Le commerce des Allongés
Le commis de cuisine
Au troisième jour de tes funérailles, Mâ Lembé ne s’est pas encore retournée, et ton visage, en tout cas celui de ce cadavre, s’est tout à coup assombri. Comme si tu prenais conscience que les louanges qui te sont adressées pendant les pleurs et les chants ne sont que de paroles creuses, exagérées. Comment peut-on prétendre que tu es le cadavre le plus beau depuis la création de la ville de Pointe-Noire ? Ces flatteries ne servent au fond qu’à te convaincre d’accepter ta condition de mort. La vie, elle, continuera sans toi et, pire, dans dix, quinze ou vingt ans, on ne saura plus qui tu étais.
Il est donc temps de t’en inquiéter, te répètes-tu, et s’il faut réagir, c’est maintenant ou jamais. Tu voudrais demander à ces flatteurs de déguerpir, de rentrer chez eux parce que tu dois te reposer dans ta chambre. Mais tu es maintenant au courant de la tradition puisque c’est ce que tu voulais déjà, t’enfermer dans ta chambre dès que tu t’étais planté devant la parcelle. Un défunt ne peut se voir que deux fois, et tu ne pourrais donc être au même moment dans ton lit de mort, sous ce hangar, puis au Frère-Lachaise où tu es plongé dans un profond sommeil, et vouloir, dans un troisième temps, te retrancher dans la pièce de ton enfance alors que les personnes présentes chez vous compatissent avec ta grand-mère depuis déjà deux jours et deux nuits.
En temps normal, comme chaque jeudi, tu te lèverais tôt, aux alentours de quatre heures et demie du matin. Tu n’aurais pas mis de réveil car c’est à cette heure-là que tu entendrais dans l’autre pièce les toussotements répétés de Mâ Lembé, comme si elle expectorait ses poumons. « C’est encore ce tabac à mâcher », tu te serais dit, te promettant de lui demander de ne plus en consommer afin de préserver sa santé. Elle le mastiquerait comme d’ordinaire à l’aube, devançant de loin le chant des coqs. À ce moment tu l’entendrais parler, éclater de rire comme si elle était en compagnie de quelqu’un dans sa chambre.
Une fois, tu t’en souviens, elle avait hurlé de rage et sommé un certain Germain de sortir de sa maison sans quoi elle appellerait la police. Le lendemain tu lui avais posé la question, reconnaissant indirectement que tu avais toi aussi vu le visiteur nocturne :
– Qu’est-ce que Germain est venu faire chez nous en pleine nuit ? Il va continuer à nous déranger de la sorte ? Si c’est comme ça, je vais personnellement m’occuper de lui !
Mâ Lembé était restée figée de stupéfaction :
– Donc tu l’as vu toi aussi, hein ?
Tu avais fait semblant de continuer à la suivre dans ses délires, avec un ton calme et rassurant :
– Oui, je l’ai vu, c’est moi qui lui ai ouvert la porte parce que je croyais qu’il venait ici avec de bonnes intentions…
– Ah, ben voilà ! Je me demandais bien comment il avait fait ! La prochaine fois ne lui ouvre plus la porte, c’est un salaud ! Il n’a pas voulu de ta mère, il m’a abandonnée alors que j’étais enceinte d’Albertine ! Et je t’avoue que je n’aime pas sa tenue de gendarme…
Tu avais su ainsi que ton grand-père se prénommait Germain. C’est tout ce que tu sauras. Son nom de famille restera un mystère. Mâ Lembé était toujours hantée par cet homme qui peut-être n’était plus de ce monde. En tout cas, elle ne te dira rien de plus, et d’ailleurs, le soir, en revenant du Victory Palace, lorsque tu avais voulu relancer la conversation à ce sujet, elle était perdue :
– Germain ? Tu as dit Germain ? Mais c’est qui donc ce Germain ? C’est ton nouveau chef au travail ?
