L'Archiviste

Alexandra Koszelyk · Chapitre 4 sur 51

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L'Archiviste

Chapitre 2

 

Peu après minuit, des bruits se firent entendre dans l’antichambre, la serrure remua, les gonds grincèrent, troublant le repos des livres et des ombres. À ce moment-là, K regardait une feuille avec sa loupe, assise à son bureau au milieu de la pièce. Elle sentit un certain vide autour d’elle et se leva, le cœur inquiet. À sa connaissance, elle était la seule à posséder la clef de cette porte. Des bruits de pas s’approchèrent dans la bibliothèque et un homme svelte aux épaules carrées apparut. Habillé d’un trois-quarts sombre, aux nombreuses poches, il portait un chapeau. De la main gauche, il tenait une canne à pommeau en métal, et de la droite, il secouait un parapluie trempé. Puis il fixa l’archiviste quelques secondes en silence. Les lumières tressaillirent.

« Qui êtes-vous ? » lança K pour se donner du courage.

L’Homme au chapeau restait silencieux, il semblait attendre le moment où l’archiviste aurait dû s’avancer pour lui indiquer sans ménagement la sortie. Il enleva son chapeau et arrangea le ruban satiné qui en faisait le tour.

« Vous ne me posez pas la bonne question, ma chère. Qu’est-ce que nous allons faire désormais ? aurait plus justement permis d’envisager la suite. Mais vous ne pouvez pas savoir, c’est vrai. »

Il se mit à observer les voûtes et les rayonnages. 

« L’endroit est merveilleux, on m’avait prévenu. »

S’avançant doucement, il parcourut du doigt le dos des volumes, s’arrêtant avec raideur sur quelques titres. 

« Saint Thomas avait tort, il n’y a pas que ce qu’on voit qui existe. »

L’homme présentait sous la lumière une figure sans âge. Sa voix avait des accents guerriers qui ne laissaient aucune place à la contradiction. Il avait parlé sans regarder K dans les yeux, bien décidé, semblait-il, à ne le faire qu’à la toute fin, pour lui adresser expressément son opinion sur saint Thomas. L’archiviste ne savait pas comment interpréter ce regard : était-ce l’expression d’un goût pour le spectaculaire ou une mise en garde ? 

Même si K s’efforçait de garder contenance, un tic nerveux traversa son visage. Elle resta muette. Aucune des réponses qui lui avaient traversé l’esprit ne présentait à son sens la fermeté nécessaire à cette troublante rencontre.

« Quel travail incroyable vous faites depuis plusieurs semaines ! On entend parler de vous de si loin. Vous en rougiriez ! »

Qui savait ce qu’elle faisait de ses journées ? N’était-elle pas la seule à être au courant que des objets d’art dormaient sous leurs pieds ?

« Comment… ?

— Ma chère, des espions étaient déjà dans votre pays avant même les premiers signes d’affrontement. »

L’homme se mit à rire et disparut au fond d’une allée pour revenir aussitôt vers K, une chaise à la main. 

« Si vous permettez… »

Un sourire sarcastique accueillit le silence de l’archiviste, qui cherchait surtout un soulagement, l’assurance que cet homme n’avait, dans sa conduite ou ses paroles, aucune intention abjecte.

« Asseyez-vous, je vous en prie », dit l’Homme au chapeau, prenant lui-même place sur la chaise qu’il avait apportée. 

Une fois installés, ils se regardèrent. Il dégageait un charme glaçant.

« Comment allait votre pauvre mère, ce soir ? »

K comprit. Elle dissimula sa main droite qui s’était mise à trembler. Aucun hasard n’avait commandé leur rencontre : l’homme devant elle n’était pas un malfrat qui avait crocheté une serrure, mais une autorité en mission qui avait la clef. Il voulait quelque chose d’elle. K bredouilla qu’elle allait bien. L’autre poursuivit : 

« Vous êtes un exemple de piété filiale. »

L’homme sortit une cigarette et lui tendit le paquet.

« Non, merci.

— Vous vous interdisez ce plaisir ici. Cela paraît judicieux, parmi toutes ces feuilles mortes ! »

Il eut un sourire glacial en tirant ses premières bouffées. 

