L'Archiviste
Chapitre 5
Lorsque K ouvrit les yeux, elle n’était plus dans les sous-sols, mais assise dans la chambre de sa mère. Comment s’était-elle retrouvée dans ce souvenir si précis, qui ne lui appartenait pourtant pas ? Cette pièce était toujours baignée d’une lumière bleuâtre : sa mère lui avait demandé, quelques mois plus tôt, d’acheter une veilleuse. Il y régnait nuit et jour la même aube.
« C’est déjà le printemps ? »
La jeune femme fixa sa mère sans la comprendre. Ne se souvenait-elle plus de la date ? La vieille femme tendit un doigt vers la chemise de sa fille, là où quelque chose avait capté son faible regard :
« Je parle de cette fleur. »
K baissa lentement les yeux et se figea en apercevant à l’endroit indiqué une fleur de souci, exactement celle qu’évoquait la chanson, comme si la tige sortait de son cœur. Sans prononcer un mot, le reste du corps toujours immobile, elle la détacha avec délicatesse et la déposa sur la commode. Elle ne comprenait pas comment la fleur s’était incarnée, loin de la saison de sa floraison, comme une révolte frappante contre les peines du temps. Il lui sembla voir se dessiner un sourire sur le visage de sa mère, qui reprit la parole tandis qu’un parfum capiteux envahissait la pièce :
« Comme elle me rappelle nos fins de dîner, quand nous chantions. La mélodie nous prenait tous ensemble ! Comme nous étions bien, alors ! Aujourd’hui, je ne suis plus cette femme, ma chérie, mon chant s’est tu, mais la mémoire de ces moments vient parfois me tenir compagnie. »
Ses yeux fixaient la fleur sans arriver à s’en détacher, ils étaient sur le bois du meuble comme sur une autre rive, qui ressemblait à sa jeunesse et à ces chants perdus. Un objet suffisait-il à ranimer de façon aussi vivace le passé, comme s’il avait attendu un signe amical pour exister de nouveau ? Alors il cessait de n’être qu’un simple souvenir, traversait d’un bout à l’autre le temps pour retrouver son aura véritable et fredonner de plus vastes moments.
K passa une main tendre sur le front de sa mère alitée. Derrière les rideaux, la lumière du jour se faisait plus mordante. Il était temps de retourner à la bibliothèque, de s’acquitter de sa première falsification. Imperceptiblement, K respira un peu plus fort, dans cette angoisse de retourner à l’abbatiale. Jamais encore elle n’avait ressenti une telle culpabilité. Dans sa bibliothèque, elle était ce jardinier entouré de ses hauts murs, à l’abri de la ville bruyante et des conversations quotidiennes. Désormais, elle y sentait une intrusion irréversible.
La jeune femme, toujours assise au bord du lit, regardait sa mère. À ce moment-là, K fut tentée de tout lui dévoiler, mais si loin maintenant dans la dissimulation, comment aurait-elle pu le lui avouer ?
Pour sa mère, la guerre n’avait pas lieu. Au début, cela s’était fait sans arrière-pensée : sa mère avait eu une attaque cérébrale peu avant les premiers bombardements, ce qui l’avait plongée dans le coma pendant de longues semaines. Dans l’intervalle, leur ville avait été prise.
La morphine et les traitements n’avaient pas arrangé les choses : à son réveil, sa mère n’avait plus la lucidité pour discerner ce qui se passait à l’extérieur de sa chambre d’hôpital, et un caillot l’avait privée de l’ouïe pour un temps. Par ce qu’on pourrait appeler une chance inespérée, l’hôpital avait été épargné par les tirs des obusiers. Aussi, quand l’état de sa mère avait permis un retour chez elle, que la médication avait été amoindrie, K n’avait pas eu le courage de lui annoncer la terrible nouvelle. La fille avait estimé que la mère aurait pu mourir de cette émotion. Les premiers temps, celle-ci lui avait demandé où était sa sœur, mais K avait su rester évasive.
« Mila est partie en reportage, elle va bien, mais elle ne peut pas appeler. »
De toute façon, sa sœur avait toujours été un courant d’air : les week-ends, elle partait sillonner les campagnes, ne revenait que tard le dimanche, et les soirées en semaine étaient consacrées à ses amis. Avec les questions revenaient toujours les mêmes réponses, sa mère avait compris qu’elle n’obtiendrait rien d’autre de sa fille et avait cessé de l’interroger. Les jours avaient filé, puis les semaines et les mois. Une ville après l’autre, le conflit durait vers le nord et plus à l’ouest : c’étaient des embuscades de faubourgs et de rues. Les combattants gagnaient des secteurs qu’ils perdaient le jour d’après. Les villages passaient de façon aléatoire à l’envahisseur, puis retournaient à l’Ukraine.
K poursuivrait ce secret, ne dévoilerait pas à sa mère l’inique réalité. Et elle se tairait à propos de cet étranger et de la photographie de sa sœur. Au moins, ce serait une certitude que les envahisseurs n’abattraient pas. Parfois, elle se demandait si son attitude n’était pas le pendant de la propagande qui ne cessait de marteler les mêmes fables ad nauseam. Ne faisait-elle pas, par omission, la même chose en cachant la vérité à sa mère ? Mais tout cela, après quelques cafés, lui paraissait futile. Mentir à sa mère, un être à la base de sa vie, n’était-ce pas, pour elle-même, la fin des repères ?
Tandis que sa mère contemplait toujours la fleur, de ce regard qu’elle avait autrefois pour son mari, un regard long de tendresse qui préludait au chant, K eut la même hardiesse que dans les sous-sols : entre ses lèvres s’échappa un mince filet de voix. Ce ne fut d’abord qu’un murmure souriant, comme si elle s’excusait de chanter devant sa mère, couchée dans son lit. Puis, rapidement, il y eut sur son visage la fierté d’une femme pour son enfant : c’était à son tour de faire résonner ces mots et ces notes, puisque sa mère n’en avait plus la force.
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