L'Archiviste

Alexandra Koszelyk · Chapitre 49 sur 51

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L'Archiviste

Chapitre 47

 

Dans ce jour excessif, K avait du mal à envisager les contours de la silhouette assise devant elle. K s’approcha dans le feu de cette lumière et vit une jeune femme de dos, avec des formes qui refusaient de naître. Un arbre se déployait au-dessus d’elle et apparaissait cependant dans toute sa netteté.

Ce devait être le printemps, car sur les branches poignaient quelques bourgeons, encore dans leur coque protectrice, guettant le moment opportun. À côté d’elle, un clair ruisseau aux reflets d’argent et aux mille facettes miroitantes, dont quelques poissons perçaient la surface avant d’y replonger. De l’autre côté de la rive, des flaques stagnantes montraient l’égarement de l’eau hors de son cours, sortie de son lit avant d’y retourner.

Tandis que K s’approchait, l’arbre pencha sous l’effet d’une bourrasque et ses feuilles produisirent le chant de mille cigales. La jeune femme leva la tête de ce qui semblait être un cahier, se tourna pour s’adosser contre l’arbre, la tête en arrière. Elle était maintenant de face. La lumière tombait sur le haut de son front et baignait ses cheveux d’une teinte rousse descendant sur ses épaules vers une profonde obscurité. La couleur prenait des teintes irisées, tirant sur le rouge, comme ces livres couverts de feuille d’or dont l’archiviste prenait un soin tout spécifique.

Quelques enjambées les séparaient. Le vent s’arrêta soudain : sans sa basse continue, les oiseaux cessèrent leur chant. Seul le ruisseau coulait. Et K put distinguer les traits de cette femme. Elle retint sa respiration et interrompit ses pas. La personne devant elle, c’était Mila. Un cri muet sortit de sa bouche. Elle tenta une seconde fois de parler, puis se rappela qu’elle n’avait jamais pu le faire avec aucun des artistes qu’elle avait approchés.

Que voyait-elle au juste en face d’elle ? Lors de ses autres voyages, il s’agissait du passé, or ici se dévoilait autre chose : un désir ? Une réalité ? Le futur ? Pourquoi sa sœur écrivait-elle sur un cahier ? Que pouvait-elle écrire ?

D’un pas rapide, elle courut vers sa sœur, poussée par la crainte que ce miracle ne s’éloigne à nouveau ou ne soit qu’une étrange remémoration, dont elle aurait perdu la trace. Le parfum qui émanait de Mila était le même qu’à la campagne, derrière la maison aux vitraux, cela lui revenait maintenant. Un instant, elle sourit, puis ouvrit de nouveau les yeux.

Mila venait de refermer son cahier. Sur la couverture, elle avait simplement dessiné les armoiries de l’Ukraine : un trézub, ou trident jaune sur fond bleu, au-dessous duquel un seul mot était écrit : « воля ». La volonté. Enfin, en dessous, avec une écriture déliée, un titre : L’Archiviste.

Cette couverture lui fit l’effet d’un déferlement de joie. Sous l’emblème, l’année montrait bien que le temps de ce texte n’était pas encore venu. Et ce titre ! De quoi parlait ce livre ?

Sa sœur, adossée à cet arbre, dans un pays qui était vraisemblablement en paix, avait dessiné le symbole de l’Ukraine. Ainsi, rien n’était perdu : K avait été poussée dans cette vision pour le voir. L’émotion fit asseoir la jeune femme. Elle renversa sa tête, puis tout son corps, s’étendant dans une herbe chaude.

Mila rouvrit le cahier, noirci de notes et raturé par endroits. K se rapprocha davantage, mais sa sœur ne semblait pas la voir. L’archiviste put lire les premiers mots :

« La nuit était tombée sur l’Ukraine. »

Elle aurait voulu lui dire combien elle l’avait aimée, et qu’elle n’était désormais plus la même qu’avant la guerre. Voyager à travers les époques et les histoires lui avait permis de sortir de son jardin d’archives. Elle avait parcouru le monde, comme Mila avant elle, et elle avait aimé cette vie.

K posa la main sur l’épaule de Mila. Un temps, elle crut que sa sœur l’avait sentie, parce que cette dernière avait ouvert les yeux et tourné la tête. Mais elle ne la regardait pas, K était invisible à ses yeux. Leurs regards se croisèrent le temps d’un hasard. Soudain, Mila porta la main à sa tempe et K aperçut à son poignet un bracelet de cuir noir. C’était sa montre, la même que celle qu’elle portait en ce moment, à un détail près : la trotteuse marchait de nouveau.

Quelques secondes s’écoulèrent ainsi, peut-être davantage. K regarda une nouvelle fois le lit de la rivière et se dit qu’il en allait de même pour les histoires, les contes et les légendes : elles pouvaient sortir de leur lit, être oubliées un temps et se faire marécages, voire asséchées par les fortes chaleurs, mais elles reviendraient toujours dans leur berceau.

Les textes sont ces tissus que les êtres portent, même quand ils sont nus.

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