Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 9 sur 31

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Le commerce des Allongés

« Grâce à Dieu »

 

La scène qui apparaît maintenant dans ton rêve date de l’époque où tu n’avais pas encore dix ans. En ce temps-là, pour t’orienter vers ce qu’elle estimait être le droit chemin, Mâ Lembé s’était appuyée sur l’église pentecôtiste Grâce à Dieu. Elle était loin de penser qu’au moment où tu serais sur le point de recevoir ton baptême, et donc de changer de vie ainsi qu’elle le souhaitait, elle serait amenée à regretter sa décision dont les conséquences continuent de te stupéfier…

Le dimanche Mâ Lembé se vêtait de blanc avec un foulard vert recouvrant sa tête, et toi un costume noir confectionné par le couturier du quartier, Maître Sivory, celui-là qui s’occupait également de tes tenues scolaires.

Le rituel dominical était respecté : très tôt le matin, après t’avoir demandé d’aller vite « enlever les traces de péchés sur ton corps dans la douche », et dès que tu l’avais fait, t’autoriser à entrer dans sa chambre, elle ouvrait une malle en fer d’où elle sortait ton « costume de Grâce à Dieu », t’habillait avec un souci de détails que tu n’oublieras jamais, en particulier le fait qu’elle ne supportait pas de voir ton nœud papillon blanc un peu desserré ou mal ajusté. Bien plus tard, tu garderas d’ailleurs le tic de le redresser même lorsqu’il était pourtant impeccable.

Aussitôt qu’elle avait fini de t’aider à te vêtir, elle te pressait :

– On y va, on risque d’être en retard pour la messe de sept heures, et Dieu a horreur des retardataires, il ne faut pas croire ces gens qui prétendent que les derniers seront les premiers au Royaume des Cieux, je préfère qu’on soit les premiers à aller et les premiers à y arriver…

Elle marchait alors d’un pas droit devant toi, et vous parveniez à l’avenue de l’Indépendance pour attraper un bus devant la station Studio-Photo Ndzo-Boni.

L’église Grâce à Dieu, située dans le quartier Rex, était une sorte de paillote géante construite cependant en dur, avec des tôles à la place de la paille, un sol cimenté peint en bleu. Les chaises en fer étaient attachées au sol à perpétuelle demeure et peintes en vert. Ce lieu de culte pouvait contenir plus de mille personnes et, en cas de dépassement de la capacité d’accueil, en particulier les jours où il y avait un invité de marque, on priait jusque dans la rue où on entendait la messe grâce aux haut-parleurs.

En arrivant devant Grâce à Dieu, vous saluiez les sœurs et frères en Christ que vous croisiez en train de discuter des versets de la Bible à l’entrée, une manière d’exhiber leur foi. Mâ Lembé retrouvait quelques-unes de ses amies commerçantes du Grand-Marché, y compris l’influente Sabine Bouanga qui avait convaincu la plupart de ses collègues de rejoindre Grâce à Dieu. Elles parlaient en bembé tandis que tu restais dans ton coin, intimidé de te retrouver au milieu d’une assemblée plus que dévote, mais pas du tout impatient de te joindre au groupe de gamins d’à côté malgré l’insistance de Mâ Lembé.

– Va voir ces enfants, discute avec eux des choses de votre âge !

Non, tu voulais rester près d’elle, avec ses amies, même si tu avais horreur de l’odeur suffocante de la naphtaline des pagnes neufs que ces femmes ne sortaient de leur malle que pour ce rendez-vous dominical. Chaque fois que tu sentais cette odeur, cela te ramenait à l’église et aux pagnes multicolores de ces femmes, des tissus qui coûtaient une fortune, surtout ceux confectionnés en wax qu’elles importaient des pays de l’Afrique de l’Ouest. D’ailleurs les commerçantes les plus riches des marchés sont celles qui vendent ces pagnes, on les voit rouler dans des bagnoles de luxe neuves, c’est pour cela qu’on les appelle « Mamans Benz »…

Dès que la cloche annonçait le début de la messe, Mâ Lembé te prenait par la main, vous entriez et vous vous asseyiez au premier rang, comme si le Seigneur allait oublier ceux installés dans le fond.

Des gamins habillés tout en vert distribuaient des bougies qu’il fallait aussitôt allumer. Puis vous entendiez cette musique qui provenait d’un orgue désaccordé accompagné de sons de tams-tams joués avec frénésie par quatre jeunes à la musculature de pêcheurs béninois et au visage barbouillé de kaolin. Muets tels des sphinx, le crâne rasé, ils ressemblaient à des automates. Leurs yeux luisaient dès que débutait le chœur des femmes rattrapé aussitôt par celui, plus grave, des hommes.

Mâ Lembé était saisie de tremblements, elle « ressentait » le Saint-Esprit en elle et hurlait d’une voix gutturale :

– Merci Seigneur ! Merci Seigneur ! Merci Seigneur !

Tu attendais en vain cette communion avec Dieu alors que la foule battait déjà des mains. Cette liesse religieuse durait jusqu’à ce que la transe se propage dans l’enceinte et qu’apparaisse enfin, par une porte dérobée de la paillote, au milieu d’une fumée rouge et opaque, celui qu’on attendait, celui qui était l’envoyé du Tout-Puissant à Pointe-Noire, un pasteur chauve au visage débonnaire qu’on appelait « Papa Bonheur ».

À son approche, les ouailles parlaient « en langues », une sorte de charabia que tu ne comprenais pas, mais qui, affirmait-on, venait du Ciel. Ta grand-mère te réconfortait, t’exhortait à la patience, l’Esprit-Saint finirait bien par t’habiter comme le reste des fidèles. Pour elle, tu n’étais alors qu’une âme perdue encore sous l’emprise du monde des mécréants et à la merci du Diable.

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