Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 1 sur 31

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Le commerce des Allongés

Le rêve le plus long de ta mort

LE RÊVE LE PLUS LONG

DE TA MORT

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Nouvelle vie

 

Tu ne cesses de te le répéter au point d’en être désormais convaincu : une nouvelle vie a débuté pour toi il y a moins d’une heure lorsqu’une secousse a écartelé la terre alentour et que tu as été comme aspiré par un cyclone avant d’être projeté là où tu te retrouves maintenant, au-dessus d’une éminence de terre dominée par une croix en bois toute neuve.

– Je respire ! Je vis ! t’étais-tu à ce moment-là murmuré en signe de victoire.

Mais à présent, alors que la clarté du jour pointe à l’horizon, tu n’es plus du tout habité par cette certitude. Les images qui te hantent sont plutôt celles de tes dernières heures, celles d’un trépassé cloîtré dans un cercueil et conduit en grande pompe dans sa demeure finale, ici, au cimetière du Frère-Lachaise.

Tu ne parviens donc pas à te détourner de ces réminiscences, et revois le long cortège t’accompagner dans les principales artères des quartiers de Pointe-Noire. Cette promenade de cadavre qui précède l’enterrement est une pratique courante dans la ville, la population l’accueille tel un hommage à la mémoire du défunt qui s’en irait avec des images d’allégresse. Tu es ainsi porté par six colosses à la musculature saillante, aux épaules carrées, et vêtus de costumes blancs avec des chaussures vernies noires à bout pointu. Ils exécutent une commande et ne sont pas là pour comprendre les raisons de la disparition de l’individu qu’ils colportent. Ils s’en tiennent à l’itinéraire indiqué par les familles éprouvées, personne n’entendra leur voix tout au long de la procession.

Calé dans le cercueil, pendant qu’on te balade à travers les ruelles les plus tortueuses, tu anticipes ce qui adviendra au terme de ce périple. Tu as déjà assisté aux défilés funéraires de ce genre dont certains transitaient par la rue du Joli-Soir où tu as habité avec ta grand-mère jusqu’à ta mort. Tu es de ce fait conscient qu’à la fin on te conduira au Frère-Lachaise où tu ne seras plus qu’un disparu parmi des milliers et des milliers d’autres. Si tu as de la chance tu recevras chaque année d’autres visites que celles de ta grand-mère Mâ Lembé. Tu découvriras de jolis bouquets de fleurs au-dessus de ta tombe les jours de la Toussaint, ou de la fête de l’Indépendance, quoique dans ce dernier cas ce serait une sorte d’ironie du sort puisque la cause de ta disparition est liée à la célébration de cet événement national. Puis, une fois que tu auras été enseveli, le temps s’immiscera dans l’affaire, l’oubli recouvrira la détermination de ceux qui te connaissaient, jusqu’à cette période de la saison sèche où tu ne verras plus une seule âme s’aventurer devant ta tombe. Celle-ci sera prisonnière de mauvaises herbes et hantée en permanence par des espèces variées de lézards ou de serpents noirs qui, d’après les légendes de ton ethnie des Babembés, sont des « âmes sans domicile fixe », en un mot des défunts ayant tellement suscité de torts sur terre qu’ils auraient été métamorphosés pour de bon en reptiles de cimetière…

Tu aurais pu te laisser décourager par ces pensées déprimantes. Au contraire tu les chasses d’un revers de main et cherches d’arrache-pied d’autres moyens de te convaincre que tu bénéficies bien de cette nouvelle vie qui te permettra de te rendre dès que possible en ville afin de régler un certain nombre de choses.

Tu décontractes tes jambes, tu étends tes bras en croix dans le dessein de t’émanciper de la posture fœtale que tu avais prise par instinct en guise de protection au moment où tu étais persuadé que les détritus végétaux expectorés par la secousse terrestre et projetés avec furie par le cyclone échouaient de toutes parts sur toi. Tu fais craquer tes doigts les uns après les autres comme si l’éclatement des microbulles dans tes articulations était la confirmation irréfragable de cette existence.

Tu souhaites maintenant vérifier que tu es capable de saisir les objets. Tu réussis à mettre la main sur un petit caillou aussi rond qu’une bille. Tu le fais tournoyer entre ton pouce et ton index, tu apprécies la sensation relaxante du toucher avant de l’enfermer dans ta paume et, de toutes tes forces, sans te relever, les dents serrées, les yeux fermés, de le projeter dans le vide.

