L'Archiviste
Chapitre 42
L’enveloppe sur le bureau était plus terne que les autres, comme s’il s’agissait d’une très vieille demande, préparée depuis longtemps. Sur le papier, la même lettre joliment calligraphiée « K » était de peu d’éclat, elle aussi. L’archiviste décacheta l’enveloppe : une photo d’Odessa sur laquelle figurait un homme qu’elle connaissait bien : Isaac Babel.
Le nom, au départ, l’avait interpellée. Pourquoi lui ? Pourquoi cet écrivain qui avait intégré les rangs de l’Armée rouge et un temps promu la gloire soviétique figurait-il dans l’enveloppe ? K l’ouvrit en grand ; il n’y avait aucune indication supplémentaire. Tout se résumait à une photographie. La jeune femme s’y perdait : quel pouvait être l’objet de ce travail ? S’il fallait aussi sacrifier les œuvres qui ne montraient aucun patriotisme ukrainien, cela serait une entreprise digne de Sisyphe qu’elle ne finirait jamais. L’archiviste reposa l’enveloppe et regarda le rayon dans lequel l’écrivain était rangé, cherchant ainsi à forcer sa mémoire au souvenir de l’homme qu’Isaac Babel avait été, des œuvres qu’il avait écrites. K se souvenait que c’était un écrivain qui avait fait partie de ce fameux « réalisme socialiste » imposé par le gouvernement et qui permettait à un artiste qui en adoptait les usages de s’extraire de la chape de plomb. Au cours des années 1930, un nombre important d’artistes avait été déporté au goulag, avec une aisance et une absence de scrupules indescriptibles, mais Isaac Babel avait échappé à ces rafles.
« Que dois-je faire d’Isaac Babel ? Vous n’avez rien précisé », lança-t-elle à la cantonade.
Personne ne répondit. L’Homme au chapeau avait-il quitté les lieux ?
La jeune femme se leva de son bureau et parcourut la grande salle à sa recherche : personne. Elle descendit au sous-sol, prenant soin d’emporter la clef. Même constat. Il était reparti.
Remontant l’escalier, elle eut l’idée de consulter une biographie de l’écrivain : elle y trouverait davantage d’informations propres à lui indiquer quoi faire avec les Contes d’Odessa ou toute autre œuvre emblématique de l’auteur. Elle s’étonnait encore que l’inconnu voulut porter ses efforts sur cet homme sans vertu militante, sans contradiction avec ses doctrines, et qui ne se nourrissait pas particulièrement d’insolence envers le régime.
Mais peut-être ses souvenirs étaient-ils trop imprécis, mensongers à la limite ? À quelle tâche se consacrait exactement sa littérature ou sa vie, c’était là ce qu’elle voulait découvrir. Tout ça, songea-t-elle, quelle artillerie pour mettre à mal un cavalier rouge.
Elle trouva le livre recherché. Isaac Babel était bien originaire d’Odessa, il avait décrit dans ses œuvres ce qui faisait la particularité de ce port. K avança de quelques pages et tomba sur un extrait de l’auteur décrivant la ville. Dans ces lignes, il y avait une telle liberté ! Même si elle ne s’y était jamais rendue, elle pouvait se représenter les lieux, les embruns, les mâts des bateaux dans le port qui se balançaient au gré du faible roulis. C’était tout à fait l’idée qu’elle se faisait d’un port, ouvert sur l’escapade, avec la mer qui soulève notre esprit et dont le premier des sentiments est d’inciter à partir.
Alors soudain, elle eut envie de monter de nouveau sur les remparts, de contempler la campagne. Elle alla verrouiller la porte principale, emporta les clefs et descendit dans les galeries, là où la température était toujours la même et rien ne distinguait le jour de la nuit. K sortit par une porte secrète, qui devait être une de ces surprises architecturales que son prédécesseur avait voulu qu’elle découvre seule. La porte donnait sur un petit jardin à l’arrière de l’abbatiale.
C’était la nuit.
Elle courut à travers le lacis des ruelles. Elle se retrouva sur les remparts, dans cette obscurité qu’elle aimait de plus en plus, de celle qui fait lire le monde entre les lignes. Elle fixait un horizon indécelable, qu’elle savait là absorbé par le noir.
K était là depuis plusieurs heures maintenant, il ne faisait ni froid ni chaud, c’était toujours cet étonnant intermédiaire qui hésitait maintenant entre deux saisons. Le vent se leva d’un coup. Malgré l’obscurité, K distingua les herbes hautes bouger au sol, elles ondoyaient comme une houle, formant les mêmes vides ténébreux et les mêmes saillies huileuses sous la lune. Elle reprit alors le chemin dans l’autre sens, avec la même fougue, puis changea de direction, remonta dans la rue de l’appartement de sa mère mais s’arrêta avant d’en atteindre l’immeuble, tourna sur un petit chemin plein d’une terre humide et ouvrit un box que les déflagrations n’avaient jamais endommagé.