« Vous n’êtes pas sans savoir que vous avez là un trésor sous terre. L’identité d’un pays. C’est considérable. Eh bien, nous allons tous deux la rendre plus précieuse encore. »

Il fit tomber quelques cendres sur le sol et marqua une pause. 

 « Ces objets vantent une gloire problématique. Et c’est peu dire qu’elle est de nos jours une source de désunion ! Il faut regarder la réalité en face. La foi en la pérennité de certains équilibres est touchante. Mais elle empêche des lois, plus permanentes et plus vastes que le folklore, d’exister. »

K hocha la tête sans prononcer un mot. Elle sentait cependant que le sujet allait la rétablir dans son autorité, puisque cet homme était finalement venu la trouver sur son propre terrain. Mais celui-ci ne semblait pas parler au hasard. 

« Votre patrie s’est aveuglée à certains feux. Des feux qui ne lui appartiennent pas et ne lui appartiendront jamais. »

Il lorgna le texte que l’archiviste venait d’étudier, se penchant en avant pour en feuilleter rapidement les pages, avant de le laisser retomber avec dédain sur le bureau. 

« La scission, c’est funeste et, de la part de votre pays, la dernière preuve du déclin de votre jugement. Depuis votre petite révolution, vous avez cherché à troquer notre fraternité millénaire contre des ententes cordiales, mais somme tout très superficielles. Vous vous êtes mis en quête de vraies relations de bureau. Quand on est collègue, on peut perdre rapidement son poste ; des frères peuvent bien se brouiller, ils n’en demeurent pas moins frères. »

L’Homme au chapeau s’était levé et avait disparu derrière K qui n’entendait plus que la ronde de ses pas sur le sol. Il était cette menace qu’enfant on devine à ces bruits errants dans la maison, inapte à distinguer ce qui tient du rêve ou d’un écho véritable. Puis l’intrus revint par l’autre côté. Sans que K, tétanisée, n’ait osé le suivre des yeux, elle voyait l’ombre grandissante de cet homme, à mesure qu’il s’approchait d’elle.

Cette fois, il s’assit sur le bureau, à une trentaine de centimètres de K. Il porta la cigarette à sa bouche, puis souffla sa fumée en direction de l’archiviste. Un temps, les deux visages furent séparés par cette brume de mépris. L’homme baissa les yeux, rouvrit le livre qu’il avait jeté auparavant, chercha la page qu’il semblait avoir repérée et, l’ayant trouvée, écrasa sa cigarette sur l’or du trézub, le trident de l’emblème national, puis referma le livre sur le mégot.

Les mains de K se tendirent vers le volume pour chasser les cendres. Mais, d’un regard noir, l’Homme au chapeau coupa court à cette initiative.

« Malgré cette fraternité entre nos peuples, quelque chose vous chiffonne, n’est-ce pas ? Quelque chose qui aurait le même poids qu’un caillou dans une chaussure, mais qui empêche définitivement notre marche commune. Eh bien, cette pierre qui nous blesse, c’est précisément ce que je viens enlever. Vous n’aurez plus de scrupules. Vous savez, ces petits cailloux dans les sandales des légionnaires romains qui ne devaient pas arrêter leur longue marche… »

Il venait de lever un sourcil. Toutes les forces dispersées de K se rassemblèrent.

« Ainsi, vous êtes là pour nous perdre définitivement. Occuper notre terre ne vous suffit pas ? » demanda-t-elle, soutenant son regard. 

L’homme eut l’air surpris que cette petite femme pose si franchement la question.

« Vous avez le génie des questions qui tombent à côté ! Vouloir la solitude pour votre peuple, si près de nous autres, vos frères, ce serait vous condamner. 

— Nous ne sommes pas seuls. Nous avons des amis qui ne sont pas comme vous ! » lança K qui se retint d’être plus effrontée.

