L'Archiviste

Alexandra Koszelyk · Chapitre 23 sur 51

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Chapitre 21

 

K reprit ses esprits : elle était dehors, de nouveau sur les remparts, un dessin entre ses doigts. C’était le portrait de Pavel souriant, signé Maroussia, le 26 avril 1987. Au dos, une phrase écrite à la main :

« Les ombres de la nuit me rappellent à toi. »

Était-ce cela que l’Homme au chapeau voulait tuer, ce courage double des liquidateurs qui avaient éteint l’incendie et construit le sarcophage autour de la centrale, mais aussi de leurs femmes qui ont continué d’espérer, de vivre, après la catastrophe ? Des êtres qui, par attachement à leur terre, n’avaient pas pu partir et s’étaient montrés capables de reconstruire après l’inconcevable ? Au contraire, la signification de leur sacrifice devrait survivre, loin de l’accablement qui allait leur être infligé, et les rendrait coupables d’une catastrophe qui était la responsabilité des dirigeants.

Derrière K, les illuminations de la ville se découpaient nettement sur la ligne tranchante des murailles. La campagne, qui ouvrait ses bras devant elle, restait seule dans les dernières lumières du crépuscule. Le vent se prit dans le papier qui s’entortilla sur lui-même. C’était donc l’un de ces visages que l’Homme au chapeau voulait faire disparaître ? Il portait, par maladresse du crayon sans doute, les cernes de son père. Elle se souvenait que ces marques sous les yeux étaient signe de silence, d’insondables nuits où il s’enveloppait dans son fauteuil et roulait entre ses mains un journal.

Ce souvenir brillait pour elle sur le dessin, et cela l’aliénait encore davantage, perdue dans les méandres d’une histoire qu’elle avait vécue où tous les visages se rapprochaient inexplicablement. Si Pavel avait vécu assez longtemps pour avoir un enfant avec Maroussia, celui-ci aurait aimé se blottir contre la chaleur de son père, et l’enfant devenu adulte n’aurait jamais permis qu’on renverse cette histoire.

Au nom de quelle fatalité ce peuple déjà meurtri devait-il endosser les responsabilités de cette catastrophe ? L’Homme au chapeau ne pouvait-il pas lui laisser le souvenir exact de ses cicatrices, de ce qu’il avait déjà payé en vie cette année-là ? Était-ce justement cette fragilité du passé qui les avait fait devenir si unis face aux envahisseurs ?

K resserra ses doigts sur la feuille, la plia avant de la glisser dans la poche de sa veste. Il était temps de rentrer.

Dans la chambre, elle retrouva sa mère étonnamment reposée. Pour la première fois depuis des mois, celle-ci était assise, adossée contre de gros oreillers, un sourire doux sur ses lèvres. K déposa le dessin à côté de la partition de musique.

« Je t’attendais. »

Elle ouvrit des bras frêles et aussi fins que des feuilles de parchemin. K s’y blottit, oubliant un temps, quelques secondes tout au plus, que personne ne pouvait lui venir en aide. Elle allait ouvrir la bouche, mais sa mère la devança :

« C’est beau ce que tu as entrepris sur la commode, tous ces objets, ces petites choses de notre pays et ce vitrail que je ne cesse de regarder, quand la fatigue me laisse un peu libre : ils me ramènent à mes jeunes années. Mes balades avec ton père dans les champs, l’or du blé sous la paume, à fêter le retour de l’été, à courir dans les blés. On s’allongeait au milieu, le nez au soleil, oubliant ce qui méritait de l’être et pensant à nous deux. À la fin de la journée, il me tendait toujours un coquelicot, fleur de sang des cosaques à la tige délicate. Il chuchotait alors : “Nous avons jusqu’à sa flétrissure pour nous dire notre amour !” Une poignée de minutes, à peine plus qu’un sablier. Ces fleurs sont à notre image : des éphémères dont la grâce ne tient qu’à ces secondes où nous sommes réellement vivants. Le reste… »

La mère baissa les yeux, ses fines lèvres tremblaient à présent.

« Je sais que la fin est proche pour moi.

— Mais non, maman, voyons, regarde comme tu vas mieux aujourd’hui », répondit K, convaincue un instant par son propre optimisme.

Sa mère lui passa une main encore douce sur les joues et poursuivit :

« Elle m’a octroyé un répit de quelques heures et m’a permis de découvrir ce que tu faisais pour moi, de façon si discrète. Tes gestes ont tracé l’itinéraire simple de notre existence. Tant que ces objets sont là, il n’y a aucune inquiétude à avoir : pour chacune de nous trois, l’Ukraine existe. Ma belle enfant, tu es restée avec moi, tu as pris soin de tout. Tu sais… devenir mère, c’est avant tout vivre avec une peur constante, celle que ses enfants grandissent mal, que leurs rêves leur soient hors d’atteinte. Quand je vous ai eues, ta sœur et toi, j’ai transmis tout ce que j’avais, tentant de faire de mon mieux. Je n’ai plus rien à dire, tu me combles de joie. J’aurais tant voulu revoir ta sœur, mais elle doit avoir ses raisons. Le temps est venu, il n’est pas besoin de s’acharner, j’ai rempli ma vie puisque je vous ai eues, c’est le plus important. Vivre sans se tordre. Aujourd’hui, je peux partir sereine. »

K voulut l’interrompre, mais sa mère mit son index sur les lèvres de sa fille.

« Il n’y a rien à dire. Le choix que tu as fait est le bon, puisque c’est le tien. Tout peut encore changer : cela arrivera au moment opportun. Tu es jeune encore. »

Qu’y avait-il d’autre à ajouter ? La prescience des vieilles âmes, leur force pour trouver les mots qui nous appellent et nous soulagent… Comment définir la reconnaissance qui submergea K à ce moment-là ?

« Je me sens très fatiguée, tout à coup, je vais dormir un peu. »

Elles restèrent ainsi, dans un silence apaisé. La mère laissa tomber sa main sur la couverture, paume ouverte vers le plafond, puis détourna le regard, la pudeur sans doute. Sa poitrine cessa peu à peu de se soulever. Les yeux ouverts, elle fixait ce vitrail rouge coquelicot, dans un souvenir éternel.

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