Le commerce des Allongés

Alain Mabanckou · Chapitre 15 sur 31

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Le commerce des Allongés

La balade et la rue du Repos

 

C’est le quatrième jour, et donc celui de ton départ.

L’odeur du café est dans l’air en ce début de matinée. Certains ronflent encore sur leur natte. D’autres se nettoient le visage et se brossent les dents de l’autre côté de la rue du Joli-Soir.

Tout à coup, une larme dégouline de ton œil droit. Personne ne s’en rend compte. Tu ressens sa tiédeur sur ta joue.

Un corbeau débouche de nulle part, rase la parcelle en diagonale, braille sous les regards apeurés de ce monde qui te veille depuis trois jours et trois nuits.

Mâ Lembé ne te tourne plus le dos. Elle fait son âge. Elle maudit ce passereau de malheur qui vient de repasser au-dessus de l’assistance. Elle le menace de sa canne et se tient désormais sur ses gardes, assise près de ton lit de mort, guettant le ciel comme si elle s’attendait à une autre effronterie de ce corbeau.

À l’aide d’un balai de brindilles de feuilles de palmier, elle chasse les mouches qui bourdonnent autour de toi. Dans son zèle pour te protéger contre ces insectes dont les plus opiniâtres foncent dans tes narines, elle rate parfois sa cible, et tu reçois des coups dans le visage pendant que les chanteuses-pleureuses-danseuses contiennent leur éclat de rire.

On t’a fabriqué un cercueil en bois d’ébène avec des clous en or plaqué. Pourvu de poignées à l’avant, au milieu et à l’arrière, il est facile à soulever et à mouvoir. Ta photo est collée sur le couvercle coulissant, on aperçoit à travers la vitre ton visage maquillé à outrance, tes joues cloquées et tes lèvres hermétiquement serrées.

Joseph Mompéro, le célèbre menuisier du quartier Trois-Cents, a été plus que coopérant : il a diminué de moitié le prix de fabrication de ta bière alors qu’il y a consacré une journée entière de travail. La précaution avec laquelle il sciait les planches, les vernissait, les assemblait, puis procédait à la dépose des garnitures, aux finitions méticuleuses avait surpris les curieux qui l’entouraient. Certains avançaient que les termites, médusés par la délicatesse de cet art, délibéreraient longtemps, ne trouveraient pas de compromis et renonceraient à s’attaquer à ce beau cercueil.

On a déjà loué un corbillard, une quarantaine d’autocars, sans compter les centaines de volontaires qui proposent de transporter les gens dans leur voiture personnelle. Ton cortège devra être l’un des plus impressionnants de ces dernières années, et Mâ Lembé y tient. De même que ses collègues du Grand-Marché, qui toutes sont là, derrière la stature imposante de Sabine Bouanga. Elles ont mis le paquet dans les cotisations et dépassé la somme qu’elles s’étaient fixée. Elles étaient impliquées depuis le début dans la logistique. Sabine Bouanga avait dit à tout ce monde du marché :

– On ne meurt qu’une fois ! Il faudra marquer le coup le jour de l’enterrement ! Cet enfant, il est aussi le nôtre !

Et ce dernier jour, avant de t’en aller pour de bon, tu dois d’abord être « promené ». C’est une tradition de longue date, aucun défunt des quartiers populaires n’est enterré sans passer par cette parade dans les ruelles de la ville.

Les chanteuses-pleureuses-danseuses sont en rouge, parce que c’est la journée. Les autres femmes sont habillées en blanc, les hommes en noir, les enfants en orange. Sabine Bouanga et son groupe et les autres commerçantes arborent des pagnes verts avec des couvre-chefs violets.

La foule est immense et arrive jusqu’à l’avenue de l’Indépendance. Même si la circulation est maintenant paralysée dans le quartier, les six colosses à la musculature saillante et vêtus de costumes blancs avec des chaussures vernies noires à bout pointu parviennent à se frayer un passage avec le cercueil sur leurs épaules. De l’intérieur, tu ressens de violentes saccades lorsque ces hommes accélèrent leur foulée en rythme afin d’esquiver les camions qui s’orientent vers le Grand-Marché pour livrer les commerçants. Les chauffeurs de ces véhicules saluent la dépouille par un concert ininterrompu de klaxons.

