L'Archiviste
Chapitre 29
K se retrouva devant la toile de Primatchenko, l’œil se rouvrant sur ces œufs gigantesques et décorés. Des souvenirs très clairs répondirent à cette vision de l’artiste, ceux d’une époque plus personnelle. Durant le dimanche de Pâques, Mila, sa mère et elle descendaient au jardin de l’immeuble retrouver les autres familles. À cette période, dans l’hiver finissant, la température ne dépassait jamais les dix degrés, mais déjà la nature prenait des tons plus doux, verdissants, elle quittait les matins gelés pour offrir les premiers plaisirs du soleil. Les deux jumelles avaient laissé les gants et les écharpes dans le placard, l’heure était à la fête et aux jeux : les adultes avaient dissimulé des œufs avec une ingéniosité indulgente et il fallait les découvrir. K se souvenait de l’herbe encore fraîche, de la joie à trouver certaines cachettes, de la déception quand elle soulevait de grandes feuilles ou des pots suspects sans y découvrir de chocolats. Tous les petits criaient, couraient dans tous les sens, désireux et curieux d’amasser le plus grand trésor de gourmandise.
Les yeux de K passèrent de la toile de Primatchenko aux détails fournis sur les modifications à effectuer. Quelque chose était là, sous ses yeux. Elle resta concentrée, les yeux fixant différentes parties du tableau. Les couleurs très vives, les motifs presque fantasmagoriques lui firent penser à ces enluminures qu’elle avait étudiées à l’université. Elle ferma les yeux. Elle avait la même sensation que ce soir-là, en rentrant du travail, lorsqu’un caillou qu’elle avait fait rouler du pied s’était logé dans un tuyau, disparaissant à sa vue. Une solution se tenait là. Soudain, elle se remémora ce professeur, adulé de ses pairs et de ses étudiants. Pourtant, l’intitulé de son cours n’était guère engageant : « Le manuscrit médiéval ».
« Ce soir, je vais vous montrer ce que sont les marginalia ! Approchez ! »
Les étudiants étaient montés sur l’estrade et s’étaient groupés autour de lui.
« Que chacun couvre sa bouche d’un tissu. Le premier ou la première qui postillonne là-dessus devra ranger mon bureau ! »
Il avait enfilé des gants et plongé ses mains dans un bocal pour en ressortir deux pinces garnies de coton sur leurs mâchoires. Par des gestes mesurés, il ouvrit grâce à cette paire d’instruments un magnifique ouvrage. Certains n’avaient pu retenir un petit cri enthousiaste sous le col de leur chemise. Le livre était en latin, mais c’était autre chose qui intéressait le vieux professeur : il pointait les marges de son index, remplies d’animaux fantasques.
« Pour se délasser un peu, pour se consoler du labeur, mais aussi dans le but de passer le temps — comme vous trois, tout à l’heure ! — les copistes truffaient les manuscrits de dessins tous plus imaginatifs les uns que les autres. Ça nous donne de belles chimères, mais aussi des diablotins complètement délurés. Parfois aussi, on trouve des messages cachés, envoyés de copiste à copiste. C’est tout un réseau de significations souterraines qui s’offre à nous. »
Il tournait les pages, dévoilant des créations parfois énigmatiques, comme cet homme, vraisemblablement un roi, se faisant poignarder par un monstre gris qui lui apparaissait sous les traits d’une gargouille. Sur une autre page, un lapin chevauchait un escargot à tête humaine, sur une autre une femme tentait de rattraper un homme, avec des airs de condamné à mort, qui venait de tomber d’une falaise. Les étudiants s’étaient amusés de toutes ces trouvailles de l’imaginaire et n’avaient pas vu passer les heures.
Quand elle avait intégré cette bibliothèque, K avait aussitôt fureté dans les rayons médiévaux et trouvé avec délice ces mêmes marginalia, aussi cocasses que les bandes dessinées comiques actuelles. L’ancien archiviste lui avait même montré, à l’aide d’un escabeau, un petit diable de pierre dissimulé dans une niche invisible depuis le sol, et qui se logeait à l’intérieur de l’une des voûtes de la bibliothèque, car les espiègleries des artistes ne s’arrêtaient pas aux manuscrits.
« Un clin d’œil d’architecte ou d’artisan ! Je ne vous montre que celui-ci, j’en ai trouvé un autre. À vous de me dépasser ! Je suis certain qu’il y en a plus encore, cachés autour de nous ! »
La joie et le jeu colonisaient les œuvres depuis des lustres, les artistes étaient ces êtres qui déjouaient les exigences de leurs commanditaires, trouvant toujours assez de liberté entre les mailles des contraintes pour leur faire un pied de nez sans qu’ils le sachent. La solution était là ! Comment n’y avait-elle donc pas songé plus tôt ? L’Homme au chapeau ne voulait-il pas faire de K une nouvelle artiste ? Une falsificatrice-créatrice d’œuvres selon son bon vouloir. K se placerait dans cette tradition malicieuse d’artistes qui répondent à la commande, sans toutefois s’oublier.
Mais bien sûr ! Ne l’avait-elle pas déjà fait, inconsciemment, avec le visage de sa sœur, déguisé par le tissu et l’aigle bicéphale, sur le vitrail d’Alla Horska ?
Elle descendit aussi vite qu’elle le put les marches de l’escalier menant dans la pièce où elle entreposait les différents travaux. La fraîcheur lui fit du bien, cette nouvelle idée l’enthousiasmait tellement qu’elle avait soudain eu chaud. Elle eut un regard circulaire et passa en revue les différentes œuvres déjà travaillées. Dans chacune, elle insérerait, au fil des jours, et seulement pour l’œil initié, un symbole de son peuple. Comme ces chrétiens persécutés par les Romains qui avaient pu se retrouver clandestinement grâce au signe du poisson dessiné sur les murs des cités où existait une communauté des leurs. Un acronyme s’y cachait sous les regards soupçonneux du préfet et du magistrat : ΙΧΘΥΣ dont les initiales voulaient dire « Ἰησοῦς Χριστός, Θεοῦ Υἱός, Σωτήρ » ce qui signifiait « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur ».
Dans la bibliothèque, K sentait enfin une consolation à tout ce qu’elle avait fait. Elle sautillait presque de gaîté en regagnant son bureau. Voilà de quoi, se disait-elle, continuer généreusement dans son sens et récupérer sa chère sœur. Les ombres autour d’elle devinrent elles aussi des feux follets, se prenaient l’une dans les bras de l’autre : l’archiviste avait enfin trouvé une parade, un moyen de limiter la défiguration à la seule altération de l’apparence, et cela en respectant un procédé artistique. Les œuvres des artistes conserveraient leur véritable sens, toujours derrière l’insulte d’une nécessité politique. Soulagée par cette idée, K prit enfin le temps de desserrer les lacets de sa chaussure droite, regarda à l’intérieur et sortit le minuscule caillou qui s’était planté dans le cuir de sa semelle. Il tomba au sol et se mélangea au dallage gris, se soustrayant au regard de K.
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