L'Archiviste
Chapitre 3
Dans l’escalier en colimaçon qui menait aux galeries souterraines, K se concentrait sur sa respiration, qui était devenue chaotique depuis la visite de l’Homme au chapeau. Cette plongée dans les sous-sols était une immersion dans sa culture : partout où portait son regard, il y avait des œuvres, des tableaux, des livres qui se mélangeaient pêle-mêle. La série sans fin des toiles se laissait voir comme une ville, et trompait l’œil avec des rues étonnantes et des jardins solitaires. À sa gauche, le tableau d’une église byzantine s’effaçaient derrière d’autres pigments : ceux d’une place animée. Un peu plus loin, au fond du passage, des coups de pinceaux représentaient un déjeuner riant devant une épicerie, à moins qu’il ne s’agisse d’un bal, un soir d’été. C’étaient des images au bonheur simple, entreposées sous terre.
Sous ses yeux, le pouls que des artistes avaient cadencé. Tout cela était bien plus que des objets. Entre chaque taille du bois ou du plâtre, chaque mot noirci par l’encre, les artistes avaient fixé une odeur, une gaîté, un amour : leur réalité. À l’abri dans ces couloirs obscurs restaient des voix et des regards qui avaient été pour ces artistes leur unique façon d’exister, de prendre leur place, de s’élever et de laisser une empreinte sur le monde.
Et elle, K, l’archiviste, allait briser ces regards et ces voix, dénaturer ce qui faisait le sel de son peuple, tromper tous ceux qui viendraient ensuite. Elle serait celle qui soustrairait à ces statues faites de plâtre, de cire, de bronze, les larmes séchées qui en font leur valeur si particulière. Bientôt, il lui faudrait enlever la force qu’elles incarnaient, les rendre légères, défaire le lien complexe des matières, là où la main et la terre avaient saigné ensemble. Il y avait là des siècles qui étaient passés dans ces gestes, comme un fleuve collé à la peau et qui la réchauffe.
Éperdue et sonnée par ce qu’elle avait entendu, elle déambulait dans la première galerie. Le poison était entré dans la bibliothèque, seul lieu jusque-là préservé en ville. Ainsi n’y aurait-il de paix nulle part. L’archiviste s’inclina légèrement sous une arche de pierre pour entrer là où chant et poésie avaient été entreposés.
Cette partie du sous-sol avait des allures de dépôt-vente. De vieux 33 tours jouxtaient les bandes magnétiques, qui elles-mêmes étaient entassées aux côtés de disques durs, où se consultait autrefois le patrimoine oral de la région. Derrière ces amas, de vieilles partitions jaunies dont les titres évoquaient ritournelles et symphonies.
La préférence de la jeune femme allait aux vinyles. Au son moins clair, le disque avait la particularité de laisser du grain, un souffle : elle appréciait particulièrement ce qui précédait la musique, ce grésillement ténu qui rendait déjà l’esprit impatient, comme un appel au plaisir.
Ici, dans le sous-sol, ses sens devaient lui jouer des tours, ce devait être la fatigue, car elle se surprit à entendre Chornobryvtsi, tel qu’il était chanté par sa mère, de la même manière que dans son souvenir, lorsque celle-ci élevait sa voix, partant de rien ou d’un désir peut-être, à la fin des repas de famille.
K ferma les yeux et s’adossa au mur. Elle sentait les odeurs de café et de gâteaux qui accompagnaient ce vieil enchantement familial. La reprise du refrain qui évoquait aussi l’accordéon de son grand-père. Ses lèvres suivaient les paroles, dont les mots s’échouaient sans bruit. Elle eut d’abord le souffle contraint, trop court ces jours derniers pour accompagner un chant.
K prit une large inspiration, un air plus vigoureux emplit ses poumons : quelque chose de persévérant la sortit de sa langueur. Sa voix murmurante se mit à résonner dans l’espace des galeries, l’écho se répercuta jusqu’aux livres de la bibliothèque, à l’étage supérieur, exposant tout le sous-sol endormi à son enfance, comme à la chaleur d’une lumière.
La voix, à présent, montait avec le récit des souvenirs. K sentait la tension s’évanouir. Les paroles se faisaient ruban, la mélodie entourait le chantage qui s’était abattu sur elle. Sans les faire disparaître, elles atténuaient les motifs de la visite de cet homme, les remettaient à leur place. Elles disaient aussi qu’il y avait un espoir qui passait tout naturellement dans la réminiscence de ce chant.
Les ombres s’étaient réunies autour de K, la plus ancienne d’entre elles à ses côtés. Après la visite de l’Homme au chapeau, d’autres s’étaient ajoutées à leur cénacle, comme si ses propos les avaient fait sortir de leur léthargie. Moins inquiètes de leur propre sort que prises de pitié pour K, elles chuchotaient, se demandaient ce qui resterait au terme de cette histoire, sinon une tromperie, à celui qui fouillerait le tombeau de sa terre natale, à la recherche de ses origines. Les ombres voulurent alors donner à K le rôle d’un embaumeur égyptien, qui disparaîtrait un jour avec tout le mystère des corps sacrés. Peut-être en convaincraient-elles d’autres de se joindre à elles ? Elles se passèrent le mot, certaines remontèrent, d’autres restèrent là, aux côtés de l’archiviste. Elles lui donneraient certaines armes, qui n’étaient pas celles de l’envahisseur. Comme l’heure était à l’élimination de la culture ukrainienne, elles feraient une offrande à K, un don que jamais encore elles n’avaient permis. Grâce à ce don, les choses pourraient emprunter une autre voie, et le futur ne serait peut-être pas aussi sombre qu’il l’était à présent. Les ombres encerclèrent un peu plus K. Les yeux fermés, l’archiviste ne sentit pas la présence de ces mains amies sur ses épaules.
K n’était plus seule, mais en compagnie des souvenirs de son enfance, retrouvant sur sa langue le goût sucré des desserts. Lorsque la jeune femme ouvrit les yeux, elle tenait dans ses mains un disque sur la pochette duquel figurait une femme ukrainienne en tenue folklorique. Sa chemise brodée de fines fleurs rouges entourées de liserés noirs se terminait par une large ceinture ton sur ton. Les cheveux clairs rehaussaient ses yeux noirs qui la fixaient d’un air malicieux. Avec délicatesse, K sortit le disque, déposa le saphir, puis se perdit dans les nervures circulaires.
Bientôt, d’autres sillons l’appelèrent : face à elle, des champs entiers de cette fleur, la « chornobryvtsi », s’étaient matérialisés et avaient envahi la galerie. Sous une bise légère, les tiges se balançaient. Une autre voix, une autre présence s’extirpa des ruines oubliées du passé : K distingua une silhouette en uniforme, au loin. C’était un soldat qui marchait sur un chemin entouré de fleurs.
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Чорнобривці в насіяла мати
У моїм світанковім краю,
Та й навчила веснянки співати
Про надію квітучу свою.
Les soucis ont été plantés par ma mère
Dans ma terre natale du matin
Et elle m’a appris à chanter des chansons de printemps
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