Tu entends des mots de compassion :

– Dis bonjour à ceux qui nous ont précédés !

– Salue nos ancêtres qui vont t’accueillir !

La foule progresse maintenant à grandes enjambées.

Le cortège atteint le rond-point Patrice-Lumumba et s’arrête subitement. Il y a de vives discussions à l’avant. Personne n’est d’accord avec personne. Un camp veut poursuivre la route, l’autre conseille d’opérer un demi-tour. Pendant ce temps, c’est toute la ville qui devient prisonnière des embouteillages en cette fin de matinée.

On décide finalement le demi-tour, par prudence. Il ne faut pas pousser le bouchon trop loin. En fonçant tout droit, on entre dans le centre-ville. On emprunterait l’avenue Moé-Kaat-Matou qui débouche chez les Européens, les parents des ministres du gouvernement, mais aussi les femmes et les hommes d’affaires les plus nantis de la cité. Dans cette zone de Pointe-Noire l’ambiance bruyante des funérailles des quartiers populaires est strictement prohibée. Il y a eu des procès mémorables pour trouble de voisinage, et une loi est passée, punissant ce que la justice qualifie désormais d’« exhibition de cadavre devant les résidences privées et sur la place publique ». Ces hautes personnalités ponténégrines se plaignaient que la pratique de la promenade des cadavres salissait les artères avec des bouteilles de Primus, de 1664 ou de Ngok’, sans compter les peaux de bananes, et ces sauvages des quartiers modestes qui se soulageaient contre les murs des somptueuses maisons du centre-ville alors que celles-ci faisaient la fierté de Pointe-Noire et encourageaient le tourisme dans la cité.

Tu boudes quelque peu dans ta bière. Tu aurais voulu parcourir de bout en bout ce centre-ville jusqu’au boulevard du Général-Charles-de-Gaulle que tu sillonnais dans la semaine pour te rendre à ton lieu de travail. Tu aurais ainsi dépassé les supermarchés Printania et Score, et tu serais arrivé jusqu’à la Côte sauvage où tu te serais souvenu qu’à l’époque de votre adolescence, Jose, Sosthène et toi-même, vous épiiez les cormorans que vous pourchassiez avec des lance-pierres. Vous ne leur faisiez pas de mal, vous les ratiez à dessein, ce qui importait c’était de rigoler de leur envol maladroit, et de les voir revenir, la mémoire courte, à quelques mètres de vous. La Côte sauvage, c’était pour prendre quelques poissons de mer auprès des pêcheurs béninois, les « Popos » comme vous les nommiez, à croire que tous les Béninois étaient des Popos alors que ces derniers, qu’on retrouve jusqu’au Togo, ne constituent qu’un peuple de la région côtière du sud-ouest du Bénin, et ils ont ramené à Pointe-Noire leur habileté en matière de pêche. Vous appréciiez la générosité des Popos qui, dès qu’ils voyaient un gamin vagabonder dans les environs de leurs cases de pêcheurs leur remettaient un sachet rempli de sardines, de chinchards ou de soles :

– Ramenez ça à vos parents, les enfants ! Et ne traînez pas trop dans les parages de l’eau, les sirènes et autres créatures aquatiques pourraient vous emporter avec elles.

Cette menace suffisait à vous éloigner de l’Océan qui, soudain, commençait à grommeler, à lancer des vagues démesurées. Vous rentriez en passant devant les maisons de ces riches Blancs, de ces familles bourgeoises congolaises installées dans la rue Félix-Éboué. Les voitures des résidents vous dépassaient, ralentissaient comme pour s’assurer d’avoir mémorisé vos visages au cas où une infraction ou un crime seraient déclarés. Et vous rejoigniez votre quartier Trois-Cents, l’atmosphère du bar-dancing Joli-Soir et ses enceintes orientées vers la rue ; les boutiques des Libanais et des Sénégalais collées les unes aux autres ; les vendeuses d’arachides grillées, de boules d’ambiance, de poissons frits, les chamaillades dans les parcelles, ou encore les voitures prises dans l’engrenage de la boue causée par la pluie diluvienne de la veille.

