L'Archiviste
Chapitre 45
Elle parcourut des kilomètres, traversa des forêts, évita les grands axes et privilégia les chemins agricoles, comme le lui avait conseillé Sergiy. Le bruit du vent était fort sur le casque, assourdissant ; des mèches de cheveux battaient dans son cou. K n’avait pas dormi depuis plusieurs jours, mais l’excitation de cette nouvelle la faisait trembler de joie : aucune fatigue ne pesait sur ses membres, aucune faim ne tiraillait son estomac. Mila était vivante et libre !
L’issue était inespérée. K voulait croire à une vie nouvelle, une vie loin de tout ce qui s’était passé depuis l’invasion, étrangère au sang répandu et à la souillure des hommes. Elle ne se sentait plus capable d’avoir peur pour Mila.
Cette journée à Odessa et leur mère disparue étaient un point d’ancrage. Alors, comme ces marins qui s’en vont pour revenir et ces artistes en exil, Mila et elle se détourneraient pour un temps, iraient vivre en France, près de la mer. Des années plus tôt, K avait vu la photo d’un glorieux promontoire, d’où une abbaye s’élançait vers le ciel. Les eaux, selon la légende, affluaient et refluaient tout autour, selon les marées. Elles se blottiraient là, toutes deux, sur un balcon à la regarder dans sa plaine de sable, bercée de paix.
Commencerait alors une lutte à distance, elles témoigneraient : de la guerre pour Mila et des falsifications culturelles pour K. Les sœurs rempliraient là-bas leur rôle, tant que leurs vies seraient menacées dans leur pays.
Après une journée harassante au guidon de sa moto, des heures ponctuées de longues négociations pour remplir le réservoir, et qui lui firent abandonner ses derniers bijoux, elle arriva, le soir venu, à l’orée du bois. Tout au long de sa traversée, elle avait marqué des arrêts plus nombreux que le strict nécessaire. Elle y avait cherché l’assurance que ce sentiment d’être suivie partout où elle cherchait refuge, et qui ne la quittait pas, n’était qu’une vaine inquiétude. Les bosquets, les champs et les petits bourgs étaient chaque fois silencieux, rarement une voiture à l’horizon, cahotante sur les chemins, ou un passant sur sa route. Toutes les fois où cela était arrivé, l’archiviste avait patienté le temps nécessaire à leur disparition.
La forêt était silencieuse, seul un torrent coulait en contrebas. K s’engouffra sous les arches des arbres et, carte en main, fit le reste du chemin à pied. Elle marcha de nouveau plusieurs heures. Les fugitifs avaient établi un code connu d’eux seuls pour se repérer. Au sol, uniquement au pied des hêtres, des pierres avaient été entreposées d’une certaine manière pour indiquer la prochaine direction. Sergyi avait été très clair là-dessus, et toutes les instructions s’étaient imposées à sa mémoire. Emportée par ces signes dans la forêt, K repensait à tous ces mois qu’elle venait de vivre, quand elle entendit une branche craquer derrière elle. Elle s’immobilisa, sans se retourner.
« Bouge pas !
— Ne tirez pas ! Je suis venue chercher ma sœur !
— Et qu’est-ce qui t’a fait penser qu’elle pourrait être ici ?
— C’est un de ses amis, Sergyi, qui l’a croisée la semaine dernière. Elle s’appelle Mila, c’est une fugitive, et je le suis également depuis ce matin… »
La personne dans son dos marqua un silence.
« Mila ? Et comment est-elle, cette Mila ?
— C’est ma jumelle, mais on ne se ressemble pas : elle est rousse, avec des grains de beauté sur les mains, elle fait ma taille. Ah, et elle est photographe ! »
Après un silence, l’homme reprit :
« C’est donc toi, K ?
— Oui ! Oui ! C’est moi !
