L'Archiviste
Chapitre 12
Un rayon de soleil déposa son or sur le morceau de vitrail. On distinguait dans sa couronne brillante le poing levé du poète Chevtchenko. Son ocre était rendu vif, magnifiant les ourlets noirs qui entouraient les doigts serrés, comme en ce moment ceux de sa mère sur l’édredon. Un instant, elle crut voir les veines de verre palpiter, se gorger de vie.
C’est alors qu’une idée germa dans son esprit. K déposa un rapide baiser sur le front de sa mère qui s’était rendormie, puis descendit dans le jardin de l’immeuble dont les copropriétaires avaient cessé de prendre soin. Au bout d’un chemin de pierres blanches se tenait un cabanon en bois. Sa mère y avait rangé de vieilles affaires qui ne pouvaient tenir dans l’appartement. Descendue il y a quelques années chercher un vieux moulin à café, K était tombée sur des vitraux, laissés comme ça, couchés sous des faux. Elle ne les avait jamais vus et, en remontant, avait questionné sa mère sur les raisons de leur présence.
« Ils sont magnifiques, n’est-ce pas ? Ils proviennent de notre ancienne maison de campagne. Un artiste y avait habité, et quand nous l’avions visitée avec ton père, j’étais tombée amoureuse de la lumière du salon. Je ne connais rien de plus beau que leurs bleus, qu’un peu de soleil fait vivre. Tu te souviens des reflets sur la dorure des Encyclopédies ? … Non, excuse-moi, tu étais toute petite quand nous sommes partis. Quand on a signé la vente de la maison, je n’ai pu me résoudre à les abandonner, et j’ai tenu à emporter leur lumière. Ton père a passé une semaine entière à les desceller et à les remplacer par des vitres. Un amour d’homme ! Malheureusement, les fenêtres de notre appartement se sont révélées trop étroites pour y enchâsser ces merveilles… »
Ainsi les vitraux étaient-ils restés dans ce cabanon. Et si les araignées avaient été sensibles à leurs couleurs vives, ils n’avaient pas été perdus pour tout le monde.
À présent, K regardait cette cabane devenue une épave hirsute, dévorée d’herbes folles qui ponctuaient de jaunes les amas de pierres. Un obus de passage avait éclaté sur le kiosque du bout de la rue, l’onde avait soufflé à trente mètres ces fines planches dérisoires. Elle n’était plus, au bout de ce chemin, qu’un désordre de briques et de bois.
Dans cette partie du jardin, le vent s’engouffrait par fines goulées et avait toujours eu la même note aiguë. K s’assit un instant sur une vieille souche mangée d’insectes. Une forêt de minuscules champignons blancs formait un cercle autour d’elle. La jeune femme releva la tête et vit une échelle abandonnée, dressée contre l’immeuble en face. À son sommet, elle se confondait, par sa couleur, avec le toit, comme disparaissant au-delà des tuiles, vers un ailleurs imprévu. Ailleurs… K y serait-elle plus heureuse ? Elle en était là, à imaginer un monde que nul n’a encore regardé au-delà des derniers barreaux, quand des flocons ternes se mirent à tomber. Elle tendit la main, intriguée par cette neige sans fraîcheur, avant de s’apercevoir que c’était une pluie de cendres. Quelque part en ville, un immeuble devait brûler.
K se remit debout, approcha des gravats de la cabane et commença à soulever les planches et les pierres les plus légères pour les disposer en petits tas sur le côté, d’où certaines roulaient jusqu’au sol, sans pouvoir tenir à leur place. Enfin arrivée à la terre nue, elle distingua ce qui restait des vitraux : des fragments de couleurs vives, du bleu surtout, puis des pousses de jaune, au cœur desquelles un rouge carmin donnait à l’ensemble l’aspect d’une blessure. K se courba avec cette patience des glaneurs de blé dans l’immensité des champs. Elle entreprit sa récolte morceau par morceau et les rassembla dans une boîte en fer qu’elle avait aussi retrouvée dans les décombres. Selon son épaisseur et sa forme, chacun sonnait différemment. Et tous ensemble, les éclats colorés ressemblaient aux écailles d’un monstre fabuleux. Quand elle considéra en avoir suffisamment, l’archiviste remonta les marches de l’immeuble son butin sous le bras. Le verre tintait comme un carillon.
Quand elle revint dans la chambre, sa mère dormait toujours, sa respiration dispersée en petits craquements. Sur son visage passaient les ombres du jour. K repartit discrètement dans le salon. Assise en tailleur, elle disposa les morceaux au sol, clairs et magnifiques, sous la lueur étroite et sans force du plafonnier. Elle les distribua par couleurs dans des ramequins qu’elle prit sur le buffet.
