L'Archiviste
Chapitre 16
K reprit conscience debout sur les remparts de la ville. Comment était-elle arrivée jusqu’ici ? D’abord immobilisée par la surprise, elle fit quelques pas et sentit au contact de ses pieds une texture inhabituelle. Elle fixa ses chaussures d’un air perplexe. Des bottes ! K s’accroupit et les toucha de ses mains. Les mêmes que portaient les cosaques qu’elle venait tout juste de quitter : en cuir souple, marron, atteignant presque ses genoux. C’étaient elles qui l’avaient conduite ici, sur ces hauteurs. K n’y était jamais allée auparavant, n’en avait jamais éprouvé le besoin, reléguant cette ascension à une curiosité touristique, et découvrait ainsi pour la première fois la vue qui s’ouvrait là-haut.
Son incarnation parmi les cosaques lui avait donné une détermination nouvelle : malgré les revers du sort, les fourberies et les coups durs, ces hommes s’étaient maintenus, leur fragilité s’était révélée plus forte que les volontés acharnées à les faire disparaître. Ils étaient en position inférieure ? Qu’à cela ne tienne, ils ne ployaient pas, s’organisaient à la hâte : chacun était le maillon qui faisait à parts égales la force d’un grand tout.
Un mois plus tôt, sa mère lui avait demandé, en voyant la fleur sur sa poitrine, si le printemps était déjà là. Et ce matin, face à la nature qui reprenait vie après un rude hiver, K aurait aimé être avec elle sur les remparts. C’était un équinoxe entre deux saisons, la nature pétillait de bourgeons sur les arbres, mais rien n’avait encore éclos. Plus bas, sous la muraille, restaient quelques plaques de givre qui s’illumineraient au soleil de midi. La jeune femme réfléchissait à ses façons d’agir, afin de faire partie de ce tout, sans être le chaînon qui ferait plier son peuple.
Le jour se levait par-delà de nombreux reliefs obscurs, mais l’aube faisait une place toujours plus grandiose aux formes diurnes. Ce n’était qu’une question de minutes. Enfin, les premiers rayons, les mêmes à ses yeux qui éclairaient la commode de sa mère. Une partie de leur salut viendrait de là, de ces objets que K collectait et regroupait dans la chambre. Trouverait-elle à temps un moyen de prévenir sa sœur de leur importance ? L’Homme au chapeau aurait forcément l’idée de fouiller leur appartement : que se passerait-il s’il les découvrait ?
Un bruit se fit entendre. Elle appuya ses coudes contre la pierre froide et regarda par-dessus l’enfilade des créneaux. Le jour s’était levé, à présent. Sur l’un des parapets, un oiseau pépiait, comme s’il avait reçu la charge d’ouvrir la saison des amours. La nidification allait commencer, réchauffée par un soleil tout neuf, une cache que ne protégeaient pas encore les feuillages.
Plus loin, à mi-hauteur du rempart, un chêne avait poussé à l’horizontale entre les pierres. K se plaça au-dessus et enjamba le garde-corps. De son pied, elle atteignit les branches les plus hautes et, s’aidant de quelques prises sur la paroi, descendit prudemment sur l’arbre qui se tenait au-dessus d’un vide.
Les ramures portaient déjà leurs feuilles. K serra son étreinte, écorchant ses paumes sans douleur ; elle ressentait seulement l’allégresse d’exister de façon si pleine sans pouvoir être vue, sans que personne ne sache où elle était. Assise sur une branche, elle leva la tête : un peu plus haut venait de se percher un faucon, qui se dandinait d’une patte sur l’autre, cherchant son équilibre. Il s’était posé là en maître. D’un mouvement de tête saccadé, le rapace inspecta ce que cachait le feuillage du chêne, fixant un instant le regard de l’archiviste, cette présence étrange. La vue de ces deux billes noires qu’étaient ses yeux ralentit la respiration de K. Les plumes s’ébouriffèrent sous l’effet d’un vent qui se levait : le faucon bascula dans le vide. La jeune femme fut subjuguée tandis qu’il déployait ses ailes. Son cœur avait plongé avec cet oiseau qui, lui, empruntait un autre passage. Il allait chercher, vers la forêt et la steppe, une pureté qu’elle pouvait voir de loin. Tout un monde qui semblait tel qu’il l’avait voulu.
K eut cette envie naïve d’être ce faucon, de se sentir portée par les airs, de s’enfoncer dans les bois et de parcourir les plaines, de croire en la liberté : la nature ne sait dire que cela. Un jour, comme le cosaque, vous serez de nouveau libre dans la steppe, ce n’est qu’une question de temps : voilà ce que la jeune femme ne cessait de vivre dans ses incarnations. Les artistes, eux aussi, avaient probablement regardé les oiseaux et voulu faire route avec eux.
Son esprit prit soudain la direction de l’appartement et de la chambre, et l’image de sa mère alitée brisa cet élan. Ce jour d’espoir que l’oiseau avait projeté restait encore à atteindre. À la hâte, K prit appui sur une branche, se hissa en haut de l’arbre, sortit de l’entourage de ses feuilles, passa prestement de l’autre côté, la main glissant dangereusement sur la pierre, puis descendit des remparts. Arrivée dans la rue, sa cheville se tordit sur un pavé, mais K continua sa course boitillante jusque chez sa mère, avec l’envie de lui parler de ce qu’elle venait de vivre. Au moins pourrait-elle confier quelque chose qui n’était pas un mensonge.
Quand elle entra dans la chambre, sa mère ne l’accueillit pas de son sourire habituel, elle ne tourna pas la tête vers elle : elle gémissait, comme si la venue de sa fille dérangeait un moment de douleur. K resta sur le pas de la porte. La pièce n’était pas baignée de sa lumière habituelle, il y faisait même plus froid. Pourtant, la température extérieure était toujours identique, s’évadant de l’hiver, mais n’entrant pas tout à fait dans le printemps.
Après avoir ôté ses chaussures, elle s’approcha du lit sans un bruit et remonta la couverture jusqu’au cou de sa mère. Celle-ci ne réagit pas. Son visage avait perdu l’éclat rosé du vitrail, dont les couleurs aussi étaient désormais plus fades. K se déplaça dans la pièce, c’était sans doute une impression, le vitrail ne pouvait pas s’altérer ainsi, mais la jeune femme pouvait bien se convaincre de son erreur, les couleurs ne changeaient pas.
Sur la commode, les objets avaient eux aussi subi des changements : la fleur, restée fraîche jusqu’à présent, était désormais toute flétrie, des taches de moisissures l’entamaient à plusieurs endroits. La partition avait jauni, comme si elle avait repris son âge, et l’encre s’était effacée par endroits. K s’approcha des objets et prit la fleur entre ses doigts : elle était aussi fine que du papyrus. Encore quelques jours et il n’en resterait rien. Elle la déposa près de la partition et se tourna vers sa mère. De ce côté du lit, elle voyait mieux son visage : les yeux aux cernes bruns, les lèvres fines et blanchies à force d’être pincées, les pommettes saillantes. Sa mère leva péniblement une main, K fit quelques pas et se retrouva près d’elle. Les objets qu’elle rapportait n’étaient-ils pas miraculeux, n’allaient-ils pas la guérir ? K s’agenouilla, la main toujours dans celle de sa mère, le cœur aussi flétri que le souci. De l’autre côté de la ville, une déflagration retentit, les murs de l’appartement tremblèrent, mais sa mère ne réagit pas. K s’endormit auprès d’elle.
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