À l’intérieur, une vieille moto de l’époque soviétique qu’elle avait héritée de son père et qu’elle adorait conduire sur les routes sinueuses, au nord de la ville. Elle la poussa à l’extérieur et l’enfourcha. À l’arrière, des sacoches d’un cuir craquelé avaient transporté les nombreux documents de son père, quand il était en mission ethnographique. Quand elle mit le contact et l’alluma, le moteur s’étouffa puis se stabilisa. K attendit qu’il monte en température, tourna la poignée sans enclencher de vitesse pour vérifier que tout allait bien dans cette vieille mécanique longtemps immobile. Aucune crispation inhabituelle, elle tremblotait toujours. Le bruit envahit la ruelle. Bientôt, K arriva au premier barrage militaire pour quitter la ville.
Les soldats vérifièrent son identité. Mutiques, ils se passèrent sa carte. L’archiviste les suivait du regard, fumant et faisant inlassablement le tour de sa moto. Elle redoutait un refus : ces hommes devaient avoir son signalement. Ils devaient aussi avoir pour consigne de la garder en ville. Elle allait leur demander ce qu’ils voulaient à la fin quand des phares apparurent dans ses rétroviseurs. Ils s’approchaient lentement, encore assez loin sur la route. Alors seulement les soldats lui tendirent ses papiers. Les barrières se levèrent et elle piqua à travers la nuit. Sous son casque flottait un sourire.
Après de longues heures de route, zigzaguant entre les véhicules abandonnés, les chars détruits, les cratères de missiles et les stations d’essence sans carburant, K toucha au but, arrivant au nord d’Odessa. L’aube et son ciel rose infini donnaient une touche d’irréalité à la ville. Les rues étaient encore désertes, mais en arrivant à ses portes, elle aperçut deux jeunes soldats, écharpe sur le nez. Elle aurait juré qu’ils avaient les mêmes regards que ceux qui lui avaient ouvert la barrière, la veille, au moment de quitter sa ville. Quand ils la virent arriver, ils s’approchèrent lentement, le premier levant les deux mains, paumes ouvertes, à la fois pour la déconcerter et pour l’enjoindre à s’arrêter. Les hommes étaient nerveux, singulièrement sur leurs gardes, mais ils se détendirent aussitôt quand elle enleva son casque et qu’ils virent une jeune femme à la place de ce pilote. Ils ne semblaient plus si jeunes, vus de près ; leur corps, leurs gestes faisaient encore penser à des adolescents, prématurément vieillis par la guerre.
Elle continua de rouler jusqu’à se retrouver devant la statue de Taras Chevtchenko qui avait été entourée de sacs de sable empilés les uns sur les autres, se gara là et continua à pied jusqu’à la mer. Malgré les hommes et les canons postés sur la ligne de la côte, rien ne donnait l’idée, quand on regardait la mer, de la situation du pays. Les vagues montaient et s’effondraient avec régularité, ciel et horizon se confondaient toujours, et il y avait cet éternel parfum saumâtre.
« Vous n’êtes pas d’ici, ma petite. »
K sursauta et se retourna. Un vieil homme s’était assis à côté d’elle, sur un muret, et balançait ses pieds à la façon d’un enfant.
« Non, en effet, je voyage dans le sud.
— C’est rare, les voyageurs, en ce moment, on n’a plus le cœur ni le courage de partir, si ce n’est pour aller se battre. »
L’ancien fixait l’aube sans regarder la jeune femme.
« J’espère seulement pouvoir vivre assez longtemps pour quitter de nouveau cette ville. Et vous savez pourquoi ? Parce que j’adore y revenir. J’adore me laisser surprendre par sa richesse, son caractère quasi insulaire. C’est la plus européenne de nos villes. »
Il ajouta après un silence :
« Les problèmes de mémoire, qui nous viennent avec l’âge, ont au moins cette vertu de nous étonner de ce que l’on connaît si bien ! »
À son tour, K tourna la tête vers les flots : il lui semblait que l’indépendance battait toujours la coque des bateaux.
« Vous le savez sans doute, mais Odessa est une ville grecque. Ce n’est pas un hasard si on y a conservé, des millénaires après sa fondation, cet appétit de liberté. Ainsi étaient les navigateurs et les colons grecs, ainsi nous sommes, cela nous parcourt et nous relance constamment. »
Le vieil homme tourna un regard voilé de souvenirs vers K.
« Moi aussi, j’ai été cet homme, ce marin, avec cette fougue. C’est même elle qui m’a pris, une nuit de tempête, mais je ne lui en veux pas. C’est ainsi que certains se sacrifient. Par amour pour leur passion. »
Au même moment, un bruit monta de la ville. K crut, au départ, à une clameur, mais c’était autre chose : un chant de matelots. Une voix grave qui emplissait la matinée qui se levait. K tourna la tête, mais elle était seule désormais sur la digue.
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