D’autres nuits, ce n’était plus Germain qui était là, mais une présence plus apaisante : celle de ta mère, Albertine. C’étaient incontestablement les moments les plus joyeux de ta grand-mère, dont l’agitation ne s’arrêtait plus. Elle riait à gorge déployée, frappait des coups de canne par terre, contre le mur, sa façon de signifier qu’elle était enchantée. Puis la voilà qui proposait à ta mère de s’asseoir sur un tabouret, elle lui servait du vin de palme et lui racontait les dernières nouvelles de la maison. Les deux ne parlaient que de toi, de ton avenir :
– Albertine, je te dis de ne pas te faire de soucis, tout se passe bien, Liwa se comporte comme un homme honorable. Jamais il ne rate une journée de travail depuis que George Moutaka, le mari de Denise, une de mes collègues du Grand-Marché, nous a aidés à lui trouver ce poste à l’hôtel Victory Palace. George c’est le jardinier de l’hôtel, et comme il est le plus ancien des gens qui travaillent là-bas, les Blancs l’écoutent, embauchent sans discuter les gens qu’il ramène. En fait, il a été là depuis l’ouverture de l’hôtel, et je crois qu’il a mon âge ou peut-être deux ou trois années de plus que moi…
Puis, tu l’avais entendue baisser la voix :
– Oui, je sais, tu vas me demander si j’ai eu une histoire avec George Moutaka ! C’est vrai, on ne se cache rien toi et moi mais ça, ce n’est pas une histoire, je n’aurais pas dû faire ça à mon amie Denise, j’en ai honte, mais je voulais simplement vérifier si je pouvais encore sentir un homme ou si mon corps était tombé en panne pour de bon, c’est tout. On n’a d’ailleurs fait « la chose-là » qu’une seule fois. Tous les deux on n’était pas à la hauteur, lui ça ne fonctionnait pas, et moi ça me rendait nerveuse et coincée à cause de Denise, mais je voulais aider mon petit-fils à qui il a finalement trouvé du travail…
Sa voix était devenue tremblotante :
– Ce n’était pas facile, Albertine. Je ne voulais rien devoir à George, donc je lui ai en plus donné un peu d’argent pour avoir la conscience tranquille. Je croyais qu’il allait refuser, mais il a vite pris les billets, les a fourrés dans sa poche sans me dire merci. Liwa ne sait pas jusqu’à présent que j’ai couché avec quelqu’un que j’ai en plus payé pour qu’il ait du travail, sinon, le connaissant, il chercherait à me rembourser, à casser la gueule au vieux jardinier et à démissionner du Victory Palace !
Après un moment de silence, elle avait changé de ton et t’avait couvert de compliments :
– Cet enfant a un grand cœur, je te dis : quand il touche son salaire, il veut me donner la moitié ! Qu’est-ce qu’une vieille comme moi ferait avec de l’argent, hein ? Ton fils, je veux dire mon petit-fils, a maintenant vingt-quatre ans, et ça fait déjà cinq ans qu’il travaille. Il va bientôt refaire la maison, il a déjà changé quelques planches du côté de la rue pour qu’on n’ait pas honte devant les passants, il a arrangé la douche avec de nouvelles tôles qui nous servent de façade. C’est surtout la toiture qui nous cause des problèmes quand il pleut, mais il s’en occupera dans deux ou trois mois, il ne veut plus que je dépense un seul franc CFA. Tu peux me croire, Albertine, il ne gaspille pas son argent, et d’ailleurs je ne l’ai pas encore vu ramener de femmes ici. Mais peut-être qu’il fait ses choses dehors pour me respecter.
Elle avait fondu ensuite en larmes, supplié ta mère de continuer à lui envoyer des clients au Grand-Marché et juré qu’elle ne céderait pas l’autre étal à qui que ce soit.
– Tu sais, Albertine, cet étal, c’est ce qui nous relie. Je ne te l’ai jamais avoué : un jour, alors que je n’avais plus rien et que les clients étaient rares, j’ai laissé mon sac à main sur ton étal, avec vingt mille francs CFA à l’intérieur. Quand j’ai repris et ouvert le sac, les vingt mille francs avaient fait des enfants : j’avais maintenant cent mille francs ! Est-ce que c’était toi qui m’avais donné ça ?
Oui, Mâ Lembé serait en train de tousser à quatre heures et demie du matin quand tu t’apprêterais pour aller au travail. Elle aurait engueulé le géniteur Germain qui aurait regagné en courant le pays des chimères où il serait redevenu poussière, laissant ta grand-mère savourer son dernier sachet de tabac à mâcher, et peut-être rigoler et boire du vin de palme avec Albertine. Et comme la nuit ne se serait pas encore complètement évanouie, tu augmenterais la lumière de ta lampe-tempête pour t’emparer de ta trousse de toilette et sortir de la maison avec une serviette autour des reins. Tu traverserais la cour et atteindrais enfin la douche dans le coin de la parcelle qui donne sur la rue Albert-Moukila, perpendiculaire à la rue du Joli-Soir. Tu avais quelque peu refait cette douche, mais elle n’a pas changé puisque c’est juste quatre tôles reliées et formant un carré avec une petite entrée qui se bloque à l’aide d’un fil de fer.
Tu te serais muni de deux seaux remplis d’eau que tu aurais puisée à l’autre bout de la parcelle. Un seau pour te savonner et passer l’éponge, un autre pour enlever la mousse avant d’utiliser la serviette…
Tu finirais de t’habiller à cinq heures du matin, et tu prendrais un bus sur l’avenue de l’Indépendance en direction de l’hôtel Victory Palace. L’autobus traverserait le quartier encore endormi. Les camions de la voirie seraient déjà en activité à chaque carrefour de la ville, vidant les poubelles, les balançant sur le bord des artères dans un tintamarre qui n’indisposait plus la population tellement cela faisait partie de son quotidien.