— Suis-moi. »
L’archiviste se retourna et aperçut l’homme remettre son fusil sur l’épaule. Ils marchèrent l’un derrière l’autre sans se parler pendant plusieurs minutes, avant d’arriver aux abords de quelques tentes.
« Mila ! C’est pour toi !
— J’arrive ! »
La voix de sa sœur ! K s’écroula sur une souche, l’œil hagard. C’était plus qu’elle n’aurait jamais osé espérer. La toile d’une des tentes se souleva.
C’était elle !
Elles se regardèrent, sans rien dire, puis s’approchèrent lentement l’une de l’autre avant de se prendre dans leurs bras.
« K ! Je suis tellement heureuse ! » s’exclama Mila.
Les deux jumelles se passaient mutuellement les pouces sur les joues pour en chasser les larmes.
« Il faut qu’on y aille, Mila, tout de suite !
— Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Tu sais, nous sommes en sécurité ici !
— J’ai été contrainte de rendre un certain service qui ne me vaudra pas de m’en sortir, Mila… Toi aussi, on te cherche… Prends tes affaires, on s’en va. »
Mila regarda sa sœur avant de faire demi-tour vers la tente pour récupérer son sac : K avait changé. Mila le percevait par cette profonde sensibilité de l’enfant qui reparaissait chaque fois qu’elles se retrouvaient.
Elle disparut derrière la toile. Cette petite séparation était en trop : K la suivit pour ne pas la perdre de vue. Elles rassemblèrent ses vêtements, en prirent d’autres pour K, et un sac de couchage, bavardant et riant sur l’« état de sa chambre », qu’elle ne rangeait toujours pas.
« Je n’ai pas pu revenir dans notre ville… J’ai pourtant essayé, chaque fois on a failli me prendre… Je suis désolée, K.
— Ne t’en fais, je savais bien que tu faisais tout pour nous revoir.
— Comment va maman ? »
Mila lui posa la question au moment où elles sortaient de la tente. Les cinq autres fugitifs du camp étaient alignés à genoux, à quelques mètres des tentes, gardés par une troupe de soldats en noir. Devant elles, au point exact de leurs retrouvailles, se tenait l’Homme au chapeau.
« En parlant de votre mère, heureusement qu’elle n’a eu que deux filles. Deux autres encore comme vous et nous perdions la guerre. »
Les soldats en noir se mirent à rire.
« Je savais bien qu’il suffisait de vous filer pour retrouver Mila. L’affection, c’est le meilleur des guides. On se serait épuisé en satellites, reconnaissances aériennes et interrogatoires tachés de sang pour un résultat certainement nul, quand il suffit simplement de suivre les gens qui s’aiment.
— C’est à lui que j’ai rendu service, murmura K à sa sœur.
— Vous voyez, l’archiviste, votre sœur est là, en vie. J’ai tenu parole et je continuerai de le faire. Maintenant, venez avec moi, nous avons un travail à terminer.
— Et Mila ? Qu’est-ce que vous allez faire d’elle ? lança K.
— Elle repart avec ses petits camarades. Je me moque d’eux, ils ne représentent rien. Quant à vous, il reste une dernière chose que vous seule êtes en mesure de me donner. Alors : en route, ma chère. »
Il mâchouilla sa réglisse, regardant les deux sœurs et acheva son discours :
« Je vous aurais bien laissé cinq minutes, ne serait-ce que pour vous dire adieu convenablement, dans l’effusion… mais non. »
Puis il se tourna vers ses hommes qui gardaient les fugitifs :
« Relâchez-les ! Mila ! En route avec eux, allez ! Sans tarder. Ouste ! »
Il se mit à taper dans ses mains pour brusquer le départ. K poussa sa sœur qui ne voulait pas s’éloigner. Mila ne bougea pas. Une seconde fois, elle la poussa très fort et Mila, contrainte par le déséquilibre, se mit en marche, toujours tournée vers K, lui murmurant une chose toute simple, qui ne se dit vraiment qu’ainsi :
« Je t’aime. »
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