L'Archiviste

Alexandra Koszelyk · Chapitre 8 sur 51

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Chapitre 6

 

En route vers la bibliothèque, K repensa à ce qu’elle avait vécu la veille au soir : cette évasion déconcertante qui l’avait incarnée dans le texte du chant, aux côtés du soldat, spectatrice de son histoire, et qui l’avait fait réapparaître dans la chambre de sa mère, si loin de l’évanouissement initial. Elle avait pu se représenter tout ce que cet homme avait pensé et ressenti, au plus près de son histoire. Les épreuves et les régions traversées, la douleur face à l’inhumanité et le dénuement de soi, ce qui l’avait maintenu en vie également. Les moments joyeux partagés avec les siens, son enfance ; mais aussi ces poèmes qu’il s’était récités au plus fort du découragement. Plus tard quand il était tombé aux mains de l’ennemi, c’était de nouveau des extraits appris par cœur à l’école qui lui étaient revenus et lui avaient permis de s’évader en esprit.

Autour de K, les ruines semblaient plus importantes encore que la veille. Les masses rocheuses, plus imposantes, criaient leur existence, et, par ricochets, montraient à quel point une nouvelle partition du temps s’était immiscée dans les vies. Sans y prendre garde, K s’était habituée au pire. La Nature, elle, profitait de l’affaiblissement des hommes pour revenir parmi les décombres : des herbes poussaient entre les pierres taillées et les gravats jonchant le sol, de petits arbres aussi, dont on reconnaissait déjà les espèces, commençaient à former, en pleine rue, des jardins dérisoires.

Quand elle entra dans la bibliothèque, K eut du mal à se détendre. La serrure de la porte offrit une résistance, la porte elle-même grinça d’une drôle de façon, comme si les gonds étaient soudainement grippés. Alors qu’elle approchait de son bureau, une odeur d’humidité, presque de moisi, l’accueillit. Il n’y avait pas pire signe pour elle, car cela voulait dire que le taux d’hydrométrie n’était plus respecté dans les salles. Elle déposa ses affaires, son trousseau de clefs, sans faire attention aux enveloppes qui l’attendaient sur son bureau, et se dirigea vers la salle des régulateurs. Un effluve de mécanique désuète, encrassée de cambouis, la fit éternuer à plusieurs reprises. Elle écarta quelques cartons qui cachaient l’appareil, de la poussière exagéra sa gêne. La torche de son téléphone éclaira les différentes jauges : elles étaient toutes à la normale. Peut-être étaient-elles endommagées, ou leurs capteurs défectueux ? K nota dans un coin de son esprit de revenir vérifier ultérieurement, à moins que sa nervosité n’ait accru son imagination, au point de la tromper.

Elle alla s’asseoir à son bureau. En bois d’un marron foncé, il avait un grand plateau propice au travail sur lequel K entassait divers documents administratifs, les derniers projets, les prochains. Devant elle, il y avait quatre piles d’inventaire si hautes que personne, à part elle-même, ne pouvait y retrouver quoi que ce soit. Du temps où elle recevait encore des confrères en visite, ceux-ci riaient de ce joyeux bazar et avaient chronométré le temps qui lui serait nécessaire pour retrouver plusieurs types de documents. Elle avait réussi avec une moyenne d’une minute trente-deux. Une prouesse selon les critères officieux de la profession. À gauche de ces piles se trouvaient des photographies de famille prises par sa sœur, à côté desquelles des manuels récents attendaient d’être lus. Une tasse de café froid était restée là. Sur le dessus, le liquide formait des volutes plus claires, dans lesquelles un insecte était tombé, attiré par le sucre qui s’irisait à la surface du liquide. Sans doute s’était-il débattu, quand ses pattes avaient atteint cette matière visqueuse. Mais ce matin, il avait payé son tribut, épuisé par son combat.

D’un geste, K repoussa la tasse à l’extrémité du bureau, détourna aussi les yeux de ce livre relié dans lequel l’Homme au chapeau avait écrasé son mégot, puis remarqua enfin la première enveloppe. Sur un papier épais, de couleur crème, son initiale « K » avait été tracée d’une écriture calligraphiée. Sous la beauté de cette forme commençait la destruction des arts. Elle la retourna, sourit de façon ironique quand elle aperçut qu’un sceau à l’ancienne mode la fermait, brisa la cire plus brutalement qu’elle ne l’aurait voulu, puis lut les premières consignes.

Très chère K, il s’agira de modifier le manuscrit de l’hymne national dans lequel ce vieux Pavlo Tchoubynsky a manqué du bon sens le plus élémentaire. Le chant a déjà été changé voilà quelques années, en 2003, par votre parlement. Vous ne ferez que le modifier une nouvelle fois, le contexte nous y contraint encore. Rien de très révolutionnaire, en somme. Substituez un mot à un autre, passez certains passages en mode mineur, pour y apporter une autre tonalité : bien plus triste et mélancolique.

K continua de lire et reconnut les premiers vers qu’elle connaissait par cœur :

Ще не вмерла України і слава, і воля,

Ni la gloire ni la liberté ne sont mortes en Ukraine.

