archivait lui aussi. C’était son seul orgueil et devant celui-là, pas la plus petite réminiscence ne s’agitait sous son crâne. Elle ne l’avait jamais vu : ni sur son bureau, ni sur aucune étagère, ni, elle en était sûre, dans aucune des situations de sa vie, à l’université, chez des amis, dans une librairie, chez un bouquiniste.
De petit format, épais de deux à trois centimètres, il attirait immédiatement l’attention par sa couverture aux reflets dorés sur laquelle était joliment agencé un relief, à l’image des nervures d’une écorce. On aurait cru que la sève y coulait. K passa une main sur cette couverture inédite, aussi hypnotisée par cette merveille que surprise par cette apparition qui avait débarrassé le bureau de ses innombrables encombrements.
Elle s’assit face au livre, curieuse de cet inédit. Avait-il été mis là par l’Homme au chapeau ? Dans ses mains et jusqu’à l’extrémité de ses doigts, elle sentit bourdonner les âmes en de profondes vibrations. L’archiviste posa ses paumes sur la couverture.
K s’adossa à sa chaise, puis souleva la couverture entre son pouce et son index, d’une façon solennelle. Elle ouvrait ce livre comme on ouvre les portes d’un lieu saint : avec recueillement.
À l’intérieur, il n’y avait rien. Que des feuilles blanches. L’énigme venait de retomber. K tourna machinalement les pages, dans un geste plein de résignation. Aucune inscription, aucun signe qui aurait pu la mettre sur la piste d’une époque, un auteur. C’était là, semblait-il, un livre en devenir.
Une lumière vive, d’une blancheur aveuglante l’entoura…
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