L'Archiviste

Alexandra Koszelyk · Chapitre 19 sur 51

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L'Archiviste

Chapitre 17

 

On frappa à la porte. Une première fois, puis une seconde. K s’éveilla brusquement d’un sommeil sans rêves. Combien de temps avait-elle dormi, et qui pouvait frapper ? Elle redoutait le pire. Instinctivement, K regarda sa montre, arrêtée à 19h06, se frotta les yeux. Sur son visage, les marques du drap formaient des sillons de sable d’une mer qui s’était retirée. Elle se leva, les membres engourdis de fatigue, longea le couloir et ouvrit la porte :

« Vous avez le sommeil aussi dur que votre tête ! »

L’Homme au chapeau était venu la chercher jusque chez sa mère. De crainte, K recula. Elle pensa aux objets dans la chambre. L’homme ne devait pas entrer ! L’instinct lui fit mettre son pied derrière la porte, maigre résistance face au poids et la force de cet homme. Remarquant ce geste de protection, il ajouta :

« Allons, vous me connaissez, maintenant, nous sommes de vieux amis ! »

K aurait aimé que cette scène ne soit qu’une plaisanterie, un mauvais rêve, mais l’Homme au chapeau ne bougeait pas dans l’embrasure de la porte et attendait quelque chose de la jeune femme, continuant de la fixer. Il portait toujours le même costume, comme s’il revenait d’un voyage d’affaires. L’homme enleva son chapeau.

« Qui vous a permis de ne pas venir ce matin ? Perdriez-vous de vue le danger qui guette votre pauvre sœur ? Dites-le-moi franchement si je dois stimuler votre pitié. »

Il posa sa main sur la porte et exerça une pression sur le pied de K :

« Vous permettez ? »

Avec une hésitation, elle enleva son pied. Il valait mieux ne pas éveiller ses soupçons, elle avait tout à y perdre. D’un pas sur le côté, elle libéra le passage, non sans un frisson quand elle sentit le souffle de cet homme passer sur elle.

L’Homme au chapeau déposa une sacoche sur le guéridon. Avec une lenteur maîtrisée, il sortit une pochette sur laquelle était inscrit le nom de sa sœur. Ironiquement, il fit mine de feuilleter le contenu, comme s’il ne le connaissait pas, puis en sortit une photographie. Mila se tenait assise, derrière une table, le visage entre les mains. On ne voyait d’elle que ses cheveux. Le roux avait perdu de son éclat.

« Dois-je en faire part à votre mère ? Elle serait heureuse d’avoir les dernières nouvelles. »

K réprima un tic nerveux et avala sa salive, le regard sur le cliché.

« Bien. Suivez-moi. Il est inutile de vous changer ou de vous coiffer. Dans la bibliothèque, personne ne vous voit. »

L’homme la conduisit jusqu’à une voiture garée en bas de son immeuble, devant une voiture noire aux chromes surannés. Il ouvrit la porte arrière. Le trajet vers la bibliothèque se fit dans le silence. Derrière les vitres, K regardait les remparts de la ville, qui lui semblaient plus hauts que d’habitude. Au-dessus, trois corneilles tournoyaient.

L’homme se frottait les mains derrière elle :

« Ne fait-il pas un peu froid par ici ? »

Sans attendre sa réponse, il s’assit sur sa chaise, se balança, puis mit les pieds sur son bureau sur lequel avaient été déposés quelques ouvrages historiques. Ses semelles étaient parfaitement lisses et brillantes, comme s’il n’avait jamais marché avec. Il alluma une cigarette et la fit rouler entre ses doigts, sans quitter K du regard. La jeune femme restait silencieuse, debout face à l’Homme au chapeau.

« Ne soyez pas timide. Venez vous asseoir à côté de moi. »

L’homme tira une chaise vers lui, puis la poussa vers K. Son haleine douceâtre était chargée de tabac.

« Vos voisins vous ont vue sur les remparts de la ville. L’aurore y est radieuse. Cela vous va bien au teint, vous êtes moins blanche que d’habitude.

— Je n’ai plus de voisins.

— Vos nouveaux voisins ! Ils ne sont pas très doués en pâtisserie et n’ont donc pas osé se présenter », dit-il en riant.

Un instant, il pointa son index vers le visage de K, puis laissa retomber sa main.

