L'Archiviste
Chapitre 34
Debout, les yeux fermés, Lessia relisait les vers écrits la veille, déplaçait un mot, supprimait une ligne, changeait un point par une virgule, laissait plus d’amplitude, cherchait une place pour une image, en rognait sur d’autres, hachant le rythme.
Depuis son arrivée au sanatorium, il ne se passait pas un jour sans qu’elle écrive. Loin de sa patrie, l’évidence de celle-ci lui apparaissait de façon limpide, l’éloignement lui avait donné des contours, des couleurs et des sons. L’absence des siens et de sa région lui avait permis d’en entrevoir la beauté et, chaque matin, Lessia ne cessait de la décrire et de la rendre présente.
« Tu écris encore ? »
La voix venait de l’entrebâillement de la porte. À contre-jour, elle n’était qu’une silhouette, mais la poétesse savait qui venait lui rendre visite, il n’y en avait qu’une : Olha Kobylians’ka. Les deux jeunes femmes étaient arrivées ensemble dans cet institut, et la proximité de leurs âges les avait naturellement rapprochées. L’une était aussi volubile que l’autre était mutique. La seconde préférait noircir des feuillets, tandis que la première remplissait l’espace de sa voix aussi fine que la plume. Olha furetait dans les longs couloirs et les buanderies, parlait à tous les pensionnaires et au personnel, connaissait le nom de chacun. Elle revenait toujours avec quelque chose à partager, un instrument de musique abandonné par son propriétaire, des chocolats extorqués à la cuisine ; Lessia ne savait même pas le prénom de celle qui lui administrait chaque jour les soins. Les deux femmes se complétaient admirablement, elles apportaient à l’autre ce que celle-ci n’avait pas.
Les seuls moments où la poétesse sortait de sa réserve étaient les soirs de scène : sur l’estrade, à réciter du Dante, son corps s’animait, semblait même ne rien peser, elle se métamorphosait presque, comme si le souffle du texte la mettait en suspension.
La silhouette s’approcha. Frêle et malingre, Olha n’en avait pas moins un corps dynamique et tonique. De longues tresses brunes encadraient un visage où se lisait la fatigue des nuits à souffrir, sans pouvoir trouver le sommeil.
Les deux amies se sourirent.
« Je traduis un épisode de l’Odyssée d’Homère. »
L’autre siffla :
« Je ne sais pas comment tu fais. Déjà, parler une seule langue m’épuise, mais alors les langues mortes…
— Anciennes.
— Pardon : AN-CI-EN-NES. »
Elles partirent toutes deux dans un fou rire qui s’éteignit par des quintes de toux. Là seulement, elles se ressemblaient, par la restriction que faisait la maladie sur les joies trop franches.
« Depuis que je suis ici, je lis différemment cette épopée d’un homme parti de son pays et qui ne souhaite qu’une chose : y revenir. Et je crois bien avoir compris ce que je dois écrire. »
Olha attendit la suite de la réflexion de son amie, mais elle ne vint pas.
« Tant pis ! » fit-elle.
Lessia ne remarqua pas cette déception, elle avait des moments d’absence, la tête tournée vers la fenêtre, elle se perdait en contemplations. Elle en avait déjà parlé à Olha : atteinte dès le plus jeune âge d’une tuberculose des os et des articulations, qui s’était associée à sa forme pulmonaire, elle était restée mutique, incapable de trouver sa place parmi les autres. Inutile et rejetée, en marge de ces enfants dont le corps n’était pas un lieu d’incertitudes et de querelles physiologiques, qui couraient dans la cour de l’école sans se soucier des douleurs dans leur jambe droite. Pour Lessia, c’était un combat permanent, une façon de penser son corps dont elle ne trouvait pas d’exemples. Derrière un sourire de façade, chaque geste était pesé et réfléchi, longtemps négocié avec la douleur et la fatigue. La petite fille avait appris à s’économiser, à éviter des mouvements inconséquents. Souvent, elle restait sur le perron, loin des autres, et s’était mise à les observer.
Cela l’avait sauvée. Des autres, de l’incompréhension du monde, des décisions arbitraires des tsaristes qui avaient déporté sa tante en Sibérie. À neuf ans, elle avait écrit ce poème, pour diminuer la distance avec cette femme adorée. Douée d’une grande sensibilité, elle avait couché sur le papier des vers poignants :
Je n’ai plus ni bonheur ni liberté,
Une seule espérance m’est restée.
Olha voulut insister, savoir ce que son amie avait prévu d’écrire.
« Lessia ? Tu voulais me raconter ce qu’Ulysse t’a appris. »
La jeune femme tourna ses yeux clairs vers son amie.
« Je n’ai cessé de parcourir l’Europe et ses climats ; d’apprendre de nouvelles langues, et les façons de penser qu’elles impliquent ; de connaître d’autres peuples, et d’autres façons de connaître. L’Europe m’a ouvert les bras, jusqu’à aujourd’hui, à Rome. De tous ces élans vers les autres, j’ai le sentiment de m’avoir oubliée. »
Elle passa le bout de sa langue sur les coins de ses lèvres, comme pour mieux choisir ses prochains mots. Le soir tombait et les derniers rayons orangés se mêlaient à sa chevelure blonde, lui donnant des reflets de sable.
« À force de traduire des livres en langue étrangère, j’ai moi aussi envie de donner une voix à mon peuple. Qui nous traduira, qui nous fera vivre auprès des autres, comme je sens Homère vivre auprès de moi ? Je le fais pour le grec ancien, le latin, l’anglais, l’italien, mais n’ai-je pas oublié l’essentiel ? Je dois rentrer, comme Ulysse, et refaire ce voyage en emportant quelque chose qui nous appartient. »
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