L'Archiviste
Chapitre 27
Depuis le décès de sa mère, K ne quittait presque plus la bibliothèque, pour se consacrer exclusivement à la nécessité de récupérer sa sœur. Dans l’ancienne sacristie de l’abbatiale, qui lui servait en temps normal de pièce de repos, elle avait installé un matelas de fortune et y prenait aussi ses repas. C’est à peine si elle faisait l’aller-retour pour une toilette sommaire dans l’appartement. Elle y entrait avec la même délicatesse que dans un lieu sacré. Là-bas, le silence lui était devenu insupportable. Elle connaissait, depuis la disparition de son père, la culpabilité qui accompagne le deuil. Mais cette fois, en l’absence de Mila, la solitude trop nette de ces pièces prenait une singulière autorité.
Pour plus de sûreté, elle avait monté au grenier les différents objets rapportés de ses voyages. S’ils n’avaient pas réussi à sauver sa mère, au moins attendraient-ils Mila vivante. Quelqu’un pouvait bien entrer dans cette pièce, il ne pourrait distinguer ce qui appartenait au patrimoine familial de ceux qui avaient une valeur nationale. Seules Mila et elle, qui avaient en tête leurs histoires personnelles, pouvaient les discerner. K en était sûre, sa sœur saurait reconnaître les objets qui se plaçaient au-delà du cercle intime, après sa libération. Avec sa soif de justice, elle saurait ce qu’il faudrait en faire.
Après avoir passé des mois à remanier les photographies, après avoir achevé ces modifications qu’on allait abondamment diffuser pour noyer les versions originales, elle découvrit au saut du lit une nouvelle enveloppe. Celle-ci était assez grande, de la forme d’un carton à dessins. K n’était plus désormais cette femme tremblante face à l’esprit malsain qui commandait désormais son travail, quelque chose s’était métamorphosé en elle. Sans qu’elle puisse déterminer consciemment ce qui avait changé, ces multiples rêves la conduisaient sur des chemins intérieurs qu’elle n’avait jamais empruntés jusqu’alors. À son bureau, K dénoua les rubans gris qui fermaient la pochette verte et noire. Dans un coin, derrière le bureau, de nombreuses œuvres séchait, des tableaux que l’Homme au chapeau avait récemment exigé de soumettre aux mêmes procédés, attendaient d’être descendus là où K les entreposait tous.
K soupira, le cœur serré, déjà tournée vers ce qu’elle allait découvrir. Elle ouvrit la pochette, des couleurs jaillirent de droite et de gauche, l’enveloppèrent. Autour d’elle, sans qu’elle puisse les distinguer, les ombres grandissaient, murmuraient des plaintes qu’elle percevait de mieux en mieux à présent, comme un chant qui avait toujours fait partie d’elle, et qui lui revenait peu à peu en mémoire.
Cette fois-ci, il s’agissait de l’artiste-peintre Maria Primatchenko, aisément reconnaissable à ses toiles naïves.
Il s’agira de faire croire que ces toiles sont définitivement celles d’une enfant : de simples gribouillis que personne ne regarde, sinon avec une condescendance amusée.
K s’étonna de retrouver là cette artiste, parmi les œuvres prétendument coupables qu’il lui fallait remanier. À l’ère soviétique, cette femme avait été reléguée parmi les artistes populaires : une façon radicale de la mettre de côté, de la déclasser et de l’exclure de ceux qui pouvaient participer à la gloire de l’URSS. Ses toiles ne possédaient en rien les lignes fortes et régulières, les thèmes d’un art dédié à une propagande ; elles lançaient des appels vers la nature, montraient l’innocence de sa concorde et dévoilaient par des symboles toutes les existences dont les hommes perdaient le fil. Accentuer le trait, mettre des couleurs, montrer un univers stable quand la réalité, sous l’ère soviétique, n’était que pensées belliqueuses et démantèlement des manières d’être : cette vision du monde l’avait exclue définitivement des Académies. Mais qu’importe, Maria Primatchenko avait poursuivi son art, à sa façon. N’était-ce pas cela, d’ailleurs ? L’art n’était-il pas un jaillissement, le flot d’un bouillonnement personnel ?
C’était l’artiste préférée de sa mère. Elle racontait souvent l’histoire de cette peintre : atteinte de poliomyélite quand elle était encore une enfant, Maria Primatchenko avait grandi en marge de la vie, dans l’ombre des jeunes filles qui jouaient à la marelle. Tandis que les autres étaient dans l’action, projetées vers un avenir qui se traçait sous leurs pas, sans la menace d’une épée au-dessus de l’échine, Maria, elle, avait reçu cette épée, cohabitait avec ses piques et les souffrances qu’elle provoque. La maladie lui avait appris l’immobilité et l’attente de ce qui ne vient pas.
Dans son lit, elle s’était mise à observer le monde, à regarder par la fenêtre s’approcher et s’éloigner des promeneurs, contrainte d’accepter que pour elle il ne se passerait rien. Le monde, lui, ne cessait d’aller de l’avant, de passer à côté d’elle. La petite fille sentait son corps comme un millefeuille de vitres impossibles à briser. Tout s’était pourtant agencé dans ces moments, tout s’était préparé dans ces vides où Maria regardait le plafond de sa chambre, inerte et pensive.
Un jour exactement comme les autres, elle avait compris qu’elle attendait quelque chose, d’une attente sans espoir qui allait cependant subvenir à tout. C’est alors qu’elle avait pu donner à ce monde le jeu d’autres couleurs, le tordre et le dessiner sous l’aspect du rêve, et des formes baroques, le maintenir dans sa propre enfance naïve : être figée et fragile lui avait permis de rêver toujours et de rejoindre d’autres réalités.
Face à sa toile, K était déjà ailleurs. Sur son visage, les couleurs fortes se reflétaient sous la tension des lampes, offraient un kaléidoscope changeant, comme si ces teintes étaient vivantes. Derrière elle, frôlant ses cheveux, se tenait une ombre plus évanescente que les autres, presque transparente.
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