« Cette vitalité nouvelle sera parfaite pour accomplir les tâches des prochains jours. Mais si j’étais vous, je ne me risquerais pas à quitter la ville. Votre mère ne s’en remettrait pas. »

Même si l’homme portait toujours ce sombre mépris sur son visage, K percevait dans sa voix et ses paroles un fléchissement de la tension. Pour cet homme, elle travaillait à longueur de temps et semblait avoir acquis une part de sa confiance. Aux yeux de cet inconnu, elle s’était pliée à ses ordres.

« À présent, nous allons nous attaquer à l’Histoire. Rien que d’infimes détails que nous allons tordre un peu. Toujours dans cette optique de la rendre conforme avec notre présent. »

Chaque « nous » prononcé était pourtant un crève-cœur pour l’archiviste. Cela la renvoyait à sa collaboration, à tout ce qu’elle se refusait d’être, même si la captivité de sa sœur en avait décidé autrement. L’homme poursuivit :

« Tous les jours, vous travaillez dur pour moi. Je vous pardonne votre retard ! Vos raisons sont justes, cela va sans dire… Vous êtes une fille prévenante. Voyez comme je suis bon, cela mérite bien une petite récompense, et elle vous donnera du cœur à l’ouvrage. »

L’Homme au chapeau se pencha pour ramasser sa sacoche. Il l’ouvrit et en sortit une enveloppe, dans laquelle on pouvait distinguer de l’argent et deux billets de train qu’il tendit à K :

« Quand tout sera terminé, que le travail sera accompli, voici de quoi partir de cette ville, où tout est en ruines. On vous attend là-bas, c’est un endroit charmant, vous aurez un excellent poste, mieux qu’ici, et votre mère pourra être soignée. »

L’archiviste regardait l’offre sans sourciller. L’homme déposa le tout sur le bureau. K détourna le regard et patienta, des images des cosaques en tête, la sensation de ce vent si particulier sur l’île, devant la steppe. Ce souffle la détachait de ces initiatives.

« Il s’agit d’être raisonnable. Réfléchissez-y. »

L’homme se leva, alluma une autre cigarette et poursuivit :

« Trois périodes de votre Histoire méritent un nouvel éclairage. Tout simplement parce qu’elles fondent votre identité qui s’y réfugie volontiers pour faire pleurer dans les chaumières. Il est temps d’y mettre un terme, d’affaiblir tout ça pour que notre histoire commune soit plus douce. Comme deux frères qui font la paix. »

K ne réagissait toujours pas. Quelles étaient ces périodes dont il parlait ? L’homme sortit un papier de sa poche sur lequel étaient inscrits trois mots. Il repoussa le papier vers K qui put alors discerner :

HOLODOMOR

TCHORNOBYL

MAÏDAN

Quelque chose se noua dans son ventre : les deux premières mentions étaient des événements marquants pour son pays, des cicatrices qui ne disparaîtraient jamais de l’âme de son peuple. Elle se dit que cet homme était le diable. Jusqu’où irait-il ? C’était chaque fois une torture supplémen-taire.

L’homme continua, sans voir le trouble de la jeune femme qui grandissait depuis la lecture de ces trois noms :

« Ce ne sera pas difficile de modifier les mentions de la première période historique, cette famine n’est reconnue que dans certains pays, pour d’autres ce génocide n’existe pas. Depuis quelques années, votre pays a tendance à le mettre en avant, comme si cinq millions de morts pouvaient être à la base d’une identité. Mais ne trouvez-vous pas qu’il vaudrait mieux avoir des origines plus mythiques, à l’image de Rome et de son berceau troyen, avec un Énée à la mère divine ? Comment croire qu’un peuple peut se glorifier d’une telle période ? Avouez qu’il existe meilleure légende… »

Il montra du doigt les volumes posés sur le bureau :

« Voici les archives qui font référence à cette histoire, vous les amenderez et taperez une nouvelle version à la machine. Nous enverrons tout ça à l’impression et nous ferons disparaître les originaux ! Ainsi la jeunesse portera-t-elle un regard neuf et apaisé sur ces événements. »

L’Homme au chapeau termina sa logorrhée. K demeurait muette : devant de telles abjections, elle préféra déplacer son regard vers les étagères, de peur de s’effondrer. Dans un des recoins, sans que personne ne puisse les entendre, les ombres se lamentaient. Une parmi elles s’en détacha et se colla contre K.

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