L’homme alluma une nouvelle cigarette, puis soupira :

« Où sont-ils vos chers amis ? Vous comprendrez un jour qu’il n’y a que nous. La guerre n’a pour eux pas de sens, du moins pas celui que vous imaginez. Ils n’ont vu qu’une grande armée s’approcher d’eux : vous n’êtes rien qu’une brèche où le passé se précipite. Ils se sont groupés à vos frontières, et là, ils attendent. Ils ne viendront pas. »

K ne savait plus quoi répondre. Elle avait déjà constaté par elle-même ce qu’il disait, sans en être convaincue. L’homme changea de sujet :

« Assez parlé politique. À vous de réfléchir. Après tout, cela m’indiffère si vous aimez être dupe de vos amis. Ce n’est pas de mon ressort d’être courageux ou intelligent à votre place. »

Il la fixa un temps, puis porta son regard au loin, vers l’escalier en colimaçon qui descendait vers les sous-sols : 

« Prenant les devants, vous avez choisi de l’enterrer vous-mêmes, comme un chien le fait pour ses os au fond du jardin. Mais tous ces objets vantent une gloire qui n’existe plus : celle de votre patrie. Il faut regarder la réalité en face. Cette culture a disparu sous les bombes. Ce serait complètement incohérent de remettre dans le musée des tableaux et des sculptures qui ne reflètent pas cette nouvelle réalité. »

K déglutit. Le projet de cet homme prenait forme.

« Il s’agit donc de montrer au peuple quelle est cette nouvelle culture. Entreprendre une profonde restructuration. Le pouvoir d’une nation repose sur ce qui fait son union, il suffit de voir les gens dans les rues, armes, fanions ou cercueils à la main, chanter un folklore vieilli, les entendre réciter les vers d’un barde mort depuis des siècles ! Il est temps de regarder l’avenir. Un pays, une nation, une culture !

— Par qui êtes-vous mandaté ? » interrogea K.

L’autre partit d’un petit rire.

« Considérez qu’il n’y a que moi. Je suis là pour que chacun tire le meilleur parti de l’existence. L’armée seule ne serait arrivée à rien. Il fallait bien user d’autres moyens, établir une autre stratégie qui ne passe pas par la force, mais bien par la culture. Voilà comment votre pays pliera. Ce que je vous demande de faire aura besoin de plus de temps pour se mettre en place, mais sera à terme bien plus efficace…

— Pernicieux, plutôt.

— Allons bon, ma chère… Non, moi, je veux montrer aux habitants de votre pays qu’ils étaient dans l’erreur, que leurs croyances étaient fausses, puisqu’elles ne sont plus réelles ! Et avec le temps, ils me croiront. L’esprit humain a ceci d’étrange : il n’aime pas le factice, mais à force d’y vivre, on finit par lui trouver du vrai. Vos semblables ne se souviendront plus de ce qu’ils avaient vu auparavant. À force, ils se rallieront à ce nouvel état, puisqu’il sera le seul, et cesseront de me parler de cette liberté si chère à leurs yeux. Il n’y aura plus qu’une vérité, celle que vous allez créer, grâce à vos connaissances et vos compétences artistiques ! Votre mère vous a bien initiée aux différents arts, n’est-ce pas ? »

À présent, l’homme regardait K par en dessous et la lumière crue dessinait ses cernes bruns. Il reprit :

« Il ne s’agit pas de tout changer, vous l’aurez compris, mais seulement certaines parties, détourner quelques vers, mettre un mot à la place d’un autre, gommer un personnage sur un tableau, remplacer un chef d’État sur une photographie, détourner un objet folklorique de son usage premier. Vous voyez bien, ce n’est pas grand-chose ! Il ne s’agit même pas de destruction mais de réorganisation, voire de création ! De devenir l’autrice de cette nouveauté ! »

L’homme devenait volubile. Il lui toucha l’épaule, sa main se refermant un peu trop sur K, et un sourire carnassier déforma son visage :

« N’est-ce pas excitant ? Votre travail ne devient-il pas intéressant ? Une fois maquillée comme elle devrait l’être, la culture retrouvera sa place dans les musées, les archives, et ces hommes cesseront de glorifier ce qui nous a conduits au bord du gouffre. »

De nouveau, l’Homme au chapeau se leva et fit le tour du bureau. Il fit signe à K de le suivre. Il descendit le premier l’escalier menant aux galeries souterraines. Sur sa nuque, ses cheveux dessinaient une ligne nette. Il marchait comme s’il connaissait par cœur ce lieu, puis il s’arrêta devant une statue en plâtre. C’était un cosaque assis, une bandoura entre ses jambes. Derrière lui, un cheval semblait l’écouter.