K repensa une dernière fois au récit de la maison et du déménagement. Sous ses yeux, l’histoire méconnaissable était pourtant là, toute entière sur le plancher. Il lui restait à retrouver le ravissement de sa mère, dans ces couleurs. K commença à composer un vitrail d’après ces quelques paroles. Elle se souvenait du temps où, assises par terre dans leur chambre, Mila et elle avaient été initiées à cet art.
« Vous qui aimez tant les bandes dessinées, mes chéries, savez-vous quelle est leur origine ? »
Rapidement, les jumelles sortaient du lit, leurs petits pieds nus au sol, à l’appel d’une de ces histoires dont elles raffolaient. Elles s’asseyaient tout près de leur mère, posant chacune leur tête sur une épaule, écoutant avec avidité.
« Au Moyen Âge, où les dragons regardaient par les fenêtres si les enfants se brossaient bien les dents !
— Mais non ! C’est pas vrai, ça, maman, on le sait ! » disaient les deux sœurs en riant.
Leur mère leur attrapa la main pour avoir leur attention, et poursuivit son histoire :
« Oui, oui, je disais : au Moyen Âge, où les dragons gardaient les princesses dans leur tour, pour ne pas que les princes les importunent, seules quelques personnes savaient lire. Même les princes, puisqu’on en parle, n’étaient pas tous lettrés ! Je ne vous raconte pas les déboires de ces pauvres garçons pour séduire l’élue de leur cœur ! On les voyait trépigner sous leur fenêtre, hurlant : Je suis là, descends ! » fit leur mère en prenant une voix belliqueuse.
Elle grimaçait et les deux fillettes se tordaient de rire.
« Si les princes étaient quelque part au-dessus des lois, le peuple, lui, devait comprendre les valeurs les plus importantes, malheureusement celui-ci ne savait pas lire. On devait donc l’instruire d’une autre façon ! Mais surtout, surtout, surtout, on devait fermer la porte à tout un tas de comportements. On la lui claquait même au nez !
— Comme quoi, maman ?
— Oh ! Tout ce que les petites filles ont droit de faire ici : la gourmandise ! Se lever tard ! Et, le pire de tout, l’impardonnable ! Dire non à leur mère ! »
Et elle le disait en leur pinçant les flancs, ce qui les faisait se tortiller. Elle continuait alors :
« En ce temps-là, il y avait un lieu, dont personne n’osait faire l’école buissonnière : les églises !
— Même les dragons, ils n’osaient pas ?
— Eux étaient trop gros pour entrer, ils avaient une dispense ! Alors on a décidé que les fenêtres, fascinantes dans ces lieux, serviraient à raconter les vies des Saints, afin que les gens comprennent quelles étaient les valeurs à adopter. On a alors créé des vitraux sur lesquels les textes sacrés étaient dessinés. »
Elle avait posé, pour l’émerveillement de ses filles, un faux vitrail en plastique, sur la fenêtre encore ensoleillée. Leur mère avait ensuite sorti différents outils, et montré à ses enfants comment se façonnait un vitrail. Ce jour-là, K avait peint de ses mains encore incertaines un soleil dont l’orbe rouge et démesuré tranchait avec le bleu dans lequel il était plongé. Et l’enfant avait dit à sa mère cette parole étrange qui fit voir l’adulte, l’espace d’une seconde :
« Nous verrons quelle couleur gagne. »
À présent, K eut envie de reprendre ces mêmes couleurs. Elle arrangea quelques morceaux rouges qui faisaient le tour d’un cœur noir : des coquelicots, eux-mêmes encerclés par différents bleus qui représentaient les teintes changeantes du ciel, entre zénith et horizon. K ne vit pas le temps passer : cette nuit-là, presque deux décennies plus tard, la jeune femme mit à nu son intérêt brûlant pour ces deux couleurs, un appétit qui ne s’était pas endormi depuis que, petite fille, elle avait fait ce premier vitrail. Tout ce qui avait été en sa présence n’avait finalement jamais cessé de remuer ces deux couleurs, de les adosser l’une à l’autre. Elle leur avait confié ses vêtements, ses feutres et avait eu un mal fou à trancher pour sa première voiture. Ce qu’elle regardait des êtres et des choses marquait irrémédiablement leur union. Toute sa vie en était embrasée. Dès qu’elle était seule, désoccupée, ne pensait-elle pas au ciel couchant ? Elle ne vit que cela cette nuit : que quelque chose l’avait toujours attendu entre ce rouge et ce bleu.
Une fois les morceaux de verre fixés par de la colle transparente, elle souleva l’ensemble. La lumière de l’aube passait au travers. K alla le déposer sur le rebord de la fenêtre, dans la chambre. La pièce se teinta immédiatement de nouvelles lueurs. Sur le visage encore endormi de sa mère, il n’y avait plus d’ombres, seulement la teinte vermillon des fleurs qui rendait le rose à ses joues.
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