Les deux autres vers demeuraient inchangés. La jeune femme regarda les voûtes de l’abbatiale, au-dessus des allées, ses yeux cherchant à repousser le moment où les transformations arriveraient.

Ще нам, браття молодії, усміхнеться доля.

Згинуть наші воріженьки, як роса на сонці,

La chance nous sourira encore, jeunes frères,

nos ennemis périront, comme la rosée au soleil,

Et puis, les premières ratures sur les vers suivants :

Запануєм і ми, браття, у своїй сторонці

L’apostrophe qui s’adressait au peuple avait changé, il s’agissait de parler du peuple considéré comme un frère :

Et nous aussi, frères, nos frères allons gouverneront dans notre pays,

Ce n’étaient que quelques mots déplacés, mais le sens s’en trouvait complètement perverti. K poursuivit sa lecture, ses lèvres se plissant à mesure qu’elle découvrait le reste :

Душу й тіло ми положим за нашу свободу.

Pour notre liberté, nous leur donnerons nos âmes et nos corps

Un simple ajout, un minuscule pronom, mais c’était un autre chant, d’autres vers.

Le dernier vers achevait l’ensemble :

І покажем, що ми, браття, козацького роду.

Et prouverons, que nos frères, que nous sommes sont aussi dans la lignée des cosaques.

K avait aussi sorti de l’enveloppe une autre feuille. C’était le fac-similé de la partition de l’hymne. Pendant qu’elle lisait les consignes, sans qu’elle y fasse attention, elle avait enfoncé la mine de son crayon dans cette feuille.

Il fallait avoir l’esprit retors et la méthode de toute une administration pour produire et se permettre une telle infamie, et réviser ainsi un chant national ! Dans la balance des âmes, la vie de sa sœur d’un côté, l’hymne de l’autre. Comment se résoudre à choisir ?

K était encore une enfant, quand l’Ukraine était devenue indépendante ; c’était d’ailleurs son premier souvenir, la liesse de ses parents lors de cette annonce historique. L’hymne avait résonné dans toute la ville, le drapeau était brandi dans le flot des mains. Ce chant adopté par la République populaire d’Ukraine en 1917 avait été interdit dès 1920 par les Soviétiques, mais avait continué d’être fredonné dans l’intimité des maisons, comme une prière dans cette vie d’emprunt, un appel au passé éternel contre le provisoire. Les paroles s’étaient révélées prophétiques : « L’Ukraine n’est pas morte. »

Cette fois-ci, l’Histoire était plus perverse, il ne s’agissait pas de le supprimer, mais bien de le dévoyer, de le reprendre autrement. Leur gouvernement en avait tiré les leçons et bien compris que la disparition interroge et renforce la mémoire des êtres. Il fallait y aller plus graduellement, procéder par d’infimes avancées et de lentes accoutumances pour que le démembrement de la culture soit complet.

K eut un hoquet de dégoût. C’était à elle qu’incombait ce sombre dessein. La photographie de sa sœur lui revenait en tête. Pouvait-elle faire autrement ?

Une des ombres au chapeau haut de forme s’approcha d’elle et caressa ses cheveux comme elle l’aurait fait pour un enfant. Quelques faibles notes se firent entendre, du fond de l’une des galeries. Elle se leva, descendit quelques marches, la musique devint plus forte, elle descendit encore, pressa le pas vers ce chant. C’était l’hymne national qu’elle entendait. Il faisait noir dans cette partie des sous-sols, les lampes étrangement étaient restées éteintes, elle ne distinguait rien, mais une lueur sur sa droite s’intensifia.

Comment une musique pouvait-elle jouer toute seule ? Il n’y avait qu’elle ici. Était-ce le même prodige qu’avec la chanson de sa mère ? De façon instinctive, sans réfléchir, K regarda la lumière et s’y éblouit, elle ferma les yeux, le visage réchauffé par cette clarté qui remontait d’en bas. Elle resta ainsi, sans bouger, puis quand la musique cessa, que la lumière disparut, parcourue de ces notes qu’elle connaissait par cœur, elle ouvrit les yeux.

Autour d’elle, tout avait changé. Elle se tenait devant un grand escalier en marbre blanc, avec des personnes inconnues à ses côtés, qui ne semblaient pas la voir. Sous ses doigts, le soyeux d’une robe qu’elle ne portait pas un instant auparavant donna à l’ensemble de la scène un côté irréel. Interdite et immobile dans sa posture, elle contempla les alentours. Il n’y avait plus de livres, plus de lumière tamisée et de température contrôlée : il n’y avait que de riches robes vaporeuses, des costumes élégants magnifiés par les lumières, des rires en cascade et des paroles échangées avec ferveur et joie. Des têtes se renversaient avec délicatesse, d’autres s’étourdissaient dans les coupes de champagne. Ce devait être le hall d’un théâtre ou d’un opéra à une autre époque, sans doute avait-elle voyagé jusqu’au e XIX siècle, elle reconnaissait des becs de gaz sur les balustrades. Elle eut à peine le temps de se poser la question qu’une clochette retentit : il était temps pour les spectateurs de regagner la salle de spectacle. Robes et costumes posèrent leurs coupes pétillantes et, dans un ballet d’étoffes et de chuchotis, montèrent les marches. L’escalier redevint silencieux.

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