« Vous voyez cet instrument ? Vous le connaissez bien, non ? Il est l’élément principal de cette œuvre. Sans lui, cet homme regarderait ses pieds, on serait en droit de se demander ce qu’il fait… Mais voyez comment on peut modifier le symbole de cette création. »

Il terminait à peine ces paroles qu’il s’approcha de la sculpture, levant sa canne au-dessus de sa tête. K fut prise d’un affreux sentiment, osant à peine croire à cette scène qui se déroulait au ralenti. Le pommeau de la canne écrasa l’instrument, faisant gicler de part et d’autre des morceaux de plâtre. L’instant d’après, et sans que K ait eu l’opportunité ou l’audace de bouger, la bandoura était au sol, en miettes.

« Et voilà. Ce pauvre cosaque regarde maintenant ses pieds. Il ne sert plus à rien.

— Comment osez-vous ?

— Ma chère, c’est aussi ce que vous ferez. »

Puis, ramassant quelques morceaux qu’il écrasa dans sa paume, il ajouta :

« Les statues subissent toujours les aléas du temps. Leur nez tombe, souvent leurs bras. Je n’ai fait qu’accélérer les choses. Vous voyez, rien de très grave. »

Il se faufilait déjà hors de la galerie et remonta les marches. En haut des escaliers, il ajusta son chapeau, referma son trois-quarts.

« Ne faites pas cette tête, vous aurez la chance d’être l’artisane de ce renouveau. Dès demain, votre travail consistera à pétrir à neuf le visage de votre pays. »

Une nouvelle fois, la voix de K s’éleva :

« Je vais devoir détruire des œuvres ? »

La main de l’autre, qui refermait le dernier bouton de son manteau, s’arrêta.

« Les grands mots ! Tout dépend de quel côté on se place. Oui, voilà, modifier des mots, changer un emblème, des vers, des paroles. Je vous mettrai de petites enveloppes sur votre bureau, avec toutes les indications nécessaires. Votre mère m’a dit que vous aviez tous les outils nécessaires chez elle. »

Un murmure inaudible sortit de la bouche de K : elle repensait aux heures passées dans sa jeunesse avec sa mère à imaginer des mélodies, des formes de poteries, des toiles dont l’odeur de gouache chatouillait leurs narines. Mais là, l’art prenait une autre forme, perdait ses couleurs vives pour prendre celles de la mort. Enhardie par ses souvenirs, elle poursuivit :

« Vous me demandez cela à moi ? Moi qui passe ma vie dans les textes ? Et là, vous débarquez en pleine nuit pour me pousser à ces crimes ? Mais cela ne fonctionnera jamais ! Ce n’est pas en changeant une version d’une œuvre qu’on modifie cette œuvre.

— Certes. En fait, je vous donne une place de choix : vous serez une artiste faussaire, celle qui change les œuvres et permet à d’autres de les modifier de la même manière. Une sorte de parangon, si vous préférez. Mes hommes ensuite se chargeront de les transmettre à d’autres techniciens qui à leur tour recopieront à l’identique ce que vous avez fait. C’est un grand cadeau que je vous fais là, vous allez entrer dans l’Histoire.

— Mais vous ne pourrez pas tout transformer, il en restera toujours une version quelque part qui sera à l’image de l’originale !

— Décidément… Vous, les démocrates, vous pensez que les dictateurs sont soit fous soit naïfs. Ils ne sont ni l’un ni l’autre. Par exemple, vous vous dites que la guerre que nous menons ici n’a d’impact que dans votre pays ? Mais ma chère, c’est toute l’Europe qui change de visage désormais ! Parfois, des choses se passent de façon silencieuse, mais les historiens verront plus tard des évidences que personne ne perçoit pour le moment. Mon plan est de cet ordre. Il se passe tout en douceur. Mon but n’est donc pas de tout métamorphoser, nous ne sommes plus à l’ère de la propagande dictatoriale classique ! Ce temps est révolu. Non, j’ai dans l’idée que la nouvelle force de propagande est ailleurs. Elle réside dans ce manque d’unité : instiller le doute face à des œuvres plurielles. De ces variantes naîtra une hésitation. Je m’insère dans cette brèche.

— Le soupçon ne l’emportera pas sur la vérité.