Mâ Lembé t’attendait devant l’entrée de la maison, elle prenait le sachet de poissons que t’avaient remis les Popos, et ce jour-là, peut-être aussi le lendemain ou le surlendemain, vous mangeriez des sardines, des chinchards et des soles…

Non, aucun macchabée n’avait plus franchi cette ligne rouge pour être baladé jusqu’à l’intérieur du centre-ville. La police ne rigolait pas, elle allait jusqu’à confisquer les corps au commissariat du rond-point Patrice-Lumumba jusqu’au payement intégral de l’amende. C’est pour cela que le cortège vient de faire demi-tour et qu’on ne te promène que dans quelques lieux de ton enfance : la rivière Tchinouka où, toujours avec Jose et Sosthène, tu pêchais les grenouilles vertes ; le quartier Rex où tu avais vu pour la première fois les films indiens, les films de karaté avec Bruce Lee, les westerns avec Clint Eastwood et Lee Van Cleef ; le quartier Bloc-55 où se déroulaient les courses aux cerceaux pour lesquelles tu excellais ; le stade Tata-Louboko où, une fois de plus avec Jose et Sosthène, vous assistiez aux matches qui opposaient l’équipe de votre quartier, le FC Bisoulou Na Kwanga, à celles des autres quartiers, en particulier le FC Mousiki Mbila, le FC Foufou Yatiya ou encore le FC Mwamba Ngouba. Ce dernier club était l’ennemi direct de votre équipe, car il avait remporté trois coupes de champions de Ponton-La-Belle alors que votre FC Bisoulou Na Kwanga n’avait jamais participé à une seule finale de la ville en vingt ans d’existence…

Mâ Lembé et ses collègues du Grand-Marché souhaitent que tu emportes dans l’autre monde ces images merveilleuses de l’enfance. Des images de joie, de rires, de danse, d’amour des Ponténégrins à ton égard.

Ta disparition a ému la ville. Elle a été rapportée dans le quotidien Le Messager de Pointe-Noire. La radio en a abondamment parlé et a mis en garde les jeunes de ne pas suivre ton exemple. Le lendemain de ce 15 août, on ne parlait que de toi et de cette soirée de la fête de l’Indépendance.

Dans cette impressionnante file de véhicules qui t’accompagnent à ton ultime demeure, il y a beaucoup de curieux. Ils souhaitaient être présents à l’enterrement « du jeune en question ». Et pendant que ce cortège avance sur la rue du Repos qui mène jusqu’au cimetière du Frère-Lachaise, dans l’autre sens de la circulation un autre cortège, plus modeste, en revient. Ton cortège le salue, l’autre cortège révère aussi le tien. C’est une tradition, cette rue n’étant empruntée que par des corbillards ou les camions de livraison de marchandises qui se rendent dans les localités gabonaises de Mougoutsi ou de Nyanga.

On se rapproche du Frère-Lachaise dont on aperçoit le portail largement ouvert. Au milieu des pleurs et des chants, quelques langues se délient, croient en savoir plus sur les circonstances de ta mort. Ce sont surtout ceux qui sont en queue de cortège qui se risquent dans les supputations. Ils n’oseraient pas le faire à quelques mètres de Mâ Lembé qui est tout devant, derrière le corbillard, avec Sabine Bouanga et les commerçantes du Grand-Marché, et juste après elles, les pleureuses-chanteuses-danseuses.

Ceux qui sont à la fin du cortège peuvent entendre des remarques du genre :

– Quelle mort étrange, mais il l’a méritée de toute façon !

– Pourquoi, diable, ce soir-là il n’est pas resté chez lui avec sa grand-mère ?

– La pauvre vieille femme, elle ne tiendra pas longtemps, elle suivra son petit-fils, dans des conditions aussi bizarres…

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