La route serait longue, car l’avenue de l’Indépendance coupe la ville de bout en bout. Tu sentirais l’odeur du pain chaud de la boulangerie Cocopain, tu apercevrais les gens alignés devant la Pharmacie Sympathique pour être certains d’avoir les médicaments avant la rupture de stock, et tu serais surpris par le trafic encombré de l’avenue Raymond-Paillet, à cause des habitants qui se rendraient pour la plupart au centre-ville où ils travaillent, et qui regagnent en fin de journée leur domicile dans ces quartiers que certaines mauvaises langues qualifient de « bidonvilles ».
Tu serais arrivé du côté du boulevard du Général-Charles-de-Gaulle, et lorsque le bus s’arrêterait devant le restaurant La Citronnelle, la rue Bouvanzi où se trouve le Victory Palace ne serait plus qu’à quelques enjambées.
Ton chef, Monsieur Montoir serait là, en train de donner des directives pour le petit-déjeuner des premiers clients qui descendraient bientôt des chambres. « Monsieur Montoir » ? Tu préférais l’appeler « papa ». Ça le gênait au départ, il estimait que tu le vieillissais et qu’à soixante-deux ans il n’avait pas encore dit son dernier mot « auprès des femmes », lançait-il. Il s’y était cependant accoutumé puisque le personnel entier l’appelait aussi « papa », et vous aviez passé du temps à lui expliquer que c’était plutôt un signe de respect, que s’il était marié même à une femme de vingt ans, ils l’auraient appelée « maman », y compris le jardinier George Moutaka, celui qui t’avait fait embaucher, aujourd’hui âgé de soixante-quinze ans et que le personnel surnommait « l’Australopithèque ».
Tu avais toutes les raisons d’appeler Monsieur Montoir « papa ». C’est lui qui te formait et, dans la cuisine, tu ne le quittais pas d’une semelle. Sous sa direction, tu l’aidais dans la mise en place, dans le rangement des provisions, tu épluchais les légumes, les pommes, tu lavais les salades et préparais la plupart des garnitures. Il avait besoin de toi pour les plats congolais qu’il avait réussi à métisser avec la cuisine française. C’était grâce à toi, certes, mais surtout grâce aux conseils que te prodiguait Mâ Lembé. On te retrouvait également dans le nettoyage du matériel de cuisine quand tu n’épaulais pas les plongeurs. Tu étais en fait partout, et ton statut de commis de cuisine, tu ne le revendiquais que parce que c’était ce qui était écrit sur ta fiche de paye. Normalement tu ne comptais pas rester à ce poste toute ta vie. « Papa » t’avait parlé de la possibilité d’évoluer dans le métier. De commis cuisinier, tu avais au moins quatre étapes à franchir pour atteindre le sommet : cuisinier, chef de partie, second, puis chef de cuisine. Tu avais cessé de nourrir des illusions, cela faisait quatre ans que tu restais au point de départ, sans être convoqué par la direction pour te voir proposer l’échelon supérieur de la brigade. Ta compétence n’était pas remise en cause : tu avais une grande capacité de travail, avec une motivation et un sens de la discipline irréprochable. « Papa » lui-même n’était pas avare de félicitations lorsqu’il étalait devant tout le monde tes aptitudes à travailler en équipe. Les autres employés congolais riaient presque sous cape et te rappelaient que cet hôtel n’avait jamais eu un chef cuisinier congolais, et que ce n’était pas demain la veille. À défaut de progresser, tu t’appliquais, tu te dévouais et gagnais la confiance de « papa » qui avait un temps parlé de t’aider à aller en formation à l’École Ferrandi à Paris où il avait de nombreux tuyaux. Il t’avait expliqué que cette école privée créée dans les années 1920 comptait d’anciens élèves qui avaient leur propre restaurant. Et il avait ouvert les pages d’un des Guides Michelin qu’il rangeait dans un angle de la cuisine pour pointer du doigt les noms de ces restaurants, leur chef et les multiples étoiles qu’ils avaient reçues.
Par curiosité, tu lui avais demandé :
– Et nous, on a déjà reçu une étoile de ce guide ?
Il t’avait toisé d’un œil bovin avant de dire :
– Allons, il y a du travail qui nous attend, épluche les pommes de terre et prépare les garnitures…
Oui, tu te dis qu’en ce troisième jour de tes funérailles, tu ne voudrais plus de ces flatteurs qui en font trop, ils doivent déguerpir, te laisser tranquille avec ta grand-mère, tu dois te reposer, une longue journée t’attend à l’hôtel Victory Palace auprès de Monsieur Montoir. Mais comment ferais-tu pour qu’on entende ta voix au milieu de ce concert de pleurs et de rires ?
Il y a un océan qui sépare ces gens et le rêve le plus long de ta mort, rêve dans lequel tu n’as plus aucune prise. Tu es un morceau de bois sec emporté par le courant de tes illusions, et tu ne pourras plus éviter ce quatrième jour de tes funérailles, c’est-à-dire ton dernier jour sur terre, incontestablement le plus important car, si tu avais un mot à dire, il faudrait le prononcer là, après ce sera fini. Pour de bon…
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