— Pas immédiatement, je vous l’accorde, mais nous aurons du temps. Puisque nous sommes chez nous désormais, il sera facile de placer nos pions au bon endroit. Nous mettrons des professeurs dociles, ils sauront étudier les bonnes œuvres, appuyer sur ce qu’il faut apprendre. »

K tremblait. Le plan de l’Homme au chapeau semblait sans faille. Elle n’était qu’archiviste, comment gagner contre lui ?

« Et pourquoi moi ? Il y a d’autres personnes que vous devez connaître qui seraient heureuses de remplir cette mission pour vous. »

Il joua avec le pommeau de sa canne entre ses doigts.

« Croyez-vous en la Providence ? Moi oui. Quand j’ai imaginé cette entreprise, je me suis renseigné. En ce lieu sont réunis deux éléments fondamentaux : vous avez accès aux œuvres à changer, puisqu’elles sont entreposées dans les sous-sols, et vous êtes la personne parfaite pour mener à bien mon grand projet.

— Comment ça ? Je ne suis qu’une archiviste.

— Voyons, voyons, vous vous sous-estimez toujours. Je sais qui vous êtes, quelle grande artiste a été votre mère, mais je connais aussi, petit point de détail important, ce don qu’elle vous a transmis. Les archives sont effectivement une mine de renseignements incroyable. Vous avez raison d’en prendre autant soin. Au hasard de mes recherches, j’ai découvert un article, extrait d’un journal local. Le journaliste y interrogeait votre mère et déplorait son adieu au monde culturel. Et vous savez ce qu’elle a répondu ? »

Il poursuivit, un sourire aux lèvres qu’elle ne réussit pas à interpréter :

« Une photographie illustre l’article, vous devez y avoir douze ou treize ans. Donc, votre mère répond qu’elle a la chance d’avoir une fille qui possède la même fibre artistique qu’elle, qu’ainsi elle vous forme en quelque sorte à ces différentes formes d’art qu’elle adore tant. Elle conclut par un : “Vous entendrez parler de ma fille.” N’est-ce pas là une parole prophétique ? Il est temps de donner raison à votre mère. Je suis allé chez elle. C’est fou ce qu’on garde comme objets plutôt que de les jeter. J’ai vu ce que vous étiez capable de créer. Il est temps de sortir de votre chrysalide et de dévoiler cette artiste qui dort en vous ! Il n’y a pas de hasard dans la vie, et tout est réuni pour que mon projet aboutisse. »

K se remémora une scène. Elle devait avoir dix-sept ans et avait découvert sa mère penchée sur la table du salon. Concentrée sur sa tâche, elle n’avait pas entendu sa fille entrer et continuait d’extraire des pigments d’une toile avant d’en reproduire avec exactitude les mêmes nuances. Ce jour-là, sa mère avait initié l’archiviste à la reproduction d’un tableau. C’était un souvenir joyeux, elles avaient ri. Cette fois-ci, c’était une tout autre entreprise qu’elle allait devoir mener.

« Je peux refuser de collaborer. »

Il partit d’un petit rire.

« Je m’y attendais. Vous êtes intègre. C’est un très bon point pour vous. »

Il plongea la main dans la poche de son manteau et, sans quitter K des yeux, en sortit une enveloppe qu’il fit glisser lentement sur le bureau. Derrière l’archiviste, les ombres attendaient, effrayées.

« Pour vous, je ne serai que deux choses : cette demande et cette enveloppe. Quand vous l’ouvrirez, pensez à votre mère. Bien le bonsoir, K. »

Le visage de K devint livide. Sous ses yeux, la menace qu’elle redoutait. Elle attendit d’entendre la porte se refermer pour ouvrir l’enveloppe. 

Elle savait que c’était là ce qui la ferait plier. Un hoquet s’évanouit dans les rayonnages quand elle découvrit la photographie de sa sœur jumelle : Mila. 

K n’avait plus de ses nouvelles depuis plusieurs mois. Journaliste, sa sœur s’était engagée parmi les volontaires pour couvrir les événements et avait disparu aux premiers jours du conflit. Sur la photo, elle avait l’air décharné, dans un cachot minuscule et sombre. D’autres images de prisonniers de guerre surgirent dans l’esprit de K.

Elle ne bougeait plus, les ombres derrière elle non plus. C’est à peine si sa poitrine se soulevait. Les yeux perdus vers les rives d’une réalité qui n’était plus la sienne, son regard brillait.

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