Il y a d’abord un silence qui te paraît interminable, tu entends par la suite la petite pierre rebondir à plusieurs reprises contre le marbre d’une tombe, à trois ou quatre allées de la tienne. Tu l’avais lancée très haut dans le vide, ce qui en soi était une véritable prouesse.

Un large sourire de contentement détend tes lèvres, tu estimes désormais avoir assez de raisons de ravitailler ton humeur joyeuse et de contrer pour de bon la chaîne de ces images de tristesse qui avait obstrué jusque-là tes pensées.

Revigoré par ton euphorie, tu décides enfin de te lever. C’est la première fois que tu te mettras debout depuis que tu as surgi de la tombe. Tu prends appui sur la croix en bois et réussis cahin-caha à te dresser sans la casser. Tu es indifférent aux grincements des articulations de tes coudes chaque fois que tu ôtes la terre rougeâtre sur tes habits. Tu portes une veste orange en crêpe et à larges revers, une chemise verte fluorescente, nantie d’un grand col à trois boutons et aux poignets mousquetaires arrondis. Le nœud papillon blanc est un peu de travers, tu le rajustes en pensant à ta grand-mère Mâ Lembé qui, les jours d’église, ne supportait pas qu’il penche d’un côté. Tu as le sentiment que tu as reçu de l’eau ici et là, ta chemise est en effet humectée au niveau des aisselles, dans le dos et à la hauteur du bas-ventre. Tu as dû transpirer dans le confinement de ta bière, te dis-tu.

Tu observes à présent d’un air admiratif ton pantalon violet à pattes d’éléphant, également en crêpe, puis ces chaussures Salamander rouges vernissées et pourvues de lacets blancs. Puisque ces pompes risqueraient d’entraver ta mobilité, tu te résous à les enlever et à les balancer de part et d’autre de la tombe, lorgnant avec stupéfaction leurs semelles compensatoires démesurées alors que tu n’es pas du tout déshérité de taille.

Il n’y a pas de doute, te dis-tu, ces chaussures t’ont été recommandées à la hâte par un commerçant dans les environs de ton lieu de travail, le Victory Palace. C’est dans les parages de cet hôtel français, à la hauteur du rond-point Patrice-Lumumba, qu’on tombe sur le Grand-Marché où chaque jour les Ponténégrins se ruent sur les ballots de vêtements et les cartons de chaussures provenant de France, en particulier de Marseille, de Bordeaux ou du Havre. Les jeunes ont d’ailleurs donné un nom à ces friperies : « sola », qui signifie « choisir » en munukutuba. Les habits arrivent au port de Pointe-Noire, compressés, emballés dans du plastique et bien scellés afin de se prémunir contre les vols. Les chaussures sont rangées dans des sacs épais en tissu, également scellés. Les grands commerçants (les Libanais, les Sénégalais ou les Maghrébins) les achètent en gros, les revendent aux petits commerçants (les Ponténégrins) qui, eux, les liquident au détail. Après que les ballots, les sacs ont été ouverts puis démêlés, les chaussures et les habits sont mis en plusieurs tas sur des bâches déployées à même le sol au cœur du marché par les petits commerçants. Les clients les reniflent tels des canidés, les essayent sans se soucier des gens qui les voient se dévêtir en public. Ils mettent leur choix de côté, entre leurs jambes, ne décident de passer à la caisse qu’après avoir obtenu un rabais considérable, surtout s’ils ont détecté un fil qui déborde, un bouton qui manque, une étiquette mal arrachée ou une tache, même la plus microscopique. Peu importe que celle-ci ne soit visible qu’aux yeux de l’acheteur, le client est roi, c’est ce qu’il voit qui compte. Aucun prix n’est taillé sur du marbre, tout est « à débattre ».

Si tu sens sur toi l’odeur des sola, qu’ils aient été achetés en ballots ou alors, toujours dans ce Grand-Marché, mais dans la boutique de ton commerçant préféré Abdoulaye Walaye, hypothèse qui te paraît la plus vraisemblable, c’est une autre odeur qui domine, celle de l’eau de toilette Mananas que l’on répand d’ordinaire sur les cadavres et qui se vend dans les échoppes des Libanais. Le Mananas, personne à Pointe-Noire ne s’en aspergerait, autrement ceux qui le croiseraient le prendraient pour un revenant, voire pour quelqu’un qui travaille dans un cimetière ou à la morgue.

Tu ne te rappelles pas pour l’heure à quel moment cette senteur s’est retrouvée sur tes vêtements. Tu as néanmoins le souvenir que tu n’as pas changé cet accoutrement depuis presque cinq jours, ce qui signifie que tu as été enterré avec les mêmes habits…

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