L'Archiviste

Alexandra Koszelyk · Chapitre 28 sur 51

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L'Archiviste

Chapitre 26

 

C’était le garçon de la photo : des cheveux châtain foncé dans le cou, des mèches un peu plus claires, sans doute rehaussées par les flammes aux alentours, encadraient son visage.

« Tu viens ? »

Le petit, sans doute dans les douze ans, treize tout au plus, tant il semblait déjà grand et plein de vigueur, s’impatientait. K, émue et surprise qu’un être puisse la voir dans cette vision, le fixait sans rien dire. Peut-être, puisque cet enfant s’adressait à elle, pourrait-elle parler à sa sœur ?

Au loin résonnaient les cloches de Saint-Michel. Elle se souvenait : c’était la nuit du 13 décembre 2013, dont K retrouva cette fraternité si particulière. Le patriarche avait appelé les croyants et les non-croyants à se réfugier dans son monastère, normalement sanctuarisé contre la violence, afin de se soustraire à la Berkut. D’autres avaient continué de défendre les barricades. C’était là-bas que le petit voulait l’emmener.

« Quel est ton nom ?

— Je m’appelle Havrylo », répondit-il tout en marchant, concentré sur la mèche de son cocktail Molotov.

Son nom voulait dire : Gabriel, la force de Dieu.

K sourit. Il ressemblait si parfaitement aux enfants audacieux de Dickens, avec cette fougue dans les yeux qui n’appartient qu’à la jeunesse. Un temps, elle fut heureuse de pouvoir parler avec lui, tandis qu’ils avançaient au milieu des va-et-vient de la foule, vers la zone de contact avec la police. Les cloches résonnaient haut derrière eux.

La première fois que K était venue ici avec sa sœur, elle était restée dans son ombre. Elle n’était pas encore la femme que la guerre l’avait obligée à devenir. Cette incarnation prenait une forme de seconde chance.

Peut-être verrait-elle Mila ? Voire son propre double ? Son cœur accéléra à cette pensée. Elle prit une grande inspiration, puis entreprit de rejoindre cette jeunesse insatiable en haut des entassements de matières et de débris qui formaient une digue contre les véhicules de la police. Bientôt, Havrylo et elle furent au bas de l’édifice improvisé par les révolutionnaires. Il lui tendit un chalumeau pour enflammer son cocktail Molotov et en sortit un autre de son sac.

« Tu es prête ? Tu sais comment faire ? »

K fit non de la tête.

Sur le moment, tous deux avaient pensé avoir un répit pour manipuler les bouteilles et les tissus, s’expliquer sur la façon de s’y prendre. Mais tout à coup, on hurlait dans la nuit qu’un blindé chargeait la barricade. Autour, ce n’était plus qu’un unique mouvement de foule sur la chaussée, les manifestants n’étaient plus qu’un seul bras armé avec un millier de mains lançant des pavés, des bouts de bois, des objets détonants et artisanaux. K s’était ruée avec l’enfant sur la ligne de cette défense et vit le véhicule arriver à pleine vitesse sur leur muraille de fortune. Sans réfléchir, elle lâcha en arrière le cocktail et se mit devant Havrylo, l’enveloppant de son corps contre cet assaut brutal.

La violence de la collision les propulsa tous les deux en l’air, avec d’autres manifestants. Au choc de la réception, tout devint confus, mélangeant le ciel noir et le sol, son corps bousculé par ceux qui tentaient d’affronter ou de fuir. Un bruit strident vrillait dans ses oreilles, sans qu’elle puisse comprendre exactement d’où il venait. Elle resta ainsi quelques secondes, plusieurs personnes vinrent lui parler sans qu’elle soit en mesure de les entendre.

K ne cessait de prononcer le nom d’Havrylo, tout en le cherchant des yeux. Enfin, un homme encagoulé le montra du doigt, quelques mètres plus loin. L’enfant était sain et sauf. Elle se tourna finalement vers ce bruit qui insistait sur sa gauche et vit le véhicule qui avait éventré la barricade, une minute auparavant. Des hommes de la Berkut en jaillissaient, matraquant de pauvres gens qui tentaient de les repousser avec de simples portes d’appartement.

Elle ne se croyait pas blessée, mais K sentit des gens la prendre par les bras et les genoux, afin de la soulever jusqu’au poste de secours. Le jeune garçon la suivit.

Lui revenaient à présent les endroits où se réfugier, ceux où les convalescents attendaient d’être exfiltrés de la place Maïdan, d’autres qui étaient réservés à la détente et à la restauration. L’archiviste voyait à présent les choses plus clairement, cette organisation hétéroclite d’hommes, de femmes et de plus jeunes qui s’étaient retrouvés là pour combattre un retour en arrière. Certains étaient des militaires qui montraient aux autres comment se défendre, et peu à peu, sous la contrainte de la violence, comment manier une arme. Il y avait une entraide sans verticalité, sans chef, chacun apportait ses connaissances à l’autre. Havrylo avait voulu faire de même avec K, pour tout ce qu’il savait déjà du haut de ses douze ans.

« Comment es-tu arrivé ici ? Où sont tes parents ? »

Le garçon resserra son blouson aux nombreuses poches, l’épousseta en tapotant dessus, et s’éclaircit la voix.

« Ils sont morts tous les deux, lors d’une attaque de la Berkut. »

Le petit dévisageait K, il n’y avait en lui aucun défi, aucune tristesse non plus. Il racontait des faits sans se laisser aller à la douleur de la perte.

« Faut pas que j’y pense, faut que je continue de me battre pour eux, pour mon pays. Je me suis fait quelques amis ici, ils doivent être là où ça cogne. »

Il désignait un coin obscurci par une forêt de flammes.

C’est à ce moment-là qu’elle la vit. Elle était un peu plus en retrait et photographiait une autre scène, un homme qui lançait une bombe incendiaire, un foulard sur le nez.

« Mila ! »

Sous la surprise, K cria de toutes ses forces, continuant de regarder de ce côté. Le temps se troublait autour de cette chère silhouette : c’était sa sœur qu’elle voyait devant elle, qu’elle vienne du passé ou qu’elle soit l’actuelle n’importait pas. K se leva d’un bond, voulut la rejoindre. Mais Mila prit une dernière photo de cet homme et disparut dans la brume des pneus, avant que l’archiviste ne soit à portée de voix.

Comme elle aurait aimé à cet instant lui parler de leur mère, la serrer dans ses bras, sentir sa chaleur et son parfum citronné si caractéristique. Mais dans le tumulte des événements, sa jumelle n’avait pas réagi à ses appels. K la chercha entre les tentes et les personnes, la décrivant à ceux qu’elles croisaient, indiquant la direction vers laquelle sa sœur aurait pu s’en aller, mais ne la retrouva pas. Alors, K rebroussa chemin vers Havrylo : il lui criait des paroles qu’elle n’entendait pas.

Par mégarde, elle s’était dangereusement rapprochée de la zone où le combat faisait encore rage. Tout juste eut-elle le temps de voir un Berkut, debout sur quelque promontoire, la pointer de son fusil. Il fit feu.

K reparut dans la bibliothèque comme après une longue apnée : haletante et le cœur en cavale. Elle tenait entre ses doigts un appareil photo. Elle le connaissait si bien : on n’en faisait plus, des vieux argentiques de ce genre. C’était celui de sa sœur.

Avec délicatesse, elle ouvrit le compartiment où se logeait la pellicule. K la déposerait avec le reste des objets rapportés : elle pouvait modifier à loisir une reproduction de la photographie de sa sœur, puisqu’elle possédait maintenant le négatif.

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